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L'April a pour objectifs de promouvoir et défendre le logiciel libre et ses acteurs.
Mis à jour : il y a 10 min 37 sec

44 organisations demandent à Émmanuel Macron de renoncer à son projet de censure anti-terroriste

mar, 12/04/2018 - 09:48

L'April se joint à 43 associations pour signer une lettre ouverte rédigée à l'initiative de La Quadrature du Net, afin d'interpeller le président de la République et lui demander de renoncer à son projet de règlement européen de censure sécuritaire, dont il est le principal promoteur.

Les gouvernements européens se réuniront le jeudi 6 décembre 2018 pour décider de leur position sur ce texte. Ce règlement instrumentalise la crainte terroriste pour museler tout Internet, mais ne servira à rien d’autre qu’à renforcer Google et Facebook notamment et à remettre en cause la confidentialité de nos communications.

Un texte qui aura un écho particulier pour toute personne qui suit la liberticide directive droit d'auteur. L'objet du texte est différent, mais la solution affichée est très similaire : imposer aux acteurs de l'Internet, hébergeurs en tête, une surveillance des informations et contenus des personnes qui utilisent leurs services et les en rendre responsables.

Vous pourrez retrouver la liste des signataires sur le site de La Quadrature du Net, ainsi que leurs textes d'analyse sur ce dossier.

La lettre ouverte en PDF ou ci-dessous :

Opposition au projet de règlement européen de censure antiterroriste

Monsieur le Président,

Au nom de la lutte contre la radicalisation terroriste en ligne, vous défendez un projet de règlement européen imposant de nouvelles obligations à l’ensemble des acteurs de l’Internet : hébergeurs de site, de blog et de vidéo, forum et réseaux sociaux, sites de presse, fournisseurs de mail et de messagerie, etc.

Alors que la Commission européenne et votre gouvernement ne démontrent de façon étayée ni l’efficacité ni la nécessité de ces obligations pour lutter contre le terrorisme, vous souhaitez imposer aux acteurs d’Internet d’agir sur des contenus dont la dangerosité n’aura été évaluée par aucun juge et ce dans des délais extrêmement courts.

Ces obligations sont porteuses de graves dangers pour l’ensemble de l’écosystème numérique européen. En effet, les moyens économiques, humains et techniques requis pour exécuter les obligations envisagées sont tout simplement hors de portée de la quasi-totalité des acteurs : très peu sont ceux qui seront en mesure de répondre 24h/24h, 7j/7 et en moins d’une heure aux demandes de retrait de contenu provenant de n’importe quelle autorité d’un État membre de l’Union. De la même manière, les mesures de surveillance et de censure automatisées que les autorités nationales pourraient imposer en vertu du texte seront totalement impraticables.

Ainsi, pour se plier à ces nouvelles contraintes, les acteurs économiques de petites et moyennes tailles ne pourront que sous-traiter l’exécution des demandes de retrait et la censure automatisée aux quelques grandes entreprises qui, en raison de leur puissance financière, seront capables de les prendre en charge, Google et Facebook en tête, cette sous-traitance étant porteuse d’une dépendance économique et technique gravement préjudiciable à l’économie numérique européenne.

Quant aux acteurs associatifs et collaboratifs à buts non lucratifs, ils n’auront d’autres choix que de cesser leurs activités.

Ce règlement appauvrira donc radicalement la diversité numérique européenne et soumettra ce qu’il en reste à une poignée d’entreprises qui sont déjà en situation de quasi-monopole et dont il faudrait au contraire remettre en cause l’hégémonie.

Enfin, ce règlement conduirait à une surveillance généralisée de nos échanges en ligne et une censure privée et automatisée de l’information, parfaitement contraires au projet humaniste que vous entendez porter au niveau européen.

Nous, acteurs de cet écosystème et défenseurs des libertés fondamentales, vous demandons de renoncer à ce projet.

Décryptualité du 3 décembre 2018 - Comment, pourquoi les Chatons et notamment le Chapril

mar, 12/04/2018 - 01:25

Écouter ou télécharger le décryptualité du 3 décembre 2018 (14 minutes)

    Souscrivant à l'initiative Chatons de Framasoft l'April sort son Chapril. L'occasion de rappeler en quoi consiste l'initiative et l'engagement associatif à offrir de telles alternatives.
    Générique – La prose du pépère – Les Barons Freaks – Licence Art Libre (LAL)

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Revue de presse de l'April pour la semaine 48 de l'année 2018

lun, 12/03/2018 - 21:40

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 48

[The Conversation] Pour lutter contre le changement climatique, inspirons-nous de Linux!

Par Antoine Godin, le dimanche 2 décembre 2018. Extrait:
> Les dispositifs intergouvernementaux comme la COP24 ne pourront à eux seuls résoudre la crise climatique. La protection du climat est plus que jamais l’affaire de tous.
Lien vers l'article original: https://theconversation.com/pour-lutter-contre-le-changement-climatique-inspirons-nous-de-linux-107857

[Le Temps] Vers la fin des blockchains et de l’open source?

Par Olivier Depierre, le vendredi 30 novembre 2018. Extrait:
> Après avoir vu d’innombrables réécritures et améliorations des blockchains existantes, certaines nouveautés technologiques se cloîtrent et se protègent, impassibles face à la critique extérieure. Qui a dit trumpisme?
Lien vers l'article original: https://www.letemps.ch/economie/vers-fin-blockchains-lopen-source

[newsmonkey] Reddit entre dans la guerre contre les articles 11 et 13 sur le droit d'auteur

Par Gauvain Dossantos, le jeudi 29 novembre 2018. Extrait:
> Après YouTube, c'est au tour de Reddit d'inciter ses utilisateurs à s'exprimer à l'encontre de la directive européenne sur le droit d'auteur et le copyright. Plus précisément contre l'article 11 et l'article 13 de ce texte de loi.
Lien vers l'article original: http://fr.newsmonkey.be/article/26672

Voir aussi:
SaveYourInternet

[Developpez.com] Il y a presque 6 années, la NASA a migré tous les ordinateurs portables à bord de l'ISS de Windows vers Linux

Par Coriolan, le jeudi 29 novembre 2018. Extrait:
> Il y a presque 6 années, la United Space Alliance, l’entreprise menant des activités spatiales pour le compte de la National Aeronautics and Space Administration (NASA), a entrepris de migrer les ordinateurs au sein de la station spatiale internationale (ISS) vers Linux.
Lien vers l'article original: https://www.developpez.com/actu/235407/Il-y-a-presque-6-annees-la-NASA-a-migre-tous-les-ordinateurs-portables-a-bord-de-l-ISS-de-Windows-vers-Linux-pour-plus-de-stabilite-et-de-fiabilite

[cio-online.com] Stéphane Rousseau (Eiffage): «l'Open CIO Summit est organisé par les décideurs IT pour les décideurs IT»

Par Bertrand Lemaire, le mardi 27 novembre 2018. Extrait:
> DSI groupe de Eiffage, Stéphane Rousseau explique pourquoi il a accepté d'être le parrain de l'Open CIO Summit 2018. Cette manifestation se tiendra le 4 décembre 2018 à Paris. Il détaille également la place actuelle de l'Open Source en entreprise. Il a piloté les travaux du groupe de travail du Cigref «Open-source: alternatives aux grands fournisseurs».
Lien vers l'article original: https://www.cio-online.com/actualites/lire-stephane-rousseau-eiffage-%C2%A0-%C2%A0l-open-cio-summit-est-organise-par-les-decideurs-it-pour-les-decideurs-it%C2%A0-10822.html

[ouest-france.fr] Quimperlé. L’Install-party a battu son plein à la médiathèque

Par la rédaction, le lundi 26 novembre 2018. Extrait:
> «C’est depuis 2013 que nous accueillons des Install-party», explique Pascal Thibaut, directeur de la médiathèque de Quimperlé. Samedi 24 novembre, un après-midi d'animations était organisé.
Lien vers l'article original: https://www.ouest-france.fr/bretagne/quimperle-29300/quimperle-l-install-party-battu-son-plein-la-mediatheque-6090368

[La gazette.fr] Numérique et territoires: une transition au service des citoyens

Par Baptiste Cessieux, le lundi 26 novembre 2018. Extrait:
> Quel est le degré de maturité des collectivités dans l’appropriation des outils numériques et le déploiement de politiques publiques dématérialisées? Pour quels services aux citoyens? Résultats de l'étude «La Gazette» - Orange: des services aux citoyens sur les rails mais des interactions entre administrations qui restent à prouver.
Lien vers l'article original: https://www.lagazettedescommunes.com/592805/numerique-et-territoires-une-transition-au-service-des-citoyens

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Jérémie Zimmermann : 1984, un manuel d’instructions ?

lun, 12/03/2018 - 14:11


Titre : 1984, un manuel d’instructions ?
Intervenants : Jérémie Zimmermann - Bruno, intervieweur
Lieu : Thinkerview
Date : octobre 2018
Durée : 1 h 24 min
Visionner la vidéo ou écouter le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : copie d'écran de la vidéo.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Intervieweur : Jérémie Zimmermann, bonsoir.

Jérémie Zimmermann : Bonsoir.

Intervieweur : Nous vous recevons sur une chaîne internet qui s’appelle Thinkerview. Est-ce que vous pouvez vous présenter succinctement s’il vous plaît ?

Jérémie Zimmermann : Déjà je ne sais pas pourquoi tu me vouvoies, ça fait bizarre.

Intervieweur : Vas-y.

Jérémie Zimmermann : Je suis Jérémie Zimmermann ; c’est moi. J’ai été pendant un temps porte-parole d’une organisation qui s’appelle La Quadrature du Net1, que j’ai fondée il y a une dizaine d’années. J'ai, depuis une quinzaine d'années, milité pour les logiciels libres, pour leur défense et leur promotion et je me demande même pourquoi je suis là.

Intervieweur : Je vais dire pourquoi tu es là. Tu fais partie de nos tout premiers invités, on se connaît depuis des années et le fait que tu quittes La Quadrature, que tu démissionnes, on s’est sentis obligés de t’inviter parce que tu fais partie des murs pratiquement, c’est vrai, et ta démarche intellectuelle au sein de La Quadrature nous a aussi beaucoup motivés pour continuer ce qu’on fait, donc voilà !

Jérémie Zimmermann : Démissionner, c’est un peu formel ; c’est administratif, j’ai juste souhaité m’enlever cette étiquette-là pour continuer et faire autre chose. Tu sais, ça nous arrive à tous dans la vie, à un moment on faisait quelque chose et puis on va faire autre chose. J’ai énormément de respect pour La Quadrature du Net et tous ceux qui y sont, je leur fais à tous un gros bisou. Certains de mes meilleurs amis sont ceux avec qui j’ai partagé ces moments absolument formidables ; j’ai pu passer des moments, des expériences dingues avec tous ces gens-là. Il y a un moment où tout le monde venait me voir en disant « ah La Quadrature du Net », alors que moi, en fait, ça fait quatre ans que j’ai lâché mon poste à plein temps de représentant, porte-parole, coordinateur, etc. Il était juste temps de marquer ça ; si vous voulez parler à La Quadrature du Net vous allez là-bas, si vous voulez me parler vous venez ici. Mais ce n’est pas l’annonce de l’année.

Intervieweur : Revenons aux sources. Pourquoi La Quadrature à l’époque ?

Jérémie Zimmermann : Parce qu’à l'époque on était un certain nombre à se retrouver autour des valeurs du logiciel libre, d’un usage de l’informatique et des réseaux qui permettait aux gens de se retrouver, de réfléchir, de partager, de mettre en commun, de s’organiser et que, alors qu’on était chacun dans nos structures autour du logiciel libre, on s’est dit : là il y a d’autres trucs qui sont en train de se passer.
On avait bataillé sur la transposition de la directive EUCD [European Union Copyright Directive] — les vieux souvenirs parlent d’un temps que les moins de vingt ans, tout ça… — un projet de loi qui venait toucher au logiciel libre par le copyright, par le doit d’auteur, qui venait imposer des espèces de conneries restrictives. Nous on était montés au front ; on était allés au Parlement ; on avait envoyé des lettres, des machins, on avait passé plein de coups de fil, etc., mais c’était une fois, sur un projet.

À l’époque, en fait, quand Sarkozy était en train d’accéder au trône on s’est dit : on va en chier ! Il est arrivé et il a mis l’HADOPI [Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet] sur la table, donc on s’est dit : là il y a besoin de s’organiser un petit peu pour aller contrer ce genre de menace. Dès le début, en fait, c’était un peu notre expérience, notre background, comme on dit – vous avez la traduction simultanée je crois ; l’idée c’était d’aller sur ces fronts parlementaires, législatifs, pas parce qu’on croyait fondamentalement que la loi c’était l’alpha et l’oméga de tout ce qui se passait dans le monde, mais parce qu’on avait repéré là des processus particulièrement infects, un processus d’élaboration qui était particulièrement corrompu, des lobbies industriels qui arrivaient avec des dossiers dorés sur tranche qui se retrouvaient, boum ! direct copiés-collés sous forme d’amendements ; des ministres et des machins ministériels qui étaient à brasser du vent et qui copiaient-collaient les trucs des lobbies. Et on s’était dit à l’époque que c’était intéressant d’exposer ça pour bâtir une sorte de compréhension collective, une sorte de mémoire politique ; c’était d’ailleurs le titre d’un logiciel qu’on a développé pendant un temps pour garder des traces des décisions qui étaient prises dans les parlements.

Donc on s’était dit : on veut donner à chacun les moyens de comprendre, les moyens de s’organiser, les moyens de participer. Donc on a pris presque comme un outil, en fait, ces dossiers législatifs, comme un cas d’école : si vous voulez comprendre le monde et si vous voulez comprendre comment les choses évoluent regardons l’espace d’un instant un petit bout de processus législatif.

On a fait du boucan à l’époque et très vite on s’est retrouvés au Parlement européen. Moi j’ai passé peut-être sept ans à naviguer dans les couloirs du Parlement européen. Au début je connaissais une personne, puis deux, puis trois et, de proche en proche, documenter ces processus législatifs à l’échelle européenne. Il y a plein de trucs qu’on a faits au milieu de la nuit, bourrés, en disant « ouais, c’est cool ». À un moment, on a pris un diagramme improbable du président de la Commission européenne qui expliquait le processus législatif européen : première lecture du truc, première lecture du bidule, deuxième. Tu vois le truc, tu as envie de te pendre tellement c’est obscur ! Le diagramme lui-même explique pourquoi tout le monde s’en fout, en fait, de l’Union européenne, et nous on a pris le machin et on mettait : vous êtes ici. J’ai passé un quart d’heure sur Inkscape à faire un cercle comme ça avec écrit : vous êtes ici avec un point au milieu et on le déplaçait sur le diagramme pour essayer vaguement de tenter d’expliquer ce qui se passait.
Donc on a fait ça pendant des années et puis La Quadrature du Net est devenue une sorte d’institution, est devenue autre chose ; il y a des salariés, il y a des membres, il y a un crédit d’estime, d’image ; c’est devenu presque un bon client des médias. Il y a beaucoup de dossiers aujourd’hui qui sont traités par La Quadrature du Net et moi j’ai juste, à un moment, ressenti le besoin d’aller faire autre chose. Parfois on dit que les vies des gens ce sont des cycles de cinq ans, sept ans, dix ans je ne sais pas. Pour moi c’est la fin d’un cycle.
Au passage il se trouve qu’à force de me retrouver dans les couloirs du Parlement européen, de rencontrer parfois des gens très bien…

Intervieweur : On t’a proposé d’en manger un peu ?

Jérémie Zimmermann : Bien sûr, alors là… C’était vraiment se tromper de…

Intervieweur : Des noms ?

Jérémie Zimmermann : Non ! des noms, non ! Mais parti machin, parti bidule, parti machin. Pfff ! C’était ma réponse de base.

Intervieweur : Tu n’as pas marché, quoi !

Jérémie Zimmermann : Non ; soit je cours, soit je suis à l’arrêt, je contemple, mais je ne marche pas au pas !
Le truc c’est qu’après, à la louche une dizaine d’années parce que, avant, à La Quadrature du Net il y avait la bataille sur les brevets sur les logiciels et d’autres trucs, en gros après une dizaine d’années à regarder le processus législatif européen, à voir la Commission européenne et ses crânes d’œuf, à voir le Parlement avec ses commissions parlementaires et ses « trilogues » et ses machins, je ne veux même pas entrer dans les détails, eh bien quelque part j’ai perdu la foi. Il y a dix ans tu m’aurais demandé « alors l’Europe, machin », j’aurais dit « oui l’Europe, le Parlement européen, l’institution démocratique et tout, on y va, on y va ! » Et à force de regarder ces machins fonctionner, plus j’en parlais, plus je me rendais compte que j’expliquais, en fait, pourquoi ça ne fonctionne pas.

Intervieweur : L’Europe ne fonctionne pas ?

Jérémie Zimmermann : Si tu regardes le fameux diagramme du processus dit de codécision, l’élaboration législative [Jérémie mime le geste du violoniste, NdT], tout le monde s’est endormi déjà sur la chaîne YouTube. Si tu regardes le processus de codécision tu vois, oui, la Commission est la seule qui balance un truc, qui met un truc sur la table. Ensuite le Parlement carbure. Le Parlement est démocratique : les gens sont élus, il se passe des trucs. Le Parlement décide quelque chose et puis vient le Conseil de l’UE et le Conseil de l’UE ce sont les gouvernements, ce sont les États membres. Quand on va parler d’Internet ça va être 28 ministres des Télécoms ; quand on va parler de glyphosate ça va être 28 ministres de l’agriculture. Et le Conseil de l’UE en fait c’est le co-législateur, comme l’Assemblée et le Sénat qui se renvoient la navette parlementaire, on a le Parlement et le Conseil, et donc ça ne choque personne ou alors tout le monde s’en fout qu’une bande d’exécutifs…

Intervieweur : Non-élus.

Jérémie Zimmermann : C’est l’exécutif, une bande d’exécutifs mis dans le même sac se retrouvent ah! législatif ! Comment on disait déjà ? Séparation des pouvoirs ! Pfff! ! Il n’y a pas ! Et cette bande, c’est toi qui l’as dit, de non-élus du Conseil de l’UE a systématiquement le dernier mot après le Parlement européen. Le Parlement peut décider « oui, oui », si derrière les États membres disent « on n’en veut pas », on se retrouve en seconde lecture. Le Parlement dit « mais si, on en veut quand même » et les États membres disent « eh bien non, on n’en veut pas ». Et à la fin d’une éventuelle troisième lecture qui arrive tous les 36 du mois, ce sont les États membres qui décident de mettre le truc à la poubelle.

Donc pour avoir vécu le truc pendant dix ans, du début à la fin, le diagramme je l’ai écumé comme les sept mers, arriver à cette conclusion « mais en fait ça ne peut pas fonctionner démocratiquement ce merdier ». Et me retrouver avec le statut de personne publique, qui m’est un petit peu tombé sur le coin de la gueule, à me retrouver dans des interviews, des trucs et des machins, des conférences et trucs, à me mordre l’intérieur de la bouche parce que si j’exprimais un peu trop mon opinion là-dessus, j’avais un discours qui commençait presque à être le calque du discours des eurosceptiques.

Intervieweur : François Asselineau.

Jérémie Zimmermann : Le truc c’est que je suis ni nationaliste, ni fasciste. Pour te dire les frontières, je m’en cogne, je suis plutôt contre.

Intervieweur : Asselineau n’est ni un fasciste ni un…

Jérémie Zimmermann : Qu’est-ce que tu me dis ? Je ne sais même pas qui c’est ; on s’en fout ! Ce n’est même pas une question de noms, de partis ou de trucs et de machins ; je me rendais compte que ma vision de l’Europe commençait à coïncider avec celle de ceux qui étaient contre l’Europe parce qu’ils étaient pour les nations, contre l’autre, pour la violence. Et je me suis dit « là il faut que j’arrête, il faut que j’aille faire autre chose. »

Au passage, physiquement j’ai, comme on dit, burn-out. Il y a mon corps qui m’a dit « t’arrête » [Jérémie mime le fait de tirer un signal d’alarme, NdT], donc j’ai arrêté et, pendant que La Quadrature devenait autre chose, se structurait avec pour objectif, quelque part, de générer moins de douleur pour ceux qui la font avancer, eh bien moi je suis allé faire autre chose, j’ai pris un petit peu de distance, j’ai pris mon temps, j’ai pris le temps de me remettre les idées en place.

Intervieweur : C’est le fait que tu crois en l’Europe et que tes désillusions ont pris le contrôle de ta pensée face à…

Jérémie Zimmermann : Contrôle de ma pensée ; il est malin celui qui pourrait dire d’où elle vient ! Finis ta question, pardon !

Intervieweur : Donc l’Europe ça ne fonctionne pas, en fait !

Jérémie Zimmermann : Écoute ! Sur les sujets sur lesquels j’ai œuvré pendant dix ans, on a remporté des batailles, des victoires phénoménales. Attends ! Tu ne peux pas dire ça ; tu ne peux pas dire, pour ceux qui ne voient pas Bruno [Jérémie fait un clin d’œil, NdT] ; on fait comme on a dit pour le chèque ! Il est en train de me faire [Jérémie indique entre deux doigts « un peu », NdT] ! Non, on a remporté des victoires qui étaient inimaginables à l’époque.

Intervieweur : En roubles ?

Jérémie Zimmermann : On a fait péter le high-score du nombre de coups de fil entrants dans le Parlement européen autour du paquet Télécoms. On a fait adopter par 88 % du Parlement européen un truc qui dit « les droits et libertés des utilisateurs d’Internet ne peuvent être restreints que par une décision préalable du juge », au moment où la France était en train de faire son HADOPI. 88 % du Parlement ! Sarkozy était le président du Conseil de l’UE donc ils ont fait quoi ? Ils ont pris le stylo, ils ont fait tac ! [Jérémie mime le geste de rayer, NdT]. On s’en fout.
On a remporté cette victoire contre l’ACTA [Anti-Counterfeiting Trade Agreement] ; quand je dis « on » ce n’est pas nous, La Quadrature du Net ; c’était une espèce de coalition informelle, un réseau de réseaux au travers de l’Europe et du monde ; on avait des amis polonais, japonais, australiens, américains.

Intervieweur : On a toujours.

Jérémie Zimmermann : Que j’ai toujours, bien sûr, mais qui faisaient partie de ce mouvement où on a défoncé un accord commercial qui était négocié par 39 pays dont les 27 à l’époque de l’UE, où pendant quatre ans tout le monde nous a dit : « Vous êtes des clowns, ça ne marchera jamais ! », à la fin on a gagné 12 contre 1. Donc on a quand même vachement secoué le cocotier ! Il y a quand même des moments où des technocrates de la Commission européenne, j’ai l’impression, j’imagine, à qui il arrivait encore parfois se réveiller au milieu de la nuit en disant « ACTA, Internet, oh mon dieu ! »

Intervieweur : Jérémie Zimmermann.

Jérémie Zimmermann : Non, ce n’est pas moi, c’était vraiment une espèce de réseau de réseaux.
Donc on a quand même secoué un certain nombre de cocotiers, mais, au bout du compte, il y a toujours le machin qui revenait par la fenêtre une fois qu’on l’avait chassé par la porte. On avait beau se débarrasser une fois, deux fois, trois fois des fameuses « mesures techniques que doivent utiliser les opérateurs d’Internet pour enlever les contenus illégaux » et autres formulations qui ouvrent la porte à la censure généralisée, à chaque fois qu’on le dégageait, dans les six mois venait une nouvelle consultation publique sur nani-nana ; il y a une fois où on a fait en sorte qu’il y ait 1500 personnes qui répondent à une consultation publique de l’UE alors que d’habitude tout le monde s’en cogne, ce qui faisait que les individus étaient les premiers à répondre avant même l’industrie, mais, quel que soit le résultat de la consultation on savait très bien ce qu’ils allaient faire derrière, et ce qu’ils allaient faire derrière c’était la même chose.
Donc à un moment, tu vois, c’est Sisyphe : tu vides le verre, il se remplit et à la bonne tienne. À un moment je suis allé boire ailleurs.

Intervieweur : Gibolin 2000.
Tu demandes quoi ? Tu demandes plus de souveraineté ? Tu demandes quoi ? À ce que si on récupère un peu plus de souveraineté ça va permettre de faire avancer correctement les débats ? Pas ?

Jérémie Zimmermann : Directive, la souveraineté. Allons enfants !

Intervieweur : Ce sont les arguments des gars qu’il y en face.

Jérémie Zimmermann : Attends ! Déjà souveraineté c’est un de ces mots-valises qui veulent dire tout et son contraire. Et puis surtout, pour commencer, moi je ne demande rien. Comme je t’ai dit je ne sais vraiment pas pourquoi je suis là, parce qu'aujourd’hui je ne représente rien ni personne que moi-même. Tu m’avais interrogé en tant que porte-parole de La Quadrature du Net, il y avait une position que je venais te livrer, c’était à moitié ce que moi je pensais et ce qu’on pensait dans ces discussions collectives. Mais là, vraiment, c’est juste moi, donc je ne demande rien ; je ne demande rien à personne.
Je suis allé prendre de la distance, je suis allé réfléchir, je suis allé regarder le monde un petit peu différemment. Il y a ce biais qu’on a tous je crois : quand tu fais quelque chose pendant un an, cinq ans, dix ans, tu sais on dit « quand tout ce que tu as c’est un marteau, tous les problèmes ressemblent à un clou ». Donc il y a un moment où tu te retrouves avec un mode de pensée : tu es administrateur réseau, tu vas tout voir en mode d’administration réseau ; tu es réalisateur, tu vas tout voir en mode de cadre, de lumière, de machin ; tu es politique, tu vas tout voir en matière d’influence de pouvoir, de projets de lois, etc.
Moi j’ai eu ce besoin, pour moi — et je ne dis pas que c’est ce qu’il faut pour le monde —, mais j’ai eu besoin pour moi de prendre de la distance, de prendre du recul, de remettre en question des choses dont j’étais convaincu et de prendre le temps du temps et de prendre le temps de la réflexion.

Intervieweur : Prendre le temps de l’errance.

Jérémie Zimmermann : Donc je ne demande rien à personne. Je souhaite à bon nombre d’entre nous, peut-être par des privilèges similaires aux miens ou par un concours de circonstances, d’avoir l’occasion de réfléchir, de prendre de la distance et de penser à ces choses avec un petit peu de recul.
Maintenant tu me parles de souveraineté.

Intervieweur : Je vais te parler de Brexit.

Jérémie Zimmermann : Il va me parler de Brexit ! Je vais aller me boire une bière en face pendant que tu parleras de Brexit.

Intervieweur : Question d’Internet : est-il possible de réformer l’Union européenne ?

Jérémie Zimmermann : C’est quoi la souveraineté ? C’est la souveraineté des États-nations ? C’est la souveraineté des institutions ? Ou c’est la souveraineté des individus ? Ou c’est la souveraineté de nos corps ? Qu’est-ce que tu veux dire par souveraineté ?

Intervieweur : Qu’est-ce qu’il veut dire ?

Jérémie Zimmermann : C’est qui « il » ?

Intervieweur : La question d’Internet c’est : est-il possible de réformer l’Union européenne pour qu’elle devienne démocratique ? Quelles conséquences sur l’Union européenne si elle se défait ? Frexit ?

Jérémie Zimmermann : Hou ! Frexit. Il a bon dos Internet, franchement ! Écoute ! Pour réformer l’UE, il faut réformer les traités constitutifs de l’UE. Je ne sais pas si tu te rappelles on a eu, en 2006 je crois, un vote sur un traité qui était un projet de Constitution européenne où 55 % des Français ont dit « non ». Dans les années qui ont suivi, le truc, quasiment à la virgule près, est revenu et s’appelait traité de Lisbonne parce que les États membres, ensemble, ont décidé « on va faire un nouveau traité » et ce traité a été adopté. Donc ça ce sont les traités constitutifs de l’UE. Il y a eu le traité de Lisbonne, il y a eu le traité de Maastricht, il y a eu le traité de Rome, etc.
On va utiliser le terme constitution mais c’est, en gros, l’épine dorsale de l’Union européenne. Ces traités-là, pour les modifier, il faut l’unanimité des États membres, les mêmes qui ne laissent rien passer au Parlement qui soit contraire à leurs intérêts nationaux négociés ; il faut l’unanimité ! Un problème simple : le Parlement européen est à Bruxelles, tu sais, et puis il est à Strasbourg aussi. C’est Chirac et Helmut Kohl, je crois, qui avaient décidé ça à l’époque. Quel beau symbole : Strasbourg, l’amitié franco-allemande, les 12 États membres.

Intervieweur : Chirac, pas Mitterrand, non ? Chirac.

Jérémie Zimmermann : Non, je ne sais pas ! Peut-être. Bref ! C’était pour le symbole, c’était beau, c’était bien, tout le monde était content ; à l’époque il y avait 12 États membres ; aujourd’hui il y en a 28. Le centre géographique de l’Union européenne, je crois qu’il est quelque part entre l’Allemagne et la Pologne aujourd’hui. Donc que tous les députés européens aillent une semaine par mois de Bruxelles à Strasbourg, en fait ça fait chier tout le monde. Strasbourg est une petite ville très jolie, très bonne choucroute, bonne bière, etc., mais 99 % des gens du Parlement européen ça les gonfle d’aller de Bruxelles à Strasbourg avec des malles remplies de documents qui se perdent en chemin ; les hôtels sont pleins à craquer, les assistants parlementaires sont cinq dans des chambres doubles. Il y a 800 taxis à Strasbourg pour 5000 personnes qui viennent travailler une semaine par mois dans ce machin-là.
Pour bouger le Parlement européen de Strasbourg, pour dire « bon, allez, on arrête les conneries, maintenant on reste à Bruxelles parce que c’est plus pratique pour tout le monde », il faut l’unanimité des États membres donc il faudrait que la France soit d’accord ; mais la France ne voudra jamais ! Parce que ça apporte du blé à la région, parce que ça truc, parce que ça machin. Donc tu vois, sur un problème qui est anodin ! Il y a une pétition qui a été signée par 90 % du Parlement européen pour dire « on ne veut plus de Strasbourg, on ne peut pas ». C’est, je ne sais plus combien, 23 camions de 12 tonnes qui vont de Bruxelles à Strasbourg une fois par mois pour porter les malles pleines de papier ; ça ne fait aucun sens aujourd’hui. Pourtant ça ne changera jamais parce que la France ne voudra jamais.

Maintenant tu imagines, l’unanimité des États membres quand tu as Victor Orbán en Hongrie, quand tu as « Droit et justice » en Pologne, quand tu as les Italiens, les Autrichiens et toute cette bande de fachos qui arrivent au pouvoir en capitalisant sur la déliquescence des institutions et des partis politiques ! Quand est-ce qu’il y aura une unanimité des États membres sur quoi que ce soit dans un futur proche ou éloigné ?

Donc souveraineté, machin ! [Jérémie joue du pipeau, NdT]. Moi, si tu veux, j’aimerais bien te parler de la souveraineté des individus et comment on fait. Je suis ravi d’être ici, tout ça machin, mais on n’a fait que parler déjà un peu de moi, ce qui m’embarrasse, et beaucoup de lieux, des institutions et des machins. Maintenant, tu sais, mes sujets c’est Internet, ce sont les ordinateurs, ce sont les réseaux d’ordinateurs, c’est le logiciel libre et les machins comme ça.
Donc ça veut dire quoi la souveraineté des individus ? Ça veut dire quoi être soi-même, avoir la garantie d’être soi-même, avoir la liberté d’être soi-même, de pouvoir devenir quelque chose, de pouvoir expérimenter avec des idées, de pouvoir expérimenter avec soi-même ? Ça veut dire quoi ça, aujourd’hui, quand dès que tu commences à réfléchir et que tu appuies sur une touche de ton clavier, il y a une entreprise de la Silicon Valley qui stocke ça sur son disque dur ? Qu’est-ce que ça veut dire la souveraineté quand dans nos poches on a des machins qui sont des espions bourrés de censeurs avec deux caméras, un micro, un truc, un machin, qu’on ne sait pas contrôler, parce qu’ils comportent cette puce, le baseband, qui est un truc entièrement propriétaire, fermé, contrôlable à distance.

Intervieweur : Et que personne ne sait ce qui se passe à l’intérieur.

Jérémie Zimmermann : Et que personne ne sait ce qui se passe à l’intérieur, tu vois ! Donc s’il fallait vraiment parler de souveraineté, parlons de la souveraineté des individus et de comment les machins dans les États-nations, dans les frontières, les institutions et les trucs qui sont censés nous représenter, vont pouvoir, éventuellement, nous aider à reconquérir cette souveraineté individuelle qu’on a perdue.

Intervieweur : RGPD ?

Jérémie Zimmermann : Pfff ! Elle est bonne celle-là.

Intervieweur : Pourquoi elle est bonne ?

Jérémie Zimmermann : Règlement général de la protection des données. Encore une fois quand tu vois comment les trucs sont élaborés à Bruxelles ! Il y a des exceptions, il y a des trous partout ; il y a des trous partout dans ce machin. Il y a une notion dite « d’intérêt légitime » ; quand c’est « l’intérêt légitime » du processeur de données, alors il n’a pas à mettre en œuvre les obligations qui sont les siennes.
Il y a cette notion de consentement où, vous avez tous vu, tu cliques sur un site web, on vous dit : « C’est cool, tu es chez nous, tu consens ? Oui/non ? Si tu ne consens pas tu te casses. » Peut-être qu’un jour une cour de justice va dire que oui, machin, mais ça va être peut-être dans un an, peut-être dans deux ans et puis il y aura un appel et peut-être trois ans et peut-être cinq ans. En cinq ans, les lobbies industriels ont le temps de faire écrire trois nouvelles législations. Les histoires de Télécoms, le paquet Télécoms c’est quasiment tous les ans qu’il y a un nouveau projet de loi qui arrive à Bruxelles.
Eux jouent la montre, ils ont un texte qui est un amas incompréhensible, qui génère beaucoup d’attention. Tu as plein de juristes, d’avocats qui sont là « oui, RGPD, machin », qui vendent des nouveaux services de prestation ; eh bien oui c’est nouveau, c’est un super business. Tout le monde est occupé avec ce nouveau business-là.

Intervieweur : À brasser du vent !

Jérémie Zimmermann : Et pendant ce temps-là, le comportement des prédateurs, des entreprises de données ne change pas d’un iota. Et pendant ce temps-là, la dépendance à leurs services ne fait qu’augmenter et leur pénétration dans nos sociétés, dans nos institutions, dans nos poches, dans nos modes de vie, devient de plus en plus irréversible.

Je ne veux pas avoir l’air plus cynique que je ne le suis, mais pour avoir vu de l’intérieur comment s’élabore la loi, pour avoir vu aussi comment elle est appliquée et comment les pouvoirs politiques, les uns après les autres dansent autour du pot et font la danse du ventre devant les lobbies industriels et leur donnent le stylo pour écrire la loi eux-mêmes, je me dis que notre salut ne viendra pas de la loi.

Intervieweur : D’où alors ?

Jérémie Zimmermann : Je te renvoie la question. D’où viendra — le salut c’est peut-être un grand mot —, mais nos façons de, osons le mot, résister et de s’organiser pour résister, peut-être qu’elles ne passeront pas par la loi et attendre que le règlement machin finisse de tomber avec tous ses trous, avec toutes ses incertitudes, avec tous ses machins qui seront transposés de 12 façons différentes.

À titre personnel, même au travers de La Quadrature du Net et même avant dans mes passages de militant dans d’autres organisations avant La Quadrature du Net, ma question fondamentale, enfin mes questions fondamentales c’est un, qu’est-ce qu’on fait ? Deux, comment on le fait ?

Intervieweur : Et où on va.

Jérémie Zimmermann : Où cours-je ? Où vais-je ? Et dans quel état j’erre ?
Mais sérieusement qu’est-ce qu’on veut ? Qu’est-ce qu’on défend ? Qu’est-ce qu’on promeut ? Comment on s’organise ? Et surtout comment on fait ça sans tomber dans une forme de routine, sans tomber dans des pièges de devenir les bons clients, d’aller répondre aux consultations, de faire là où on nous dit de faire, de nous asseoir sur la petite chaise qu’on nous a laissée dans un coin de la salle de réunion «  multi-stakeholder ».

Intervieweur : Selon toi on va où là ?

Jérémie Zimmermann : Pfff ! Il se trouve que ma boule de cristal est en panne aujourd’hui donc j’aurais bien du mal à prédire l’avenir. Mais juste en regardant un petit peu le présent, on a des entreprises transnationales dont le pouvoir est bien au-delà de celui des États-nations, qui sont engagées dans des comportements prédateurs au sujet de nos données personnelles, au sujet de nos comportements, au sujet de nos vies ; une influence qui s’étend sur des champs qui vont de la banque à l’assurance, à l’embauche.

Intervieweur : Dans la recherche.

Jérémie Zimmermann : À la détermination de cibles pour des frappes de drones, donc vraiment à toutes les couches de nos sociétés. Et, en même temps que le pouvoir de ces entreprises augmente sur nos vies, on a des pouvoirs publics qui deviennent des parodies d’eux-mêmes, genre la République en marche, cette espèce de petite PME…

Intervieweur : Start-up.

Jérémie Zimmermann : Start-up ça veut dire PME en fait ! Une espèce de petite start-up de novices qui sourient bien sur un poster et qui avancent en marche forcée.

Intervieweur : Ça marche bien !

Jérémie Zimmermann : Attends de voir les Européennes, attends de voir si ça marche bien !

Intervieweur : Ils vont se faire taper ?

Jérémie Zimmermann : Il n’y a plus un poids lourd pour soutenir ! Donc une bande de clowns, comme ça, qui arrivent sur une espèce de coup de poker et qui parient sur la déliquescence des partis historiques qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes et qui, en fait, ont vendu leur pouvoir au plus offrant.
Donc des pouvoirs publics qui ont lâché la main et des entreprises qui sont de plus en plus puissantes. Ça fait un paysage dans lequel de plus en plus de gens ne croient plus dans une espèce de mythologie ambiante que oui, l’État protège, la patrie, liberté, égalité, fraternité ; quand on renvoie des bateaux couler en Méditerranée, qu’on gaze des mémés avec leurs sacs de poireaux, qu’on va faire des perquisitions à quatre heures du matin et assigner à résidence des militants politiques ou qu’on laisse des suprématistes s’armer de l’autre côté de l’Atlantique, on voit des pouvoirs publics qui renoncent.

Intervieweur : Ou qu’on passe des contrats avec des gens qui coupent la tête de certains journalistes !

Jérémie Zimmermann : L’Arabie saoudite ; on pourrait parler de Kadhafi aussi.
Donc sans avoir la capacité même de dire où on va, déjà essayer de souffler, regarder où l’on est, arrêter de se voiler la face sur un certain nombre de choses et regarder avec un petit peu de distance, un petit peu de calme où l’on en est, ça pourrait peut-être être un début d’élément de réponse aux questions comment on s’organise et qu’est-ce qu’on fait.

Intervieweur : Ce n’est pas trop tard pour s’organiser ?

Jérémie Zimmermann : Trop tard ! Il est toujours trop tard et il n’est jamais trop tard ! Trop tard par rapport à quoi ?
Maintenant, le fait est qu’on est de plus en plus nombreux à chercher des façons de s’organiser qui vont au-delà des structures institutionnelles.

Intervieweur : Comment ça va ta petite fiche S ?

Jérémie Zimmermann : Je ne sais pas, tu peux me l’obtenir, en fait ; tu as des gens à qui tu peux demander ? J’espère qu’elle est épaisse parce que, un jour, ça fera comme des décorations qu’on affichera peut-être sur notre plastron. Je n’en sais rien, je m’en fous ! Mais le fait de se dire que quand l’institution a échoué, quand on ne reconnaît plus l’institution, quand dans notre tête, quelque part, on a fini de destituer l’institution, de la renverser de son socle, regarder au-delà et se demander : qu’est-ce qui nous reste à faire ? Est-ce qu’on n’a plus que les yeux pour pleurer et c’est la fin du monde : il n’y a plus de République, il n’y a plus rien ? Ou est-ce qu’au contraire on n’a pas là un champ des possibles qui s’ouvre à nous, un boulevard dans lequel décider de ce que l’on veut être, de ce que l’on veut faire, de comment on veut s’organiser les uns avec les autres ?

Intervieweur : Est-ce qu’il faut qu’on réveille nos vieux démons ? Basculer la table ? Qu’on s’énerve un peu ?

Jérémie Zimmermann : Je ne sais pas si un démon qui dort ça sert à quoi que soit ou bénéficie à quoi que ce soit.

Intervieweur : Un démon que tu réveilles. Tu m’as déjà réveillé le matin, tu sais ce que c’est !

Jérémie Zimmermann : Je préférerais qu’on n’en parle pas. D’une, je ne vois pas vraiment ce que tu veux dire par là. Pourrais-tu préciser ?

Intervieweur : Être révolutionnaire, pour appeler un chat un chat.

Jérémie Zimmermann : Pfff ! Révolution, c’est un de ces mots qui ont été un petit peu aspirés, dénaturés.

Intervieweur : Tu es plutôt Marat ou Robespierre ?

Jérémie Zimmermann : Non, ce n’est pas ça. Il y a l’iPhone 12 qui sort, on va te dire « c’est une révolution ! » ; il y a un nouveau machin « c’est une révolution ! » ; la nouvelle Freebox « c’est une révolution ! » ; machin « c’est une révolution ! »
Déjà dans l’histoire, les révolutions ça n’a jamais été des événements très prévisibles, très calculés. Très souvent c’est un mélange d’un petit nombre de gens qui sont organisés et qui savent plus ou moins où ils vont et d’un certain nombre de conditions historiques qui font qu’un pouvoir en place est devenu une sorte de scène de théâtre, un truc en carton qui est prêt à s’effondrer sous son propre poids.
Est-ce que les conditions aujourd’hui sont réunies pour que le pouvoir en place s’effondre sous son propre poids ? Peut-être que ce sont les prochaines élections européennes qui le diront ; peut-être que c’est autre chose ; peut-être que c’est quelque chose qui n’est pas du ressort des élections qui nous le dira ; bien malin celui qui viendra s’asseoir sur ce fauteuil plus ou moins confortable, avec une bière plus ou moins tiède.

Intervieweur : Du gibolin.

Jérémie Zimmermann : Du gibolin plus ou moins tiède.

Intervieweur : L’abus d’alcool est dangereux pour la santé.

Jérémie Zimmermann : Exactement. Attention les enfants ! Pour te dire qu’il sait ce qui va se passer tu vois ! Donc ces conditions, par définition, on n’en sait rien !
Pour moi la deuxième partie de la question c’est comment on s’organise et qu’est-ce qu’on veut ensemble ?

Intervieweur : Qu’est-ce que tu penses du Comité Invisible2 ?

Jérémie Zimmermann : Par définition il est invisible donc c’est difficile d’en penser quelque chose. Sur les trois bouquins, L’Insurrection qui vient, À nos amis et Maintenant, déjà j’en recommanderais la lecture. Je ne suis pas d’accord avec tout.
L’Insurrection qui vient je l’ai trouvé un peu brouillon, un peu adolescent dans le style.
À nos amis j’ai trouvé qu’il posait de très bonnes bases pour aider ceux qui souhaitaient regarder le monde différemment à le faire. Par exemple, il y a un truc que j’ai gardé de À nos amis : de dire qu’en fait quand on regarde ces clowns en papier qui tiennent les institutions aujourd’hui, les centres de pouvoir ne sont plus là où a l’habitude de les voir. Il y a un Parlement avec ses colonnes, sa moquette épaisse, ses dorures, ses statues, ses machins, en fait c’est devenu une sorte de théâtre et en réalité le vrai pouvoir aujourd’hui il est dans l’infrastructure : c’est EDF, c’est Areva, c’est Google ; ce sont les réseaux de routes, de trains ; c’est dans les réseaux que se trouve le vrai pouvoir ; c’est le New York Stock Exchange ; et cette analyse moi je la trouve juste. De dire qu’à mesure que ces clowns ont laissé le pouvoir leur échapper parce qu’ils l’ont vendu au plus offrant, eh bien le pouvoir s’est retrouvé au plus offrant et le plus offrant ce sont les groupes industriels transnationaux qui ont eux bâti l’infrastructure de leur fortune qui très souvent repose sur la captation de ressources, voire l’exploitation, au sens propre, de ressources.
Donc pour moi ça a été important de lire ça dans À nos amis parce que je l’avais plus ou moins compris en côtoyant de loin certains de ces acteurs. Mais eux, là vraiment, ils l’ont formulé de façon assez implacable.
Le dernier, Maintenant, je le trouve intéressant aussi pour des raisons différentes et là encore je ne suis pas d’accord avec tout : la façon dont ils parlent des communs, du bien commun, je trouve qu’il y a beaucoup à redire, mais ce n’est pas pour autant que je mettrais le tout à la poubelle et, de toutes façons, je n’ai pas besoin d’être d’accord à 100 % avec quelqu’un pour trouver que ce quelqu’un est intéressant. Mais dans Maintenant ils apportent non plus des clefs de compréhension, mais, quelque part, des clefs de mise en œuvre, des clefs d’action, en disant « tu te sens écrasé dans un monde injuste, tu vois tous ces machins qui déconnent, etc., eh bien tiens ! pense destitution. Imagine qu’en fait le président ce n’est plus le président de tous les Français machins, c’est peut-être juste un clown, un pantin ; que la Caisse d’assurances machin, que l’Assemblée, le Parlement, ce ne sont pas les trucs tricolores, les dorures et les machins, en fait c’est peut-être juste une bande de glandus qui n’ont rien compris. Et juste le fait dans sa tête d’être capable de se dire pfff ! en fait ça ce n’est pas important, ça permet de regarder au-delà.

Intervieweur : Les désacraliser.

Jérémie Zimmermann : Il y a ça dans cette notion de destitution et je trouvais que c’était un des trucs intéressants.
Tu parlais de ma fiche S tout à l’heure, je ne sais pas si ça va me faire étiqueter anarcho-autonome, comment ils disaient ? Ultragauche, radicalo-violent, je ne sais pas quoi ! Encore une fois je m’en fous et puis, de toute façon, le Comité Invisible c’est une de mes sources d’inspiration, c’est un des trucs que je lis. Si tu étais Google tu saurais tout ce que je lis, même si j’essaie de faire attention.
Je trouve qu’il y a des choses intéressantes partout même chez des gens avec qui tu n’es pas forcément d’accord.

Intervieweur : On en est où de la surveillance. Est-ce que 1984 était censé être un manuel ? Comment tu vois l’évolution des pouvoirs politiques ?

Jérémie Zimmermann : 1984, c’est évidemment une autre de mes inspirations, presque un livre de chevet. Je l’ai lu trois-quatre fois ; je recommande à n’importe qui de le lire et de le lire en anglais d’ailleurs ; peut-être le lire une fois en français et ensuite le lire en anglais parce que le verbe d’Orwell est vraiment [Jérémie envoie un baiser, NdT] ! Maintenant c’est presque un poncif, c’est presque un lieu commun d’invoquer 1984 quand on va parler de surveillance. Mais 1984 c’est de la douceur à côté de ce qu’on vit. Je ne sais pas si tu te rappelles, il y a un coin de la maison de Winston Smith, un petit coin dans lequel il peut se mettre, il ouvre une latte de son parquet, il sort un carnet et il écrit des trucs dedans et Big Brother ne le voit pas. C’est quoi un coin de ta maison où Google ne te voit pas aujourd’hui ? Où tu vas ? Sans parler des machins que les gens mettent dans leur salon qui écoutent en permanence et c’est 20 % des foyers américains, 13 % en Allemagne j’ai vu, qui ont un dispositif espion, un machin d’écoute dans leur salon, qui écoute en permanence ce qu’ils disent.

Intervieweur : Les enceintes connectées le font aussi.

Jérémie Zimmermann : Et les téléphones Android ou Apple ou truc machin. 1984 c’est de la petite bière à côté ; c’est normal il l’a écrit dans les années 30 ou 40, je ne sais plus. En quelle année il l’a écrit ?

Intervieweur : On va demander ça à la communauté, ils vont nous trouver.

Jérémie Zimmermann : Internet ! Aidez-moi à ne pas avoir l’air imbécile.
Sans aller jusque-là les éléments pour moi les plus importants dans 1984 ce n’est pas tant Big Brother et la surveillance parce que ça on l’a dit, on l’a répété.

Intervieweur : C’est l’autocensure.

Jérémie Zimmermann : C’est l’autocensure mais c’est aussi le job de Winston Smith au Ministère de la Vérité.

Intervieweur : Il est publié en 1949.

Jérémie Zimmermann : Ah ouais, je suis un peu tombé loin avec les années 30.
Au Ministère de la Vérité, Winston Smith bosse à mettre à jour la novlangue. Ça aussi c’est un des poncifs qui vient de 1984, mais la novlangue c’est l’État qui impose les mots à utiliser et ces mots sont imposés pour neutraliser le sens.

Intervieweur : « Parce que c’est notre projet ! »

Jérémie Zimmermann : Et pour neutraliser la capacité à réfléchir et la capacité à penser.
On avait beaucoup rigolé, enfin rigolé jaune, à l’époque de la LOPSI, la loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure, Brice Hortefeux, Sarkozy, tout ça, une loi, je crois, de 140 articles qui touchait à 40 ou 50 codes différents, une espèce de fourre-tout incroyable où il y avait un amendement qu’on avait surnommé l’amendement novlangue qui disait « remplace dans tous les textes législatifs et réglementaires le mot "vidéosurveillance" par le mot "vidéoprotection" ». Donc tu as l’État qui dit « maintenant on ne parle plus de vidéosurveillance, mais on parle de vidéoprotection ». Et on comprend tous pourquoi. La surveillance, tout le monde se dit : hou là, je n’ai pas envie d’être surveillé. Peut-être que la surveillance c’est justifié de temps en temps, mais moi je n’ai pas envie d’être surveillé ! Alors que protection, tout le monde a envie d’être protégé.
Donc on voit comment le sens des mots est utilisé pour neutraliser la capacité à penser.

Intervieweur : Pour discréditer certains.

Jérémie Zimmermann : Et pour moi, c’est vraiment ça le cœur de 1984. Eh oui, on est en plein dedans. George Orwell a été un observateur très fin des régimes totalitaires, des régimes nazis et des régimes soviétiques et a observé comment le pouvoir totalitaire exerçait son pouvoir sur les individus et c’est ça, je pense, l’héritage d’Orwell. Beaucoup ont lu dans 1984 une critique du régime soviétique, mais il s’est aussi éminemment inspiré des régimes fascistes pour écrire son truc.

Aujourd’hui, on est dans une forme de, est-ce qu’il faut appeler ça un pré-fascisme, un proto-fascisme, est-ce que c’est même une bonne idée de s’en référer à des régimes des années 30 et 40 pour décrire le monde dans lequel on est aujourd’hui ? Franchement je n’en sais rien ! Mais la caractéristique de nos régimes autoritaires, aujourd’hui, c’est qu’il y a une composante extrêmement forte d’industries. Ce n’est plus juste un taré avec une casquette et un drapeau qui va donner l’espoir en machin, un truc meilleur parce que tout le monde en a marre, mais ce sont des tarés dans la Silicon Valley.

Intervieweur : Pourquoi des tarés ?

Jérémie Zimmermann : Des tarés parce que si tu regardes la psychologie de gens comme Peter Thiel, Elon Musk ou Eric Schmidt, tu vois que ces gens ont une espèce de bulle idéologique inspirée par Alan Ryan, qui est une espèce d’individualisme forcené.

Intervieweur : Libéral.

Jérémie Zimmermann : Ce n’est pas libéral à ce stade, c’est psychotique, c’est sociopathe ; c’est libéral à un point où tout le monde est ton ennemi et il n’y a que toi sois capable d’écraser tout le monde pour y arriver et ces gens-là sont glorifiés ; ils ont des agences de com’ qui s’assurent de leur image. Elon Musk a une agence de com’ que pour lui, que pour son image à lui. Et parce que ces gens-là ne sont pas le gouvernement, les pouvoirs publics, et que le gouvernement nani-nana, eux sont respectés, eux sont glorifiés et on les voit presque comme étant des modèles. Donc quand ces gens-là impulsent des politiques publiques et je dis la Silicon Valley, mais il n’y a pas qu’eux.

Intervieweur : Le mouvement transhumaniste et tout ce qui va avec.

Jérémie Zimmermann : Les transhumanistes, pfff !
Donc quand ces gens-là impulsent des politiques publiques et que les pouvoirs publics en sont réduits à les suivre en courant, en tenant un petit truc derrière pour essayer de récupérer les miettes derrière eux, eh bien c’est à la fois, quelque part différent des fascismes des années 30 et 40, encore que, dans les années 30, les groupes industriels ont été les premiers à faire la promotion des régimes fascistes parce que eux promettaient des gros contrats, une grosse expansion : en Allemagne, les industries automobiles, de l’armement, de l’acier et machin, étaient ravies de l’arrivée de ce petit gars avec sa moustache parce que ça promettait des jobs et tout ça.

Là on voit arriver quelque chose qui est un peu informe ; le contour est mal défini. Quand c’est une entreprise qui, par définition, est transnationale, elle a beau avoir son siège en Silicon Valley, elle a des conseils stratégiques qui lui viennent de la Virginie où se trouvent les espions ou de Washington où se trouve le Pentagone. Elle a un siège social en Irlande qui vend de la propriété intellectuelle à son siège en France, qui va revendre ses bénéfices à la filiale néerlandaise, ce qu’on appelle un double Irish Dutch sandwich qui permet à Google, par exemple, de faire évacuer 60 milliards de dollars aux Bermudes et de ne payer quasiment aucun impôt sur les sociétés en Europe.

Intervieweur : C’est beau !

Jérémie Zimmermann : Donc ces machins-là n’ont même pas de centre ; il n’y a même pas un endroit où tu peux tourner le regard et te dire : là il y a un problème et là c’est l’ennemi.

Intervieweur : On fait quoi alors ? Le constat. Question d’Internet : après le constat qu’est-ce qu’on fait ? Les solutions ?

Jérémie Zimmermann : Les solutions ! S’il y en avait je ne serais pas en train de boire du gibolin en discutant avec toi. Je serais en train d’y travailler, enfin j’espère, parce que d’une part, j’ai l’impression qu’il y a énormément de choses qui nous sont volées chaque instant et qu’il faut reconquérir. De la même façon qu’il faut reconquérir notre capacité à penser et que pour ça il faut reconquérir notre capacité à prendre du recul.

Intervieweur : Reconquérir oui. Se venger ?

Jérémie Zimmermann : Attends, hou là ! Tu m’as posé une question qui est assez difficile comme ça, tu vas me laisser le temps d’y répondre ; laisse-moi le temps de me planter en y répondant pour ensuite aller…
Reconquérir sa capacité à penser, son esprit critique, donc une forme de prise de distance. Pour une prise de distance il faut prendre du temps ; pour prendre du temps il faut peut-être s’émanciper de ces injonctions permanentes à la rapidité : tu as tweet, contre-tweet, retweet, réponse, tac ! e-mail, réponse clac, bip-bip, bip-bip, des trucs qui clignotent et qui te disent que tu es obligé d’être là, de répondre, où les gens s’inquiètent pour toi si après 12 heures tu n’as pas répondu à un SMS. Il faut peut-être apprendre à reprendre le temps.

Intervieweur : Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Jérémie Zimmermann : Je te regarde comme ça parce que tu es en face de moi, que tu tiens un micro et que je m’adresse à toi. Je peux regarder la caméra, mais on m’a toujours appris qu’il ne fallait pas faire ça quand on était filmé. Je ne sais pas ; tu en penses quoi ? Ça va ?
Donc quelque part peut-être apprendre à reprendre le contrôle de nos vies, de notre temps, de nos pensées et par là, peut-être, redécouvrir ou découvrir tout court, si on en a été privé assez tôt, nos humanités. Le fait d’être un humain en face d’un autre humain, avec du gibolin ou pas, avec une bonne assiette de fromage ou des graines ou je ne sais pas quoi, mais ce qui nous connecte, ce qui nous met en face et qui n’a pas des ordinateurs en chemin ; des trucs sans les écrans, sans les claviers, sans les réseaux, mais où on se sent être les uns avec les autres ; où on se sent en lien, où on se sent en solidarité, où on se sent en capacité ; où on partage l’expérience ensemble et de là se demander, en fait, ce qu’on veut faire maintenant. Sans les « du passé faisons table rase » et autres slogans éculés ; sans pensées préconçues, sans idéologie.

Intervieweur : Sans vengeance.

Jérémie Zimmermann : Ah ! On y viendra peut-être, je ne vois même pas ce que je vais dire là-dessus, mais sans trucs préconçus ; avoir vraiment cette capacité honnête, presque naïve, à se demander : maintenant qu’on est là, on est, je ne sais pas, il ne faut peut-être pas le dire, on est six dans cette pièce, eh bien si on coupait la caméra, si on enlevait les écrans, qu’on se mettait autour d’une table et qu’on se demande : on fait quoi ce soir, demain, la semaine prochaine ? Qu’est-ce qu’on veut pour l’année prochaine, pour dans cinq ans, pour dans dix ans ?
Donc retrouver une capacité à être ensemble en dehors d’un monde d’injonctions à l’immédiateté, en dehors d’un monde qui nous pompe les données, qui nous pompe la vie pour nous contrôler et, je n’ai pas envie de paraphraser le Comité Invisible ou des machins comme ça — ce n’est pas une question de se rendre ingouvernable —, mais quelque part de s’émanciper d’un certain nombre de formes de contrôle qu’on a peut-être déjà intériorisées. Tu as parlé de Google et le fait de dire Fuck off Google à des gens ; leur expliquer que Google c’est cette bande de gens qui, au travers du programme des drones US, aide à identifier et suivre des cibles ; que Google fonde l’évasion fiscale à hauteur de milliards d’euros par an ; que Google c’est la surveillance de masse. Tu leur dis ça et ils sont là « ah oui, mais Google ! » Tu vois comme dans 1984 on dit « mais on a toujours été en guerre avec l’Eurasie » ; ces mantras qu’on a tellement entendus qu’on les a intériorisés : « mais Google, c’est Google ! Comment tu veux te passer de Google ! » Eh bien il y a Searx3, un métamoteur de recherche, il y a OpenStreetMap4, il y a, etc.
Donc arriver à balayer des trucs qui sont devenus tellement des certitudes qu’on a perdu l’habitude de les prendre en considération ou de les contester ; c’est une partie de la réponse, je pense, à qu’est-ce qu’on fait.

Une deuxième partie de la réponse, tu as envie de parler de vengeance, je ne sais pas.

Intervieweur : Pour vendetta.

Jérémie Zimmermann : Attends ! Avant ça, une autre partie de la réponse, parce que là je t’ai fait comme une espèce de manifeste analogue en mode « on se retrouve autour d’une table entre humains, sans avoir besoin d’écrans et de machins ». Mais ces écrans et ces machins sont déjà là, ils sont dans nos vies, ils sont partout. Si on devait compter, entre ceux qu’il y a dans nos poches, sur la caméra, sur les machins ; on est six, il doit y avoir 20 écrans dans la salle. Donc la question ce n’est pas de tous les détruire un par un, la question c’est aussi est-ce qu’il y a encore quelque chose à faire ?

Intervieweur : Par exemple des interviews de plus d’une heure sans montage ni coupure ?

Jérémie Zimmermann : Ne me dis pas qu’on en a plus d’une heure !

Intervieweur : On approche de l’heure.

Jérémie Zimmermann : J’ai soif. Il te reste de la bière, du gibolin quelque part ?

Intervieweur : Il n’y en a plus !

Jérémie Zimmermann : La question c’est qu’est-ce qu’on va en faire de tous ces écrans ? Il y a en a certains qui sont véritablement devenus nos espions, nos ennemis et ceux-là il faut être capable de les identifier et peut-être, oui, de s’en séparer ; peut-être de les pirater, de les hacker, de les bidouiller pour en faire quelque chose d’autre.

Maintenant la question c’est comment on utilise des écrans ? Comment aujourd’hui on peut utiliser les ordinateurs ? Et tu me vois venir avec mes gros sabots de 150 mètres de long ! La question du logiciel libre c’est un projet politique qui a 30 ans et c’est un projet politique qu’on a, en quelque sorte, considéré comme acquis. Il y a 15 ans on se battait pour le logiciel libre, pour en parler, pour que les gens le comprennent et en parlent et là, quelque part, il y a eu comme une sorte de lassitude ; mais le paysage a aussi évolué. Au cœur du logiciel libre l'idée c’est que si on ne se garantit pas le contrôle des machines collectivement, alors les machines vont nous contrôler.

Intervieweur : Ou les mecs qui contrôlent les machines.

Jérémie Zimmermann : Évidemment. Donc la façon de comprendre ces questions-là a aussi évolué au fil de temps et il y a peut-être là aussi un ou deux wagons qu’on aurait ratés, voire un train qu’on aurait raté, parce que la question du logiciel s’est déportée vers le matériel. Sans entrer dans les détails techniques chiants, le firmware, je ne sais même pas comment on appelle ça en bon français, en gros le logiciel qui est niché sur le hardware, sur le matériel, et qui est initialisé quand on allume l’ordinateur, c’est un truc dont Richard Stallman a commencé à parler il y a 15 ans en disant « il y a vrai problème, là » ; on était tous « oui Richard, tu es bien gentil, mais bon, on n’a pas le temps de s’emmerder avec ça. »

Intervieweur : Jésus.

Jérémie Zimmermann : Et il se trouve qu’aujourd’hui il n’y a plus vraiment de limites entre ce qui est logiciel et ce qui est matériel. Tu allumes un bout de matériel, il va charger un bout de logiciel dans le matériel et puis ensuite charger un bout de logiciel qui va appeler un autre bout de logiciel dans le matériel et le truc, là, on est complètement largués. Et si tu essaies d’utiliser GNU/Linux, Debian, sans logiciel propriétaire dans ta Debian, il y a 99,9 % de chances que tu fasses ça sur du matériel dont tu as perdu le contrôle parce qu’il contient dans ses puces du logiciel qui est propriétaire et qui, la plupart du temps, est là pour t’espionner.
Et le paroxysme de ça ce sont les architectures d’Intel, un truc qui s’appelle le Management Engine, on a tous besoin de management, bien sûr ! C’est un truc qui permet, n’est-ce pas, dans le monde de l’entreprise, de faciliter à distance, bidule, machin… ; c’est un ordinateur dans l’ordinateur et ça, c’est depuis quelque chose comme 2005 ou 2006 que tous les ordinateurs équipés de processeurs Intel contiennent le machin sur lequel tu vas travailler et un ordinateur dans l’ordinateur qui peut être activé à distance.

Intervieweur : La backdoor qui va bien !

Jérémie Zimmermann : C’est la backdoor universelle.

Intervieweur : C’est beau !

Jérémie Zimmermann : C’est beau ! C’est plutôt pas mal fait. On sait depuis quelque temps qu’il y a le système d’exploitation Minix5 à l’intérieur de ces machins-là, ce qui est drôle parce qu’il a été écrit par Andrew Tanenbaum qui était le mentor de Linus Torvals ; des loops de loops de loops.

Je n’ai pas de solution toute faite, mais se poser la question du logiciel libre en termes éthiques, en termes philosophiques mais aussi en termes pratiques et mettre à jour sa vision de ce que doit être une informatique libre.
Une informatique libre ce n’est pas lire trois fois la GPL [] et se battre machin [Jérémie bat sa coulpe, NdT ; ce n’est pas suivre un dogme ; ce n’est pas brûler un cierge devant une image de Saint Ignucius6 ; l’informatique libre c’est une utilisation des ordinateurs qui permette aux individus de se libérer, de s’émanciper, de contrôler leur vie, plutôt qu’être à la merci d’intérêts prédateurs, qu'ils soient industriels ou étatiques. Et là, j’ai l’impression quelque part qu’on a un petit peu, je ne vais pas dire lâché l’affaire, mais en tout cas perdu du terrain, gravement perdu du terrain.

Intervieweur : Par fainéantise ?

Jérémie Zimmermann : Pfff ! Pas par fainéantise. Regarde le nombre de sujets qui nous sont tombés sur la gueule au cours de ces dix dernières années ; nous on est arrivés, La Quadrature du Net, HADOPI, copyright, machin. Depuis, regarde la neutralité du Net, regarde les équipements qui sont collés au cœur du réseau, regarde la surveillance de masse, regarde le filtrage.

Intervieweur : C'est beau.

Jérémie Zimmermann : Ce que je veux dire c’est qu’on nous a appelés cinq gus dans un garage, on a rarement été plus de cinq à être à temps plein à faire ce genre de machin. Ce n’est pas qu’on se soit fait dépasser par les événements tant que les événements eux-mêmes sont vraiment dépassants, quoi !
Là aussi prendre un peu de recul, mettre à jour notre vision de ces choses-là et comprendre qu’on ne pourra pas être libres et utiliser des ordinateurs si l’on n’a pas une éthique et une pratique strictes de ce que l’on veut y voir. Et passer en revue le matos ; passer en revue le software du début à la fin, s’en donner les moyens.

Intervieweur : Le hardware aussi.

Jérémie Zimmermann : Mais bien sûr ! Tu parlais de souveraineté tout à l’heure, c’est là où les intérêts des individus rejoignent peut-être les intérêts de ce qui reste des États-nations : quand on a vu que les États-Unis ont interdit le hardware de ZTE ou de Huawei parce qu’il y avait des backdoors des Chinois dedans ; que Snowden nous a montré que Cisco c’était rempli de backdoors et tout le monde utilise des routeurs Cisco américains donc a les Américains au cœur de son réseau, etc. Si les gugusses qui étaient dans les ministères de la Défense et les machins et les ANSI [Agence Nationale de la Sécurité Informatique] et les bidules n’étaient pas en train de se rouler les pouces, n’étaient pas en train d’amener des contrats à Thales7 !

Intervieweur : À Palantir8 !

Jérémie Zimmermann : Ou à Palantir, et avaient quelque chose à faire vraiment, ce sont les questions qu’il faudrait se poser aujourd’hui et là on pourrait imaginer des efforts au-delà des nations, au-delà des budgets étriqués des uns et des autres, pour commencer à réfléchir vraiment à du hardware sinon libre, parce que là encore c’est un concept, mais du hardware qui permettrait vraiment à ses utilisateurs de savoir ce qui s’y passe.
Avant que tu ne reprennes il y a une architecture de microprocesseur qui s’appelle RISC-V, RISC, R, I, S, C, comme Reduced instruction set computing qui est, en fait, une architecture de microprocesseur en kit. Tu peux prendre l’ensemble des specs [spécifications] ou un petit bout des specs et faire ce que tu veux avec.

Intervieweur : Tu as testé ?

Jérémie Zimmermann : Non, parce que les premiers trucs RISC-V produits à quelques, je crois, milliers d’exemplaires valaient 1000 balles la pièce ; je n’ai pas encore eu ça entre les mains et puis, franchement, je suis la dernière personne pour aller compiler des machins là-dessus ; je connais des gens dix fois plus balaises que moi pour faire ces trucs-là. Mais il se trouve qu’il y a des gens dans le champ industriel, avec les milliards que ça implique, qui sont en train de se poser ces questions aujourd’hui.
Je ne sais pas du tout où en est le projet : il y a un des gars qui est un des fondateurs du Raspberry Pi, qui est un gros succès mais qui, au passage, est du hardware propriétaire avec des puces de chez Broadcom au milieu pour faire le Wifi ; ce n’est pas une backdoor mais c’est un arc de Triomphe de backdoors au milieu de ces Raspberry Pi et qui a lancé un nouveau projet en disant « le but c’est d’avoir du hardware qu’on ne peut contrôler qu’avec du logiciel libre ». Et ça, ça s’appelle lowRISC, encore R, I, S, C, jeux de mots, RISC, risque, eh bien peut-être que ça c’est un tout petit pixel d’espoir sur un gros tableau noir.

Intervieweur : J’ouvre une parenthèse. Tu te rappelles l’un de nos potes Stman, ça te parle, tu sais, qui gueulait sur le vernis.

Jérémie Zimmermann : Vite fait !

Intervieweur : Bon, on referme la parenthèse.

Jérémie Zimmermann : Donc il y a une vraie question. En gros, le logiciel libre va au-delà du logiciel. L’informatique libre va au-delà du logiciel. Et se poser la question de ces architectures informationnelles qui permettent aux individus de vivre, d’exister, d’expérimenter et de s’organiser en toute liberté plutôt que sous contrôle, là, pour moi, c’est un enjeu absolument crucial. Et hélas, il y a peu de gens, peu de ressources pour ces choses-là aujourd’hui. Je pense que c’est un combat qui mérite vraiment d’être mené.

Intervieweur : Question d’Internet : est-ce qu’il peut nous dire un peu comment il s’organise à titre perso ? VPN tout le temps, ou pas, logs et autres ? J’ai une autre question dans le même sens. Vas-y réponds ! Est-ce que Jérémie peut mettre en avant des logiciels systèmes, moteur éthique et social.

Jérémie Zimmermann : Pour ça retrouvez-moi sur mon blog Jérémie… Bon ! Il y a des trucs que je n’ai pas envie de révéler. Je ne suis vraiment pas un exemple en tout. Oui, j’utilise un VPN [Virtual Private Network] pour tout, c’est le VPN d’un ami.

Intervieweur : Qui est ? C’est un ami qui commence par B ?

Jérémie Zimmermann : Non, c’est un ami qui commence par ce qui commence ! C’est son truc. C’est lui ; si je ne donne pas de nom ce n’est pas pour donner des lettres de nom.

Intervieweur : B comme Benjamin ?

Jérémie Zimmermann : Il y en d’autres qui commencent pas B, tu vois ! Bruno ! Tu vois !
Donc j’utilise un VPN pour tout, mais je n’ai aucune illusion que ça me protège de quoi que soit. Je n’utilise que des logiciels libres sur mon laptop ; oui, donc je n’ai pas un firmware propriétaire, je n’utilise pas le wifi de mon laptop, j’ai enlevé la puce wifi de mon laptop parce que celle-ci je ne pouvais pas l’utiliser avec du logiciel libre.
J’ai un BIOS en logiciel libre qui s’appelle Coreboot.
Sur mon — certains appellent encore ça téléphone —, mais sur mon ordinateur de poche j’utilise tant bien que mal un truc qui s’appelle Replicant qui est une version de LineageOS, qui est un fork d’Android, mais dans lequel il n’y a aucun logiciel propriétaire, donc je n’ai pas la caméra frontale, je n’ai pas le GPU donc l’accélération hardware, je n’ai pas le wifi, je n’ai pas le Bluetooth. Ça m’enlève des trous de sécurité au passage, mais ce n’est même pas une question de sécurité parce que les mises à jour de ce machin-là c’est tous les, va savoir, parce que ce sont des volontaires qui se crèvent la paillasse pour faire ce truc, donc je n’ai pas l’illusion que ça m’apporte plus de sécurité. C’est vraiment à la fois pour des raisons éthiques et pour me mettre un peu dans le bain pour savoir au jour le jour ce que j’utilise et comment je l’utilise.

J’ai arrêté d’utiliser un machin qui s’appelle Signal9, que beaucoup d’activistes utilisent aujourd’hui, qui est une messagerie dite sécurisée ; j’ai arrêté de l’utiliser parce que l’auteur, Moxie, a interdit aux gens de le distribuer sans son autorisation et de le distribuer autrement que par Google. Donc la question est-ce que c’est vraiment un logiciel libre se pose. Tu dis « mon truc c’est un logiciel libre donc tout le monde a le droit de l’utiliser, de le copier, de le modifier et de l’étudier », mais si tu dis ça et que tu dis au passage « au fait les gens n’ont pas le droit de le modifier », qu’est-ce qui se passe vraiment ? Donc il y a ça, il y a le fait que Signal t’oblige à donner ton numéro de téléphone ; pas juste d’avoir un nickname ou un machin jetable. Non ! Tu es obligé d’avoir un numéro de téléphone.
Signal centralise toutes les métadonnées sur son infrastructure à lui qui repose sur Amazon et sur Google et au passage Signal, comme beaucoup de projets qui sont dans le domaine de la sécurité, de la protection de la vie privée, etc., a un financement en grande partie par le gouvernement US. Donc voilà !

Intervieweur : Telegram, non ?

Jérémie Zimmermann : Telegram10 c’est une farce ! Moi je n’en sais rien mais mes potes cryptographes qui savent de quoi ils parlent disent que la crypto de Telegram c’est de la blague.
Un truc qui s’appelle Wire11, qui a l’air intéressant, mais il n’y a pas encore le code source de tout, leur appli c’est une espèce de gros veau ; il n’y a rien qui soit parfait en la matière.
OMEMO12, le protocole de chiffrement qui va avec Jabber, qui n’est pas OTR13, semble assez intéressant. Mais tous ces machins c’est presque du bricolage ; tu vois, je ne suis pas en train de dire tout le monde doit utiliser machin, tout le monde doit faire comme moi, parce que je me rends bien compte qu’il y a encore énormément de boulot et que ces trucs-là sont difficiles.

Maintenant il y a un truc. Sur le côté difficile d’accès, tu vois, là aussi Signal ils ont fait des choix dans leur interface.

Intervieweur : Bleep ?

Jérémie Zimmermann : Bip ?

Intervieweur : Bleep. Ça ne te parle pas ? Même protocole que BitTorrent.

Jérémie Zimmermann : Bleep ça ne me dit rien.
Signal ils ont fait des choix d’enlever de l’interface le fait de vérifier la clef de chiffrement de ton correspondant. Avant, dès que tu ouvrais un truc dans Signal ils faisaient « attention, le truc n’est pas vérifié, cliquez ici. » Et puis tu allais voir : est-ce que c’est la bonne personne ? Tu passes un coup de fil « dis donc c’est bien toi 3AB28 ? » Eh bien ça ils l’ont enlevé de l’interface ; maintenant il faut aller dans « menu, clac, bidule, en bas, option, clac, tu déroules, en bas, tu cliques, vérifier. » Ah ! C’est bizarre ça ! Parce que si tu enlèves ça, ça rend plus facile le fait de s’introduire dans les communications de quelqu’un, même si c’est chiffré. Mais ils l’ont juste poussé, poussé, poussé. Ils l’ont poussé pourquoi ? Tu sais pourquoi ? Pour rendre ça plus user-friendly, plus agréable, plus facile, plus simple d’accès. Un monde plus doux, plus simple plus joli, plus tout ça !
Moi, de plus en plus, j’ai l’impression que penser l’informatique et l’usage des ressources – ordinateur, réseaux, tout ça – en termes de ce qui est facile et pas facile, ce qui est confort et pas confort, user-friendly ou pas user-friendly, c’est en fait un piège intellectuel. Que quand quelqu’un te dit « vas-y clique ici, ça marche tout seul, c’est user-friendly », en fait il est en train de t’arnaquer.

Intervieweur : Apple.

Jérémie Zimmermann : Par exemple Apple. Par exemple Google. Des exemples il y en a plein. Et penser que des outils aussi complexes que les ordinateurs et les réseaux qui les lient puissent être simples, en fait c’est une erreur intellectuelle. Et de la même façon qu’on va dire « tu cliques ici pour parler espagnol ». Non ! Tu sais que tu vas devoir passer quelques centaines d’heures voire quelques milliers d’heures avant de parler espagnol ! « Clique ici pour savoir jouer du violon ! » Eh bien non, ce n’est pas du violon ; c’est peut-être Guitar Hero avec quatre boutons, mais ce n’est pas une vraie guitare. Et personne ne va être choqué à l’idée de se dire qu’il faut passer des centaines d’heures avant de savoir jouer de la guitare.
Je ne dis pas que chacun devrait passer des centaines d’heures à apprendre l’informatique avant d’utiliser l’informatique, mais le fait est que si tu ne prends pas le temps d’essayer de comprendre et d’utiliser des choses qui peuvent te sembler un petit peu arides, eh bien il y a de très fortes chances que tu te fasses arnaquer.

Donc au lieu de penser d’un côté en termes user-friendly et de l’autre côté « oh c’est trop compliqué parce que, tu comprends, moi j’ai autre chose à faire », on devrait plutôt penser en termes de : une politique qui permette aux gens de s’émanciper, de s’organiser et d’agir librement versus une politique du contrôle qui capture les gens, leurs données et leur vie.

Intervieweur : Est-ce que tu vois des choses à aborder ?

Jérémie Zimmermann : Des choses à aborder ?

Intervieweur : Des sujets qu’on n’a pas touchés.

Jérémie Zimmermann : J’en vois plein, j’en vois mille. C’est ton job ici.

Intervieweur : Vas-y. Il est 20 heures 10, tu sais.

Jérémie Zimmermann : Non, je ne sais pas ! C’est toi qui as la montre. C’est toi le maître.

Intervieweur : Tu vois un truc que tu veux aborder avec nous ? Un sujet qui pourrait intéresser notre communauté ?

Jérémie Zimmermann : Tu vas croire que c’est ma marotte. Ah ben tiens, je n’ai qu’à faire un petit peu d’auto-promo. Parce que, après m’être un peu crevé le cul pendant des années…

Intervieweur : Tu es dans un film en ce moment ? C’est ça ?

Jérémie Zimmermann : Non, ce n’est pas ça !
Après avoir fait des erreurs pour moi et pour les autres en mode de combien il faut donner, combien il faut y aller, tu sais, en bossant 7 jours sur 7 parce que le week-end quand tu n’es pas en train de te faire emmerder par des coups de fil de journalistes, alors tu as le temps de travailler pour ce qui doit arriver lundi et que, pareil, après 8 heures du soir c’est là où tu peux commencer ta deuxième journée de travail, où tu peux être un petit peu à l’abri des sollicitations et machins. Donc après m’être cramé à la tâche et après avoir, directement ou indirectement, cramé des gens autour de moi, parfois sans le vouloir mais parce que les gens couraient avec moi et que j’imposais un rythme parfois trop dur, je pense qu’il faut se poser la question aussi : quand on combat, les combats peut-être que ça ne se fait, en fait, jamais sans douleur. Donc apprendre à gérer cette douleur et ne pas se dire parce que tu as 50 journalistes qui t’appellent dans la journée, parce que machin, que tout le monde te demande ton avis, te dire que tu es une espèce de super héros qui ne va jamais mourir, mais réaliser la dureté, la difficulté de ces combats-là et s’organiser pour la gérer.

Pendant mon burn-out et le moment dans ma vie où je me suis aperçu que mon corps tout entier me demandait de tout arrêter – il m’a fallu du temps pour tout arrêter –, la première chose que j’ai recommencé à faire c’est dormir et me faire des nuits de 12 heures, de 8 heures, là où j’en étais à dormir 3-4 heures par nuit, régulièrement, parce qu’il y avait tellement de choses à faire.

Au moment où j’apprenais ça, je réapprenais ça pour moi-même, avec une bande d’amis on a créé un truc tout à fait informel qui s’appelle Hacking With Care. C’est une espèce de jeu de mots ; hacker au sens originel de bidouiller, hacker avec le care, mais en même temps hacker le care ; care que l’on comprend comme les façons que l’on a entre humains de prendre soin les uns des autres, de partager de la bienveillance, de la bonté et, quelque part, de voir ce care comme autant de technologies que l’on peut s’approprier, que l’on peut hacker, que l’on peut partager.

J’ai énormément appris en massage. Cet après-midi encore j’étais en train de faire un massage des pieds à une copine qui est dans une phase difficile. J’ai appris le massage des pieds et mon amie masseuse a appris la cryptographie. L’idée c’était de partager ses compétences, de partager ses technologies et c’est aussi bien le massage que le yoga, que la méditation, que certains soins par les plantes. Et réfléchir ensemble à comment on peut penser, pour le coup vraiment en dehors de la machine, mais réfléchir à l’humain en même temps que l’on réfléchit à la société, à la politique, au combat, etc.

Intervieweur : Il y a un parti politique que tu soutiens ?

Jérémie Zimmermann : Non !
En même temps, quand on faisait ce truc Hacking With Care14, on a commencé à produire des ressources que chacun trouvera sur notre wiki bien sûr, comme des protocoles de massage ; Le massage des mains pour tous, un petit livre qui ressemble au fucking manual de Read the fucking manual que tu peux imprimer, laisser traîner dans ton hackerspace, dans ton bureau avec tes copains, etc. ; le massage des mains comme un truc qui se donne, comme un cadeau et qui, en même temps, crée un espace d’intimité dans lequel on se retrouve, dans lequel on se parle comme on se touche ; on a perdu l’habitude un peu de se toucher dans un monde super individualiste. Retrouver des espèces de canaux de communication entre les individus, je pense que c’est directement connecté à tout ce dont on a discuté sur la façon de s’organiser, sur la façon de se retrouver, sur la façon de reprendre le contrôle de nos vies et ne plus se voir comme des unités autonomes, individualistes, randiennes15, performantes, algorithmiques, etc., mais comme des gens, des humains faits de chair et d’os, de forces et de faiblesses, de moments difficiles et apprendre dans nos vies mais aussi dans nos structures, dans nos mouvements, dans nos modes d’organisation à gérer ces descentes, ces moments difficiles et à ne pas dire « non, non, lui il est fou de toute façon. De toute façon, lui, c’est un connard, machin », mais prendre soin des autres, s’ouvrir sur les autres. Je pense que c’est aussi une partie des réponses. Donc Hacking With Care les uns les autres, mais parti politique, non.

Intervieweur : On arrive à la fin de notre interview.

Jérémie Zimmermann : Il y a bien des questions d’Internet encore ? Non je ne sais pas. Alors Internet, qu’est-ce que vous foutez Internet ? Il faut que vous serviez à quelque chose !

Intervieweur : Est-ce que les lanceurs d’alerte ne devraient pas lancer, proposer une nouvelle version du système politique ? Pouvoir, écologie trois points de suspension.

Jérémie Zimmermann : Les lanceurs d’alerte, proposer. Waouh !

Intervieweur : Que pense-t-il du néo-luddisme, un mouvement moderne d’opposition à toute partie du progrès technique ? Comment contribuer au développement du logiciel libre ?

Jérémie Zimmermann : Tu vois qu’il y a des questions internet. Merci Internet. Je n’ai pas douté un seul instant.

Intervieweur : Y a-t-il une taille critique sur chaque structure ?

Jérémie Zimmermann : Attends ! Là tu viens de lancer trois questions qui en contiennent chacune cinq.

Intervieweur : Cryptomonnaie.

Jérémie Zimmermann : On laissera ça à ceux que la monnaie intéresse.
Sur la question des lanceurs d’alerte : non, ce ne sont pas les lanceurs d’alerte qui doivent faire des propositions. C’est une vraie question de comment on fait émerger les propositions. Elles doivent émerger de partout à la fois et admettre que les propositions ne seront jamais consensuelles. Peut-être que ce mythe de la démocratie représentative où il faudrait 50,000 % de suffrages exprimés parmi des votants qui sont déterminés comme ci, comme ci, comme ça ; peut-être qu’en fait il faudrait s’émanciper de ça et qu’une proposition, à partir du moment où elle a une masse critique de soutiens, alors elle devient valide. Peut-être qu’elle entre en conflit avec d’autres propositions et peut-être qu’il faut les expérimenter. Mais les lanceurs d’alerte, non, ce n’est pas une catégorie de population qui serait au-dessus de toutes les autres.
Maintenant, au travers de l’action du, comme on dit, lançage d’alerte, lancé d’alerte, est-ce qu’en exposant les turpitudes, les mensonges, les crimes des institutions et des entités qui sont censées être les dépositaires d’une certaine forme d’autorité, de représentation, etc., est-ce que cette forme d’exposition-là ne porte pas en elle le germe de propositions ? C’est quelque chose de tout à fait ouvert.

Maintenant il y a des solutions techniques qui ont été avancées et tu parles de cryptomonnaie ; il y a une espèce de techno béatitude…

Intervieweur : Blockchain !

Jérémie Zimmermann : Blockchain voilà. Ah ben tiens, la démocratie ne marche pas, on n’a qu’à faire une démocratie sur la blockchain et ça va marcher ! Right ! Donc il y a une forme de techno béatitude. On nous a dit « oui liquid democracy, machin, tu vois, tu cliques ici ». En fait, le truc c’est du vote électronique et le vote électronique on sait que ça ne peut pas marcher. Quand tu as une machine qui est entre l’expression de la volonté de quelqu’un et un pouvoir quelconque, le pouvoir va aller mettre le doigt dans la machine et la tourner à son avantage.
Donc il n’y a pas un truc magique sinon ça ferait longtemps qu’on l’aurait exprimé et ce n’est pas le fait d’ouvrir les entrailles des institutions comme la NSA avec les machins de Snowden, ce n’est pas le fait d’exposer qui va magiquement changer les institutions, les transformer en quelque chose de meilleur.
Maintenant, le fait d’exposer ça permet de faire réfléchir ; ça permet d’éveiller quelque part les consciences ; ça permet de donner des outils à chacun, se dire : hou là ! Et de faire peut-être ce petit pas de côté, de faire ce petit pas de recul pour prendre de la distance et se demander comment on veut les choses.

Donc les lanceurs d’alerte non, ce ne sont pas des héros non plus à glorifier, à mettre sur un piédestal, etc. On est potentiellement tous des lanceurs d’alerte ; on a tous accès à des savoirs plus ou moins exclusifs, plus ou moins élitistes ; chacun dans sa boîte qui voit un supérieur ou un collègue faire une connerie est susceptible de dire à d’autres qui ne sont pas dans le cercle, qui ne sont pas dans le machin « là il se passe quelque chose et il y a un vrai problème ». Lancer l’alerte c’est presque le devoir de chacun. Il n’y a pas quelques héros avec une cape et un machin qui sont les lanceurs d’alerte et le reste du monde. Des alertes il y en a plein qui méritent d’être lancées.
La deuxième question piège c’était quoi ?

Intervieweur : Que pense-t-il du néo-luddisme, un mouvement moderne d’opposition à tout ou partie du progrès technique ?

Jérémie Zimmermann : Tout ou partie. Non. S’opposer à tout, de toute façon c’est une stratégie perdante parce que tout arrive. Mais c’est intéressant que ça vienne en ces termes-là parce que le luddisme est un mouvement qui a souvent été décrit comme des gens qui étaient contre les machines et qui étaient contre le progrès. En réalité c’est issu de mouvements très structurés de travailleurs, d’employés, qui s’organisaient contre les abus de pouvoir de leur patron. Des gens qui s’organisaient contre l’exploitation, qui ont vu les machines arriver comme un outil de l’exploitation et qui se sont opposés aux machines comme une des formes d’opposition à l’exploitation. Donc le luddisme ce n’est pas juste des gens, des crétins qui vont aller casser les machines ; ce n’est pas du tout ça. Ce sont des gens qui ont eu un recul et une analyse politique du rôle des machines dans les interactions entre les humains et qui ont dit « si les machines doivent être utilisées comme ça, alors on ne veut pas les utiliser ».
Ce qui est intéressant aussi c’est que les luddites ont été écrasés par l’armée. Ils ont tellement fait peur au pouvoir en place qu’on a envoyé l’armée écraser les mouvements luddites, pour dire à quel point ils étaient perçus comme une menace et peut-être pour dire à l’époque combien le pouvoir en place était main dans la main avec les industriels.
Donc l’histoire des luddites je crois que ça en dit long sur l’histoire des mouvements sociaux, sur l’histoire des mouvements de résistance, sur l’histoire des mouvements qui contestent quelque chose qui nous est imposé comme étant « c’est le progrès, c’est l’innovation donc on doit tous l’accepter » ; allez hop ! tous une puce dans le cou, tous les empreintes digitales, tous des caméras partout, tous des machins. Des gens qui vont dire « attends, wait ! On souffle un coup, on réfléchit et on se pose la question : est-ce qu’on veut ça, oui ou non ? »

Je ne sais pas ce que nos amis les internets entendent par néo-luddisme mais qu’il y ait partout dans le monde, dans tous les milieux et pas seulement dans telle ou telle petite niche politique, des gens qui se posent aujourd’hui la question de notre rapport aux machines, de nos interactions avec les machines et entre nous humains au travers des machines et qui se demandent s’il n’y a pas, peut-être, une forme d’urgence à reprendre le contrôle ou d’urgence à sortir de l’urgence, je pense que c’est quelque chose de très sain.

Intervieweur : Rapide, Bullrun !

Jérémie Zimmermann : Rapide : Bullrun !
Bullrun c’est un des 150 et quelques je crois programmes de la NSA qui ont été exposés par le petit nombre de documents qu’Edward Snowden a, en pratique, rendus publics. Il y avait des tonnes on n’en a vus que très peu.
Bullrun est un de ces programmes-là. Il faut rappeler à ce stade qu’on parle Snowden, Snowden, Snowden. Snowden c’est 2013 la publication de ces documents et ces documents étaient tous datés de 2012. Donc c’était il y a six ans. Et six ans, à l’échelle de l’évolution des technologies et à l’échelle de l’évolution des capacités et des ressources des services de renseignement, c’est une ère, ou plusieurs ères !

Bullrun c’était la capacité que s’arrogeait la NSA à aller saboter les technologies permettant de protéger sa vie privée. Et Bullrun c’était un éventail de méthodes pour aller saboter les technologies.
Parfois c’était placer un employé de la NSA dans une équipe de développement pour qu’il ajoute deux-trois bugs que la NSA puisse exploiter pour s’assurer qu’une technologie qui est censée protéger la vie privée ne la protège pas tant que ça.
Parfois, et ça a été encore une fois documenté, c’était aller payer 10 millions de dollars une entreprise, RSA [RSA Security], pour qu’elle laisse un trou de sécurité ouvert au lieu de le corriger.
Parfois, ça a été des gens de la NSA qui allaient s’asseoir dans les comités de standardisation des protocoles pour dire « hou là, là, ça a l’air beaucoup trop compliqué le truc que vous essayez de faire là ! Non, non, on a un truc pour vous c’est plus simple ! » Là encore pour permettre à la NSA de se laisser un pied à l’intérieur des protocoles, des communications, des données, etc.
Donc ce que l’on a vu avec Bullrun c’est, sans doute là encore, une petite fenêtre sur cette capacité-là, mais c’est une volonté des États ou en tout cas des États-Unis et de ses partenaires les Five Eyes.

Intervieweur : Les Five Eyes ?

Jérémie Zimmermann : Les Five Eyes c’est une alliance historique qu’il y a entre les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada, dans laquelle leurs services de renseignement partagent l’information. On ne sait pas exactement ce qu’ils partagent et comment, mais en gros, on l’a vu là aussi dans les documents d’Edward Snowden, le GCHQ [Government Communications Headquarters] britannique va aller espionner des Américains, parce que la NSA « officiellement » n’a pas le droit d’espionner les Américains et ensuite la NSA va échanger l’espionnage d’un citoyen grand-breton contre ça, donc c’est une espèce de marché de dupes ; c’est vraiment un marché pour le coup, une espèce de jeu de poker où on s’échange des cartes.

Ce que montre Bullrun c’est que les États investissent des ressources considérables pour aller affaiblir la capacité des individus et des entreprises à protéger leurs données et leurs communications. C’est un paradoxe immense parce qu'on le sait, cette agence c’est la NSA, la National Security Agency, dont la mission est de garantir, on l’indique, la sécurité nationale des États-Unis et, pour ce faire, elle s’estime légitime à aller affaiblir la sécurité du monde entier y compris des citoyens américains, en rendant les protocoles de communication, le matériel, etc., plus faibles, moins fiables.

Intervieweur : On arrive à la fin.

Jérémie Zimmermann : Peut-être, c’est toi qui vois ; c’est toi le guide.

Intervieweur : On dit toujours « laisser un conseil pour les jeunes générations. »

Jérémie Zimmermann : Ah merde !

Intervieweur : Il fallait t’en rappeler mec ! On va te donner une pré-question, ce n’est pas une question, c’est donne deux-trois livres à lire pour la communauté et ensuite ton conseil pour les jeunes générations.

Jérémie Zimmermann : Il y en a un, je l’ai déjà dit, c'est À nos amis et Maintenant. Le troisième, si vous arrivez à mettre la main dessus Théorie générale de l’information et de la communication de Robert Escarpit. Salut Christophe si tu nous regardes. Un ouvrage, je crois, de 1973 ou 1976 qui est d’une densité ! Il faut presque le voir comme une forme de poésie tellement ce truc est dense ; il y a des équations et des machins. C’est un type qui était un scientifique absolument brillant qui explique les réseaux, qui explique les communications et qui explique aussi le pouvoir que ça implique ; un truc complètement visionnaire et vraiment brillant.
Après peut-être des trucs sur le bouddhisme zen ou sur le taoïsme, mais je n’ai pas de titres en tête.

Et conseil aux jeunes générations ! Ce serait peut-être : n’écoutez pas les conseils des vieilles générations et globalement ne leur faites pas confiance ; leurs matériels, leurs softwares, leurs protocoles, leurs institutions, ayez toujours, toujours un doute critique à leur sujet, y compris sur ce que je vous dis là. Et vraiment cultivez ce doute, cultivez cette critique et inventez-vous, inventez par vous-même, cherchez, essayez, échouez. N’ayez pas peur d’échouer, acceptez l’échec comme une partie du chemin, comme une partie de l’expérimentation. Et surtout ne nous faites pas confiance, détrônez-nous, destituez-nous.

Intervieweur : Jérémie Zimmermann, merci.

Jérémie Zimmermann : Merci à toi.

L'April propose un stage affaires publiques pour le premier semestre 2019

lun, 12/03/2018 - 11:12

L'April, association de promotion et de défense du logiciel libre, propose un stage affaires publiques – dans lequel s'inscrira l'émission de radio de l'April Libre à vous ! – pour le premier semestre 2019.

Spécialité du poste : affaires publiques
Début : janvier ou février 2019
Durée : 4 à 6 mois, temps plein, éventuellement en 4/5.
Lieu : Paris 14e
Indemnisation : selon profil

Profil recherché :
Master, études juridiques / sciences politiques / affaires publiques.
Vous êtes intéressé⋅e par les enjeux des libertés à l'ère numérique et par le logiciel libre dans ses aspects éthiques, philosophiques et politiques. Capable de travailler de manière autonome, doté⋅e d'une bonne capacité d'analyse et de synthèse, le milieu associatif vous intéresse. Des compétences techniques ne sont pas nécessaires.

Descriptif du poste :
Dans le cadre de ce stage, vous serez amené⋅e à travailler sur les dossiers institutionnels de l'April (droit d’auteur, interopérabilité et DRM, vente forcée, priorité au logiciel libre dans le secteur public, etc). En étroite collaboration avec le responsable affaires publiques, vous réaliserez des analyses de fond et prendrez plus généralement part à la veille, aux discussions et au travail de sensibilisation réalisés par l'association sur les questions politiques et juridiques autour du logiciel libre. Vous participerez notamment à la préparation de l’émission de radio animée par l’April, Libre à vous ! sur radio CauseCommune : préparation des sujets, recherche et contact d’intervenant⋅es, etc.

Anglais courant souhaité.

Stage indemnisé.

Envoyer CV et lettre de motivation dans un format ouvert.

Offre aux formats odt et pdf.

Répondre au questionnaire sur notre émission de radio Libre à vous !

lun, 12/03/2018 - 10:05

Nous souhaiterions obtenir des retours et des suggestions concernant notre émission de radio Libre à vous ! Pour cela nous avons préparé un questionnaire auquel nous vous invitons à répondre. Même si vous ne connaissiez pas cette émission ou si vous ne l'avez pas encore écoutée vous pouvez participer, certaines questions étant d'ordre plus général.

Vos réponses à ce questionnaire sont très précieuses pour nous. Elles nous permettront d'évaluer l'impact de notre émission mais aussi d'améliorer sa forme et son contenu. Il n'est pas obligatoire de répondre à toutes les questions, mais toutes vos réponses seront prises en compte. Dix minutes suffiront pour accomplir cette action.

Commencer à répondre au questionnaire

Lettre d'information publique de l'April du 1er décembre 2018

sam, 12/01/2018 - 09:02

Bonjour,

Retrouvez-nous sur les ondes de radio Cause Commune, mardi 4 décembre 2018 de 15 h 30 à 17 h, pour notre prochaine émission Libre à vous ! Notre sujet principal sera logiciel libre et monde associatif. Le podcast sera disponible peu après la diffusion de l'émission. Vous pouvez vous abonner au flux RSS de notre podcast.

La précédente émission Libre à vous ! de l'April a été diffusée en direct sur la radio Cause commune mardi 6 novembre 2018. Le sujet principal était téléphonie et libertés. Le podcast ainsi que la la transcription sont à votre disposition.

Nous souhaiterions obtenir des retours et des suggestions concernant notre émission Libre à vous ! Pour cela nous avons préparé un questionnaire auquel nous vous invitons à répondre. Dix minutes suffiront pour accomplir cette action importante pour l'April et pour la promotion du logiciel libre !

Nous venons de publier un résumé de notre analyse de la réglementation des logiciels (libres) de caisse suite à la mise à jour du BOFIP (Bulletin officiel des finances publiques — Impôts) de juillet 2018. Les logiciels libres sont ainsi de mieux en mieux pris en compte par Bercy, notamment suite à notre action.

Le site Chapril est désormais actif avec ses premiers services (instance Mastodon, rédaction collaborative de textes en ligne, planification de rendez-vous, échanges de texte de manière sécurisée) notamment pour des tests en conditions réelles d'usage. N'hésitez pas à tester/utiliser ces services.

L'April fait partie du comité d'orientation et du jury pour l'attribution des labels « Territoire Numérique Libre ». La réunion du jury et la remise des labels a eu lieu à Bordeaux à l'occasion de la 1ère édition de B-Boost. Toutes nos félicitations aux 22 collectivités labellisées et à leurs équipes pour leur engagement et leurs efforts en faveur des logiciels libres et d'une informatique loyale au service de l'intérêt général.

Le groupe Transcriptions vous offre dix nouvelles transcriptions.

N'oubliez pas d'écouter les dernières éditions du Décryptualité.

Vous pouvez noter dans votre agenda que la prochaine assemblée générale de l'association aura lieu samedi 23 mars 2019 à l'université Paris 8 (93200 Saint-Denis), à partir de 14 h. L'AG sera diffusée en direct, en audio et en vidéo.

Nous serons présents prochainement à plusieurs événements pour lesquels nous avons besoin d'aide pour tenir notre stand.

Consultez la lettre publique ci-dessous pour toutes les autres informations et notamment la revue de presse qui propose une vingtaine d'articles.

Librement,
Frédéric Couchet
délégué général de l'April.

Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez faire un don ou adhérer à l'association.

Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (4 décembre 2018)

La septième émission « Libre à vous ! » de l'April sera diffusée mardi 4 décembre 2018 de 15 h 30 à 17 h sur radio Cause Commune sur la bande FM en Île-de-France (93.1) et sur le site web de la radio.

Au programme : logiciel libre et monde associatif, sujet principal de l'émission ; présentation de Libre en Fête 2019 ; interview concernant Paris Open Source Summit ; événements à venir.

N'hésitez pas à diffuser largement l'annonce de l'émission.

Pour rappel, l'émission dispose d'un flux RSS compatible avec la baladodiffusion, vous pouvez vous y abonner et ainsi ne pas rater la mise en ligne du podcast (notamment si vous ne pouvez pas écouter l'émission en direct).

Testez, utilisez les premiers services services en ligne, libres et loyaux de notre Chapril

Chapril est la contribution de l'April au Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (CHATONS). Le projet vise à rassembler des acteurs proposant des services en ligne libres, éthiques, décentralisés et solidaires afin de permettre aux utilisateurs de trouver - rapidement - des alternatives aux produits de Google (entre autres) mais respectueux de leurs données et de leur vie privée.

Notre chaton(s) a fini sa gestation, les premiers services sont disponibles.

N'hésitez pas à tester/utiliser ces services.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (4 décembre 2018)
  2. Testez, utilisez les premiers services services en ligne, libres et loyaux de notre Chapril
  3. Dossiers, campagnes et projets
    1. Réglementation des systèmes de caisse : les logiciels libres de mieux en mieux pris en compte par Bercy
    2. 22 collectivités récompensées par un label Territoire Numérique Libre 2018
    3. Écouter l'émission Libre à vous ! diffusée mardi 6 novembre 2018 sur radio Cause Commune
    4. Répondre au questionnaire sur l'émission Libre à vous !
    5. Dix nouvelles transcriptions
    6. Décryptualité
    7. Revue de presse
  4. Conférences, événements
    1. Événements à venir
    2. Événements passés
  5. Vie associative
    1. Assemblée générale de l'April le samedi 23 mars 2019 et April Camp le dimanche 24 mars
    2. Revue hebdomadaire
    3. Adhésions
  6. Soutenir l'association
  7. Rejoindre l'association à titre individuel
  8. Rejoindre l'association en tant que personne morale
  9. Archives
Dossiers, campagnes et projets Réglementation des systèmes de caisse : les logiciels libres de mieux en mieux pris en compte par Bercy

Depuis le 1er janvier 2018, toute personne utilisant un logiciel ou système de caisse doit détenir un document attestant de la conformité de son outil à la réglementation visant à lutter contre la fraude à la TVA. Un dispositif inscrit à l’article 286 3° bis du code général des impôts et initialement issu de la loi de finances pour 2016, date à laquelle l’April s’est engagée pour la promotion et la défense des logiciels libres ayant des fonctions d’encaissement.

Nous venons de publier un résumé de notre analyse de la réglementation des logiciels (libres) de caisse suite à la mise à jour du BOFIP (Bulletin officiel des finances publiques — Impôts) de juillet 2018.

22 collectivités récompensées par un label Territoire Numérique Libre 2018

Suite aux délibérations du jury, le palmarès du label Territoire Numérique Libre 2018 a été dévoilé mardi 6 novembre 2018. Toutes nos félicitations aux 22 collectivités labellisées et à leurs équipes pour leur engagement et leurs efforts en faveur des logiciels libres et d'une informatique loyale au service de l'intérêt général.

Écouter l'émission Libre à vous ! diffusée mardi 6 novembre 2018 sur radio Cause Commune

La sixième émission Libre à vous ! de l'April a été diffusée en direct sur la radio Cause commune mardi 6 novembre 2018 de 15 h 30 à 17 h. Nous avons commencé par une courte présentation du dernier hors-série Les dossiers du Canard enchaîné d'octobre 2018 consacré à la question de la vie privée. Nous avons ensuite présenté la Semaine des libertés numériques qui a lieu au Bar commun (Paris), du 21 au 25 novembre 2018. Notre sujet principal a été téléphonie mobile et libertés. Vous pouvez écouter le podcast de l'émission ou ceux des sujets traités.

Pour rappel, l'émission dispose d'un flux RSS compatible avec la baladodiffusion, vous pouvez vous y abonner.

Répondre au questionnaire sur l'émission Libre à vous !

Nous souhaiterions obtenir des retours et des suggestions concernant notre émission Libre à vous ! Pour cela nous avons préparé un questionnaire auquel nous vous invitons à répondre. Même si vous ne connaissiez pas cette émission ou si vous ne l'avez pas encore écoutée vous pouvez participer, certaines questions étant d'ordre plus général.

Vos réponses à ce questionnaire sont très précieuses pour nous. Elles nous permettront d'évaluer l'impact de notre émission mais aussi d'améliorer sa forme et son contenu. Il n'est pas obligatoire de répondre à toutes les questions, mais toutes vos réponses seront prises en compte. Dix minutes suffiront pour accomplir cette action, importante pour l'April et pour la promotion du logiciel libre !

Pour répondre au questionnaire, rendez-vous sur la page dédiée.

Dix nouvelles transcriptions

Le groupe Transcriptions de l'April vous offre de la lecture avec dix nouvelles transcriptions :

Décryptualité

Depuis le 20 février 2017, date du premier Décryptualité, un petit groupe de membres de l’April se réunit chaque semaine : « On a eu envie de faire quelque chose d’un petit peu différent de la revue de presse de l’April, qui soit un petit peu plus large ». Dans un format d’une quinzaine de minutes, les sujets concernant l’actualité informatique sont commentés de façon simple et accessible au plus grand nombre.

Revue de presse

La revue de presse fait partie du travail de veille mené par l'April dans le cadre de son action de défense et de promotion du Logiciel Libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Pour gérer cette revue de presse, un groupe de travail a été créé (vous pouvez en consulter la charte) ainsi qu'une liste de discussion rp@april.org où vous pouvez envoyer les liens vers des articles qui vous semblent intéressants.

La revue de presse est désormais également diffusée chaque semaine sur le site LinuxFr.org. Cette diffusion lui offre un lectorat plus large.

Il existe un flux RSS permettant de recevoir la revue de presse au fur et à mesure (rapidement et article par article donc).

Les derniers titres de la revue de presse :

Un Petit guide de la revue de presse est disponible pour celles et ceux qui souhaiteraient contribuer.

Voir la page revue de presse sur le site pour le détail des articles.

Conférences, événements Événements à venir Événements passés Vie associative Assemblée générale de l'April le samedi 23 mars 2019 et April Camp le dimanche 24 mars

Vous pouvez noter dans votre agenda que la prochaine assemblée générale de l'association se tiendra le samedi 23 mars 2019 à l'université Paris 8 (93200 Saint-Denis), à partir de 14h.

L'AG sera diffusée en direct, en audio et en vidéo.

Nous profiterons de ce week-end pour organiser des discussions, réunions de travail le dimanche 24 mars (le lieu sera précisé ultérieurement).

Revue hebdomadaire

Chaque vendredi, à midi pile, les permanents et les adhérents qui le souhaitent passent en revue les tâches et actions relatives à l'April dont ils ont la charge lors de la « revue hebdomadaire April » sur IRC (canal #april sur irc.freenode.net, accès avec un navigateur web). La durée est limitée, généralement un quart d'heure. Cela stimule les bonnes volontés, suscite des idées et des contributions, permet de suivre les activités des uns et des autres et éliminer un certain nombre de problèmes bloquants.

Une page décrivant le principe d'une revue hebdomadaire est en ligne.

Vous pouvez en savoir plus en consultant en ligne les archives des premières revues hebdomadaires, et notamment la synthèse de la revue du 2 novembre 2018, la synthèse de la revue du 9 novembre 2018, la synthèse de la revue du 16 novembre 2018, la synthèse de la revue du 23 novembre 2018, la synthèse de la revue du 30 novembre 2018.

Adhésions

Au 1er décembre 2018, l'association compte 4 109 membres (3 717 personnes physiques, 392 personnes morales).

Soutenir l'association

L'April a besoin de votre aide. Vous pouvez faire un don à l'association et participer ainsi au financement de nos actions.

Pour faire un don à l'association, rendez-vous à l'adresse suivante https://www.april.org/association/dons.html (il est possible de faire un don par chèque, virement, carte bancaire ou encore prélèvement automatique).

Pour tout renseignement n'hésitez pas à nous contacter.

Rejoindre l'association à titre individuel

Dans une association, l'adhésion est un acte volontaire. C'est aussi un acte politique car c'est manifester son soutien à l'objet de l'association ainsi qu'aux valeurs qui le sous-tendent. Une adhésion fait la différence en contribuant à atteindre les objectifs de l'association.

Adhérer à l'April permet :

  • de défendre collectivement un projet de société ;
  • de s'investir activement dans la vie de l'association à travers ses groupes de travail et ses actions ;
  • d'être informé régulièrement des événements logiciel libre ;
  • d'agir sur les institutions à travers un partenaire incontournable ;
  • de soutenir financièrement les actions de l'association.

Il est possible d'aider l'association en lui donnant de son temps ou de son argent. Toutes les contributions sont les bienvenues.

Pour les hésitants, nous avons mis en ligne les réponses à de fausses idées classiques.

Pour adhérer à l'April, vous pouvez remplir le formulaire en ligne.

Pour tout renseignement, n'hésitez pas à nous contacter.

Rejoindre l'association en tant que personne morale

Que vous soyez une entreprise, une collectivité ou une association, adhérez pour participer activement aux décisions stratégiques qui vous concernent !

Votre structure a besoin de tirer le meilleur parti du logiciel libre et pour défendre ses intérêts, elle doit :

  • exercer une veille permanente pour se tenir informée des opportunités et des menaces ;
  • constituer et entretenir des réseaux relationnels institutionnels ;
  • être éclairée sur les contextes juridiques et stratégiques ;
  • contribuer à la défense de l'informatique libre face aux acteurs qui lui sont hostiles ;
  • mieux faire connaître et valoriser son action.

April est au cœur des grandes évolutions du logiciel libre. Adhérer à April permet :

  • de défendre collectivement un projet de société ;
  • de s'investir activement dans la vie de l'association à travers ses groupes de travail et ses actions ;
  • d'être informé régulièrement des événements logiciel libre ;
  • d'agir sur les institutions à travers un partenaire incontournable ;
  • de financer ou cofinancer des actions stratégiques.

Pour adhérer à l'April, il suffit de vous rendre à l'adresse suivante : adhérant dès maintenant à l'April.

Pour tout renseignement n'hésitez pas à nous contacter.

Archives

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Quand Magali boycotte Facebook - Décryptualité du 26 novembre 2018 - Transcription

ven, 11/30/2018 - 15:24


Titre : Décryptualité du 26 novembre 2018 - Quand Magali boycotte Facebook
Intervenants : Luc - Mag - Manu - Christian - Lucile
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : novembre 2018
Durée : 13 min 25
Écouter ou télécharger le podcast
Revue de presse pour la semaine 47 de l'année 2018
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Magali Garnero Trombinoscope de l'April - Licence LAL version 1.3 ou ultérieure, CC-BY-SA version 2.0 ou ultérieure et GNU FDL version 1.3 ou ultérieure, en savoir plus.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Lors de la Semaine des Libertés numériques du Bar commun, Magali a, entre autres, participé à une table ronde sur le thème « faut-il boycotter Facebook ». L'occasion de faire un point sur ce réseau social particulièrement critiqué depuis un an.

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 47. Salut Manu.

Manu : Salut Mag.

Mag : Salut Christian.

Christian : Salut Lucile.

Lucile : Salut Luc.

Luc : On est nombreux ce soir autour de la table. Qu’est-ce qu’on a au sommaire de la revue de presse Manu ?

Manu : Un sommaire très rapide.

Mag : Oui, que quatre articles. Le premier : FIGARO, « Un développeur du logiciel VLC et un hacker français nommés chevaliers de l’Ordre du Mérite », par Elisa Braun.

Manu : C’est super intéressant et en plus c’est sur Le Figaro ; ça parle de Libre de manière très positive avec des médailles à la clef. C’est quand même assez important.

Luc : C’est qui ?

Christian : C’est un chevalier.

Manu : On n’a pas le temps !

Mag : Mais si, c’est Jean-Baptiste Kempf ; c’est un copain, on le connaît.

Luc : Et il est très content !

Mag : Et le hacker c’est Gaël Musquet, pareil, c’est aussi un copain. Article suivant : InformatiqueNews.fr, « L’Open Source : du SI à la transformation numérique », par la rédaction.

Manu : C’est encore une étude qui est faite sur des DSI, des directions de services informatiques, pour montrer que le Libre, l’open sourcemarche bien et marche de mieux en mieux. Donc allez jeter un œil si vous êtes dans une entreprise qui s’intéresse à tout ça.

Mag : Next INpact, « Quand le droit d’auteur devient plus vigoureux que la lutte contre les contenus terroristes », par Marc Rees.

Manu : Ça parle de l’article 13 notamment, et de l’article 11 aussi sur la réforme des droits d’auteur en Europe et il semblerait qu’étant donné les différentes sanctions qui sont prévues dans ces articles, ça risque d’être pire que si on diffusait des contenus terroristes sur Internet. Donc ça fait un peu tache.

Luc : C’est par rapport à la responsabilité des hébergeurs ; ça arrive plus vite, plus fort pour du piratage que pour des trucs de terrorisme.

Manu : C’est un peu ridicule, mais bon ! Le ridicule ne tue pas, pas encore. J’annonce le prochain article parce qu’il y a quelqu’un d’intéressant dedans : Le Drenche, « Faut-il boycotter Facebook ? », de Magali Gardero et Éric Delcroix. Magali Gardero, ça me dit quelque chose, mais je ne vois pas de qui il s’agit !

Luc : C’est marrant, Mag, c’est le même prénom que toi !

Mag : Oui, mais ce n’est pas le même nom, et pourtant c’est la même photo. Bref ! Effectivement j’ai participé à une petite conférence lors d’un évènement qui s’appelle La Semaine des Libertés Numériques1 et le journaliste qui a animé l’évènement a voulu faire beaucoup de provocation en proposant un boycott de Facebook.

Manu : On va parler de ça parce que c’est un sujet des plus intéressants.

Luc : Pour se mettre un petit peu dans l’ambiance, autour de la table qui utilise ou a utilisé Facebook ?

Lucile : Moi j’ai utilisé beaucoup Facebook.

Luc : Mag ?

Mag : Moi je l’utilise professionnellement mais pas personnellement.

Luc : Et après ? Silence éloquent !

Manu : J’ai un compte.

Luc : Tu as un compte.

Manu : Mais je ne poste rien dessus. Peut-être que j’ai un retransfert de Twitter, il faut voir, mais pas grand-chose.

Mag : Il ne poste pas, il espionne !

Manu : Et toi Christian ?

Christian : Eh bien non, moi je travaille les solutions alternatives, le fait de s’en passer parce que n’est pas forcément utile et qu’on peut trouver des solutions ailleurs. Alors ce n’est pas forcément évident, mais il y a des alternatives. Oui.

Manu : Et toi Luc.

Luc : Moi j’ai créé un compte il y a des années de ça, je suis resté 15 jours, j’ai trouvé ça abominable et je suis parti.

Manu : C’est moche ce que tu dis ! Tu ne regardes pas la pulsation des réseaux sociaux, tu n’es pas au courant de ce qui se passe pour le coup ! Tu rates plein de choses !

Mag : Luc, tu as dit que tu avais fermé ton compte Facebook.

Luc : Oui.

Mag : Eh bien j’ai une mauvaise nouvelle pour toi : tu es toujours là et d’ailleurs nous avons des amis en commun.

Luc : OK. Il va falloir que j’aille le fermer.

Manu : C’est un phénomène dont on a déjà parlé plusieurs fois, mais c’est bizarre qu’on le voit, c’est peut-être un compte fantôme.

Luc : Non, non ! J’avais créé un compte à l’époque, c’était il y a des années de ça, et c’est possible ; je n’y suis jamais retourné.

Manu : La suppression ne marche pas de manière immédiate et il faut souvent reconfirmer la suppression. On le sait depuis le hashtag #DeleteFacebook.

Luc : En plus de ça moi, à l’époque, je n’ai pas trop testé « autoriser de fermer son compte » et de le supprimer.

Christian : Voilà. Avais-tu envoyé la copie de ta carte d’identité ?

Luc : C’était bien avant que Max Schrems fasse toute sa démarche. Max Schrems, on le rappelle, c’était à l’époque un étudiant autrichien qui avait dit « je veux supprimer, en accord avec le droit européen, faire supprimer toutes les données qu’il y a, y accéder déjà et faire supprimer » et Facebook avait refusé, fait du blocage. Il avait été obligé de lancer des procédures bien lourdes et ils lui avaient donné toutes ses infos au format papier donc avec quelques dizaines de kilos de papier pour bien montrer qu’ils n’avaient pas tellement envie de se plier au droit européen.

Manu : Fait-il boycotter Facebook ? Qui a tenu l’argumentaire de « oui, il faut boycotter Facebook » ?

Mag : C’était moi qui étais pour le boycott et c’était Éric Delcroix qui était contre.

Manu : Et tu avais beaucoup d’arguments ?

Mag : J’en avais trop en fait. Le problème ça a été de se limiter. Au départ j’ai préparé ma conférence en disant « voici tous mes arguments. Je vais aller maintenant chercher dans la presse pour m’appuyer et avoir des exemples concrets ». La première fois que j’avais fait ça j’avais dû remonter à quatre ans ! Quatre ans en arrière pour trouver des articles qui correspondaient. Là je suis remontée jusqu’à avril 2018. C’est-à-dire qu’il s’est passé tellement de choses en 2018, on a tellement entendu de mal de Facebook depuis le début de l’année que ça a été trop facile pour préparer ma conférence.

Lucile : Moi je suis toujours inscrite sur Facebook parce que j’occupe le terrain, je n’aimerais qu’on prenne ma place. Par contre, on ne me retrouve pas parce que j’ai tellement critiqué l’OTAN, Israël, la Turquie, les Américains, les génocides multiples et variés des Yéménites, des Rohingyas et tout ça, qu’on ne me trouve plus. Donc voilà ! Après on peut dire qu’il y a deux poids deux mesures, parce que les Rohingyas, eh bien il n’y a pas eu beaucoup de fermetures de comptes pour les gens qui faisaient des appels à la haine alors que j’ai des amis syriens qui ont dû recréer des comptes une bonne dizaine de fois.

Luc : Manu, tu peux peut-être nous raconter cette histoire.

Manu : Les Rohingyas c’est une population musulmane qui est génocidée en ce moment dans un pays à majorité bouddhiste et il semblerait que les autorités du pays aient utilisé massivement et pendant plusieurs années Facebook pour construire toute une narration contre les Rohingyas ; elles auraient créé des comptes de trolls, des faux-comptes de popstars et différentes identités fausses. 700 personnes auraient travaillé pendant des années à cette narration : les Rohingyas ce sont les traîtres, les Rohingyas ce ne sont pas des gens qui viennent du pays, les Rohingyas ce sont moins que des animaux il faut les tuer. Le résultat est un génocide qui ne dit pas forcément son nom parce qu’il y a plein de gens qui le refusent et Zuckerberg, vraisemblablement, était au courant depuis assez tôt de toutes ces manigances et, ça fait partie des problèmes, n’a rien fait.

Luc : Facebook a le plus grand mal à filtrer les choses. Un truc moins dramatique avec l’élection présidentielle et tous les trolls, tout ce qu’on appelle les fake news qui est un terme qui ratisse un peu large, mais tout ça, tous les réseaux sociaux n’arrivent pas à filtrer.

Christian : C’est étonnant parce que ça rappelle un autre grand système dont on a parlé la semaine dernière qui fait ce qu’il veut, qui ne respecte pas forcément les lois, les personnes, et à nouveau on se retrouve avec un gros système qui n’est pas forcément intéressant. Il faudra vraiment réfléchir à explorer des alternatives plus intéressantes.

Manu : Mets un nom sur le système dont tu parles !

Christian : On a parlé de You… You… You… Youtube.

Luc : Il n’arrive pas à le dire. Ça lui écorche la bouche. En tout cas aujourd’hui on parle de Facebook ; dans les arguments pour Facebook il y avait quoi ? Ton opposant a dit quoi ?

Mag : Mon opposant a dit que c’est là où il y avait le plus de monde.

Luc : C’est vrai. Oui.

Mag : Donc on ne pouvait pas vraiment en sortir.

Luc : C’est la dictature de la majorité.

Mag : Voilà ! Il a aussi sorti un argument qui m’a fait de la peine pour lui, il a dit que sans Facebook il n’y aurait pas les gilets jaunes. Comme si on avait besoin de Facebook pour promouvoir les gilets jaunes. Avant, les gilets jaunes auraient très bien pu se faire connaître autrement sans passer par Facebook. Et puis non, je ne vais pas être méchante avec les gilets jaunes !

Luc : C’est un sociologue donc il peut trouver intéressant qu’il y ait des mouvements qui se créent. De fait il y a ça.

Lucile : Après, il y a des problèmes qui sont liés généralement à Internet avec les trolls qui peuvent être sur n’importe quel support et l’éducation des gens à la réaction aux trolls, vérifier les profils, ne pas nourrir les trolls, etc. Donc il y aussi un savoir être qui pourrait limiter les dégâts, on va dire.

Manu : Je pense qu’il y a effectivement une forme de pédagogie à avoir et qui est en cours, en fait, par les différents médias qui apprennent à la population à mieux à réagir. Ça va prendre du temps mais éventuellement, les gens vont devenir sophistiqués par rapport à tout cela. On peut l’espérer !

Mag : Dans les autres arguments qui m’ont aussi fait rire, il a parlé de La Redoute ; La Redoute qui récupérait nos données, qui nous envoyait de la pub sous forme de catalogue, pour nous montrer qu’en fait Facebook n’avait vraiment rien de nouveau, que ça existait depuis des années. Il a aussi mélangé les choses en disant « pourquoi vous boycottez Facebook ? Pourquoi vous ne boycottez pas les autres GAFAM ? »

Luc : Donc tu lui as répondu que tu boycottais aussi les autres GAFAM.

Mag : Je lui ai proposé de faire quatre autres conférences sur Google, Amazon, Apple et Microsoft, avec plaisir.

Luc : Donc coup tes arguments c’était quoi ? Tu as quatre arguments majeurs ; il y en a d’autres, il y en a plein d’autres.

Mag : Dans mes arguments majeurs, il y avait le fait que Facebook c’est une énorme entreprise américaine qui fait partie des cinq plus grosses puissances boursières, or ses services sont gratuits, donc il y avait forcément un moyen de se faire du fric derrière notre dos. Je lui ai parlé des données et du non-respect des données qu’ils récoltaient avec la revente, l’analyse et tout ce qu’ils peuvent en faire.

Luc : On rappelle que l’équivalent belge de la CNIL a dit que Facebook ne respectait pas le droit européen ; donc ce ne sont pas juste des allégations.

Mag : J’ai aussi parlé des fake news dont tu parlais et mon dernier argument, qui était mon préféré, c’était les failles informatiques. Quand on voit la tonne d’argent que se fait Facebook sur notre dos, comment ça se fait qu’ils arrivent encore à se faire pirater ? Comment ça se fait qu’ils donnent ? Il y a un exemple qui m’avait bien perturbée : ils ont donné leurs données, toute la vie privée intime à un soi-disant chercheur qui en l'a partagée à tout son réseau.

Luc : Ça c’est l’affaire ?

Mag : Cambridge Analytica2.

Luc : Cambridge Analytica ; à chaque fois je l’oublie. Ils ne les ont pas données qu’à une seule personne. À l’époque ils donnaient à plein, plein de partenaires.

Christian : Ils les donnent ?

Luc : Ils ne les donnent plus mais à l’époque ils les donnaient.

Manu : Il fallait juste signer un contrat.

Christian : Un contrat ? Un contrat avec de l’argent ?

Manu : Non, non ! Un contrat qui t’engageait juste à respecter certaines clauses. Il fallait soi-disant être de bonne foi.

Luc : Et ce n’était pas nécessairement le contrat de Facebook. Il y a un article que j’ai vu passer justement sur toute l’histoire en question où, en fait, ils ont admis qu’ils avaient signé un accord avec le prestataire, ils n’ont pas lu les conditions d’utilisation et c’est le prestataire qui a permis d’alimenter Cambridge Analytica qui a pompé les données de genre 87 millions de personnes et Facebook a lâché le truc sans lire les conditions, le contrat de la personne à qui il était en train de filer les données de 87 millions de personnes. Donc non seulement ils les ont données à n’importe qui, mais manifestement ils n’ont fait aucune vérification.

Manu : Rassurons-nous, Facebook, enfin Mark Zuckerberg s’est excusé : « Pardonnez-moi, excusez-moi, on ne le refera plus. »

Mag : Il a dû le faire au moins une dizaine de fois depuis le début de l’année !

Lucile : J’avais déjà participé à d’autres forums sur des problématiques politiques ou religieuses où on avait aussi des problèmes de trolls, aussi des problèmes de filtrage un peu orienté et tout ça. Ce qui est le plus inquiétant sur Facebook c’est la réécriture de l’histoire, de vos fils, de posts et tout ça. On rentre quand même dans un système où on se sent manipulé. Il y a des gens qui sont conscients de devenir accros parce qu’il y a des optimisations pour que les gens postent et tout.

Manu : Pour qu’ils restent plus longtemps.

Lucile : Quand même, ce que je trouve positif, c’est que quand les gens se font attaquer et boycotter, etc., ils finissent par prendre conscience qu’en fait il faudrait déjà qu’ils publient sur un site personnel parce que tout ce que tu publies appartient à Facebook, un site personnel à l’extérieur et après qu’ils se servent de Facebook comme de n’importe quelle…

Luc : Plateforme de diffusion, en fait.

Manu : Il semble que toi, Luc, tu avais des histoires là-dessus, de gens qui, de l’intérieur, avaient remarqué des choses.

Luc : Ils sont sortis ! En 2017, coup sur coup, deux personnes qui ont bossé chez Facebook et qui n’ont pas eu des petits boulots: il y en a une qui a un nom que je vais écorcher, c’est Chamath Palihapitiya, qui était le vice-président de la croissance d’audience de Facebook ; lui est super virulent, il dit texto qu’il interdit à son fils, à ses enfants, d’utiliser « cette merde », je le cite.

Manu : Depuis qu’il est parti de Facebook, avec de l’argent !

Luc : Depuis qu’il est parti et qu’il se sent vachement coupable. Les deux ont gagné beaucoup d’argent, mais ils l’ont gardé, quand même ! Ils se sentent super coupables, mais il y a des limites à tout ! Une de ses citations c’est : « nous avons créé des outils qui déchirent la cohésion sur laquelle la société est fondée. »

Il y a un deuxième gars qui lui aussi a eu un petit poste chez Facebook, il était président, donc président de Facebook, il s’appelle Sean Parker et en 2017, même chose, il s’est barré. Pas aussi virulent que le précédent, il dit : « Facebook – et ça rejoint ce que tu disais Lucile – a été conçu pour exploiter une vulnérabilité humaine. » Sean Parker explique en gros que Facebook a été pensé pour hacker le circuit de la récompense, donc de la dopamine. L’idée c’est non seulement d’y rester longtemps mais aussi d’y revenir le plus souvent possible. Tout le monde aime être au centre de l’attention : quand on va poster on a des retours et tout est fait pour que les gens aient un retour régulier pour se sentir bien et pour revenir, pour remanger de la pub et remettre des informations qui vont être exploitées derrière.

Manu : Chose amusante, des chercheurs ont étudié les gens qui utilisent Facebook et ils ont déterminé qu’en majorité les gens sont plus malheureux d’utiliser Facebook que de ne pas l’utiliser, donc c’est assez terrible !

Luc : Toutes les études ne vont pas toujours dans ce sens-là, mais c’est vrai qu’il y en a un paquet qui disent ça.

Mag : En tout cas je voulais remercier Julien Roirant, le journaliste animateur de cette conférence contre le boycott.

Luc : Pour le boycott.

Mag : Pour ou contre le boycott et mon partenaire de conférence, Éric Delcroix, qui est un sociologue et qui a écrit plusieurs livres, donc qui aurait très bien pu être pour le boycott. Il avait tous les arguments pour me remplacer et moi j’aurais peut-être… Non ça aurait été compliqué de faire contre le boycott. En tout cas je le remercie d’avoir participé à cette conférence.

Manu : Au Bar commun.

Mag : Au Bar commun, 135 rue des Poissonniers dans le 18e Paris ; c’était un super évènement.

Luc : Merci beaucoup. Salut tout le monde. À la semaine prochaine.

Mag : Salut !

Manu : À la semaine prochaine.

Lucile : Salut.

À l'école du Big Data - Les Amis d’Orwell

ven, 11/30/2018 - 08:49


Titre : À l’école du Big Data
Intervenants : Membres du collectif Souriez vous êtes filmé.e.s
Lieu : Émission Les Amis d'Orwell - Radio libertaire
Date : novembre 2018
Durée : 1 h 28 min
Voir le site de l'émission ou télécharger le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Child using a computer Wikimedia Commons - Licence Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Comment l’Éducation nationale prend des libertés avec les données personnelles de 13 millions d’élèves.

Transcription

Jet : Bonsoir. C’est l’heure des Amis d’Orwell sur Radio libertaire. Aujourd’hui beaucoup de monde autour de la table. On va vous parler du Big Data à l’école ; comment l’Éducation nationale prend des libertés avec les données personnelles de 13 millions d’élèves, autant que ça, effectivement. Autour de la table on a cinq personnes avec moi. Il y a Lise aujourd’hui qui assure la technique. Lise aux manettes, super.

Lise : Oui. Bonsoir.

Jet : Je suis avec Flo qui est une des intervenantes de ce soir qui m’a aidé à préparer l’émission. Flo, on a écouté un morceau de Lola Lafon.

Flo : Oui, c’était Lola Lafon Le bilan de compétences.

Jet : On va vous parler notamment des compétences telles qu’on les définit ainsi à l’école. On va vous parler des principaux fichiers scolaires en activité aujourd’hui. Dans Les Amis d’Orwell on en a parlé assez souvent depuis une dizaine d’années en mettant l’accent sur le livret scolaire unique, ce qui s’appelle le LSU, parfois on appelle ça aussi le LSUN, pour numérique. Nous parlerons aussi de Pronote ; c’est une sorte d’usine à gaz numérique éditée par une boîte privée qui équipe 80 à 90 % des collèges et lycées en France. Nous parlerons aussi d’une grande campagne d’évaluation nationale que le ministère impose aux élèves depuis cette rentrée ; ça se déroule en CP, en 6e et en seconde, je crois.

Flo : Oui.

Jet : C’est ça. Et surtout de la manière dont le ministère de l’Éducation nationale gère les données personnelles des enfants. C’est un peu la face cachée de l’« École de la confiance », parce qu’il faut rappeler que c’est le slogan génial qu’a trouvé le ministre de l’Éducation nationale, monsieur Blanquer, pour nous endormir, à l’image du serpent du Livre de la jungle.
Je vais donner un petit peu la parole à tout le monde pour que chacun se présente. D’abord Flo, encore une fois.

Flo : Bonsoir. Je suis institutrice sur Paris et mère d’un élève de 6e.

Jet : On va faire un petit tour de table.

Thomas : Thomas. AED, enfin surveillant dans un collège à Paris.

Jet : AED c’est donc ?

Thomas : Assistant d’éducation. « ED » c’est pour éducation.

Jet : Dans un collège à Paris.

Édouard : Édouard, pareil, assistant d’éducation dans le même collège à Paris, avec Thomas.

Jean-Marc : Jean-Marc, professeur des écoles en CP, donc concerné directement par les évaluations de cette année, dans une école élémentaire de Paris aussi.

Ghjuvanni Ghjuvanni, professeur dans un collège à Villepinte en Seine-Saint-Denis.

Jet : En Seine-Saint-Denis.
On va commencer par parler du Big Data. Peut-être qu’il faut indiquer de quoi ça parle. Ça vous parle le Big Data, en fait, si on fait un petit tour de table ?

Flo : C’était la colle du soir ! Bonsoir.

Jet : La colle du soir. C’est quoi le Big Data ?

Flo : Allez, donne la réponse !

Edouard : Je dirais que c’est le fait de ficher. Toutes les informations qu’on a les mettre sur des serveurs et tout avoir à disposition pour une durée indéterminée, pour ceux d’en haut.

Jet : Le Big Data c’est un amas d’informations sur tout et n’importe quoi. En fait ça ne concerne pas simplement des gens ; ça peut concerner tout simplement des informations sur la température qu’il fait, sur le nombre d’hectolitres, le volume d’eau qui est dépensé au niveau d’une commune.
Évidemment, quand on parle du Big Data à l’école, ça ne veut pas dire que le ministère de l’Éducation nationale est devenu hier soir une filiale de Facebook, mais c’est un petit peu ce que ça sous-entend. Facebook et toutes les grosses compagnies internets font du Big Data pour « servir », entre guillemets, les internautes de publicité ciblée. On parle aussi de Big Data dans les villes, dans la gestion des réseaux d’eau et des réseaux électriques, des réseaux d’énergie.
À l’école, ça veut dire tout simplement que les élèves sont fichés numériquement, on va le voir, et surtout selon leur état-civil, c’est-à-dire fichés nominativement. S’accumule sur leur dos – sans évidemment qu’ils soient complètement au courant, parfois pas du tout, notamment évidemment leurs tuteurs et leurs parents c’est la même chose – une masse énorme d’informations qui concernent leur comportement à l’école, leur assiduité et, de plus en plus leur niveau, leurs résultats scolaires.

Donc effectivement on peut se demander pourquoi l’Éducation nationale a besoin de recueillir autant d’informations sur les élèves et surtout en maintenant des bases de données qui ne restent pas au niveau des établissements, qui sont partagées au niveau académique, parfois au niveau national ; tout ça avec le nom des élèves et, évidemment, il y a un grand projet politique depuis une vingtaine d’années. C’est même parti du niveau européen : il y a eu des directives, il y a eu des mesures qui, aujourd’hui, arrivent à échéance, en fait. L’injonction c’est que chaque personne aura sur son compte une sorte de CV numérique qui s’accumule au fur et à mesure de sa scolarité et après au niveau de ses études supérieures ; cela arrivera à alimenter ce qu’on appelle le compte personnel de formation qui est censé être présent dans le compte personnel d’activité qui a été voté par la loi El Khomri il y a deux ans, effectivement c'était fameuse loi travail et c’était un des articles qui est passé.

Ça c’est, je dirais, la théorie, c’est le basique. Maintenant si on en vient justement à entrer dans les détails, tout à l’heure on a parlé de ces fameuses évaluations nationales. On va faire encore une fois un tour de table ; chacun prend la parole. Est-ce qu’on fait aussi un petit point sur les fichiers qui existent aujourd’hui dans l’Éducation nationale ?

Flo : Peut-être juste pour rappeler, pour avoir une idée de l’ampleur des dégâts si j’ose dire.

Jet : Les fichiers à l’école, ça commence à trois ans. C’est ça. La scolarité est obligatoire, comme vous le savez, de six à seize ans et, au niveau des données personnelles, ça commence à trois ans parce que dès l’entrée en maternelle, dès l'inscription de l’enfant, qui est sans doute en crèche, à l’école maternelle — ça se passe au mois de juin, tous les parents ont connu ça, au mois de juin il faut inscrire son enfant à l’école maternelle pour la rentrée de septembre — eh bien dès l’inscription l’enfant reçoit un matricule comme une espèce de tampon, un code barre sur le front ; ça s’appelle l’INE, c’est l’identifiant national élève et cet INE est versé dans une base nationale, c’est même un répertoire, et qui le suivra toute sa scolarité. Il rentre à l’école maternelle avec un premier fichier qui lui est académique, qui s’appelle Base Élèves, qui maintenant a été rebaptisé, qui s’appelle Onde, o, n, d, e. Ça veut dire quoi Onde déjà ? Ça veut dire : Outil numérique pour la direction d’école, c’est joli encore ! Base Élèves, il y a eu une grosse lutte il y a une dizaine d’années autour de ce fichier qui, justement, voulait rassembler à la fois les éléments d’état-civil, les éléments qui concernent les parents, mais également tout ce qui était relevé de notes, comportement de l’enfant, absences et notamment aussi des données de santé c’est-à-dire qui relèvent des suivis éventuels qui peuvent lui être proposés s’il est en situation de handicap. C’est ça ?

Flo : Il y avait la nationalité aussi à l’époque quand c’est sorti.

Jet : Donc en 2008 Base Élèves a été un petit peu refondu ; à l’époque le ministre c’était Darcos, donc le fichier Base Élèves est sorti un peu édulcoré et aujourd’hui, toutes les données qui ont été enlevées de Base Élèves il y a dix ans sont réapparues il y a deux ans dans le fameux livret scolaire unique numérique.
Ça c’est le premier maillon, en fait, de fichage républicain. Ce qu’on peut dire c’est qu’à l’école ça commence par l’INE plus le fichier Base Élèves qui a été rebaptisé Onde.

Ensuite, il y a le fichier Siècle qui prend le relais au niveau du second degré, donc dès le collège. Je vois qu’il y a pas mal de gens qui prennent des notes autour de la table ; c’est super !
Siècle, en fait là aussi, c’est une grosse usine à gaz. Dans Siècle il y a différents modules, par exemple pour repérer les décrocheurs ; les décrocheurs ce sont les élèves qui sortent ou qui sont susceptibles de sortir du système parce qu’ils sont en échec scolaire permanent ou qui se répète.

Il y a aussi deux passerelles informatiques qu’on appelle Affelnet qui gèrent les affectations, c’est-à-dire en sortie de l’école et en sortie du collège pour affecter les enfants dans l’établissement suivant et vous connaissez tous Parcoursup qu’on ne présente plus ; Parcoursup a remplacé une application qui s’appelait Admission Post-Bac et qui là gère concrètement par algorithme l’affectation des élèves. Là on est vraiment dans le Big Data final à la sortie de la terminale.

Il y a encore énormément d’autres applications. Tout à l’heure on parlera aussi de Pronote qui est une application qui est plutôt gérée dans les collèges, qui bientôt va apparaître dans les écoles.
C’est ça qu’il faut voir, c’est qu’il y a des fichiers qui sont gérés par l’administration, Onde et Siècle, et derrière, tout autour, il y a des logiciels, des progiciels qui sont vendus aux collèges et aux lycées pour, je dirais, créer des interfaces un peu sympa ; Pronote en est une.

Il y a aussi des ENT. Est-ce que ça vous dit quelque chose ? Les ENT sont des environnements numériques de travail qui sont, justement, pour les parents, pour les élèves, pour les profs, des manières de présenter de manière ergonomique l’accès à tous ces fichiers.

Et tout ça, en fait, participe aussi à l’acceptation du système puisque, évidemment puisqu’il y a des facilités d’accès ; il n’y a quasiment plus de cahier de textes, tout est géré en ligne. On relève aussi les notes des enfants en ligne ; on fait l’appel en ligne et effectivement, ça fait partie du sujet qui sera évoqué aujourd’hui avec nos invités.

Ça c’était donc le décor. Est-ce qu’on peut commencer maintenant par parler de la campagne d’évaluation nationale ? Première question : qu’est-ce qui existait avant ? Qu’est-ce que ça change ? Et qu’est-ce que ça implique au niveau des données personnelles des élèves ? Je ne donne pas la parole ; chacun la prend à l’arrache.

Jean-Marc : Donc Jean-Marc, pour travailler en élémentaire depuis une douzaine d’années, j’ai connu un certain nombre d’évaluations nationales sur la tranche d’âge des élèves de primaire. Il y a toujours eu des évaluations qui s’adressaient à une poignée, à un petit échantillon, pour faire des statistiques et pour éventuellement réfléchir à améliorer des choses dans le système scolaire.

Jet : Dans quelles classes ? Dès l’entrée au CP ?

Flo : Ça dépendait des années.

Jean-Marc : Ça dépendait des années. Ces évaluations-là qui s’adressent à un petit échantillon ça peut être effectivement des outils pour réfléchir à un système éducatif, pourquoi pas. Moi je suis arrivé sur le travail, sur mon école, sur le CE1 avec des évaluations nationales de CE1 obligatoires, un peu à la manière de celles d’aujourd’hui en CP, mais tellement obligatoires et avec un tel enjeu que les enseignants qui les faisaient passer touchaient une prime de 400 euros à ce moment-là, pour les faire passer exactement comme le ministère le souhaitait.

Jet : La carotte !

Jean-Marc : Donc la carotte. Pour montrer aussi que quand ils mettent en place des dispositifs tels que celui-là ils sont vraiment loin d’être sûrs d’avoir l’approbation de l’ensemble de la profession.

Jet : Ça c’était à quelle époque ?

Jean-Marc : 2008, Darcos. Blanquer c’était le conseiller de Darcos, à l’époque.

Jet : À l’époque.

Jean-Marc : Ce qu’on a aujourd’hui c’est vraiment dans la continuité de ce que Sarkozy avait essayé de mettre en place. Il avait tenté le coup et puis il y a énormément d’enseignants qui ont l’habitude d’obéir à tout ce qu’on leur demande, qui ne voient pas forcément où est le mal, qui essayent, qui laissent le temps de voir si les choses vont fonctionner ou pas, qui laissent leur chance à celui qui vient d’être élu dans notre belle démocratie ; je pense qu’il y en a aussi pas mal qui ont été contents d’empocher 400 euros.
À ce moment-là il y a eu vraiment des réactions diverses. Il y en a qui se sont dit : on ne va pas s’opposer brutalement à cette chose-là puisque s’il y a la carotte de 400 euros, il y a aussi potentiellement les sanctions qui viennent sur les opposants et les opposantes. Donc il y a eu une vraie réaction de faire passer ces évaluations-là et de faire remonter des résultats qui étaient plafonnés, qui optimisaient les résultats des élèves comme si tout le monde avait vraiment réussi ces évaluations. Cette manière un peu modérée, on va dire, de réagir, je pense que ça a quand même énormément brouillé les pistes et les enseignants ont pu avoir la prime de 400 euros tout en foutant quand même vraiment le bazar dans ce système-là.

Jet : À l’époque, on est d’accord, ce n’était pas numérique ; c’était des questionnaires papier.

Jean-Marc : Mais il y avait quand même une remontée numérique qui se faisait après, mais sur des logiciels de l’époque.

Jet : Un tableau excel.

Jean-Marc : Voilà, un tableau excel, exactement ça, oui. Il n’y avait pas encore cette dimension de garder les données à long terme ; par contre, on était déjà dans le fait qu’on soupçonnait réellement la presse, avec l’accord du ministère, de sortir après un classement d’écoles avec le démantèlement de la carte scolaire qui se jouait à peu près à ce moment-là aussi. Les enjeux c’était plutôt ceux-là à l’époque.

Jet : C’était donc national. C’est-à-dire que ce n’était pas des statistiques ; il n’y avait pas un département choisi : tout le monde devait le passer.

Jean-Marc : Là c'était tout le monde en même temps et c’était en CE1 et en CM2 pour l’élémentaire. Après, pour les autres niveaux, au collège, je ne me souviens plus.

Flo : Et même bien avant cela parce que moi je suis beaucoup plus vieille que Jean-Marc.

Jet : Toi aussi tu es aussi enseignante, professeur des écoles à Paris.

Flo : Oui, dans le primaire. J’ai peur de dire des bêtises, mais en gros, au tout début des années 2000, il y avait des évaluations en CE2 et en 6e ; ça a duré un certain nombre d’années. Pareil, sur livret papier et avec demande de saisie des résultats après.

Jet : Qu’est-ce qui change cette année alors ?

Flo : Je pense que c'est ce qui est nouveau dans ce que propose Blanquer et du coup c’est bien que Jean-Pierre ait parlé de ses origines.

Jet : De son parcours.

Flo : Et de l’idéologie qu’il y a derrière, quand même, qui était la même chez Darcos, chez Sarkozy et compagnie. En fait là, ce qui est nouveau à mon sens, c’est qu’il propose un peu du deux en un. C’est-à-dire qu’à la fois il y a un côté statistique à grande échelle, c’est-à-dire qu’on fait passer des évaluations à tous les élèves de France et de Navarre et on va voir s’ils savent lire ou pas, s’ils savent compter ou pas, etc., et, en même temps, ils ont vendu le fait de faire un retour personnalisé pour chaque élève en disant très précisément à l’enseignant comment il allait falloir remédier en fonction des difficultés, etc. On est à la fois sur un truc statistique qui est vendu comme anonyme et à la fois avec un retour complètement personnalisé, donc pas du tout anonyme, avec cette idée que l’ordinateur va recracher, en fait, un petit programme personnalisé qui va remettre sur les rails les élèves qui en ont besoin.
Et ça je pense que c’est nouveau. Et ça c’est vraiment Blanquer, c’est-à-dire que ça va avec cette idée de sciences cognitives, que finalement avec l’aide des sciences, ils apprendront mieux et on saura exactement ce qu’il faut faire, à quel moment. Et cette idée de nier complètement l’aspect humain des choses, l’aspect psychologique, l’aspect sociologique qui est quand même hyper-important dans le processus d’apprentissage, ouais ça c’est Blanquer tout craché.

Jet : Ce qui a changé avec ces évaluations c’est que tout est nominatif et qu’il y a eu un effort de communication énorme de la part du ministère pour précisément expliquer à quel point une partie du traitement serait anonyme. C’est la première fois que le ministère communique là-dessus. Ça veut dire qu’ils savent très bien que ça devient quand même très sensible : un site internet spécialiste dans l’éducation a révélé il y a quelque temps qu’une filiale d’Amazon était concernée parce que, apparemment, une partie des données sont hébergées par Amazon Web Services qui est une grosse multinationale ; ils ne vendent pas que de l’épicerie et des bouquins, ils font aussi beaucoup de service informatique aux entreprises. Donc le ministère a passé un contrat apparemment il y a deux ans avec une société qui est basée au Luxembourg qui, elle-même, a passé un contrat avec Amazon pour héberger une partie du traitement de ces données. Tout est nominatif ; c’est-à-dire que les enfants, en fait, sont désignés sous leur nom et leur prénom – si c’est à l’école ou au collège ça peut être différent –, mais il y a une partie, tout d’un coup, il y a des résultats qui sont envoyés sur un serveur qui est donc hébergé par cette filiale d’Amazon et, à un moment donné, il y a un anonymat. C’est-à-dire que le ministère affirme que les données nominatives sont conservées au ministère à Paris et que le prestataire extérieur qui est donc en Irlande apparemment – les serveurs sont en Irlande chez Amazon – ne possède aucune donnée nominative.
Ils ont fait quand même une communication là-dessus, sachant que d’habitude ils ne font aucune distinction ; ils parlent de traitement informatique, ils n’informent personne.

Flo : Sachant qu’il y a quand même un paradoxe comme tu le dis entre cette communication qui a été faite sur « non mais tout est anonymisé, ne vous inquiétez pas » et le fait que la DEPP, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance.

Jet : La performance ; le dernier « P » est important.

Flo : Ça fait rêver ! Donc la DEPP conserve les données nominatives. Elle les conserve nominatives jusqu’à cinq ans après la sortie du système scolaire et cinq ans après la sortie du système scolaire de l’élève, là pof ! elle anonymise ! Ce qui pose quand même des questions. Pourquoi la DEPP aurait besoin, je ne sais pas, pour des statistiques, de garder les données nominatives jusqu’à cinq ans après la sortie du système scolaire ? Il y a quand même quelque chose qui n’est pas net !

Jet : Soit c’est anonyme, soit ça ne l’est pas. Si l’objectif c’est quand même de faire des statistiques, déjà tu n’as pas besoin de l’identité, premièrement et deuxièmement, cet archivage de cinq ans, quelque part c’est ça qui peut faire penser au Big Data, dans le sens où on accumule encore une fois des données sur des durées hyper-longues ce qui peut, justement, pousser les gens non pas à avoir confiance mais à se méfier. Ghjuvanni.

Ghjuvanni : Il faut aussi inscrire ça dans une certaine idéologie qui arrive avec Blanquer, de l’individualisation des primes des enseignants, en tout cas ce qui est annoncé. C’est déjà annoncé pour les enseignants d’éducation prioritaire +, les REP+, et à priori on ne voit pas pourquoi ça s’arrêterait là, ça devrait être étendu aux autres.
Pour les enseignants de REP+ donc qui sont les super réseaux d’éducation prioritaire, il avait été promis une prime, je crois qu’elle était de 3000 euros pendant la campagne de Macron, la campagne pour les présidentielles et ensuite il a été dit : « En fait on va donner une partie de cette prime, l’autre partie va être donnée en gros au mérite ». Or, pour donner au mérite il faut, à un moment donné, avoir des critères qui permettent de faire cette paye au mérite et du coup avoir des données qu’on garde sur plusieurs années pour voir l’évolution des écoles et les résultats des élèves… Parce qu’après l’idée ce n’est pas de stopper les évaluations en 6e ou en CP, elles vont être multipliées à tous les niveaux comme on le voit d’ailleurs dans le cadre de la réforme du bac où il va y avoir une évaluation permanente des élèves. L’idée est aussi là-derrière, parce que la logique – aux États-Unis ils ont appelé ça le Teaching to the test –, c’est-à-dire qu’à un moment on commence à enseigner uniquement pour faire des tests parce que, notamment c’est la commande, les différentes évaluations, et puis aussi parce qu’il y a une partie de la prime, une partie du salaire en tout cas, qui est liée à ça. Comme ça a été dit avant, pour faire des statistiques il n’y a pas besoin de recueillir autant d’informations : on peut prendre uniquement un échantillon et, de toute façon, on n’a pas besoin d’identifier précisément les données, en tout cas au niveau de l’élève.

L’autre argument qui a été donné, en plus des statistiques, c’était de dire que ça permettait de connaître le niveau des élèves, ce que n’importe quel enseignant ou enseignante sait bien au bout d’un mois, deux mois ; il voit à peu près ce qu’un élève arrive à faire, arrive moins à faire, sur quoi il faudra un peu plus travailler, sans avoir besoin de ça, parce que ça voudrait dire qu’avant c’était impossible à faire ! Or, on sait très bien que ce n’était pas le cas.
Du coup si tout ça était déjà fait avant ou n’est pas utile ! Si ce n’est pas utile pour faire des statistiques et si ce n’est pas utile pour avoir une idée du niveau des élèves, à quoi ça sert ? Après, la réponse coule un peu de source derrière.

Jet : Toi dans ton collège en Seine-Saint-Denis, ça se passe comment ces évaluations-là ? Tu as pu voir un peu comment ça se passait ?

Ghjuvanni : Moi ils m’ont puni de refus cette année, parce qu’ils ne m’ont pas donné de 6e.

Jet : Ah ben dis donc, qu'est-ce que tu as fait ? Mauvais élève !

Ghjuvanni : Ça doit être ça. Non je pense que c’était le hasard. Par contre, sur les élèves de 6e on a français et maths, donc on a deux créneaux par classe. Il y a des enseignants qui sont appelés à aller une heure en salle informatique pour faire passer ces évaluations sur ordinateur. Dans d’autres établissements il semblerait que ça soit sur tablette.

Jet : Ça dépend des dotations de chaque établissement. Ces tablettes pour les enfants c’est fun. Quelque part ça doit les amuser de remplir leurs QCM en ligne sur une tablette numérique !

Ghjuvanni : Il y avait un questionnaire qui devait être fait en 50 minutes. Pour ceux qui ont vu c’était presque drôle parce qu’il y avait les phrases exactes, à la virgule près, que l’enseignant devait dire. Ce qui rejoint d'ailleurs l’histoire de la personnalisation, tout ce qui a été dit, qu’on va savoir exactement ce qu’il faut faire pour chaque élève où, en fait, l’enseignant ne serait plus qu’un exécutant de ce qu’il y a à faire, sans avoir à réfléchir ; du coup on attaque la liberté pédagogique de l’autre côté ; sans interdire on oblige cette fois, ce qui change un peu les choses.
Après, sur les conditions de passage des évaluations, que ce soit en CP ou 6e, il y a beaucoup à dire en plus. On en a discuté hors antenne : certains parents ont entraîné leurs enfants aux évaluations parce qu’elles avaient été publiées avant sur Internet, sur le site du ministère ! Il n’y avait pas de secret. Il y a aussi des cas avec des questionnaires qui ont été complètement bâclés ou qui ont été invalidés avant. Enfin bon !
Par exemple, dans mon collège on n’a toujours pas les résultats ; on va arriver le 4 novembre ; peut-être qu’on les aura à la rentrée, en tout cas il se sera passé deux mois sans qu’on les ait. De toute façon l’utilité pédagogique, elle est nulle !

Flo : Ce qui intéressant c’est qu’il y a eu de la résistance quand même sur le terrain et dans le premier degré et dans le second degré, peut-être Édouard et Thomas, vous pouvez raconter comment ça s’est passé sur votre collège.

Édouard : Oui, carrément. Nous en tant qu’assistants d’éducation on n’a aucune information de la part de la direction de l’établissement par rapport à la passation des évaluations de 6e. Ce qu’on a fait c’est que du coup, avec mon collègue, on est allé en heure d’information syndicale et on venait d’avoir les informations via notre syndicat sur ce que ça supposait de faire et ce qui était obligatoire ou non.

Jet : Vous pouvez le citer le syndicat, ce n’est pas interdit, ce ne sera pas censuré à l’antenne.

Édouard : Le syndicat Sud Éducation Paris et, à l’ordre du jour, ce n’était même pas abordé. On savait que ça arrivait pour bientôt, on avait entendu des profs en parler, du coup on l’a ajouté à l’ordre du jour. Quand c’est venu sur la table, les profs ont pris la parole pour dire qu’en termes d’organisation c’était compliqué.

jef : Qu’ils n’auront pas le temps, tout ça…

Édouard : Que de toutes façons, les années précédentes ils n'avaient pas eu les résultats. On est intervenu sur le fait qu’effectivement, comment dire, ça faisait beaucoup de données qui étaient intégrées dans, on va dire, le Big Data et quand on a amené l’argument – si j’oublie des trucs tu me complètes – qu’il y avait une partie des données qui était stockée chez Amazon, il y a quelques profs qui ont tilté un petit peu. Sachant que dans l’établissement où on est ce n’est pas extrêmement politisé non plus. À priori, les profs se résignaient à faire passer ces évaluations-là. Ensuite on leur a appris qu’il n’y avait aucune obligation pour les enseignants de faire passer ces évaluations-là : il n’y a aucune circulaire qui soit parue au Journal Officiel et, du coup, ils ne risquent rien à priori.

Jet : C’était une injonction médiatique en fait. Comme tu dis, il n’y a pas eu de circulaire, de disposition réglementaire qui oblige les profs à le faire passer.

Édouard : Aucune ! Quand on leur dit ça, la première réaction des profs c’était un soulagement par rapport à l’organisation ; dire « tant mieux ! On n’est pas obligé de les faire. OK, on ne les fait pas. » Très vite, consensus sur la question et on a écrit dans la semaine suivante une lettre à la principale qui a été transmise pendant le Conseil d’administration et, de ce que j’ai vu du compte rendu du Conseil d’administration, les parents, surtout, étaient très compréhensifs et comprenaient complètement qu’on ne fasse pas passer ces évaluations. D’autant plus que, comme on disait tout à l’heure, c’est fait à peine un mois après la rentrée ; ça n’a pas vraiment de sens.

Jet : Oui, c’est ça. Si ce n’est même pas compris par les parents d’élèves et les profs, il y a peu de chances qu’il y ait du soutien.

Flo : Et Jean-Marc, sur ton école ?

Jean-Marc : Nous, ça fait déjà quand même des années qu’on est sur des positions assez strictes où on va mettre en avant en pédagogie ce qui sert les élèves et ce qui nous fait vivre des choses intéressantes dans les classes. Donc les évaluations, comme vous venez de dire, à deux semaines de la rentrée pour des élèves qui viennent de maternelle, les mettre tous et toutes à faire l’exercice en même temps avec les phrases à suivre à la virgule près, c’est une aberration pédagogique ; ça, on en est certains. Donc on l’a expliqué tout de suite aux familles à la réunion de rentrée en leur disant qu’on n’allait pas stresser les gamins, qu’on allait leur laisser du temps pour travailler, pour prendre leurs marques, pour coopérer au lieu d’être en compétition les unes et les uns avec les autres.
Il est aussi quand même important de rassurer les familles sur le fait que même si on est sur des positions de refus ou de boycott sur les injonctions ministérielles, disons les choses comme elles sont, on évalue les élèves individuellement en prenant du temps pour travailler avec eux et on va remplir des documents à destination des familles et à destination des collègues qui vont être beaucoup plus précis et beaucoup plus exigeants que ceux du ministère ; pas forcément plus détaillés, ça dépend sur quels points, mais c’est vrai que pour déceler des difficultés d’élèves et pour aider ces élèves il faut les connaître vraiment très bien.
Il y a beaucoup de professeurs qui perçoivent les évaluations du ministre et l’aide après qui va nous être proposée en ligne comme une aide parce qu’ils ne sont pas forcément habitués à passer énormément de temps à concevoir les outils et à concevoir les outils en équipe parce qu’il nous manque du temps pour ça. Et là où l’institution marque beaucoup de points c’est qu’elle nous propose quelque chose clefs en main qui va faciliter la tâche des collègues. Si nous on arrive derrière avec des outils beaucoup plus réfléchis dans le temps et qu’on les présente aux familles, les familles vont tout de suite comprendre notre refus, elles vont nous soutenir, elles vont nous dire merci de faire attention à leurs enfants et de travailler avec eux avec bienveillance et les choses vont être vraiment bien comprises.
Mais si jamais on est dans le rush comme c’est le cas de beaucoup de professeurs qui sont envoyés du jour au lendemain n’importe où, dans des endroits qu’ils ne connaissent pas, avec des équipes qui ne fonctionnent pas, ils vont se saisir des outils de l’institution effectivement comme une vraie aide pédagogique. Et c’est là-dessus qu’il y a un piège, qu’il y a un vrai piège, je pense, qui est réfléchi en amont.
Dans le temps il y a aussi l’idée de supprimer le statut de fonctionnaire et de recruter un maximum de contractuels qui vont être pris du jour au lendemain ; on va leur demander de faire classe devant des enfants et ça va être compliqué pour eux. Donc si les outils existent tout de suite avec des statistiques qui disent « ça, ça marche, tu n’as pas besoin de réfléchir », d’un seul coup c’est compréhensible.

Jet : Il y a un projet politique derrière.

Jean-Pierre : Il y a un vrai projet politique derrière toute cette logique-là et c’est pour ça que les mouvements pédagogiques tels la pédagogie ICEM [Institut coopératif de l’école moderne], pédagogie Freinet ou d’autres qui ont des vrais outils qui ont été conçus sur la durée, c’est une ressource pour nous ; il faut vraiment nous, qu’on puisse nous en saisir, et il y a aussi des équipes, alors je ne sais pas chez les assistants d’éducation dans le secondaire, mais en tout cas il y a aussi des réseaux, à Saint-Denis, dans l’animation dans le premier degré, d’animateurs et d’animatrices qui travaillent en pédagogie Freinet et qui peuvent aussi faire un lien avec le travail des instituteurs et des professeurs des écoles.

Flo : Et je pense que ce qu’on a tendance à oublier aussi, en plus de ce que tu dis, c’est qu’à la fois ça touche effectivement, comme tu le dis très bien, au pédagogique, etc., en fait ça touche à l’essence du métier qui fait qu’à la fois il y a cette liberté qui est hyper-angoissante parce qu’on ne sait jamais si on fait bien, donc quand on vous dit « ça, ça marche » c’est tentant parce que, du coup, ça rassure.
Là, en l’occurrence, il y a aussi autre chose dont à mon avis on n’a pas beaucoup parlé, c’est qu’il se trouve que tous ces résultats d’évaluation étaient à saisir dans un traitement informatique et, comme d’habitude dans l’Éducation nationale, on oublie systématiquement à dessein d’informer les parents que des données personnelles concernant leur enfant vont être saisies dans un traitement informatisé de données à caractère personnel.
Du coup, ce qui s’est passé là, c’est que comme d’habitude on demande de faire passer les évaluations et puis on demande de saisir les évaluations dans le traitement informatique et puis on ne prévient pas les parents. En fait, il y a eu une des attitudes qu’on a vues dans les écoles, parce qu’on a eu des retours comme ça, ce sont des enseignants qui ont fait passer les évaluations mais, parce qu'effectivement ça a fait le buzz cette histoire d’Amazon, etc., qui ont dit « nous, on ne saisit pas. »

Jet : On ne saisit pas informatiquement.

Flo : On ne saisit pas informatiquement les résultats. En fait, il y a eu des espèces d’équipes de choc qui ont débarqué dans les écoles : ils prennent l’IEN [Inspecteur de l’Éducation nationale], les conseillers pédagogiques et tout, ils arrivent et l’argument c’était de dire « mais voyons, les parents ont droit aux résultats. Si vous ne saisissez pas ils n’auront pas les résultats. » Ce qui est quand même complètement dingue c’est qu’ils ont aussi droit, éventuellement, qu’on les prévienne que les données vont être saisies et ça, personne n’en parle.

Jet : C'est juste un peu la loi.

Flo : En fait il y a eu, sur le tard finalement, une espèce de mot qui est arrivé dans les écoles d’abord et puis quelques jours après dans le second degré, dans les collèges, avec les mentions légales Informatique et Libertés. Et ce qui est incroyable c’est que c’est arrivé avec un mail au chef d’établissement – là c’est pour le collège de mon fils – disant « merci de remettre ce papier avec les résultats ». C’est-à-dire, en gros, on prévient les parents que des données ont été saisies, éventuellement qu’ils peuvent s’opposer une fois qu’elles ont été saisies et qu’elles ont craché des résultats.
Et ça, pour le coup, eh bien les parents ne sont pas au courant, ils ne savent pas, en fait, où elles vont ces données, où elles sont saisies ; quand ils ont l’info c’est trop tard. Moi j’ai eu l’info en exclusivité parce que la principale du collège a très peur de moi donc elle me dit : « Je vous le donne tout de suite » et je lui ai dit : « Ah, parce que là vous me le donnez maintenant mais ça veut dire que si des parents s’opposent vous allez devoir effacer ce que vous avez déjà pris du temps à saisir ? »

Jet : Donc aller en Irlande à vélo pour aller effacer les données !

Flo : Elle me dit : « Ah, mais je ne peux pas effacer, c’est tout en ligne ; donc hop ! C’est parti ! » En fait, on a une espèce de droit d’opposition qui est, dans la pratique, pas respectable, qu’on ne peut pas respecter parce que l’info arrive toujours trop tard. Et je pense que ce qui est important de dire ce soir c’est que ce n’est pas qu’elle arrive trop tard parce qu’elle s’est perdue dans le dédale des mails, etc. ; elle arrive trop tard à dessein parce que la position de l’Éducation nationale c’est clairement « pas vu pas pris ». Moins on donne d’infos, moi on n’aura d’opposition, plus on sera tranquille.

Jet : Tous les principes Informatique et Libertés que vous connaissez sans doute sur tous les fichiers possibles et imaginables s’exercent aussi, je dirais même surtout dans les administrations, y compris à l’école. Donc le principe d’information des personnes ou de leurs parents c’est le premier. Le deuxième c’est d’informer sur la finalité du fichier, qui y a accès, qui peut y accéder ; et troisièmement, important, la durée de conservation : combien de temps c’est conservé et ça aussi, pour avoir ce type d’info sur chacun des fichiers, il faut s’accrocher. Tout ça devrait arriver dans les boîtes ou dans les cahiers des enfants à la rentrée ; à chaque rentrée en fait, l’Éducation devrait faire une fiche d’information, même une réunion spécifique là-dessus ; ils ne le font jamais. Dans toutes les réunions de rentrée — tout le monde qui a eu des enfants à l’école a dû se les faire —, dans toutes les réunions d’information généralement on parle de tout, éventuellement à la fin un truc sur les fichiers, mais jamais, il n’y a jamais ne serait-ce qu’une petite fiche remise à chaque parent disant « voilà toutes les informations légales que vous êtes en droit de connaître sur les applications qui seront mises en place ». Le ministère, depuis 20 ans, enfin depuis 20 ans, plutôt depuis une dizaine d’années avec Base élèves, à dessein encore une fois c’est vrai, ne le fait pas, soi-disant pour ne pas éveiller ou quoi, mais en tout cas ce n’est pas du tout l’« École de la confiance » qu’on est en train de nous vendre en ce moment.

Jet : Là-dessus il y a quelque chose à rajouter ? Sur les évaluations, peut-être ?

Jean-Marc : Sur ces questions-là d’informer les familles ou pas, nous, sur notre école il y a dix classes plus les personnes, des enseignants, enseignantes, direction, des aides pour les enfants qui ont des besoins particuliers, donc ça fait une vingtaine d’adultes qui travaillent ensemble et on est arrivé à une position de refus complet de l’école. C’est-à-dire qu’aucun enseignant, aucune enseignante, ne remplit le livret numérique. On a refusé de faire passer les évaluations mais, en plus de ça, chaque trimestre on ne remplit pas le livret numérique comme il est demandé de le faire et ça nous paraît très important.
Avant d’arriver à cette position commune, on s’est posé la question de savoir si on devait impliquer les familles dans leur droit d’opposition à ce que les données de leur enfant soient saisies ou pas. Comme on était vraiment tous et toutes d’accord pour boycotter le dispositif, on s’est dit : on a pris nos responsabilités, c’est bon, on n’a pas besoin en plus d’impliquer les familles, mais on les a informées en début d’année pour leur dire « encore une fois on va faire tampon et on va empêcher l’Éducation nationale de saisir ces données, de mettre en place des choses en plus qui vont potentiellement aggraver le cas, l’avenir de vos enfants en cas de problème. »
J’ai l’impression, dans le débat, qu’on a quand même laissé un petit peu ouverte la question de « à quoi ça va servir toutes ces données ? » Il y avait quand même tout à l’heure l’idée du CV numérique. Ça veut dire qu’un travailleur ou une travailleuse arrive sur le marché du travail et n’est plus en possession de son CV mais c’est son employeur qui, en quelques clics, va pouvoir tout de suite le mettre en concurrence avec les six, la dizaine ou la cinquantaine de personnes qui arriveront.

Jet : Le passeport Orientation formation1 est un truc codé niveau européen et ça c’est une nomenclature de compétences qu’il faut, que chacun puisse avoir sur ce fameux CV. C’est effectivement un truc formaté.

Jean-Marc : Et ça c’est censé être opérationnel quand ? Parce que là, ça se met en place.

Jet : La directive date de 1995, tu vois, donc ça fait 20 ans qu’ils en parlent et ils font les choses pour que ça se passe.

Flo : Ils ont mis en place le fameux socle commun de compétences et de culture, il a été mis en place en 2006 et il y a un socle interprofessionnel en 2015. En fait, les compétences qu’on a à valider, que les élèves ont à valider du socle, sont exactement celles du socle interprofessionnel. Donc c’est vraiment fait pour. Je crois que sur les sept compétences il n’y en a que deux qu’on ne retrouve pas dans le socle interprofessionnel : c’est le fait de parler une langue étrangère et puis tout ce qui est culture humaniste parce que ça, ça ne les intéresse pas. Sinon tout le reste c’est mot pour mot les mêmes compétences ; donc c’est vraiment fait pour que, quand l’élève valide, ça bascule immédiatement dans ses compétences professionnelles. C’est-à-dire qu’on est vraiment en train de former, comme tu le disais Jean-Marc, le passeport, le CV des futurs demandeurs d’emploi.

Jet : On gère l’employabilité des élèves plutôt que savoir ce qu’ils ont réellement appris, ce qu’ils retiennent de l’école. C’est un peu la logique. Thomas, je rappelle, toi tu es dans un collège à Paris.

Thomas : AED dans un collège à Paris, comme Édouard. Si je peux me permettre, on ne gère pas du tout que l’employabilité des élèves parce qu’en fait, comme on disait tout à l’heure, on tend de plus en plus à contractualiser dans les postes d’enseignement, autant dans le primaire que dans le secondaire. Le fait que les données soient conservées après la fin de la scolarité des élèves, ça ne s'oriente pas exactement pour les élèves : ils sont partis, ils sont partis ! Enfin ils sont partis, la plupart dans le secondaire ou autre part. Du coup, le fait de conserver les résultats ça permet rétroactivement de contrôler la progression des professeurs. C’est-à-dire est-ce que vous avez eu des classes compétentes ? Vous n'avez pas eu des classes compétentes ? Du coup est-ce qu’on peut vraiment vous accorder votre mutation ? Ou peut-être pas. On ne gère pas, je pense, que l’employabilité des élèves dans un temps long de « vous êtes en CP mais en fait dans 15 ans vous serez sur le marché du travail ». On gère l’employabilité des gens qui sont déjà employés et pour eux : est-ce qu’on renouvelle votre contrat ou pas ? Est-ce qu’on vous conserve votre poste ou pas ? Je pense qu’il y a aussi ça qui se joue en fait. C’est une intuition ; évidemment il n’y a pas de directive là-dessus, il n’y a pas écrit noir sur blanc « on va contrôler les profs en même temps que leurs élèves. »

Jet : En fait le contrôle de la productibilité des profs est aussi en cause là-dessus.

Ghjuvanni : Et il y a une cohérence dans ce qui est dit. Si on ne prend que la question des évaluations, des compétences ou autres, de manière isolée, on peut porter une critique dessus. Par contre, si on prend l’ensemble des contre-réformes qui sont menées, en fait on s’aperçoit de la cohérence des choses, donc ce qu’on disait sur la question de la paye au mérite ou, tu as raison aussi, la question des mutations, etc., qui vont être mises en avant. Dans tous les cas, avec ce qu’on décrit là, on voit bien une vision utilitariste de l’éducation qui sert uniquement à donner un emploi et, en tout cas pour les enfants des classes populaires parce que pour les autres il y aura ensuite les grandes écoles qui feront leur travail, les écoles de commerce payées à crédit qui elles, feront leur travail ; par contre, pour une grande partie de la population, eh bien l’enjeu c’est de valider le socle de compétences qui ensuite est transféré dans le monde professionnel et c’est, à chaque fois, des choses qui sont hyper-utilitaristes. D’ailleurs, ce n’est pas anodin qu’on ait supprimé les cultures humanistes. On est sur une espèce de formation minimale où on sait la base c’est-à-dire en gros obéir, écrire, compter quand même un minimum. D’ailleurs, les évaluations sont faites en français et en maths aussi.

Jet : Et savoir chanter La Marseillaise.

Ghjuvanni : En gros c’est un peu ça. Il y a aussi cette vision-là qui est donnée à l’éducation et, du coup, faire des évaluations et en faire de plus en plus, ça correspond aussi à une logique de performance puisque dans le nom DEPP il y a « performance » à la fin : être performant aux tests et notamment aux tests internationaux, les trucs genre PISA2, etc., qui sont l’espèce d’objectif à atteindre ; le Graal absolu c’est de remonter au classement PISA parce qu’il y a une espèce de classement international qui est fait par l’OCDE.

Thomas : Ça n’a pas rapport avec la tour de Pise ?

Ghjuvanni : Ça penche un peu ! Il y a cette vision-là de l’école par la performance, par le résultat, d’ailleurs un résultat qui est chiffré et quantifiable, c’est-à-dire que si l’élève a pris du plaisir à faire quelque chose, ce n’est pas quantifiable ; on ne peut pas le mettre dans un fichier numérique, en tout cas c’est assez compliqué ; du coup, ça on l’enlève. Par contre s’il a su faire, je ne sais pas, lire une phrase correctement même s’il ne la comprend pas d’ailleurs, s’il a su la décoder même s’il ne sait pas ce que ça veut dire, là, ça va, ça marche bien parce qu’on est sur quelque chose de purement utilitaire quoi.

Flo : Peut-être qu’il faut préciser parce qu’il ne faudrait pas qu’on ait l’impression que notre propos c’est de dire maintenant avec tous ces traitements de données et ce Big Data, l’école deviendrait - comment dire ça… - un outil de reproduction sociale parce qu’en fait elle l’a toujours été. Je pense que c’est important de dire que oui, il faut quand même être conscient de ce à quoi sert l’école, en gros comme tu le disais très bien Ghjuvanni, les dominants sortiront dominants et les dominés dominés ; ça c’est ce que fait l’école depuis toujours. Ça n’a pas changé !
La petite différence c’est qu’avec cette multiplication de données numériques, les élèves, futurs élèves, etc., n’ont plus les données en main en fait ; enfin les familles n’ont plus les données en main. Ça, ça change quand même pas mal les choses. Moi, pour être institutrice depuis 20 ans, je me rappelle très bien qu’en fin de CM2 on remettait la pile de livrets scolaires, du CP au CM2, à l’enfant. Après, il en fait ce qu’il veut : s’il veut le brûler dans la cheminée il le brûle dans la cheminée, s’il veut l’archiver il l’archive, etc., mais en gros il n’y a pas de trace qui est gardée, ni à l’école… Et là, maintenant, le système qui se déploie c’est « si ton parcours a été chaotique eh bien il va te coller au cul jusqu’à la fin de tes jours ». Ça c’est quand même vraiment une nouveauté et je pense qu’on a une machine à broyer qui n’est pas nouvelle mais qui est encore plus performante que ce qu’elle était parce qu’il n’y a plus de droit à l’oubli, il n’y a plus d’effacement possible.
J’entends tout à fait ce que tu dis effectivement, Thomas, sur le fait que ça peut être aussi un moyen d’évaluer le travail de l’enseignant, mais moi mon idée c’est quand même de dire « enseignants, nous on sera tous morts et enterrés pendant que ce qu’on a écrit sur les gamins leur collera encore au derrière ». C’est quand même ça ! Je ne dis pas que j’ai envie d’être évaluée au mérite, surtout que je suis mal barrée, mais finalement ça me fait moins chier qu’on dise à un de mes anciens élèves quand il a 35 ans, qu’il arrive à pôle emploi : « Je ne comprends pas, en CP, ça a mis du temps quand même l’apprentissage de la lecture ! Vous n’avez validé que début juin ou je ne sais pas quoi ! » Ça ce n’est pas la même chose ! On n’est plus sur le même temps et, du coup, cette machine à broyer qu’est l’école, ce n’est pas nouveau, elle devient de plus en plus efficace et on a de moins en moins la main dessus.

Jet : Donc la « performance » de la DEPP c’est aussi la performance du broyage on va dire !

Jean-Marc : L’idée qu’avec des logiciels informatiques ils puissent contrôler le parcours des enfants et qu’un employeur puisse cliquer et avoir un comparatif qui lui permette de choisir qui il emploie et surtout qui il vire ou qui il va laisser sur le carreau — ça arrivera peut-être à un moment —, mais pour que ce soit efficient il faut quand même aussi qu’il y ait énormément de gens qui travaillent derrière, il faut qu’il y ait une cohérence dans la durée alors que là, tous les trois ans, le fichier change. Nous, les enseignants, on voit comment ça se passe quand on doit s’inscrire sur une base numérique Éducation nationale : une fois sur deux ça ne marche pas ! Donc on est encore très loin du compte.

Jet : Il y a des saboteurs chez vous ! C’est tout !

Jean-Marc : Je ne pense pas. Il y a beaucoup d’enseignants qui ne sont pas du tout carrés en informatique, ça c’est certain, mais en général, pour l’instant les logiciels qui nous sont proposés fonctionnent assez mal. Donc je pense que cette espèce de contrôle géant par informatique c’est aussi un fantasme que le pouvoir a ; il essaye de le mettre en place.

Jet : Qu’il entretient !

Thomas : Qu’il entretient. Pour l’instant ça ne fonctionne pas et je ne sais pas si ça fonctionnera un jour. Je pense que c’est très dangereux et qu’il faut qu’on soit très vigilants et si on peut tout boycotter un maximum il faut qu’on le fasse, d’autant plus que ça nous prend un temps monstrueux et que ce temps-là on ne l’utilise pas avec nos élèves ni avec nos collègues donc il faut qu’on soit vigilants là-dessus. Mais cette toute puissance, je ne sais pas si elle arrivera à un moment, moi je n’y crois pas trop à tout ça.

Flo : Ce qui est troublant c’est l’acharnement que met l’Éducation nationale à faire en sorte qu’aucun élève n’échappe à ces bases de données. Peut-être qu’on parlera un petit peu du parcours du combattant.

Jet : Oui. On parlera tout à l’heure du livret plus directement.

Flo : Et du parcours du combattant que représente le fait de s’opposer à ce que des données soient entrées dans ces bases de données. Là il y a vraiment la volonté de dire : il faut qu’il y en ait zéro qui nous échappe. Par exemple une famille qui aurait choisi de faire l’instruction à la maison, c’est possible, c’est la loi, l’élève est quand même rentré dans la base de données ; il a quand même un identifiant national et il est quand même saisi dans Onde. Pourquoi ? Pour quoi faire ?
Donc il y a vraiment cette volonté qu’il faut qu’ils y soient tous et ça va vraiment jusqu’à de la mauvaise foi caractérisée en ne donnant pas l’information aux parents pour être sûr qu’il n’y ait pas de refus.

Jean-Marc : Je pense que l’un des objectifs ce serait plus ce que vous me disiez tout à l’heure hors antenne, ce serait, je pense, de vendre les données à des sociétés privées pour pouvoir dégager du profit sur la question de l’éducation avec tous les gamins qui seraient en difficulté dans tel ou tel domaine et qui auraient potentiellement la possibilité d’entrer dans une école un petit peu meilleure : balancer après énormément de publicité.

Jet : Ça c’est le débouché ultime.

Jean-Marc : Oui. Mais au-delà de savoir si les enfants vont être fichés jusqu’à la fin de leur vie, c’est proposer quelque chose de marchand à leur famille qui va ensuite payer pour compenser tout ce que l’Éducation nationale n’aura pas fait puisqu’elle manque de moyens, que les enfants sont à la traîne. Ça je le vois à beaucoup plus moyen terme, j’en suis même à peu près convaincu.

Jet : Vous écoutez toujours Les Amis d’Orwell, 89.4 sur Radio libertaire. On va faire une petite pause avec La Rabia, je crois. On revient tout à l’heure pour parler du livret numérique et de Pronote qui casse la baraque dans les collèges et les lycées. On verra ça de près tout à l’heure.

Pause musicale : La grenouille par La Rabia.

Jet : Vous connaissez tous cette histoire de la grenouille qui, jetée dans une casserole d’eau bouillante, évidemment gicle, saute, s’échappe, alors que si on la met délicatement dans de l’eau à température ambiante et qu’on chauffe régulièrement, eh bien elle meurt joyeusement, dans la joie et la bonne humeur.

Vous êtes de retour dans Les Amis d’Orwell ; on parle de fichiers et de l’Éducation nationale. On a fait le tour sur les évaluations qui ont été passées au forceps dans les écoles, évaluations nominatives avec des remontées nominatives au ministère de l’Éducation nationale, également avec un traitement qui passe par les serveurs d’Amazon, qui a fait quelque bruit.

Retour sur le plateau. Je rappelle qu'on a deux professeurs des écoles de Paris ; on a un enseignant de Seine-Saint-Denis en collège et deux AED, Thomas et Édouard ; les AED sont des surveillants d’éducation, assistants d’éducation.

Édouard : Tout à fait.

Jet : On va parler avec vous de Pronote. Qu’est-ce que c’est que Pronote ?

Édouard : Pronote – je vais peut-être me tromper un peu sur deux-trois termes techniques – c’est une plateforme numérique qui est accessible à la fois par nous, la vie scolaire, donc les assistants d’éducation et les CPE [conseiller principal d’éducation], qui est accessible – puisqu’à chaque fois selon leur fonction les acteurs n’ont pas accès aux mêmes choses – par les enseignants également, par les élèves et par les parents.

Jet : C’est comme un portail internet où, avec des identifiants, on peut avoir accès à la base de données interne de l’établissement.

Édouard : Ils peuvent y accéder sur leur téléphone, nous sur les ordinateurs de l’établissement.

Jet : OK ! Ça marche aussi par appli sur le smartphone ?

Édouard : Exactement. Ça sert absolument à tout.

Jet : Donc à l’appel, aux notes.

Édouard : Exactement. Ça sert à faire l’appel. Pour les notes je ne sais pas exactement.

Ghjuvanni : Les notes sont mises dedans et les observations trimestrielles aussi.

Édouard : Les devoirs aussi.

Ghjuvanni : Le cahier de textes.

Édouard : Quand on fait des heures de permanence, il y a toujours un ordinateur dans la salle de permanence et les élèves, systématiquement, nous demandent : « Est-ce que je peux regarder Pronote pour savoir si j’ai des devoirs à faire ? » C’est-à-dire qu’ils ne notent plus rien dans leur agenda, tout est sur l’ordinateur et du coup, pour nous, c’est un outil de contrôle vraiment absolu. On passe la journée dessus.

Jet : Vous, les AED, vous contrôlez l’activité des profs via justement comment ils remplissent le cahier de textes.

Flo : Non !

Édouard : Pas des profs !

Thomas : Si avec l’appel, justement !

Édouard : Les profs un tout petit peu en fait, avec l’appel.

Thomas : L’appel du matin, chaque début de cours.

Édouard : Chaque début de cours. Chaque début d’heure on sait exactement quel prof a fait l’appel, quel prof n’a pas fait l’appel ; on peut leur envoyer des petits papillons pour leur rappeler de faire l’appel quand ils ne l’ont pas fait.

Jet : Papillons sur Pronote encore une fois !

Édouard : Voilà ! C’est une espèce, comment dire, de moyen de leur envoyer un petit signal.

Jet : Ça reprend aussi toute l’ergonomie d’un réseau social ; en fait c’est ça l’idée quelque part. Chaque enfant a son petit compte perso ; il a son cahier de textes numérique ; chaque professeur aussi a les classes, tout s’affiche avec des couleurs différentes, j’imagine, et ça reprend aussi l’ergonomie un petit peu attrayante, ludique, pour que ça passe.

Édouard : Tout à fait. En plus c’est couplé avec l’ENT de l’établissement.

Jet : L'ENT, Environnement numérique de travail, c’est ça ?

Édouard : Exactement. Donc c’est une interface commune avec tous les acteurs de l’établissement donc les élèves, les enseignants et même nous on y a accès, même le personnel administratif ; chacun a son petit avatar, peut mettre sa petite humeur du jour, ce qui occasionne des problèmes, d’ailleurs, parce que du coup les élèves qui vont avoir envie de faire des blagues vont se faire attraper tout de suite ; ça peut aller très loin pour pas grand-chose.

Jet : Des blagues sur Pronote ! Est-ce que tu peux expliquer ?

Édouard : Alors ce n’est pas sur Pronote, c’est sur l’ENT à côté : mettre une photo avec ses copains en train de fumer des cigarettes alors qu’on est en 4e ; ça se voit tout de suite, ça remonte à la direction qui appelle les parents, alors que c’est une blague.

Flo : Parce qu’une des fonctions de l’ENT c’est justement d’interconnecter tous les fichiers déjà existants. C’est-à-dire que l’ENT va être connecté, comme tu le disais, à Pronote mais aussi au LSU, au livret numérique, aussi à Siècle qui est le fichier administratif, etc. Donc tout ça est en lien. D’ailleurs il y a eu un arrêté de 2016, non, plus récent que ça sur les ENT, avec un temps de conservation de données à priori limité, parce que je crois que si l’élève, une fois qu’il est dans les études supérieures il ne manifeste pas sa volonté que ce soit effacé, en gros ce n’est pas effacé.

Édouard : Comme un casier judiciaire.

Flo : Voilà ! Un peu.

Jet : Un casier scolaire. Ça veut dire que vous les AED, les assistants éducation vous avez peut-être plus l’occasion d’avoir les mains dans le cambouis, dans Pronote, que les profs quelque part. Vous suivez un petit peu l’activité…

Flo : Non…

Édouard : Moi je dirais oui, parce que, dans une journée type, les profs font l’appel. Après ils peuvent l’utiliser par exemple dans le cas où ils excluent un élève pendant un cours.

Jet : Là on rentre dans la discipline, dans le dur.

Édouard : Sauf que derrière ce sont toujours des procédures hyper-compliquées sur le logiciel ; moi je sais que dans le collège où on est, les profs ne s’embarrassent pas à utiliser Pronote dans ces cas-là.

Thomas : Ils font un petit papier.

Edouard : Ils font un papier, ils les envoient dans notre bureau et après c’est nous qui gérons.

Flo : Après, ils utilisent Pronote aussi pour mettre les notes des élèves.

Ghjuvanni : On peut même mettre des QCM. Le problème c’est qu’en fait ça dépend de l’utilisation qu’on a. Je crois qu’il y a une force d’inertie assez importante qui fait que ça peut arriver lentement. Aujourd’hui, ils ont sorti une nouvelle version de Pronote ; tous les ans ils renouvellent un peu : il y a des petits trucs qui changent et puis surtout ils rajoutent des fonctionnalités. Encore une fois, ça dépend de l’utilisation des professeurs ; quand on a une utilisation minimale, on ne connaît pas tout.
Par contre, on peut faire de plus en plus de choses ; par exemple dans le cahier de textes qu’il est obligatoire de remplir pour le coup – maintenant il est quasiment uniquement numérique – on met ce qu’on a fait en cours, les notions travaillées parce qu’il y avait ça à un moment donné : il y a un an ou deux, on nous avait demandé, en tout cas dans mon collège, de marquer limite heure par heure tout ce qui avait été travaillé. On peut mettre des liens vers des sites ou des vidéos ; on peut mettre des QCM pour vérifier que les gamins ont bien travaillé chez eux.
En fait on peut faire plein de choses et en centralisant tout sur ce logiciel, sur Pronote, ce qui pose problème, ce qui revient à ce qu’on disait tout à l’heure sur la facilité apparente que cela peut avoir, parce qu’une fois qu’on aura maîtrisé l’outil – et on peut penser qu’avec les nouvelles générations qui vont arriver, qui auront déjà baigné là-dedans parce qu’elles l’auront utilisé en tant qu’élève et ensuite elles l’utiliseront en tant que prof, qu’AED ou autre – on peut penser qu’il va y avoir une espèce de normalisation et on va trouver normal de faire de plus en plus de choses en ligne. Je crois qu’il y a aussi des choses qui peuvent avoir un intérêt en soi. Si les gamins ont fait une sortie quelque part, mettre des photos en ligne sur le site internet, s’il est en interne et tout, ça a un intérêt qui peut exister, on peut aussi faire d’une autre manière, mais voilà ! Le problème, avec toutes les données qu’on rentre, à un moment donné, c’est aussi de savoir mettre une limite à ça !

Flo : Surtout, je pense que justement le danger de ce côté hyper-ergonomique, hyper-pratique, c’est qu’en fait souvent le prof lambda n’a pas conscience qu’il a entre les mains un traitement de données à caractère personnel.

Jet : C’est peut-être fait pour ça aussi.

Flo : Donc il tombe sous le coup de la loi, etc. Moi j’ai fait opposition à Pronote ; je suis la première à le faire dans le collège.

Jet : On t’a remis une médaille ?!

Flo : Non ! C’était l’évènement parce que jamais personne ne s’est opposé, ce qui est normal puisque personne n’a jamais eu l’information comme quoi il y avait des données rentrées dans ce traitement. Du coup, j’ai dû faire une cote mal taillée avec la principale, parce que moi, ce je voulais surtout, c’est qu’il n’y ait pas de notes, pas de commentaires, pas de sanctions, rien d’écrit. Du coup, j’ai cédé sur le fait qu’ils puissent quand même faire l’appel sur Pronote, parce que pour les profs s’il en manquait un dans le truc, c’était très compliqué. J’ai dit « OK ! On le laisse, vous faites l’appel, par contre je ne veux aucune donnée scolaire, de comportement éventuel, etc. » Mais c’était déjà la révolution ! Il a fallu faire un mot à chaque prof pour expliquer que s’il avait déjà entré des données il fallait les enlever, etc., et les profs étaient en panique. Ils ont demandé à la principale ce qu’ils devaient faire.
Ça veut dire qu’il y a un côté apprenti sorcier, quand même. On met des outils dans les mains et à aucun moment on informe. Attendez, à un moment les parents ont leur mot à dire ! Et ça c’est une vraie bataille qu’on a du mal à mener parce que la non-information fournie, elle est volontaire, elle est organisée, etc., et c’est très dur d’aller contre la machine.

Jean-Marc : Sur notre école élémentaire, il y a eu un moment où un collègue a utilisé ce type d’argument qui a quand même aidé les collègues à se mettre d’accord ; ils nous a dit : « Comme l’information on ne l’a pas faite précisément aux familles, voire pas du tout puisqu’on ne nous l’avait pas demandé, potentiellement on est hors la loi. Si une famille se retourne contre nous elle gagnera et, à ce moment-là, ça peut aller au pénal ». Et c’était vrai puisqu’on avait fait un stage, le stage anti-hiérarchie il y a deux ans, qui nous avait informés très précisément sur ces points. On savait qu’aucun de nos parents d’élèves ne nous poserait de problème, par contre, éthiquement on se disait : tiens, il arrive assez souvent que la hiérarchie se mette hors-la-loi vis-à-vis de nous pour nous mettre la pression, mais là elle se met en plus hors-la-loi et elle nous demande de nous mettre hors-la-loi vis-à-vis des familles. Ça, ça a quand même aussi pesé ; sans ça on aurait quand même été en refus, je pense, mais c’était un argument en plus qu’on peut utiliser.

Flo : Peut-être qu’on peut rappeler d’ailleurs, accessoirement, l’information qui est censée être donnée aux familles et qui n’est jamais donnée ou quasiment jamais. En gros, à partir du moment où il y a utilisation d’un traitement informatisé de données il y a le droit d’information, donc on doit informer les familles et, entre autres, informer des finalités du traitement, c’est-à-dire à quoi il sert, quelles informations sont récoltées et sont placées dans ce fichier.

Jet : Pour combien de temps.

Flo : Voilà ! Il y a un droit d’accès, c’est-à-dire qu’elles peuvent normalement aller voir la principale du collège en disant « je veux savoir tout ce qu’il y a dans Pronote ou dans Siècle sur mon enfant », etc.

Jet : C’est peut-être le droit qui est le plus respecté, évidemment si on le demande.

Flo : Faut-il être informé !

Jet : Ça fait forcément chier le directeur ou le proviseur parce que ça lui prend du temps et qu’il faut qu’il imprime des pages.

Flo : Après, il y a un droit de rectification. D’ailleurs je pense qu’il y aurait quelque chose à lancer comme action au niveau du livret numérique parce que, comme c’est un fichier, il y a un droit de rectification. Je pense qu’aller emmerder les instituteurs en disant « moi, ce commentaire-là ne me va pas, vous le rectifiez », je pense que ça pourrait bien mettre le bazar. Et puis, le dernier droit, c’est le droit d’opposition.
En fait, si ces quatre droits-là ne sont pas signifiés aux parents, comme tu le disais très bien Jean-Marc, alors c’est absolument illégal ; ça s’appelle une collecte déloyale de données et donc on se met effectivement hors-la-loi en faisant ça. Et ça c’est un bon argument à utiliser et en tant que parent puisqu’on est tranquille, en gros l’info on ne l’a jamais eue, et en tant qu’enseignant, comme tu le dis, pour dire « ah ben non ! moi je ne me mets pas en danger » parce qu'effectivement, comme tu le disais très bien, si un parent se retourne, c’est du tout cuit, il est sûr de gagner.

Jet : Le droit d’opposition, effectivement, c’est un droit qui est presque régalien, j’allais dire, c’est un truc qui s’impose sur chaque fichier, évidemment celui de Franprix et tout le monde peut comprendre qu’il en faut un, mais peu de gens savent que dans les fichiers de l’Éducation nationale aussi tu as ce fameux droit d’opposition. Évidemment, la loi française est très tordue, comme toutes les lois, et tout le droit fondamental est tordu. La loi française dit « pour des raisons légitimes, pour des motifs légitimes, on peut s’opposer ». Le problème c’est que c’est le ministère de l’Éducation nationale qui est à la fois juge et partie, qui donc fait le traitement, qui décide de le lancer et qui décide aussi, qui juge si c’est légitime ou pas qu’on s’y oppose.

Flo : Mais le RGPD a modifié cet aspect de motif légitime.

Jet : Justement. Le RGPD, c’est donc le Règlement général pour la protection des données qui a été adopté dans toute l’Europe, toute l’Union européenne, le 25 mai dernier ; on a fait d’ailleurs une émission dans Les Amis d’Orwell ; vous pouvez retrouver le podcast sur notre site souriez.info, on en a parlé pendant une heure et demie, c’était juste avant que ça passe. Le RGPD3 s’applique aussi aux fichiers administratifs sauf aux fichiers policiers donc les fichiers imposés. C’est vrai que le RGPD a réécrit un petit peu le droit d’opposition, c’est l’article 21 je crois, dans une formule un peu moins ambiguë et surtout qui laisse vraiment apparaître le fait que c’est aux responsables du traitement, en l’occurrence le ministère et les rectorats, etc., de montrer que le fichage est impérieux et légitime pour la mission de service de public sur laquelle ils sont impliqués et pour laquelle ils ont lancé le fichier. Donc ce serait à eux, effectivement, de prouver à tout le monde que pour que l’éducation se passe bien dans les écoles, les collèges et les lycées il faut absolument qu’il y ait un fichage nominatif qui sorte de l’établissement, qui remonte à Paris et surtout qui soit conservé pendant des années.
Donc le RGPD est, quelque part dans sa formulation, un peu plus protecteur. Pour l’instant personne n’est allé encore au procès. Ce qui va se passer c’est que le ministère va continuer à dire « eh bien moi je trouve que le fichage que je mets en place avec le livret scolaire est légitime, il est impérieux » ; le ministère va dire ça et après ce sera aux parents d’aller devant le tribunal administratif pour contrer cette affirmation-là. La différence c’est qu’effectivement ce sera au ministère de prouver cette impériosité, le côté incontournable du fichage nominatif pour faire l’école et pour apprendre, parce que la mission de l’école ce n’est pas de faire des fichiers, c’est d’enseigner.
On est vraiment au début du droit ; ce droit-là vient de changer. Effectivement c’est le parcours du combattant pour s’opposer, depuis dix ans c’est la croix et la bannière.

Flo : C’est la croix et la bannière parce déjà il faut avoir l’information ; à priori le parent lambda il ne l’a pas.

Jet : Mais même ceux qui l’ont !

Flo : Après, même un parent qui aurait l’information, en général pas donnée par l’école mais récupérée, je ne sais pas, sur le Net ou parce qu’il est allé à une réunion, etc., il en a entendu parler, même une fois qu’on a cette information, eh bien ce n’est pas gagné. Comment je vais dire ça ? En fait il faut trouver l’équilibre entre l’aspect, ce dont tu parlais Jet, de loi ; en gros il faut être clair, que ce soit un principal de collège ou un directeur d’école, la loi il ne la connaît pas. Il y a juste l’article 21 du RGPD à lire et vous en savez plus que votre chef d’établissement ; ce n’est pas mal parce que ça les impressionne toujours.
Ceci étant dit, je pense qu’il ne faut pas oublier que c’est une lutte et que, comme c’est une lutte, c’est aussi un rapport de force. Ça ne suffit pas de dire « le RGPD a dit ». Évidemment, si on est nombreux c’est plus facile, donc pour ça il faut faire de l’information, il faut faire des réunions, il faut diffuser au maximum.

Jet : Des réunions entre parents et professeurs.

Flo : Et après, il faut être hyper-sûr de soi. C’est-à-dire que moi, par exemple, je me suis opposée dès le début du LSUN pour mon fils en CM1.

Jet : Tu as aussi fait opposition à Base élèves.

Flo : Il se trouve que ça a été respecté à la lettre parce que j’ai envoyé un courrier plus que salé à l’institutrice, en gros en lui disant que si elle saisissait je la traînais devant le tribunal. Du coup elle s’est dit : non, je ne vais pas saisir, je vais faire un livret papier.
La deuxième année j’ai même eu un courrier de l’inspectrice me disant « on fera un livret papier » : un courrier signé de l’inspectrice ! Comme quoi, quand on tape très fort du poing sur la table ! Ça ne veut pas dire qu’on y arrive toujours. Il faut connaître un tout petit de lois et, en même temps, il faut y aller super fort.
Ça se complique vachement au collège, d’abord parce qu’il y a plus de fichiers et en plus, parce que l'information est encore moins donnée. Quand j’ai rencontré la principale du collège en début d’année, là, elle a commencé par me dire « ah mais moi on me demande de faire du tout numérique alors je ne sais pas comment je vais pouvoir faire » ; là-dessus il faut être sans pitié. Il faut dire « j’entends bien ce qu’on vous demande, mais c’est la loi ». En gros, il faut bien voir que ce soit l’institutrice, le directeur, le professeur ou le principal de collège, il va être écartelé entre ce que le parent va demander et ce que sa hiérarchie lui demande et, en gros, c’est à celui qui va crier le plus fort. L’objectif est très clair ; il faut qu’il ait plus peur du parent d’élève que de son inspecteur ou de son DASEN [Directeur Académique des Services de l’Éducation nationale] ou directeur, recteur, etc. Et pour ça c’est vrai que, moi je le dis très franchement, il faut arrêter d’être gentil avec les maîtresses parce que la maîtresse elle est peut-être gentille, mais elle remplit des fichiers sur votre enfant.

Jet : Ou les maîtres aussi !

Flo : Ou les maîtres, non parce que lui est gentil, mais elle remplit des fichiers sur nos enfants et qui vont les suivre bien après leur sortie du circuit scolaire.

Jet : Ça ne suffit pas juste de dire « je n’étais pas au courant ! ».

Flo : Ce n’est pas pour rien que Blanquer a imaginé cette idée de « l’École de la confiance » parce qu’il sait que c’est comme ça qu’il arrive à faire passer ses trucs. Je ne sais pas pourquoi il y a cette espèce de vieille idée : les gens ont assez confiance dans l’école et sont un peu persuadés que le maître, la maîtresse, sont gentils ! Eh bien non, ils ne sont pas gentils ! Il faut juste vérifier ce qu’ils font et surtout il faut leur dire « ça oui, ça non ». Voilà ! Il faut prendre une position hyper-ferme là-dessus.

Jet : Base élèves, je vous rappelle, ça été lancé il y a dix ans, en 2008. À l’époque il y a un collectif, d’ailleurs dont tu fais partie Flo, un collectif de résistance à Base élèves qui s’appelle le CNRBE qui a été créé il y a dix ans. Le site internet est encore actif, il est bien foutu, il y a plein de documents, des fois il y a même trop de documents, donc retraitbaseeleves.wordpress.com4, ça se trouve assez facilement. Il y a régulièrement des articles pour expliquer, même des propositions de courrier type à envoyer, à utiliser, qu’on soit dans le premier degré, à l’école, au collège ou au lycée pour justement agir en tant que parent. Mais également, l’intérêt ce n’est pas que son enfant n’y soit pas, c’est aussi vraiment que la prise de conscience se fasse au sein de l’établissement ; il faut jouer à la fois sur les syndiqués, les non-syndiqués, FCPE [Fédération des Conseils de Parents d’Élèves] ou pas, il faut y aller.
On a eu envie d’inviter aujourd’hui au téléphone Camille qui est une mère d’élève qui, par l’intermédiaire de ce collectif, le CNRBE, a témoigné. Elle nous a envoyé une lettre de dix pages ; c’est trop long pour qu’on puisse la lire, en plus ce n’est pas très pratique. Elle nous a vraiment expliqué son parcours du combattant depuis un an et demi, en fait. On l’a lue tous les deux, Flo, et c’est vrai que ça retrace vraiment toute la mauvaise foi, même tout le mépris qu’on peut avoir finalement. Elle s’est tapée son professeur, le directeur de l’école – sa fille était en CE2 en 2017, aujourd’hui elle est en CM1 ; elle s’est tapée l'IEN, donc l’inspecteur de circonscription, c’est l’inspecteur qui gère une circonscription, c’est-à-dire quelques établissements et le DASEN, donc le directeur académique des services de l’Éducation nationale, donc c’est le grand ponte, dans chaque département il y a un DASEN qui est donc en dessous du recteur.
Dans sa description c’est typique, c’est quelqu’un qui est au courant qu’il y a un fichier qui est lancé ; avant même que les données soient enregistrées elle en parle à son professeur, elle fait un courrier ; le professeur lui dit « pas de souci » ; ensuite il ne se passe rien pendant un an et demi et, tout d’un coup, elle se rend compte : il y a un bilan fin de cycle, CE2 c’est la fin du cycle 2, c’est ça ? Le cycle c’est trois ans, donc à la fin du cycle 2 il y a un bilan qui est effectué et les parents remarquent que c’est sous forme informatique et ils se rendent compte que finalement le livret scolaire a été rempli pour leur enfant, alors qu’elle a fait un courrier, qu’on lui a dit « il n’y a pas de souci ».
C’est là qu’elle reformule, elle refait une lettre de refus. Je vous passe les détails, mais encore une fois elle est passée par l’IEN, par le DASEN, elle a plusieurs réponses et des fois c’est du tac au tac, elle reçoit la réponse et le soir même elle répond. On comprend bien, en plus, qu’elle y connaît plus, comme tu disais, qu’elle en connaît vraiment beaucoup plus que le DASEN sur la question du droit et de ce qu’elle a en possession pour contrer le diktat, mais finalement la machine l’a déjà écrasée !

Flo : Surtout, ce qui est intéressant, c’est que dans son histoire, on voit bien dans les réponses, que ce soit la réponse de l’inspecteur ou du directeur de l’académie, c’est qu’en fait ça ne leur pose aucun problème de mentir vraiment de manière éhontée dans le courrier en disant « l’information a été donnée ». Elle dit : « Eh bien non, l’information n’a pas été donnée ; si l’information avait été donnée, je l’aurais eue » ; et il redit dans le courrier d’après : « L’information a été donnée ». Du coup, là leur histoire est vraiment kafkaïenne parce que vu la manière dont ils connaissent eux assez bien le dossier, ils auraient pu tomber face à une équipe qui cède. En fait, là l’équipe ne cède pas ; c’est-à-dire qu’elle a cette attitude de dire « on va demander à l’inspecteur » ; évidemment l’inspecteur va dire « vous remplissez ! » Voilà !
L’avantage c’est qu’ils sont très énergiques tous les deux, ils sont bien décidés à ne pas lâcher, mais en gros, ça va se finir au tribunal.

Jet : En fait ils se sont rendu compte en juin de cette année que le bilan de fin de cycle avait été informatisé. Ils ont refait les courriers et ils ont eu une réponse du DASEN, une réponse qui refusait, en fait, leur refus. C’est comme ça que ça se passe.
Je crois qu’ils n’ont pas encore dans leurs arguments, il ne me semble pas qu'ils aient notifié l’article 21 du RGPD qui est beaucoup plus clair et qui devrait peut-être être plus facile à motiver.
La réponse du DASEN c’est que le livret scolaire est nécessaire pour le brevet des collèges qu’on passe en 3e. Vous avez entendu parler de cet argument, ou pas ?

Jean-Marc : C’est un argument qu’on nous sort souvent en disant « si vous boycottez, si vous ne remplissez pas, ça va mettre en péril l’avenir scolaire, l’orientation de vos élèves ». Et comme pour l’instant ces fichiers numériques sont quand même relativement récents, ils ont changé, même le droit, là, a changé récemment, enfin ce n’est pas encore vraiment en place, donc eux sont dans le bluff quand ils nous disent « à cause de vous, vos élèves n’auront pas le brevet ou n’auront pas le bac ou ne pourront pas avoir une bonne orientation », ils sont dans le bluff parce qu’ils ne savent pas. Mais on ne peut pas non plus être sûrs du contraire. Donc nous, on est quand même obligés de prendre le risque ou de réfléchir avec ce risque-là ; on ne sait pas trop.
Ça nous met dans une position un petit peu, des fois, inconfortable. C’est pour ça que je parlais tout à l’heure d’une position assez consensuelle et molle, soutenue par exemple par le texte de l’intersyndicale parisienne : il y a l’appel à ne pas remonter les résultats et à l’époque, donc en 2008, il y avait plutôt l’appel à ne faire remonter que des résultats positifs, donc le maximum pour tous les élèves.

Jet : Une espèce de grève du zèle quoi !

Jean-Marc : Et ça c’est peut-être plus mou que de boycotter tout, mais au moins sur cette question de « est-ce qu’on met en péril les élèves », si on leur met à tous 20 sur 20, potentiellement ils peuvent tous avoir la meilleure orientation possible et le brevet. Donc ça peut-être quand même aussi une manière de semer la zizanie, ça c’est clair, mais aussi de favoriser les gamins et aussi ceux qui auraient des mauvaises notes ou de l’absentéisme de ne pas le faire figurer et, en plus, de leur mettre des bonnes notes.

Jet : Pour finir juste un truc à propos de Camille et après on passe à autre chose. Finalement ils ont réclamé l’information qu’ils n’ont jamais eue. En fait le document qu'ils ont reçu en octobre, il y a un mois, c’était un document qui date d'il y a deux ans, qui est de l’ONISEP et qui n’est même pas du tout à jour par rapport à tout ce que le ministère fournit d’ailleurs sur son propre site.

Ghjuvanni : Tout à l’heure on a dit qu’effectivement il fallait crier plus fort que le rectorat, là-dessus on est bien d’accord. Ça c’est pour le côté parent, mais après pour les enseignants ou même pour les personnels de Vie scolaire qui manient aussi de Pronote, puisqu’on parlait de ce logiciel-là qui est ultra majoritaire dans les établissements du second degré, notamment dans les collèges, il y a aussi la question, encore une fois, à se poser : mais toutes ces données qu’on rentre à quoi vont-elles servir ? On l’a bien décrit lors de l’émission à quoi ça pouvait servir. Du coup il faut aussi, à un moment donné, en tant qu’enseignant ou enseignante ou assistant d’éducation ou CPE se poser la question de dire « mais quand on parle de l’intérêt de l’enfant, l'intérêt de l’élève, etc., est-ce que, en faisant ça, on répond à son intérêt ? » Un exemple tout bête, mais quand on remplit une mauvaise appréciation, une appréciation négative sur un bulletin papier qu’on fournit à la famille et qui reste au sein de l’établissement, on a une information et on transmet une information à la famille. Point barre.
Quand on la met dans un fichier numérique dont on ne maîtrise pas les données, dont on ne maîtrise pas la transmission des données – d’ailleurs c’est un peu drôle parce que ça été dit dans le fameux rapport qui a mis du temps à sortir, de 2018, qui s’appelle « Données numériques à caractère personnel au sein de l’Éducation nationale »5, qui est fait par le ministère.

Jet : Il a mis six mois à sortir.

Ghjuvanni : Qui dit pendant tout le long de la quarantaine ou cinquantaine de pages, en fait « les enseignants rentrent des informations mais ne savent pas à quoi ces informations vont servir ». À un moment donné, il faut se poser la question de savoir à quoi elles vont servir et ensuite, en conséquence, choisir en conscience de les remplir ou pas. À mon avis, une fois qu’on sait à quoi elles vont servir ou à quoi elles peuvent servir, on ne les remplit plus du coup. Il y a eu, par exemple, plusieurs cas, mais je crois un ou deux surtout qui sont ressortis, d’élèves qui ont eu 18 ans et qui étaient sans papiers, qui, au moment où ils ont fait leur demande de papiers à 18 ans, se sont vu refuser leur titre de séjour parce qu’il y avait marqué qu’ils manquaient de motivation dans leur bulletin scolaire.

Jet : Exact.

Ghjuvanni : À un moment donné c’est aussi ça l’influence qu’on a sur la vie des élèves et sur le futur des élèves. Donc se poser ces questions-là. Et sur la question du brevet, dernièrement ils ont sorti une étude, je crois la semaine dernière, sur le brevet en Île-de-France avec un décalage entre le taux de réussite réel, en tout cas ce qu’on a, et le taux de réussite uniquement sur l’examen final c’est-à-dire en supprimant la validation des compétences : on a des écarts qui sont abyssaux. Je crois que dans les Yvelines ils sont à 15 % de réussite en examen final et en Seine-Saint-Denis je crois que c’est 22-23 %, quelque chose comme ça ; on est sur des chiffres qui, de toute façon, montrent que la validation des compétences ne ressemble à rien et ne veut rien dire. D’ailleurs, dans la plupart des établissements, elles sont remplies à la va-vite, à l’arrache sur un bout de table en fin d’année.
Quitte à remplir ça aussi mal que ça autant tout remplir et tout valider pour tout le monde. À moment donné c’est aussi ça le rôle qu’on doit avoir nous en tant que personnels de l’Éducation !

Jet : On a encore quelques minutes pour boucler. À ce propos je rappelle le site du CNRBE : retraitbaseeleves.wordpress.com, il y a pas mal de choses concernant ce dont on a parlé. On a fait une émission il y a deux ans dans Les Amis d’Orwell sur le livret scolaire, c’était en décembre 2016, les archives sont sur souriez.info. Sur le Big Data aussi on a fait une émission sur l’exposition Terra Data qui s’est terminée en janvier 2018, c’est aussi vachement intéressant, si vous avez l’occasion d’y aller. Un truc à dire aussi Flo ?

Flo : Oui. On vous conseille la lecture des dossiers du Canard enchaîné qui doivent être encore en kiosque.

Jet : Ça reste trois mois en kiosque.

Flo : « #vieprivée c’est terminé ». Il y a notamment deux articles sur l’école qui sont édifiants et qui valent vraiment le détour.

Jet : Qui résument très bien la problématique.

Flo : Donc en kiosque en ce moment. Agenda ?

Jet : Qu’est-ce qu’on peut dire au niveau de l’agenda. Justement il y a un truc en rapport avec l’éducation.

Flo : Oui, lundi 12 novembre : grève, manifestation justement contre la réforme Blanquer. Si mes informateurs sont bons je crois que le rendez-vous est à 14 heures à Luxembourg ; donc ça c’est lundi 12 novembre pour l’éducation.

Jet : Ensuite on a repéré quelque chose qui se passe en forêt de Romainville ; on va sûrement faire des émissions ou une émission prochainement là-dessus. Donc c’est une forêt à la ville de Paris ; le 5 c’est lundi prochain, il y a un appel à venir aider les camarades qui bloquent les travaux ; c’est un projet de la région qui veut raser un tiers de la forêt pour faire une énième base de loisirs, super, aux portes de Paris. Il y a gens qui parlent de Zad et compagnie, c’est du délire mais pourquoi pas ! Donc lundi 5 rendez-vous là-bas sur place.

Flo : Oui. Dès 7 heures 30 du matin et toute la journée pour bloquer les machines ; les métros les plus proches sont Bobigny, Pantin, Raymond Queneau ou bien Mairie des Lilas.

Jet : Suivez vos agendas préférés, notamment il y a quelque chose qui se passera sans doute le 10 novembre autour de la grosse poubelle nucléaire de Bure, une journée de soutien aux opposants. Et également on a repéré aussi à la Porte d’Orléans, le 5, c’est lundi prochain également.

Flo : Ah oui, en soutien aux camarades de Marseille qui luttent pour préserver la Place de la Plaine qui est un quartier populaire de Marseille qui est en train de se faire totalement saccager. Il y a un rendez-vous, c’est lundi 5 novembre à 19 heures à La Parole errante avec des courriers qui seront lus, écrits justement par des gens de la Plaine.

Jet : Merci à tous nos invités. On passe la parole à Enrique maintenant et on retrouve Les Amis d’Orwell dans quinze jours parce que Les Amis d’Orwell c’est un vendredi sur deux donc à 21 heures sur Radio libertaire, 89.4. Je le répète : le podcast souriez.info, souriez « ez » point info parce que, évidemment, « Souriez vous êtes filmés » c’est l’association qui a lancé cette émission Les Amis d’Orwell il y a maintenant 12 ans, 13 ans.
Merci Lise pour ta performance géniale. On finit en musique avec ?

Flo : La Rumeur.

Lise : On finit avec La Rumeur.

Jet : On finit avec La Rumeur. Bien joué ! Bon choix ! À très bientôt à toutes et à tous. Merci.

Réglementation des systèmes de caisse : les logiciels libres de mieux en mieux pris en compte par Bercy

jeu, 11/29/2018 - 15:34

Depuis le 1er janvier 2018, toute personne utilisant un logiciel ou système de caisse doit détenir un document attestant de la conformité de son outil à la réglementation visant à lutter contre la fraude à la TVA. Un dispositif inscrit à l’article 286 3° bis du code général des impôts et initialement issu de la loi de finances pour 2016, date à laquelle l’April s’est engagée pour la promotion et la défense des logiciels libres ayant des fonctions d’encaissement.

Le 1er janvier 2019 marquera la fin d’une année dite de « tolérance » des services fiscaux. Bien qu’il demeure des pistes d’amélioration importantes, l’April est rassurée par rapport à la première version du texte. Particulièrement suite à la mise à jour du BOFIP (Bulletin officiel des finances publiques — Impôts) en juillet 2018 à laquelle l’association a participé, d’abord en rencontrant les personnes en charge du dossier au sein du ministère, puis en répondant à un appel à commentaires sur la version « projet » du document. Dans les grandes lignes, il ressort de cette mise à jour une bien meilleure sécurité juridique ; meilleure définition et champ d'application plus précis notamment. Pas de grand changement en ce qui concerne le logiciel libre. Des rigidités demeurent, comme pour l'auto-attestation, mais la dynamique est positive et encourageante.

Un atelier d’échanges sur ce dispositif aura lieu lors du POSS (Paris Open Source Summit) le mercredi 5 décembre de 9 h 15 à 10 h 15 (inscription gratuite et obligatoire). Cela sera l’occasion de réfléchir ensemble aux implications de ce texte pour les acteurs du logiciel libre et aux perspectives futures. L’April invite chaleureusement toutes les personnes intéressées et en mesure de se rendre au POSS à venir enrichir cette réflexion. Nous vous proposons un document de travail comme base de réflexion possible (format ODT ou sur une page d'écriture collaborative). Une liste courriel dédiée est également disponible pour contribuer au débat. Ce texte sera donc potentiellement amené à évoluer en fonction de ces échanges.
Notons par ailleurs qu'un stand April sera présent dans le village associatif de l'évènement.

Chronologie du dossier :
  • La loi de finances 2016 a créé une nouvelle réglementation des logiciels de caisse dans l’objectif de lutter contre la fraude à la TVA. Dispositif inscrit au 3° bis du I de l'article 286 du code général des impôts (CGI) et entré en vigueur au 1er janvier 2018. Appliquée telle quelle la nouvelle réglementation aurait interdit de fait l’utilisation de logiciels libres de caisse en rendant théoriquement illicite toute modification par les utilisateurs.
  • En août 2016 une première publication au BOFIP, le BOI-TVA-DECLA-30-10-30 (ancienne version), est venue préciser le périmètre de la réglementation. Ce document est doublement important : d’une part il a force de loi, il est opposable à l’administration, et d’autre part il reconnaît explicitement la possibilité d’utiliser des logiciels libres de caisse. Un document que l’April avait commenté, soulignant les avancées du texte ainsi que les améliorations attendues.
  • En juin 2017, le gouvernement répond dans un communiqué de presse à l’expression d’une inquiétude grandissante quant au périmètre exact du dispositif. Le document confirme l’exclusion des logiciels de comptabilité et annonce une année de tolérance administrative jusqu’au 1er janvier 2019. L’annonce est traduite en norme dans la loi de finances pour 2018 (article 105).
  • Les services de Bercy en charge du dossier font un appel à commentaires sur leur projet de mise à jour du BOFIP fin 2017, auquel l’April contribue. Le 4 juillet 2018 la nouvelle version du BOFIP est mise en ligne. Plus précisément, il s’agit d’une mise à jour du BOI-TVA-DECLA-30-10-30, colonne vertébrale du dispositif, et du BOI-CF-COM-20-60-20 qui précise les modalités du contrôle des logiciels de caisse par les services fiscaux.

Indéniablement la mise à jour du BOFIP confirme une dynamique de sécurisation juridique précisant davantage le champ d’application, clarifiant et améliorant les définitions, recadrant ce qui relève des responsabilités de chacun. Plus spécifiquement en ce qui concerne les logiciels libres on sent une réelle volonté d’avoir un texte proportionné qui ne restreigne les libertés informatiques qu’à hauteur, selon ses rédacteurs, de ce qui est nécessaire à l’objet du texte, c'est-à-dire la lutte contre la fraude à la TVA. Pour autant, le paradigme de l’informatique privatrice pensée en silo reste présent et impose ses contraintes. Il reste une marge de progression encore importante pour les logiciels libres. Le cas de l’auto-attestation en est l’exemple éloquent.

Résumé des principales questions et problématiques Qui est concerné ? 1 Quels logiciels ?

Toute personne assujettie à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui enregistre les règlements de ses clients au moyen d'un logiciel ou d'un système de caisse. C’est la fonctionnalité d’encaissement qui importe, plus précisément « l’enregistrement extra-comptable des paiements reçus ». Ne sont donc pas concernés les logiciels ou systèmes qui déclenchent « obligatoirement, instantanément et automatiquement, sans intervention humaine, une écriture dans le système d’information comptable ». Le moyen de paiement ou le fait que le système soit hébergé localement ou en ligne n'a d'ailleurs aucune incidence sur l'application ou non du dispositif.
Paragraphes de référence : Qui ? ; §1 et 10, Quels logiciels ? ; § 30, 35 et 40 BOI-TVA-DECLA-30-10-30 (BOI-TVA ci-après).

§30 BOI-TVA :
Un logiciel ou système de caisse est un système informatique doté d'une fonctionnalité de caisse, laquelle consiste à mémoriser et à enregistrer extra-comptablement des paiements reçus en contrepartie d'une vente de marchandises ou de prestations de services c'est-à-dire que le paiement enregistré ne génère pas concomitamment, automatiquement et obligatoirement la passation d'une écriture comptable. […]Seule cette fonctionnalité de caisse, et non les autres fonctions telles que celles relatives à la pesée, doivent être certifiées [ou attestées, NdR]. [...]

§40 BOI-TVA:
Un logiciel, quelle que soit sa qualification (de caisse, comptable ou de gestion), qui dispose d'une fonctionnalité de caisse doit satisfaire aux conditions d'inaltérabilité, de sécurisation, de conservation et d'archivage des données en vue du contrôle de l'administration fiscale.

Quelles sont les obligations ?
  • Pour les personnes utilisatrices : en cas de contrôle, elles devront fournir (ou « produire ») une certification ou une attestation individuelle remise par l’éditeur établissant que les fonctions d’encaissement du logiciel ou système satisfont les « conditions d'inaltérabilité, de sécurisation, de conservation et d'archivage des données en vue du contrôle de l'administration fiscale » (les « quatre conditions »). Elles doivent donc avoir un document à jour correspondant à la version du logiciel ou système qu’elles utilisent.
    Paragraphes de référence : § 270 à 290 BOI-TVA
  • Pour les intégrateurs (compris dans la qualification d' éditeurs du dispositif) 2 : faire certifier leur logiciel ou système de caisse, ou attester que celui-ci satisfait les quatre conditions. La mise à jour du BOFIP vient préciser ce qui est attendu en termes de respect de celles-ci, donc le niveau de responsabilité attaché aux éditeurs, confirmant ainsi qu’il ne s’agit pas d’exiger une inaltérabilité absolue, par exemple, mais davantage d’empêcher la dissimulation des données originales. Paragraphes de référence sur la notion d'éditeur : § 300, 310 et 315 BOI-TVA.

    La mise à jour du BOFIP marque une importante avancée sur la question des obligations, en distinguant plus clairement ce qui est attendu des intégrateurs et des utilisateurs et en abaissant l’intensité des obligations. Il semblerait en ce sens que l’on soit passé d’une apparente obligation stricte de résultat vers ce qui s’assimilerait davantage à une obligation de moyens renforcée.
    Paragraphes de référence : sur l'inaltérabilité § 80 à 120, sur la sécurisation § 130 à 150 BOI-TVA.

Est-il possible d'utiliser des logiciels libres ?

Oui. Le texte définit le logiciel libre en rappelant les quatre libertés et intègre dans la dynamique du dispositif la liberté pour l’utilisateur de modifier son logiciel, dans le respect des quatre conditions. C’était la principale avancée de la première version du BOFIP, traduite dans la manière dont est définie la notion d’éditeur. Ainsi le « dernier intervenant ayant paramétré le logiciel ou système lorsque son intervention a eu pour objet ou effet de modifier un ou des paramètres permettant le respect des conditions d'inaltérabilité, de sécurisation, de conservation et d'archivage des données », sera éditeur. Dit autrement, l’utilisateur est libre de modifier son logiciel. Et s’il fait une modification qui concerne une ou plusieurs des quatre conditions, une modification « majeure », c’est lui qui sera considéré comme l’éditeur du logiciel et il sera donc responsable des obligations qui s’y attachent. Une précision indispensable pour éviter qu’un éditeur de logiciel libre soit indéfiniment responsable des éventuels comportements délictueux de son client.
Paragraphes de référence : § 40 pour la définition de logiciel libre, §300, 310 et §315 sur l'aménagement de la notion d'éditeur.

Parallèlement, la liberté pour l’utilisateur d’effectuer des modifications « mineures » est explicitée. Ces modifications ne concernant pas les fonctionnalités d’encaissement sont possibles sans entacher la validité de l’attestation ou de la certification. Le BOFIP précise que l’attestation doit clairement identifier « la racine de la dernière version majeure ». (§380 BOI-TVA)

§40 BOI-TVA:
Un logiciel libre est un logiciel dont les utilisateurs ont un libre usage, une libre étude, une libre modification et une libre distribution. Un logiciel propriétaire, au contraire, ne permet ni légalement ni techniquement d'exercer ces quatre libertés, qui permettent aux utilisateurs d'adapter le logiciel à leurs besoins spécifiques. À propos de l'attestation individuelle :

Une attestation est « individuelle ». Elle se fait donc au cas par cas, pour chaque client, sur la base du modèle BOI-LETTRE-000242. À l’inverse, un certificat délivré par une autorité agréée a une portée générale. Ces documents concernent une version « majeure » d'un logiciel ou système, ou plus précisément de ses fonctionnalités d’encaissement.
Paragraphes de référence : §360 à 390 du BOI-TVA.

  • Qui peut attester ?

    N'importe qui peut attester « pour autrui ». Cela signifie que l'éditeur qui atteste verra sa responsabilité engagée si le logiciel est contrôlé et ne satisfait pas les « quatre conditions ». Cependant, si l'utilisateur a effectué une modification « majeure », il est alors considéré comme éditeur de la version utilisée, rompant donc le lien de responsabilité. L'ajout d'une mention au §300 BOI-TVA explicite clairement ce point ; « une attestation délivrée par un éditeur engage sa responsabilité sous réserve que les dispositifs techniques garantissant sécurisation, inaltérabilité, conservation et archivage ne sont pas modifiés par un tiers. ».

  • Est-il possible d'attester pour soi-même ?

    Oui. Suite à sa mise à jour le BOFIP assouplit un peu cette possibilité en ne la conditionnant plus exclusivement à la détention d’un code NACE (Nomenclature des Activités économiques dans la Communauté Européenne). Il ne s’agit plus que d’un moyen de preuve pour démontrer une « activité réelle et corroborée » d’édition de logiciel. C’est un progrès certain mais il nous semble possible d’aller beaucoup plus loin sans affaiblir le dispositif. Nous estimons notamment qu’une activité matériellement démontrable d’édition du logiciel (contributions à une forge logicielle basée sur git par exemple) pourrait être un élément de preuve proportionné.
    Paragraphe de référence : §375 BOI-TVA.

  • Que se passe-t-il en cas de mise à jour « majeures » invalidant l’attestation émise ?

    Précision importante apportée par cette mise à jour du BOFIP et issue d’une des propositions de l’April : c’est à l’utilisateur qu’incombe d’avoir un logiciel et une attestation à jour. Si ce genre de situation sera aisément précisé — dans des contrats de prestation par exemple — il s’agit d’une clarification importante qui évite à un éditeur qui maintient à jour son logiciel pour qu’il satisfasse les quatre conditions, d’être responsable si un utilisateur ne maintient pas son système à jour ou s'il ne renouvelle pas son attestation, potentiellement devenue caduque s’il mettait à jour son logiciel vers une nouvelle version majeure.
    Paragraphe de référence : §290 BOI-TVA.

Précisons également que la mise à jour du BOFIP a été l’occasion de combler un manque important : l’obligation de recourir à des formats ouverts pour enregistrer des données d’archivage (§ 230 BOI-TVA). La question des formats ouverts est fondamentale et intrinsèque à toute réflexion sur le logiciel libre. Sans cette garantie d’interopérabilité il ne peut y avoir de libertés informatiques pleines et entières. Cette obligation sans équivoque apportée au BOFIP est donc un apport judicieux au dispositif.

Quelle suite ?

À un mois de la fin de la période de « tolérance administrative », l'April se montre confiante dans l'application de la réglementation pour les acteurs et utilisateurs de logiciels libres de caisse, particulièrement eu égard à l'attitude constructive de l'administration fiscale sur ce dossier.

Ne nous y trompons pas. L'objet de cette loi était d'adresser les mauvaises pratiques, parfois frauduleuses, de certains éditeurs de logiciel privateurs. Ainsi, malgré les craintes initiales liées à la rédaction du texte, l'April et les représentants de logiciels libres français concernés par cette loi ont accueilli positivement cette réglementation qui permet d'assainir le marché des logiciels de caisse et d'apporter davantage de sécurité juridique.

Dans ses premières versions, le dispositif était révélateur d'une représentation purement privative de l'informatique, sous forme de boîte noire, et était disproportionné dans ses atteintes aux libertés informatiques. Bien que l'on ne soit pas encore totalement sorti de ce paradigme, l'April salue l'attitude constructive des services de Bercy en charge du dossier et note une dynamique positive dans les évolutions successives du BOFIP. Jusqu'à aboutir aujourd'hui à une version bien plus équilibrée qui intègre de manière globalement satisfaisante le logiciel libre et ses modèles de développement. L'association restera évidement mobilisée sur ce sujet et espère maintenir cette qualité d'échanges avec l'administration, dans un esprit de transparence et de coopération, valeurs fondamentales du mouvement du logiciel libre.

  • 1. Le site des services fiscaux propose un outil très simple destiné à savoir si on est ou non concerné par le dispositif.
  • 2. Le dispositif utilise le terme d'« éditeur » pour qualifier la catégorie de personnes concernées par les obligations de certification et d'attestation. Mais la notion d'éditeur doit être entendue dans un sens large, englobant par exemple le prestataire qui fera de l’intégration et/ou qui s’occupera de maintenir le système à jour dès lors qu'il sera « le dernier intervenant ayant paramétré le logiciel ou système lorsque son intervention a eu pour objet ou effet de modifier un ou des paramètres permettant le respect des conditions d'inaltérabilité, de sécurisation, de conservation et d'archivage des données » (§310 BOI-TVA). Nous parlerons ainsi régulièrement d’intégrateur en substitution du terme éditeur, plus caractéristique de l'informatique privatrice. Il nous semble en effet que dans le domaine de l’encaissement, les logiciels libres sont essentiellement communautaires. La vente de prestation est le fait d’intégrateurs qui peuvent être minoritaires parmi les contributeurs directs au code source du logiciel.

Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (4 décembre 2018)

mer, 11/28/2018 - 11:52
Début: 4 Décembre 2018 - 15:30Fin: 4 Décembre 2018 - 17:00

Écouter le podcast -->

La septième émission Libre à vous ! de l'April sera diffusée en direct sur radio Cause Commune sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur le site web de la radio, mardi 4 décembre 2018 de 15 h 30 à 17 h 00.

S'abonner au podcast Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission mensuelle, qui est diffusée en direct chaque 1er mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

L'émission sera diffusée mardi 4 décembre 2018 de 15 h 30 à 17 h. Au programme :

  • nous commencerons par une présentation par Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et assistante projets à l'April, de l'édition 2019 du Libre en Fête
  • nous aurons ensuite un échange avec Pierre Baudracco et Caroline Corbal, membres du comité de programme de Paris Open Source Summit, qui nous parlerons de cet événement qui aura lieu les 5 et 6 décembre 2018 au Dock Pullman – 87, avenue des Magasins Généraux, 93300 Aubervilliers
  • puis notre sujet principal concernera logiciel libre et monde associatif avec Frédérique Pfrunder, déléguée générale chez Le Mouvement associatif et Laurent Costy, administrateur de l'April, co-animateur du groupe de travail Libre Association et directeur adjoint de la Fédération Française des MJC.
  • nous finirons par l'annonce d'événements à venir
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Informatique privatrice - copyright madness - déboires du Joueur du Grenier - Décryptualité du 19 novembre 2018 - Transcription

mer, 11/28/2018 - 10:04


Titre : L'informatique privatrice et le copyright madness font les déboires du joueur du grenier - Décryptualité du 19 novembre 2018
Intervenants : Luc - Mag - Manu - Christian
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : novembre 2018
Durée : 15 min
Écouter ou télécharger le podcast
Revue de presse pour la semaine 46 de l'année 2018
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Musée de la civilisation celtique, Bibracte, France Entrave d'esclaves (antiquité) - Domaine public
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

En avance de phase sur l'article 13, Youtube et son système Content ID mettent en péril les revenus du Joueur du Grenier qui s'en explique dans une vidéo. Sa situation illustre le fameux Code is Law et les abus du copyright. Une situation qui fait écho en négatif avec à la conférence de Nina Paley que nous avions évoquée en juin dernier.

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 46. Salut Manu.

Manu : Salut Mag.

Mag : Salut Christian.

Christian : Salut Luuuuc !

Luc : Christian est de bonne humeur ! On n’a rien fait la semaine dernière, c’est la grosse honte, mais nos emplois du temps respectifs, essentiellement le mien pour tout dire…

Mag : Mais nous aussi on n’était pas hyper-dispos !

Luc : Ça a été très compliqué.

Christian : Cette émission ne sera pas l’émission des Caliméro ; je commence à protester !

Luc : Sommaire Manu.

Manu : On a huit gros articles.

Mag :  :Sud Ouest, « Bordeaux : le sommet du logiciel libre a rassemblé 800 personnes », par Nicolas César.

Manu : C’est une édition de B-Boost, un sommet qui concernait le logiciel libre et l’open source et c’était sa première version à Bordeaux. Donc première veut dire qu’il y en aura sûrement d’autres qui vont suivre.

Mag : Atlantico, « Pourquoi Linux est un magnifique cas d’école des forces et des faiblesses de la tech européenne », par Rémi Bourgeot.

Manu : On rappelle que l’Europe n’est pas en avance parce qu’on n’a pas de GAFA qui vient de l’Europe. Eh oui, Christian me regarde avec des gros yeux !

Mag : Ils ne viennent pas d’Europe, mais ils sont tous en Irlande !

Manu : Pour d’autres raisons c’est vrai, des raisons fiscales.

Mag : Les Numeriques, « Les grandes gueules de la high-tech : Linus Torvalds, le prophète », par Jérôme Cartegini.

Manu : On revient sur le prophète. C’est un article sur sa pomme, Linus Torvalds, qui a eu la particularité d’avoir pas mal d’articles ces derniers temps sur sa mauvaise humeur et sa personnalité un peu difficile. Il parait qu’il a changé.

Mag : IT Social, « 100 millions de "repositories" confirment l’attrait pour GitHub et l’open source », par Yves Grandmontagne.

Manu : GitHub c’est cette plateforme qui diffuse et qui héberge beaucoup de logiciels libres. Il y en a en quelque sorte 100 millions qui sont maintenant sur la plateforme. Particularité : GitHub n’est pas du logiciel libre, ça fait toujours rager et Christian se tape le front parce que, effectivement…

Luc : Ils ont été rachetés par Microsoft.

Manu : D’autant plus !

Mag : Horizons publics, « Open data, un mouvement qui démarre », par Gérard Ramirez del Villar.

Manu : Qui démarre ?! Moi je pensais que c’était déjà en cours ; l’open data ce sont les administrations, les collectivités qui partagent des données avec nous les citoyens ; c’est un mouvement qui continue, qui marche bien ; la France est en pointe dans le monde.

Mag : Developpez.com, « Directive copyright : la mise en œuvre de l’article 13 est financièrement impossible », par Bill Fassinou. Ah ! Ah ! c’est étonnant !

Manu : Ça parle du CIO [Chief Information Officer] de Youtube, Susan Wojcicki, qui se plaint de l’article 13 qui est en train d’être mis en place ; on va continuer après ; on va finir les deux autres articles, mais on revient sur le sujet.

Mag : Le Monde.fr, « Macron invite géants du Web et gouvernements à "réguler ensemble" Internet », par la rédaction.

Manu : On dirait que tous les chefs d’État ont cette idée-là : ils veulent civiliser Internet. Ça ne marche pas et c’est tant mieux parce qu’on n’a pas envie que ce soient les hommes politiques qui dirigent Internet.

Mag : leParisien.fr, « Voisins-le-Bretonneux récompensée pour son utilisation des logiciels libres », par L. Mt.

Manu : Elle a transformé, c’était « logiciels gratuits » ; il se trouve que c’est un label qui a été fourni par des amis à nous, l’ADULLACT notamment.

Mag : Là je m’insurge tout de suite. Le label Territoire Numérique Libre, en tout cas ce n’est pas que l’ADULLACT parce qu’il y a aussi l’April, il y a aussi l’AFUL, il y a aussi la DINSIC ; bref, il y a plein de gens derrière le Territoire Numérique Libre.

Luc : Le sujet du jour, quel est-il ? Il est en rapport avec l’article 13, c’est ça ?

Manu : Oui. La transmission de la culture au sens Internet et on peut parler de ce dont on a déjà discuté, c’est-à-dire le droit d’auteur : comment il s’institue là-dedans et comment il prend sa place.

Christian : Et le financement de la culture.

Luc : Oui. C’est une sorte de suite à notre podcast de juin.1. On avait parlé de Nina Paley et c’est un peu la suite par le négatif, c’est-à-dire le contre-exemple de ce qu’elle a pu avancer, pour le coup qui parle d’argent alors que Nina Paley n’en parle pas du tout. Le point de départ est une vidéo du Joueur du Grenier.

Manu : Le Joueur du Grenier est un youtubeur qui a une bonne réputation et une certaine notoriété grâce à la plateforme. Il diffuse beaucoup de vidéos régulièrement sur les jeux vidéo des années 80-90 ; il fait des critiques, des parodies, il s’amuse au-dessus de ça et il marche assez bien.

Christian : Et il a beaucoup de talent.

Luc : Ils sont deux. Ils s’appuient beaucoup sur les communautés de geeks ; dans leurs vidéos il y a plein de gens qui jouent, qui se déguisent donc c’est vraiment très sympa, il y a un côté communautaire ; moi j’aime bien !

Manu : Et ils vont loin ; ils viennent aux Geek Faëries.

Luc : La vidéo en question2 est une vidéo dite sérieuse où l’un d’entre eux explique où ils en sont avec YouTube et toutes leurs difficultés.

Christian : Pourquoi il y a des difficultés avec YouTube ? C’est étonnant !

Luc : Christian, lui, n’a pas été convaincu ; ça ne t’a pas mis la larme à l’œil ?

Christian : Moi je le plains énormément parce qu’il s’est mis dans une situation de soumission à un gros système qui se retourne contre lui et ça, je le plains.

Manu : Tu parles de quelle situation ?

Christian : Problème de monétisation. Google décide sur YouTube de comment ça fonctionne, de comment sont monétisées les vidéos qui passent et, du coup, peut faire ce qu’il veut, changer les règles, etc., et puis les youtubeurs n’ont plus qu’à pleurer derrière !

Mag : Et là, en l’occurrence, il pleure pourquoi exactement ? C’est quoi son problème ?

Luc : YouTube a mis en place en avance sur l’article 13, en tout cas c’est ce qu’ils annoncent même si certaines personnes ne sont pas convaincues.

Christian : Oui ! Oui !

Luc : Christian encore lui ! Donc le Content ID qui est un système automatique qui va regarder ce qu’il y a dans les vidéos et repérer tous les contenus qui sont « copyrightés » : la musique, les vidéos, etc. Donc Le Joueur du Grenier3, notamment, ils font des vidéos à thème, par exemple ils vont prendre tous les jeux vidéo ; récemment ils en ont faite une sur Fort Boyard et c’est l’occasion de montrer les jeux et notamment les jeux biens ridicules et tout ça. Du coup, forcément, comme ils font une parodie de Fort Boyard, ils prennent la musique de Fort Boyard et, dans le système du Content ID, il suffit qu’ils aient un peu de cette musique-là, donc 10, 20, 30 secondes sur une vidéo de 30 ou 40 minutes, tout l’argent généré par la vidéo va dans les poches des ayants droit de la musique.

Mag : Que les ayants droit touchent des sous je peux comprendre, mais pourquoi tous les sous de la vidéo vont aux ayants droit ? Pourquoi on ne rétribue pas leur travail à eux puisque, quand même, ils ont fait plus de 90 % de la vidéo ?

Christian : Parce que c’est Google qui décide !

Manu : Effectivement, il n’y a pas de négociation qui a été faite pour l’instant entre les sociétés d’auteurs et les diffuseurs et c’est une des directions que les gens qui promeuvent l’article 13 veulent mettre en place : favoriser des négociations pour dire « chaque fois qu’il y a une vidéo YouTube va payer – YouTube qui est considéré comme ceux qui ont de l’argent – une certaine somme d’argent aux ayants droit dans une négociation » et, pour l’instant, YouTube, Google ne sont pas tout à fait d’accord, eux disent : « Eh bien non, nous on est juste des intermédiaires techniques » ; ils se défendent et ils se cachent derrière cela, à tort ou à raison, à définir, mais ils se défendent derrière ça, ils ne veulent pas payer pour l’instant.

Luc : Et on le voit dans la revue de presse de cette semaine puisque la CIO de YouTube…

Manu : Donc la chef d'exploitation.

Luc : … a dit : « Ce ne serait pas rentable. On ne peut pas le faire, c’est trop cher ». Une des hypothèses c’est qu’en fait ils jouent au con. Alors ce n’est pas une des hypothèses dans la vidéo du Joueur du Grenier.

Manu : Non, c’est nous, on suppose.

Luc : Ils joueraient au con en poussant le truc au maximum pour faire râler.

Manu : Donc ils mettent l’algorithme de Content ID en place de manière stricte pour que tous les youtubeurs se plaignent, pleurent et fassent leur Caliméro.

Christian : Leur Caliméro !

Luc : Après, ça pose plein de questions parce qu’il y a la musique, mais potentiellement il y a les jeux vidéo qu’ils montrent aussi. Donc pourquoi ils donneraient l’argent aux ayants droit de la musique et pas aux studios des jeux vidéo ? Et puis, quand il parle, c’est filmé chez lui, enfin dans l’endroit où derrière il y a plein de peluches et plein de trucs qui ne sont que des trucs de jeux vidéo, donc ça aussi c’est « copyrighté » ! Il y a des choses « copyrightées » dans tous les sens ! Donc il y a quelque chose de complètement arbitraire là-dedans en disant « tiens, parce que j’ai reconnu ça, alors je file tout l’argent… »

Mag : C’est justement un des travers de l’article 13 sur lequel on combattait, puisque c’est ridicule, en fait !

Luc : Tout à fait ! Ça reprend, comme le disait Christian, ce truc que Lawrence Lessig a appelé Code is Law il y a de ça des années et des années qui est « le code est la loi ».

Manu : « Le code est la loi » : l’architecture, en fait, impose les règles.

Luc : À partir du moment où on a mis les pieds dans YouTube, eh bien on est contraint par la façon dont YouTube fonctionne et on est coincé. La solution ce serait éventuellement quoi ?

Christian : Il faut essayer de trouver des solutions alternatives, comme on fait dans les logiciels libres.

Luc : Déjà, si on se met dans sa positon, si on se dit : en gros je suis victime d’un système qui est complètement inique.

Manu : Youtubeur qui gagne bien sa vie mais qui risque de devoir changer son mode de vie assez rapidement.

Luc : Éventuellement, il pourrait faire valoir son droit. Notamment il évoque le droit à la citation, le droit à la parodie en disant « ça ne marche pas, ça n’existe pas même ! »

Manu : Ça existe d’une certaine manière dans la loi, mais ce sont des exceptions au droit d’auteur et quand il y a 400 heures de vidéo qui sont uploadées chaque minute sur YouTube, il est difficile d’imaginer qu’il y ait des humains qui vérifient ces 400 heures de vidéo et qui disent : « attention, là il y a du droit d’auteur, là il n’y a pas de droit d’auteur. » Ce sont des algorithmes automatiques et les exceptions sont très difficiles à aller pêcher.

Luc : Sauf à se mettre quelques milliers d’euros d’avocat pour aller défendre une vidéo en disant « oui, mais là je suis dans le cadre de ceci cela » et d’y passer eux ans parce que les procédures sont longues. On voit que, d’une certaine façon, ce n’est pas une solution viable dans son contexte.

Christian : C’est donc un bon argument pour dire d’arrêter de donner de l’argent à Google et plutôt de donner de l’argent aux créateurs pour qu’ils puissent se défendre et que tout soit beau.

Manu : Il y a des possibilités qui ont été évoquées par Le Joueur du Grenier ; parmi celles-ci il y a celle de passer par du sponsoring.

Luc : Oui. Et c’est celle qu’il a choisie puisque, une semaine après peut-être, il a fait une vidéo de pub, une vidéo sponsorisée.

Mag : Aie ! Aie!

Christian : Une pub ?

Luc : Oui, en gros, c’est un truc sur un jeu vidéo. Par contre, ils annoncent clairement la couleur, ils ont cette honnêteté-là, parce qu’il y a un certain nombre de youtubeurs qui intègrent de la pub dans leurs vidéos sans le dire ; je m’intéresse pas mal aux vidéos de makers donc les gens qui bricolent et tout ça et il y a un éditeur de logiciels de CAO [Conception assistée par ordinateur] qui est systématiquement utilisé par tous les mecs qui font des vidéos de ce type-là et, une fois de temps en temps, ils font un vidéo de tutoriel en disant « voilà comment j’ai résolu tel truc », mais à aucun moment ils ne disent que c’est de la pub. Or eux sont réglos là-dessus ; ils ne se cachent pas.

Mag : Après je ne suis pas sûre que se farcir de la publicité soit vraiment ce que les gens ont envie de voir.

Luc : Il y a une autre solution qu’il évoque et il dit que c’est comme ça aux États-Unis, c’est de faire appel à des dons, mais ce n’est pas celle qu’ils retiennent.

Christian : Un financement participatif.

Mag : C’est dommage parce qu’on sait que ça fonctionne pour certains artistes. David Revoy4 avec Pepper&Carrot5sa bande dessinée sur son blog fonctionne très bien, a été reprise dans plein de langues, on commence à voir des petits produits à côté et il se fait financer uniquement par dons.

Luc : Après, il y a une question derrière aussi qui est importante au niveau de la culture parce qu’on pourrait très bien dire « oui mais voilà, les ayants droit ont ces droits, ils ont des droits sur ces éléments ; on ne peut pas refaire n’importe quoi. »

Manu : Ils ont des monopoles, des monopoles légaux, artificiels.

Luc : « Oui, mais le droit d’auteur, vous voulez la mort des auteurs, c’est ça ? »

Manu : C’est un monopole légal.

Mag : Après, quand on voit que le droit d’auteur s’exprime jusqu’à 70 ans après la mort de l’artiste, on peut se dire que ce monopole-là est un peu exagéré, non ?

Manu : Que jusqu’à 70 ans parce que là il y a Walt Disney, Mickey Mouse qui risque de passer dans le domaine public bientôt donc ils risquent de l’étendre encore ; ne t’inquiète pas !

Luc : Ce droit d’auteur augmente de 20 ans tous les 20 ans.

Mag : En gros il y a un abus, certes.

Luc : Ça c’est un premier point et après, quand on dit « regardez la création, ceci cela ». Là, on a typiquement des gens qui sont dans la création et qui, du coup, se font piquer le pognon, sans parler de faire fortune, au moins payer leur travail.

Manu : C’est vrai qu’au nom du droit d’auteur on lèse des auteurs.

Mag : Se servir du droit d’auteur pour récupérer de l’argent c’est toujours très facile, mais on n’a jamais aucune certitude que cet argent aille bien aux artistes et c’est ça qui est dommage.

Luc : Là il y a un autre mécanisme qui est que dès lors qu’on veut faire une création autour d’une culture qui est « copyrightée », alors on met les pieds dans un système où on se fait ratiboiser sur son boulot, ce qui est son cas aujourd’hui ; où, du coup, on est obligé de faire attention et il y a toujours cette question de la légitimité à reprendre cette culture « copyrightée » en disant « mais oui, mais elle est "copyrightée" donc c’est le droit, donc ça appartient à quelqu’un, donc on ne peut pas prendre quelque chose qui appartient à quelqu’un, ce serait du vol ! » Ça c’est un argument qu’on entend très souvent.
Sur cette question de légitimité, on vous engage à aller regarder la vidéo de Nina Paley qu’on avait citée en juin dernier, qui est limpide et qui est extrêmement brillante, qui explique qu’on n’a pas le choix, nous, d’être exposés à la culture. Elle prend l’exemple des chansons de Noël qu’elle déteste et qui sont rentrées dans sa tête parce qu’elle vit aux États-Unis et qu’elle est bien obligée de sortir de chez elle entre novembre et décembre. On est tous bombardés par plein d’informations, ça rentre dans nos têtes, on se les approprie nécessairement, on les digère, on les recrache donc tout ça nous appartient d’une certaine façon parce qu’on n’a pas eu le choix. Et cette vision de l’enfermement total, du contrôle, de l’interdiction, elle est abusive. La culture fait partie du monde et elle nous a nourris, même si des fois on mange de la merde, même beaucoup, ça n’empêche que c’est quand même passé par notre cerveau.

Christian : Et ses vidéos, est-ce qu’il peut les héberger ailleurs ?

Luc : L’autre et le dernier problème qu’il voit là-dedans, c’est la question de la notoriété. C’est-à-dire qu’aujourd’hui sur YouTube il peut être mis en avant par rapport à des nouvelles personnes qui arrivent, c’est facile de le trouver, il doit être proposé parce que c’est du contenu de qualité donc ça va bien plaire et il dit : « Si je vais sur Dailymotion eh bien il n’y a personne sur Dailymotion donc mon auditoire ne va pas me suivre ; du coup ça veut dire que j’arrête tout ! »

Mag : Moi je trouve ça très négatif de croire que son auditoire ne va pas le suivre. Il existe d’autres alternatives à Dailymotion, il y a aussi PeerTube6 que Framasoft est en train de développer, d’améliorer. Il pourrait très bien aller sur PeerTube et, contrairement à ce qu’il pense, je suis sûre que son auditoire le suivrait. Et plus les gens connus iront sur ces plateformes-là moins connues plus il y aura de gens sur ces plateformes-là et le nombre fait la force.

Christian : Moi je m’engage à aller le voir.

Manu : Parce que tu ne vas pas le voir aujourd’hui parce qu’il est sur YouTube.

Christian : Exactement.

Luc : Il y a plein de gens qui font ce genre de vidéos. Il y a MozinorMozinor qui est également dans le détournement et dans la parodie qui lui initialement refusait YouTube parce que, au contraire, il aime bien aller à contre-courant.

Christian : Bravo !

Luc : Il y a quelques années il était sur Dailymotion pour ne pas être sur YouTube mais il a laissé tomber Dailymotion,

Christian : Bon, eh bien pas bravo.

Luc : De fait, il avait de moins en moins de gens qui le regardaient. Peut-être qu’il se trompe, ce n’est pas un gars qui a une conscience politique particulièrement développée, il est juste là pour essayer de résoudre ses problèmes dans le cadre de ce qui marche, etc. ; il ne se pose pas de questions au-delà de ça. Cette question de la notoriété, de la mise en avant est super importante. Quand on voit des réseaux sociaux comme Mastodon7 qui est un équivalent de Twitter mais libre, où c'est difficile de retrouver ses amis ; ou que ce soit sur Diaspora par exemple.

Christian : Donc c’est aux utilisateurs de reprendre leur liberté, de sortir des gros systèmes, de reconquérir leur indépendance et il y a des choses, il y a une vie, il y a de la liberté en dehors des gros systèmes.

Luc : Pour PeerTube, Magali, tu sais si cette question de la notoriété est abordée techniquement ?

Mag : Je sais qu’il y a un gros travail qui est fait par plusieurs bénévoles, par Chocobozz qui lui est salarié de Framasoft, pour améliorer PeerTube. On fait des parcours d’utilisateurs pour voir quelles sont les habitudes des gens, ce qu’ils attendent et effectivement, on en discutait avant l’émission, il y a des gens qui ont envie qu’on leur propose des choses qui correspondent à ce qu’ils aiment. Ça sous-entend aussi que pour savoir ce qu’ils aiment il faut les espionner. Pour remplir certaines fonctionnalités il va falloir traverser une ligne blanche qu’on n’a pas forcément envie de traverser. Après, peut-être que ce sera fait, peut-être pas que ce sera une option du genre « proposez-moi ou ne me proposez pas ». C’est vraiment en discussion et c’est vrai que c’est un sujet assez tendu.

Christian : Ce qui est formidable, c’est que ce sont eux qui réfléchissent, ce sont eux qui vont prendre les décisions ; ce n’est pas une entité dont ils seront dépendants et les esclaves.

Luc : Sujet très vaste, n’hésitez pas aller voir la vidéo.

Christian : Elle est où la vidéo sur You… sur quelle plateforme ?

Luc : Je ne sais plus. En tout cas je vais mettre le lien su le site de l’April, sur la page du podcast. Très bien. Eh bien merci à tout le monde.

Manu : À la semaine prochaine.

Christian : Saluuut !

Mag : Salut.

Décryptualité du 26 novembre 2018 - Quand Magali boycotte Facebook

mar, 11/27/2018 - 01:28

Écouter ou télécharger le décryptualité du 26 novembre 2018 (13 minutes)

    Lors de la semaine des Libertés numériques du bar commun, Magali a entre autre participé à une table ronde sur le thème "faut-il boycotter Facebook". L'occasion de faire un point sur ce réseau social particulièrement critiqué depuis un an.
    Générique – La prose du pépère – Les Barons Freaks – Licence Art Libre (LAL)

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Revue de presse de l'April pour la semaine 47 de l'année 2018

lun, 11/26/2018 - 14:28

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 47

[FIGARO] Un développeur du logiciel VLC et un hacker français nommés chevaliers de l'Ordre du Mérite

Par Elisa Braun, le mercredi 21 novembre 2018. Extrait:
> Deux éminents représentants de la culture du logiciel libre ont été adoubés Chevaliers de l'Ordre national du mérite. Une reconnaissance symbolique de l'importance des modèles technologiques alternatifs.
Lien vers l'article original: http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2018/11/19/32001-20181119ARTFIG00222-un-developpeur-du-logiciel-vlc-et-un-hacker-francais-nommes-chevaliers-de-l-ordre-du-merite.php

Et aussi:
[francetv info] Nouveau monde. Le logiciel libre VLC reconnu et récompensé par la République

[InformatiqueNews.fr] L’Open Source: du SI à la transformation numérique

Par la rédaction, le mercredi 21 novembre 2018. Extrait:
> Une entreprise sur deux estime l’open source est désormais indispensable pour sa transformation numérique et sera très bien implanté dans des domaines comme la cybersécurité.
Lien vers l'article original: https://www.informatiquenews.fr/lopen-source-du-si-a-la-transformation-numerique-59061

[Next INpact] Quand le droit d'auteur devient plus vigoureux que la lutte contre les contenus terroristes

Par Marc Rees, le mercredi 21 novembre 2018. Extrait:
> Y a-t-il quelque chose qui cloche au sein des organes européens? En comparant la proposition de règlement sur la lutte contre les contenus terroristes et la future directive sur le droit d’auteur, on découvre que ce dernier va bénéficier d’une meilleure protection sur les grandes plateformes. Explications.
Lien vers l'article original: https://www.nextinpact.com/news/107320-quand-droit-dauteur-devient-plus-vigoureux-que-lutte-contre-contenus-terroristes.htm

Voir aussi:
SaveYourInternet

[Le Drenche] Faut-il boycotter Facebook?

Par la rédaction, le mercredi 21 novembre 2018. Extrait:
> Suite à l’affaire Cambridge Analytica et aux diverses accusations à l’encontre de Facebook quand à son utilisation des données personnelles de ses utilisateurs, de nombreuses voix s’élèvent pour appeler au boycott du réseau social le plus utilisé dans le monde. Facebook subit des controverses au sein même de son équipe. Des anciens employés ont critiqué le réseau social qu’ils jugent « destructeur pour le fonctionnement de notre société » selon les termes de Sean Parker, ex-président de l’entreprise de Mark Zuckerberg.
Lien vers l'article original: https://ledrenche.fr/2018/11/faut-il-boycotter-facebook-4549

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Testez, utilisez les premiers services services en ligne, libres et loyaux de notre Chapril

mar, 11/20/2018 - 14:27

Chapril est la contribution de l'April au Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (CHATONS). Le projet vise à rassembler des acteurs proposant des services en ligne libres, éthiques, décentralisés et solidaires afin de permettre aux utilisateurs de trouver - rapidement - des alternatives aux produits de Google (entre autres) mais respectueux de leurs données et de leur vie privée.

Notre chaton(s) a fini sa gestation. Les conditions générales d'utilisation (CGU) ont été finalisées et des premiers services sont disponibles, notamment pour des tests en conditions réelles d'usage, sur le site Chapril :

N'hésitez pas à tester/utiliser ces services, en cas de problèmes vous pouvez contacter l'équipe par courriel.

Testez, utilisez les services de Chapril

Décryptualité du 19 novembre 2018 - L'informatique privatrice et le copyright madness font les déboires du joueur du grenier

mar, 11/20/2018 - 00:57

Écouter ou télécharger le décryptualité du 19 novembre 2018 (16 minutes)

    En avance de phase sur l'article 13, Youtube et son système content ID mettent en péril les revenus du joueur du grenier qui s'en explique dans une vidéo. Sa situation illustre le fameux code is law et les abus du copyright. Une situation qui fait écho en négatif avec à la conférence de Nina Paley que nous avions évoquée en juin dernier.
    Générique – La prose du pépère – Les Barons Freaks – Licence Art Libre (LAL)

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Revue de presse de l'April pour la semaine 46 de l'année 2018

lun, 11/19/2018 - 20:14

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 46

[Sud Ouest] Bordeaux: le sommet du logiciel libre a rassemblé 800 personnes

Par Nicolas César, le jeudi 15 novembre 2018. Extrait:
> Les 6 et 7 novembre à Bordeaux, s’est déroulée la 1ère édition de B-Boost, sommet du logiciel libre et de l’open source. Une première, qui a permis de mettre en lumière un écosystème méconnu du grand public, dans lequel la région excelle
Lien vers l'article original: https://www.sudouest.fr/2018/11/15/bordeaux-le-sommet-du-logiciel-libre-a-rassemble-800-personnes-5569440-705.php

[Atlantico] Pourquoi Linux est un magnifique cas d’école des forces et des faiblesses de la tech européenne

Par Rémi Bourgeot, le mercredi 14 novembre 2018. Extrait:
> Alors que la France et l'Europe tentent de se faire une place dans le secteur technologique, notamment au travers d'initiatives "Frenchtech", le géant IBM vient de racheter l'entreprise Red Hat, dont le modèle économique repose sur un logiciel libre issu de Linux, qui est pourtant d'origine européenne. Du point de vue des acteurs, qu'est-ce que ce cas d'espèce nous révèle de la réalité du secteur?
Lien vers l'article original: https://www.atlantico.fr/decryptage/3558655/pourquoi-linux-est-un-magnifique-cas-d-ecole-des-forces-et-des-faiblesses-de-la-tech-europeenne-remi-bourgeot-

[Les Numeriques] Les grandes gueules de la high-tech: Linus Torvalds, le prophète

Par Jérôme Cartegini, le mercredi 14 novembre 2018. Extrait:
> Dans l’univers feutré des géants de la high-tech, certains personnages sont aussi connus pour leurs frasques que pour leurs créations révolutionnaires. Véritable génie de la programmation, Linus Torvalds a créé à seulement 21 ans Linux, le système d’exploitation le plus utilisé dans le monde. À la tête de son développement depuis 30 ans, l’informaticien s’est forgé une réputation épouvantable. Arrogant, antipathique, grossier... à tel point que son langage fleuri fait régulièrement la une des médias.
Lien vers l'article original: https://www.lesnumeriques.com/vie-du-net/grandes-gueules-high-tech-linus-torvalds-prophete-e1493.html

[IT Social] 100 millions de repositories confirment l’attrait pour GitHub et l’open source

Par Yves Grandmontagne, le mardi 13 novembre 2018. Extrait:
> La plateforme aux 31 millions de développeurs GitHub a franchi la barre symbolique des 100 millions de repositories (dépôts). Deux enseignements dans ce record: la communauté open source est toujours aussi active, et le rachat de GitHub par Microsoft a peu pesé sur le devenir de la plateforme.
Lien vers l'article original: https://itsocial.fr/enjeux/production/developpements/100-millions-de-repositories-confirment-lattrait-github-lopen-source

[Horizons publics] Open data, un mouvement qui démarre

Par Gérard Ramirez del Villar, le mardi 13 novembre 2018. Extrait:
> Au regard des obligations qui pèsent sur les collectivités en matière d’Open data, les chiffres sur le terrain restent en retrait. Mais les ambitions pour l’avenir sont grandes et les terrains d’application potentiels presque sans limites.
Lien vers l'article original: https://www.horizonspublics.fr/open-data-un-mouvement-qui-demarre

[Developpez.com] Directive copyright: la mise en oeuvre de l'article 13 est financièrement impossible

Par Bill Fassinou, le mardi 13 novembre 2018. Extrait:
> En octobre dernier, Susan Wojcicki, la CEO de YouTube est monté au créneau pour appeler les créateurs de vidéos à protester contre l'article 13 de la directive Copyright qui, selon elle, menace des milliers d'emplois. Elle a, en effet, mis en garde les réalisateurs de vidéos contre la directive et les a exhorté à protester vivement contre la réglementation: s’appesantissant tout particulièrement sur l’article 13, elle explique aux réalisateurs de vidéos dans un billet de blog que «cette législation menace à la fois leur gagne-pain et leur capacité à partager leur voix avec le monde».
Lien vers l'article original: https://www.developpez.com/actu/233059/Directive-copyright-la-mise-en-oeuvre-de-l-article-13-est-financierement-impossible-selon-la-CEO-de-YouTube

Voir aussi:
SaveYourInternet

[Le Monde.fr] Macron invite géants du Web et gouvernements à «réguler ensemble» Internet

Par la rédaction, le lundi 12 novembre 2018. Extrait:
> Dans son discours d’inauguration de l’Internet Governance Forum, à l’Unesco, le président a réaffirmé sa volonté de réguler davantage le fonctionnement des plateformes, mais avec une certaine forme de concertation.
Lien vers l'article original: https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/11/12/macron-invite-geants-du-web-et-gouvernements-a-reguler-ensemble-internet_5382544_4408996.html

[leParisien.fr] Voisins-le-Bretonneux récompensée pour son utilisation des logiciels gratuits

Par L. Mt., le lundi 12 novembre 2018. Extrait:
> Grâce à l’emploi de ces outils collaboratifs dans ses services, la commune vient de recevoir le label Territoire numérique libre.
Lien vers l'article original: http://www.leparisien.fr/yvelines-78/voisins-le-bretonneux-recompensee-pour-son-utilisation-des-logiciels-gratuits-12-11-2018-7940781.php

Voir aussi:
Résultats du label Territoire Numérique Libre 2018

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Open Source : liberté, égalité ? La méthode scientifique

lun, 11/19/2018 - 16:34


Titre : Open Source : liberté, égalité ?
Intervenants : Stéfane Fermigier - Alexandre Hocquet - Voix off de Richard Stallman et de son traducteur - Ivaylo Ganchev - Antoine Beauchamp - Vincent Strubel - Nicolas Martin
Lieu : Émission La méthode scientifique - France Culture
Date : novembre 2018
Durée : 58 min 50
Site de l'émission ou télécharger le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Logo GNU Aurelio A. Heckert, inspiré d'un dessin d'Étienne Suvasa - Licence Art libre. Logo France Culture Wikipédia
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenants mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Qu'est-ce que l'open source ? Qui en sont les principaux acteurs ? Quel intérêt pour les développeurs, les administrations, les entreprises, les citoyens ? Comment ce mouvement influence-t-il la recherche en informatique ?

Transcription relecture auditive faite par Juu

Nicolas Martin : Après Microsoft, qui s’est offert GitHub et sa plateforme au mois de juin dernier pour la coquette somme de 7 milliards et demi de dollars, c’est IBM qui est passée à la caisse au mois d’octobre pour acquérir Red Hat cette fois, pour 34 milliards de dollars. Le point commun entre ces deux rachats ? GitHub et Red Hat sont deux mastodontes de l’open source, ce mouvement initié à la fin des années 90 qui revendique le droit d’accéder au code, de le modifier, de le transformer et de le céder de façon libre. Un avatar du logiciel libre qui en serait, en quelque sorte, la philosophie sous-jacente. Est-ce à dire que l’informatique s’est radicalement convertie à une idéologie libertaire ? C’est assez loin d’être le cas.
Open source, logiciel libre : liberté, égalité ? C’est le problème à trous que nous allons examiner dans l’heure qui vient. Bienvenue dans La Méthode scientifique.
Et pour évoquer ces questions et ces philosophies de l’informatique nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Stéfane Fermigier, bonjour.

Stéfane Fermigier : Bonjour.

Nicolas Martin : Vous êtes président du groupe thématique Logiciel Libre dans Systematic, coprésident du Conseil National du Logiciel Libre, et PDG de la société Abilian et Alexandre Hocquet, bonjour.

Alexandre Hocquet : Bonjour.

Nicolas Martin : Vous êtes historien des sciences, professeur attaché aux Archives Poincaré de l’Université de Lorraine.

Vous pouvez suivre cette émission, comme chaque jour en direct sur les ondes de France Culture, sur votre poste de radio mais aussi en replay sur le site franceculture.fr et en podcast quand bon vous semble via votre application préférée qui n’est vraisemblablement pas sous logiciel libre comme on aura l’occasion de le dire dans quelques instants.

Pour commencer rien de tel qu’une bonne petite analogie pour bien définir ce dont il va être question tout au long de cette heure via un extrait, celui d’un documentaire qui fait office un peu de référence en matière de vulgarisation du sujet. Ce documentaire s’appelle Nom de code : Linux1, il est signé par Hannu Puttonen et il est sorti en 2002. Linux c’est ce système d’exploitation open source, un logiciel libre qui est l'un des piliers fondateurs de ces mouvements. Écoutez comment il est défini dans ce documentaire.

Voix off, traduction des propos de Richard Stallman : Permettez-moi de faire une analogie entre les programmes informatiques et les recettes de cuisine. Il existe de nombreux points communs entre un logiciel et une recette, avec une liste d’étapes à suivre, des règles qui déterminent à quel moment vous avez fini ou comment revenir en arrière. À la fin on obtient un certain résultat.
Si vous aimez cuisiner, vous échangez sans doute vos recettes avec vos amis et vous êtes probablement amené à les modifier. Si vous avez modifié votre recette, que le résultat vous plaît et que vos amis s’en régalent, il y a des chances pour que vous leur donniez la nouvelle version de cette recette.
Et maintenant imaginez un monde dans lequel vous ne pourriez pas changer votre recette parce que quelqu’un aurait décrété qu’il est impossible de la modifier. Et imaginez que si vous partagiez quand même la recette avec vos amis, il vous traiterait de pirate et ferait tout pour vous envoyer en prison pendant des années.

Nicolas Martin : Voilà le logiciel et la cuisine. Finalement cette analogie a du bon, elle est extrêmement claire. Une réaction, peut-être, Stéfane Fermigier.

Stéfane Fermigier : Il m’a semblé reconnaître la voix de Richard Stallman dans ce documentaire, qui est le père fondateur du logiciel libre en 1983. Pour moi le logiciel libre, l’open source c’est une continuité et il y a une évolution sur les 35 dernières années maintenant, où on est passé bien sûr d’une logique un peu idéaliste telle qu’elle est exprimée par Richard Stallman à une industrie qui représente les milliards et même les centaines de milliards de dollars maintenant comme vous l’avez évoqué en début d’émission.

Nicolas Martin : Alexandre Hocquet.

Alexandre Hocquet : Ce qui est intéressant dans l’analogie avec la recette de cuisine c’est qu’en fait il existe un entrepreneur qui a créé un repas complet dont la licence est une licence libre donc qui est modifiable, contrairement à la recette du Coca-Cola par exemple.

Nicolas Martin : Qui serait une sorte de recette propriétaire pour le coup.

Alexandre Hocquet : Bien sûr. La recette libre, ça s’appelle le Soylent. Son but c’est aussi de partager et de faire améliorer la recette au monde entier.

Nicolas Martin : Du moment que ce n’est pas Soylent Green

Alexandre Hocquet : C'est la référence à Richard Fleischer…

Nicolas Martin : …Mais Soylent ce n’est pas forcément très bon à manger pour tout le monde. Peut-être un mot pour rappeler que ce qu’on va définir aujourd’hui, les débuts de l’informatique, même les débuts d’Internet se passent, au maximum, en tout cas les grands entrepreneurs du secteur essayent au maximum de développer des langages propriétaires. On l’a oublié aujourd’hui, mais au début d’Internet AOL, Infonie en France, essayent de développer des plateformes en langage propriétaire qui ne soit pas accessible, lisible, transformable par tout le monde, Stéfane Fermigier.

Stéfane Fermigier : Effectivement. Là on est sur la question des standards ouverts qui dépasse, d’ailleurs, et qui est plus profonde que la notion de logiciel libre puisqu’elle concerne l’interopérabilité entre différents types de logiciels. Là, en l’occurrence, ce sont les logiciels côté serveur qui restent la propriété des géants, maintenant des géants d’Internet, et puis ceux que l’utilisateur final ou l’entreprise a sur son poste de travail ou dans son téléphone qui est ce qu’on appelle le navigateur.
Là il y a eu un mouvement effectivement très fort à la fin des années 90 de standardisation, l’arrivée du Web, d’HTML[HyperText Markup Language], le standard HTTP [Hypertext Transfer Protocol] et tout ce qui est venu derrière et qui a aussi été un moteur formidable pour l’évolution du logiciel libre et le fait que le logiciel libre a réussi à percer face à des positions qui semblaient inexpugnables d’acteurs propriétaires comme Microsoft.

Nicolas Martin : Alexandre Hocquet on a dire qu’effectivement que l’âge d’or, un peu, du logiciel libre ce sont les années 90-2000 et qu’aujourd’hui on est dans une sorte de contre-mouvement avec l’arrivée massive de la téléphonie par des opérateurs qui font disparaître derrière des interfaces propriétaires tout ce qui peut être justement accessible, programmable, développable. Est-ce que c’est la réalité ? Est-ce que c’est ce que vous ressentez ?

Alexandre Hocquet : Oui. Je peux aussi rebondir sur le fait de citer Microsoft. En tant qu’historien du logiciel, il y a une chose qui est intéressante, c’est que l’histoire de l’ordinateur est souvent faite sous l’angle de l’histoire du matériel. C’est une histoire à la limite hollywoodienne dans le fait d’être de plus en plus puissant, de plus en plus rapide, ce qui est vrai et le software, là-dedans, est souvent un peu laissé de côté. Depuis que le software existe, si vous voulez, c’est une industrie qui est en crise, en fait. Le software crisis c’est quelque chose qui date de 1967, si je me souviens bien, et qui est, grosso modo, l’idée que le design, la programmation, la diffusion, la portabilité, la maintenance, le support, tout ça font que le rythme de production est impossible à tenir vu l’évolution du matériel et que le software n’est jamais un produit fini en fait.
Donc la stratégie de Microsoft dans les années 80, qui a quand même supplanté en tant qu’entreprise de logiciels IBM qui était une entreprise de matériel, c’est qu’elle a eu une stratégie de captivité : le logiciel s’en sort, en fait il est florissant si les utilisateurs ne peuvent pas partir, puisque de toute façon le logiciel ne marche pas. D’où l’idée de propriétaire, et le Libre et l’open se sont construits en réaction à cette ambiance-là. Si vous me permettez juste un détail à propos du matériel cette fois, c’est que si le Libre de Stallman, de tout ce qui est free, a pu dans les années 80 s’implanter c’est aussi que le matériel, le personal computer, le PC qui est un objet standard, modulable l’a permis et, pour rebondir sur votre question, effectivement depuis que le téléphone a supplanté l’ordinateur alors ça devient de plus en plus dur.

Nicolas Martin : Oui, Stéfane Fermigier.

Stéfane Fermigier : Je ne suis pas d’accord pour dire que l’âge d’or du logiciel libre serait derrière nous ; au contraire ! Quand on regarde le poids économique de la filière du logiciel libre, je pense qu’on en reparlera, quand on regarde les opportunités qu’elle offre aux gens qui veulent démarrer, les start-ups. On parle de « start-up nation » depuis un an ou deux en France, mais c’est un phénomène mondial et ça ne pourrait pas être possible si tous les outils de développement pour développer des applications web, des applications mobiles, de l’intelligence artificielle depuis un ou deux ans qu’on s’y intéresse de près, n’étaient pas disponibles aujourd’hui en logiciels libres, avec tout ce qui va autour, même les outils pour apprendre. Et on voit aussi dans la réforme de l’enseignement scolaire en France qu’on va apprendre à nos jeunes à coder ; on utilise le mot « coder » ; moi je préfère « programmer ». Allez, on va utiliser la terminologique ambiante.

Nicolas Martin : On avait consacré justement une émission entière à l’apprentissage du code ou du programme informatique sur lequel nous avions largement débattu. On va mettre le lien sur le fil Twitter de l’émission. Un mot pour conclure cette introduction, si vous m’autorisez cet oxymore ; le film d’Hannu Puttonen se conclut par cette phrase que je trouve intéressante : « ce serait peut-être l’une des plus grandes opportunités manquées de notre époque si le logiciel libre ne libérait rien d’autre que du code ». Vous avez le sentiment qu’aujourd’hui le logiciel libre a libéré un peu plus que du code ? Ou au contraire, que les portes se sont refermées un peu plus vite que ce qu’on imaginait, Stéfane Fermigier ?

Stéfane Fermigier : Certainement ; c’est un mouvement bien sûr économique, technologique quand on le regarde uniquement sous l’angle du logiciel, mais on voit que ça a influencé d’autres domaines : on parle d’open hardware, donc du matériel libre, bien sûr des recettes de certains produits alimentaires on va dire ; on parle d’open data, en partant aussi de la phrase connue qui est que la donnée serait l’essence ou le pétrole du 21e siècle ; on parle d’open science aussi. On est dans une émission scientifique, le logiciel libre vient au départ peut-être de concepts qui venaient de la science : l'idée de revue par les pairs est absolument fondamentale dans la recherche scientifique. Eh bien maintenant la science reprend l'idée du logiciel libre qui est la reproductibilité, donc l’idée qu’il faut absolument publier l’ensemble des outils qui ont été utilisés pour produire un résultat scientifique et non pas simplement une feuille de papier avec des mots et quelques formules.

Nicolas Martin : Alexandre Hocquet.

Alexandre Hocquet : C’est la devise de Framasoft2, en fait, la citation que vous venez de citer. Il y a un autre exemple encore plus simple, que le grand public connaît bien, c’est Wikipédia en fait. Wikipédia c’est la transcription dans un monde connu du grand public de principes politiques du logiciel libre.

Voix off : La Méthode scientifique – Nicolas Martin

Nicolas Martin : À 16 heures 10 sur France Culture nous parlons de logiciel libre et d’open source ; vous allez voir que ça n’est pas tout à fait la même chose, mais on va justement essayer de préciser cette différence dans quelques instants. Nous en parlons avec Stéfane Fermigier et Alexandre Hocquet. Eh bien justement, commençons peut-être par là, Alexandre Hocquet : logiciel libre, open source, est-ce qu’on parle de la même chose ? Est-ce qu’on ne parle pas de la même chose ?

Alexandre Hocquet : Bien sûr, cette fameuse distinction est source de tensions. Si vous me permettez de remonter dans le temps un peu plus loin que les années 80 et Richard Stallman.

Nicolas Martin : Bien sûr.

Alexandre Hocquet : En fait le mot open on le retrouve chez un philosophe que vous aimez bien citer, Nicolas, qui est Karl Popper.

Nicolas Martin : On en parle effectivement assez souvent dans cette émission.

Alexandre Hocquet : Vous connaissez Popper pour sa méthode de la réfutation. Le but de la réfutation c’est de tracer une frontière entre ce qui est science et ce qui ne l’est pas. L’idée derrière la tête de Karl Popper, ce qu’il visait comme n’appartenant pas à la science c’était le marxisme, le marxisme en tant que théorie scientifique de l’histoire. Pour Popper tout ce qui est vérité réfutable ne fait pas partie de la science. De la philo des sciences à la philo politique, Popper a écrit un libre pendant la Deuxième guerre mondiale qui s’appelle The Open Society and Its Enemies.

Nicolas Martin : La société ouverte et ses ennemis, donc.

Alexandre Hocquet : Voilà, exactement. Les ennemis de Popper, en l’occurrence, sont le communisme et le fascisme ou ce qu’il appelle le totalitarisme ; ce livre est une espèce de plaidoyer pour une société ouverte qui, grosso modo, correspond à la démocratie occidentale. La vision politique open de Popper est une critique de ce qui est immuable, une théorie individualiste pour qu’il y ait une diversité de la critique. Ce livre a été repris par Hayek, la Société du Mont-Pèlerin ; en fait il a été enrôlé dans une doctrine ultralibérale. Et c’est ça être open.
Open c’est un mot qui veut dire « gentil » en général, qui est facile à se définir contre ce qui est fermé mais qui est flou sur ce que c’est vraiment. Le paradoxe des années 80 c’est que pour les gens comme Stallman et donc du logiciel, c'est que l’ennemi c’est devenu justement cette société ultralibérale qui était promue par Hayek, ses multinationales, ses monopoles et donc le fait que ça provoquait quelque chose de fermé.
Du coup les principes ne sont pas si différents : anti-monopole, compétition juste, liberté en tant que libre marché, etc. Et c’est là où politiquement on fait une différence entre open et free, si vous voulez entre open et libre, c’est que la vision open est pragmatique, il s’agit de mettre la participation, la transparence, au service de l’efficacité qu’elle soit technique ou même business, tandis que la version free c’est un programme politique de résistance on peut dire, de lutte contre ce qui est propriétaire.

Nicolas Martin : On dit souvent effectivement pour essayer de distinguer, de faire le distinguo entre logiciel libre et open source, Stéfane Fermigier, que le logiciel libre ce serait finalement l’articulation philosophique de l’open source qui en serait l’adaptation méthodologique en quelque sorte.

Stéfane Fermigier : On peut voir ça comme ça. J’ai quand même tendance à dire que la différence entre les deux est très ténue. Donc il faut revenir un peu à l’histoire.

Nicolas Martin : À l’histoire peut-être. Repartons effectivement de Stallman.

Stéfane Fermigier : Pourquoi le mot open source a été introduit. Free software est une expression qui a été inventée essentiellement en 1983 ou 1984 par Richard Stallman et pendant 15 ans il y a eu un développement déjà assez considérable ; des dizaines, des centaines de logiciels libres ont été produits pas la Foundation Free Software Foundation3, l’organisation qui a été montée par Richard Stallman, et plein d’autres gens, et on avait déjà une offre tout à fait foisonnante en 1998, mais il y avait deux problèmes. Pour moi le principal c’est quand même le mot free en anglais qui veut dire à la fois libre et gratuit. Et quand vous dites free software ou freeware on disait aussi à l’époque.

Nicolas Martin : Gratuiciel, si on peut le traduire en français.

Stéfane Fermigier : On pensait essentiellement à la gratuité. Je vais dire que le sujet est encore d’actualité aujourd’hui. Ce matin, en lisant mon flux d’actualités, je tombe sur un article en anglais, c’était I have made a free Photoshop clone, ask me anything. ; « J’ai fait un clone free de Photoshop, posez-moi toutes vos questions ». Je me suis demandé, allez 50-50, 90, c’est quoi la probabilité que le mot free veuille dire « libre » et quelle est la probabilité qu’il veuille dire « gratuit » dans ce domaine qui est quand même le domaine du logiciel ; on parle d’un domaine sur lequel l’expression free software existe depuis 35 ans. Évidemment, le clone en question était gratuit, il n’était pas libre. Donc il y a vraiment un problème de branding.

Nicolas Martin : De marque.

Stéfane Fermigier : De marque pour un certain nombre de personnes dont certaines étaient des entrepreneurs ou associés, proches d’entrepreneurs, et qui se sont dit : on n’arrivera jamais à vendre quelque chose en le qualifiant avec un mot sur lequel il y a un risque fort d’ambiguïté. Elles ont inventé l’expression open source. Après elles ont pris une définition, qui n’est pas exactement la même que celle de Richard Stallman, mais, en pratique, il s’avère que ce sont tout le temps les mêmes logiciels qui sont à la fois free software et open source software. Donc en pratique, quand on a un logiciel, que l’on vous dise : « Tiens, prends ça c’est du logiciel libre » ou « Tiens c’est de l’open source » c’est la même chose.
Les gens qui travaillent dans ce domaine vont parfois avoir tendance à s’identifier plus à un mouvement qu’à un autre ou à une expression qu’à une autre. Il y a des gens qui sont effectivement plus attachés à l’éthique du développement logiciel et donc ils vont plutôt essayer d’utiliser « logiciel libre » ; d’autres, aussi parce qu’il y a une mode malheureuse en informatique en France qui est d’utiliser systématiquement les mots américains ; on n’ose même plus dire « informatique » on dit « je fais de l’IT », c’est beaucoup plus fashionable.

Nicolas Martin : À la mode.

Stéfane Fermigier : Voilà ! Donc on dit open source soit pour faire plus américain, ça fait plus sérieux ! Ou simplement pour lever l’ambiguïté, même si certains Français n’ont pas pensé que « libre », finalement, il n’y avait pas le problème en français, donc on peut continuer. Moi, personnellement, j’utilise les deux indifféremment ; j’essaie dans mes phrases, dans le même paragraphe, d’utiliser une fois l’un une fois l’autre pour ne vexer personne et surtout pour essayer d’unifier, de garder une cohésion au sein de notre communauté.

Nicolas Martin : L’open source, Alexandre Hocquet, ce serait du coup, une sorte de compatibilité de la logique d’entreprise avec ce qu’est, finalement, la pensée éthique du logiciel libre.

Alexandre Hocquet : Effectivement et rhétoriquement c’est assez compatible avec le fait que les gens qui sont plutôt du côté open source considèrent que finalement c’est à peu pareil, tandis que ceux qui sont du côté free software considèrent, que eh bien non, c’est vraiment différent. Une manière technique mais simple de résoudre l’ambiguïté c’est de s’intéresser à la licence du logiciel. Il y a des licences qui sont clairement du côté free software et d’autres qui ne sont pas compatibles avec le free software.

Stéfane Fermigier : Non !

Alexandre Hocquet : Eh bien si ! Tout simplement, par exemple, si on s’intéresse aux licences Creative Commons.

Nicolas Martin : On peut redire en quelques mots de quoi il s’agit pour les gens qui ne sont pas complètement bilingues avec le langage informatique et avec ce type de terminologie.

Alexandre Hocquet : La licence, c’est ce qui va permettre la diffusion du logiciel sous certaines conditions. En particulier, pour ce qui est de la licence Creative Commons4, ça peut s’appliquer à autre chose que des logiciels, par exemple une recette de cuisine.

Nicolas Martin : À une photographie ; à un document que l’on met en ligne dont on accepte qu’il soit partagé indéfiniment, par exemple.

Alexandre Hocquet : Par exemple une encyclopédie en ligne ; c’est ça.
Donc il y a une clause dans la licence Creative Commons qui s’appelle Share Alike, qu’on peut mettre ou ne pas mettre, et qui fait toute la différence entre quelque chose qui est considéré comme du coup free et quelque chose qui est considéré comme open. C’est-à-dire que le fait de mettre Share Alike ça oblige celui qui reprend à rester dans le monde du free. Ça veut dire que la vision politique du free c’est de dire, idéalement, le monde entier serait sous cette forme-là, donc on va essayer de propager cette idée. Tandis que du côté open, là on est beaucoup plus pragmatique.

Nicolas Martin : Peut-être un mot pour préciser cette mention Share Alike, c’est-à-dire que concrètement qu’est-ce que ça change vis-à-vis de la capacité à partager ou à modifier le document ou le logiciel quel que soit ce qui a été mis en ligne.

Stéfane Fermigier : J’ai deux objections.
La première c’est d’introduire les licences Creative Commons qui ne sont pas faites pour le logiciel, effectivement qui viennent de l’univers du logiciel libre mais qui ont été appliquées à des objets qui sont plutôt des œuvres d’ordre artistique, on va dire.
La deuxième, effectivement, c’est de dire qu’il y aurait des licences qui seraient open source au sens reconnu par l’Open Source Initiative qui est l’organisme qui certifie les licences open source.

Nicolas Martin : L’OSI5.

Stéfane Fermigier : Et le free Software.

Nicolas Martin : La FSF, la Free Software Foundation.

Stéfane Fermigier : Encore une fois les définitions précises sont différentes mais sont vraiment très similaires. La définition FSF est plus vague, elle rentre moins dans les détails. La définition OSI est plus opérationnelle. La définition OSI vient de la communauté Debian qui est une communauté de gens qui sont vraiment à fond pour le logiciel libre, donc on ne peut les accuser d’avoir de mauvaises intentions.

Maintenant dans les licences il est vrai aussi qu’il y a essentiellement deux grands types de licences, les licences dites à copyleft6 et les licences dites permissives — on utilise souvent ce terme —, qui viennent aussi de deux idéologies différentes et qui ont des applications business différentes.
Copyleft c’est essentiellement ce que vous appelez Share Alike, c’est-à-dire on demande aux gens qui vont utiliser mon logiciel de respecter ma volonté, de faire en sorte qu’il soit diffusé plus largement et donc de rediffuser toute modification dans certaines circonstances — il y a un certain nombre de points de détails —, mais de façon à en faire profiter le maximum.
Et les licences dites permissives, la plus connue étant la licence BSD7 qui vient d’une communauté très forte aussi, celle des UNIX BSD, qui est une autre forme de système d’exploitation libre où, au contraire, les gens sont tout à fait contents qu’on utilise le logiciel sans qu’il y ait forcément de réciprocité.

Donc il y a tout un éventail, il y en a peut-être 70 ; il y en a une dizaine ou une quinzaine qui sont vraiment importantes. Elles peuvent être classées en deux ou trois catégories. Il est important de bien les connaître. Il y a des enjeux juridiques forts quand on est développeur, quand on est chef d’entreprise, quand on est chercheur et qu’on veut valoriser sa recherche pour choisir les bonnes licences en fonction d’un usage. Évidemment ça peut être aussi en fonction d’une idéologie qu’on a soi-même, mais c’est aussi en fonction de l’usage qu’on veut en faire en termes, par exemple, de valorisation.

Nicolas Martin : On en va pas trop s’éterniser non plus sur ces différences-là qui sont certes importantes, mais il y a quand même énormément d’autres choses à dire. Peut-être qu’on peut revenir quelques instants sur l’évolution de la pensée et de l’introduction dans le monde de l’informatique de cette pensée du logiciel libre, de comprendre en quoi elles s’opposent. Quel est le point de départ en fait ? On a parlé de Richard Stallman, on l’appelle rms parce qu’il s’appelle Richard Matthew Stallman tout simplement, à l’origine il est programmeur au MIT. D’où ça vient ? Pourquoi cette volonté à un moment donné de sortir, de casser le langage propriétaire pour pouvoir donner accès au plus grand nombre, Alexandre Hocquet ?

Alexandre Hocquet : Il y a la fameuse anecdote de l’imprimante Xerox de Richard Stallman8 ; elle est fondatrice au sens où la vision, du coup, du free software, la vision Stallman compatible est très liée à une opposition à ce qui est propriétaire, qui prive les utilisateurs de possibilité de voir le code, possibilité de modifier le code ; ce sont les quatre libertés fondamentales.

Nicolas Martin : Qui sont les fondatrices de la FSF, les 4 libertés fondamentales numérotées de 0 à 3.

Alexandre Hocquet : C’est ça. Politiquement il y a vraiment un côté résistance de ce point de vue-là qui, à mon avis, est absent de la culture open source qui, au contraire, s’adapte.

Nicolas Martin : On peut les redonner rapidement :

  • la liberté 0, c’est la liberté d’exécuter le programme pour tous les usages ;
  • la liberté 1, la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ;
  • la liberté 2, la liberté de redistribuer des copies du logiciel ;
  • la liberté 3, la liberté d’améliorer le programme et de publier ses propres améliorations.

Alexandre Hocquet : C’est ça.

Nicolas Martin : Donc ça c’est le point de départ. À partir de là Stallman ne se contente pas de développer, enfin de poser les jalons, les bases de ce que veut être la FSF ; il va développer ce qu’on appelle le projet GNU ; vous voulez nous en dire un mot, s’il vous plaît, Stéfane Fermigier.

Stéfane Fermigier : Il y a, à un moment, le double génie de Richard Stallman c’est à la fois d’avoir des idées d’ordre philosophique et de les traduire sous une forme juridique assez complexe, comme tous les sujets juridiques, mais ça a été aussi de mettre en œuvre son programme. Parce que s’il s’était contenté d’être juste un agitateur d’idées, on n’en serait pas là.

Il a commencé d’abord tout seul, ou avec peut-être avec deux ou trois personnes, à créer les logiciels nécessaires pour faire ce qu’on appelle un système d’exploitation ; donc c’est l’ensemble des logiciels qui sont nécessaires pour faire tourner un ordinateur d’usage courant. À l’époque, le système dominant c’était déjà Windows, on connaît MacOS qui existait déjà aussi. Lui il est parti d’un truc qui était moins connu du grand public certainement, qu’on appelle UNIX, qui remontait aux années 70, qui pendant toutes les années 70 avait été essentiellement libre ; il était libre dans les faits mais pas juridiquement au sens où les universités, les laboratoires de recherche et certains industriels s’échangeaient librement le code source, amélioraient le code source du système UNIX jusqu’au moment où AT&T est arrivé.

Nicolas Martin : AT&T qui est un grand opérateur téléphonique américain.

Alexandre Hocquet : Voilà, et qui a racheté Bell Labs d’où sortait le système UNIX et qui a dit : « À partir de maintenant on passe à la caisse, on va essayer de monétiser », pour utiliser ce mot affreux.
Richard Stallman était contre la monétisation, en tout cas par le biais de la vente de licences, et il a entrepris, vraiment avec son talent de développeur et l’aide de quelques personnes, d’écrire les outils fondamentaux pour créer un système d’exploitation complet en commençant par ce qu’on appelle le compilateur, c’est-à-dire l’outil qui permet de traduire d’un langage source vers un programme exécutable. C’est un effort colossal, monumental et, à la fin des années 80, au début des années 90, il n’avait toujours pas vraiment avancé sur un sujet primordial qu’on appelle le noyau. Le noyau c’est le bout de programme qui est vraiment l’interface entre la machine et les programmes que l’utilisateur exécute. Et c’est là qu’il y a un deuxième programmeur extrêmement doué et également une personnalité extrêmement forte qui est arrivé, Linus Torvalds9 qui lui, jeune étudiant d’une vingtaine d’années s’est dit : pour m’amuser je vais faire un noyau et je vais l’appeler Linux parce que ça sonne bien avec mon prénom.
Comme on dit le reste appartient à l’Histoire. Linux est devenu un système dominant. Il faut savoir que c’est le système qui est dans Android.

Nicolas Martin : Aujourd’hui.

Alexandre Hocquet : Android équipe 90 % des téléphones portables dans le monde. Il y a, je ne sais trop combien de milliards de téléphones, de smartphones dans le monde donc presque tout le monde a un Linux dans sa poche.

Nicolas Martin : Peut-être un mot aussi de contexte sur la popularité des débuts de ce mouvement puisque Stallman fonde la Free Software Foundation en 1985. On est vraiment au tout début de l’informatique grand public, à l’époque de la multiplication des marques encore une fois, des langages propriétaires où, au contraire, il y a plein d’opérateurs qui apparaissent dans le secteur et qui comptent bien monétiser au maximum leurs programmes, leurs langages à eux développés maison et de les rendre les moins compatibles. On n’est pas du tout dans une logique de réseau et de partage à cette époque-là, Alexandre Hocquet.

Alexandre Hocquet : Oui. Mais paradoxalement ces deux idées, à la fois le côté Microsoft de cette époque-là de la domination du monde par le logiciel et, comment dire, toutes les histoires à propos de Stallman et ensuite de Linus Torvalds qu’on vient de raconter, leur point commun est d’avoir, ce que je disais tout à l’heure, un matériel qui était le personal computer, le PC, qui s’adaptait à ça. C’est-à-dire qu’avant le PC on avait des superbes computers ou des minis-computers, des modèles qui étaient tous différents ; des marques avec toutes leurs propres systèmes d’exploitation, complètement incompatibles les uns avec les autres et depuis on a des téléphones qui effectivement sont tous, à 90 % sous un système Linux, mais un système Linux proposé par Android, donc par Google, qui est partiellement libre.

Nicolas Martin : Ou partiellement propriétaire.

Alexandre Hocquet : Ou partiellement propriétaire. Du coup, comme les téléphones sont eux aussi très différents matériellement, c’est très compliqué d’avoir par exemple Lineage10, un système Android Linux débarrassé de Google ; chaque protocole pour chaque téléphone est très différent : c’est très complexe d’avoir quelque chose d’effectivement entièrement libre dans son téléphone.

Nicolas Martin : Entre 1985 et 1998, entre Stallman, Eric Raymond et Bruce Perens qui vont être à l’origine justement de l’Open Source Initiative que se passe-t-il ? Et pourquoi ce besoin de traduire cette Free Software Foundation, ce logiciel libre dans une autre forme, finalement, plus « entreprise compatible » entre guillemets. Alexandre Hocquet ?

Alexandre Hocquet : J’en reviens aux licences. C’est-à-dire que si vous considérez que votre but ce n’est pas que le monde entier soit libre, mais de développer des outils qui soient le plus possible compatibles avec vos outils et les outils qui existent dans le monde, du coup vous développez des choses que vous allez pouvoir essayer de rendre compatibles avec des choses qui sont propriétaires. Effectivement par exemple, que ce soit Google ou Microsoft, ce sont aujourd’hui des entreprises qui contribuent énormément au logiciel open source, pas avec la philosophie de rendre le monde entier libre, mais avec la philosophie, comment dire ça, de développer des communautés qui puissent participer à des outils, donc de rendre compatible cette vision du logiciel avec leur propre agenda économique ou politique.

Nicolas Martin : Stéfane Fermigier.

Stéfane Fermigier : Ce qui s’est passé effectivement autour de 1997-1998, c’est l’émergence de sociétés de plus en plus importantes qui ont fondé leur modèle d’affaires et, comment dire, qui ont réutilisé de manière extrêmement profonde le logiciel libre qui avait été développé un peu dans la nature soit par la Free Software Foundation de manière très structurée, mais aussi de manière beaucoup plus diffuse par une multitude d’acteurs, y compris Linus Torvalds et tous les gens qui tournaient autour du noyau Linux. Donc il y a un certain nombre de sociétés qui se sont créées pour distribuer sous une forme packagée, sous une forme vraiment utilisable par, je ne dirais peut-être pas déjà le grand public mais en tout cas un public beaucoup plus large que le public d’informaticiens qui était celui du départ et ces sociétés sont montées en gamme. Au début elles ne faisaient essentiellement que vendre des CD, souvent par correspondance, avec des petites annonces dans les magazines et, progressivement, elles se sont dit : non, si on veut vraiment développer notre activité il faut aller voir des entreprises » ; des entreprises qui déjà à l’époque pensaient à remplacer leurs UNIX propriétaires, donc des machines assez chères, avec des marges énormes côté constructeur, par du PC générique, du PC finalement acheté à un coût beaucoup moins élevé, mais avec le logiciel qu’il fallait trouver pour avoir le même type de service que ce qu’on avait avant.
Donc il y a eu cette bascule. C’est vraiment le monde économique ou, en tout cas, une partie du monde économique qui a voulu s’emparer, qui s’est emparé du sujet, mais qui s’est retrouvé face à ce problème de marque, d’image de marque et de branding dont je parlais tout à l’heure.

Pause musicale : Logiciel par Isolee.

Nicolas Martin : Le titre de ce morceau ne vous aura certainement pas échappé. Morceau du groupe Isolee qui s’appelle donc Logiciel, puisque nous parlons d’open source et donc de logiciel libre tout au long de cette heure. Nous en parlons avec Stéfane Fermigier qui est président du groupe thématique Logiciel Libre dans Systematic, coprésident du Conseil National du Logiciel Libre et PDG de la société Abilian ; avec Alexandre Hocquet, historien des sciences, professeur attaché aux Archives Poincaré de l’Université de Lorraine. Comme tous les mercredis aux alentours de 16 heures 30 c’est l’heure de retrouver La Recherche montre en main.

Tous les mercredis la voix d’un jeune ou d’une jeune chercheuse qui vient nous parler de ses travaux de recherche ; aujourd’hui c’est un jeune chercheur. Ivaylo Ganchev bonjour.

Ivaylo Ganchev : Bonjour.

Nicolas Martin : Vous êtes en thèse au laboratoire d’informatique avancée de Seine-Saint-Denis de l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis ; vous travaillez sur « Bugs, failles et sécurité dans la conception, la construction et la compréhension de logiciels. Applications au logiciel libre ». Bienvenue à La Recherche montre en main ; c’est à vous.

Ivaylo Ganchev : Merci beaucoup ; merci pour cette invitation.

Fournir des logiciels sans bogues

Nous voulons tous utiliser des logiciels sans bogues et bénéficier d’une expérience utilisateur décente. Or la maintenance, dans le logiciel, est une activité très coûteuse. Selon les auteurs, les estimations varient entre 40 % et 90 % du coût initial du projet. Eh oui, ça coûte presque aussi cher de maintenir un logiciel que de le produire.

Une analyse préliminaire

Pour cette raison, les éditeurs de logiciels essaient d’anticiper, de corriger les bogues avant le lancement d’une version. Pour cela différentes techniques sont utilisées.

Historiquement la méthode formalisée et la plus ancienne est celle qu’on appelle la complexité cyclomatique de McCabe.

Une autre méthode consiste à utiliser des fuzzers.

Ma recherche fait partie d’une troisième voie : l’analyse des métadonnées des dépôts logiciels. Dans mon cas il s’agit bien de dépôts de logiciels libres.

Métadonnées, ce sont des données qui expliquent des données. Par exemple, si on considère qu’un fichier de code source est une donnée, les métadonnées sont des informations comme : qui a produit la dernière modification du fichier, à quelle heure et depuis où ; ou encore combien de lignes ont été modifiées depuis la dernière version. On peut appeler cela des métadonnées simples ou non-liées.
On distingue aussi des métadonnées complexes qui nécessitent le recoupement de plusieurs métadonnées simples voire des informations provenant de plusieurs dépôts différents, par exemple combien de personnes ont travaillé sur un fichier, comment organiser le réseau des développeurs entre différents modules d’un programme, le temps de résolution d’un bogue ou bien le nombre de bogues par version.

En quoi consiste ma recherche

Ma recherche consiste dans le fait d’explorer différents dépôts de données, principalement des dépôts de code source ou des dépôts de bogues, de récupérer et d’analyser les métadonnées à la recherche d’informations pertinentes.
La plupart du temps la récupération est simple, car les dépôts sont ouverts et en ligne. Il suffit de lancer des petits robots qui vont aller récupérer les métadonnées et les intégrer à une base de données locale.
Par la suite je procède au traitement et à l’analyse des données. J’utilise soit des outils disponibles librement, soit des outils que j’ai fabriqués dans le cadre de ma recherche. La plupart des problèmes que je rencontre sont des problèmes propres au domaine des mégadonnées ou big data en anglais. Par exemple, la qualité des données n’est souvent pas au rendez-vous et on doit passer un certain temps à les nettoyer. Ou bien on doit interconnecter des bases qui ne sont que très peu liées entre elles.
Finalement, si j’observe des résultats intéressants, je gratte un peu plus pour voir si on n'a pas trouver une métrique intéressante.
Actuellement je me focalise sur la recherche des métriques autres que celles déjà trouvées qui me permettent de déceler des parties d’un logiciel qui contiennent des bogues.
Eh oui, en analysant seulement les métadonnées on peut trouver, avec une confiance relativement importante, les endroits qui contiennent potentiellement des bogues. On peut aussi trouver des périodes de la semaine ou de la journée pendant lesquelles, statistiquement, on commet le plus de bogues et attirer l’attention des meneurs d’un projet sur ces points.
Au-delà de la recherche des endroits avec des bogues, je m’intéresse aussi à des questions comme les cycles de vie d’un logiciel et les étapes de son évolution.

Au-delà de la recherche des bogues

Bien sûr, au-delà des dépôts de code source et des bogues, on peut analyser d’autres types de dépôts comme les archives des listes de diffusion, les archives de chat IRC ou encore les archives documentaires comme les wikis.
Du fait de l’ouverture du processus de développement les logiciels libres et à code ouvert fournissent d’énormes quantités de données qui ne demandent qu’à être explorées et exploitées.
Ces données peuvent être et sont utilisées à dresser des profils des projets : combien de développeurs actifs se trouvent derrière un projet ; est-ce qu’il y a des sociétés derrière un projet libre ; est-ce qu’il y a une communauté active ; quel est le temps moyen de résolution d’un bogue, etc.
Tout ceci est fait dans le but d’améliorer la qualité des programmes et de permettre aux utilisateurs d’avoir des logiciels avec moins de bogues. Cela permet aussi à des décideurs de savoir facilement si l’intégration d’un logiciel libre dans un système d’information est risquée ou non.
Cette activité de recherche fait partie d’un domaine de recherche qui s’appelle Empirical Software Engineering. Plusieurs conférences et journaux existent sur le sujet comme la conférence annuelle Mining Software Repositories.
Ce domaine n’est pas propre au logiciel libre. Les grands groupes industriels se sont approprié ces techniques et les utilisent en permanence pour améliorer la qualité de leurs produits.
Ce qu’apportent les logiciels libres, ce sont les grandes quantités de données disponibles librement. Ceci facilite énormément la recherche. Par exemple on n’est pas lié par des clauses de non-divulgation ou bien des restrictions d’accès au code source. Le point le plus important est certainement le fait que toutes les découvertes peuvent être vérifiées et toutes les expériences refaites.

De plus, personnellement étant utilisateur de logiciels libres de longue date, c’était un moyen modeste de faire un retour à la communauté et ainsi de contribuer à ce mouvement extraordinaire que sont les logiciels libres.

Nicolas Martin : Merci beaucoup Ivaylo Ganchev pour votre présentation. Je vous voyais sourire, à un moment donné, Alexandre Hocquet. Effectivement on sent, et c’est quelque chose d’important qu’on n’a peut-être pas vraiment évoqué dans la première partie de cette émission, l’importance, la puissance de la communauté qui est autour de la notion de logiciel libre qui est effectivement une communauté qui est soutenue par ce mouvement qu’on pourrait considérer comme un mouvement social.

Alexandre Hocquet : La communauté c’est effectivement ce qu’il y a de plus important. Dans l’introduction, si je me souviens bien, vous mentionniez le rachat de GitHub par Microsoft.

Nicolas Martin : Par Microsoft, on en a parlé.

Alexandre Hocquet : En fait GitHub est une plateforme qui est propriétaire et qui est rachetée par une entreprise propriétaire. Pourquoi la communauté du Libre pourrait s’émouvoir d’un tel rachat ? C’est qu’en fait GitHub est l’endroit où la communauté du Libre dépose ses logiciels. Donc c’est un endroit qui est important pour la communauté.
Et il y a quelque chose de très important dans le Libre, pour le coup que ce soit open source ou free software, c’est la notion de forking, l’idée qu’un projet peut se séparer en deux à n’importe quel moment : c’est à la fois une grande liberté propre au Libre et une grande menace parce que ce qui fait qu’un projet logiciel va mourir ou pas c’est la vitalité de sa communauté. Si on la divise en deux, on prend beaucoup de risques.
Une autre chose qui est importante dans la question de la communauté, qui est très liée à la période actuelle qui est différente de celle des débuts du Libre, c’est que le logiciel lui-même devient plus rarement le composant critique de la compétitivité. Du coup c’est plus facile de libérer beaucoup de code et de se concentrer sur rendre propriétaire seulement ce qui est à reprendre, comme GitHub par exemple, et la stratégie consiste à rendre open tout ce qui n’est pas grave d’être piqué. Donc pouvoir profiter d’une communauté de développeurs, du coup c’est typique du capitalisme qui absorbe sa critique, si vous voulez ; c’est profiter d’une main d’œuvre.

Nicolas Martin : Stéfane Fermigier.

Stéfane Fermigier : J’ai une remarque par rapport à tout le travail qui a été présenté, c’est qu’il s’appuie sur un corpus de méthodologies de développement qui s’est développé on va dire depuis peut-être une vingtaine d’années à peu près, à la création de SourceForge, ce qu’on a appelé les forges logicielles. Une forge logicielle c’est une application web, un site web collaboratif, l’ancêtre des réseaux sociaux si on veut, où les développeurs se regroupent autour de projets et vont contribuer en utilisant des outils de développement, mais des outils de développement qui sont faits pour le 21e siècle on va dire, donc des outils pour gérer le code source, des outils pour communiquer et, notamment, des outils pour communiquer les problèmes ou les améliorations à apporter sur une base de code.
À l’aide de ces différents outils on est capable de récupérer, comme l’a dit Ivaylo, les données ou les métadonnées ; il y a plusieurs types de recherche, là il s’attache aux métadonnées ; on peut aussi travailler directement sur les données, sur le code source lui-même, analyser les milliards de lignes de code source. Ça a un intérêt scientifique, ça a aussi un intérêt, maintenant, business. Il y a des entreprises, j’en connais quelques-unes, qui fournissent des outils d’analyse de code, en ligne, qui vont permettre aux entreprises qui prennent un abonnement d’améliorer, en tout cas de détecter les erreurs qu’il peut y avoir sur leur code, et qui sont, en général, mis à disposition gratuitement pour les logiciels libres. C’est à la fois du marketing, il ne faut pas le nier, mais c’est aussi une façon de redonner à la communauté quelque chose en retour.

Nicolas Martin : On en arrive aux temps présents, à l’heure actuelle avec un exemple important, une question centrale en tout cas, qui est la position de rôle de l’administration et des entités publiques vis-à-vis de l’open source et du logiciel libre. Bonjour Antoine Beauchamp.

Antoine Beauchamp : Bonjour Nicolas. Bonjour à tous, bonjour à toutes.

Nicolas Martin : Vous vous êtes rendu à l’ANSSI, qui est l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, pour examiner un système qui s’appelle CLIP OS, un système qui a pour vocation, précisément, de renforcer la sécurité informatique.

Antoine Beauchamp : Oui l’ANSSI, cette agence est rattachée en France au cabinet du Premier ministre et son but est d’assurer la défense des systèmes d’information de l’État mais aussi de conseiller et de soutenir les administrations et les opérateurs d’importance vitale dans leur sécurité informatique.
J’ai rencontré Vincent Strubel qui est sous-directeur de l’ANSSI et qui m’a parlé de CLIP OS, ce système d’exploitation développé par l’Agence et qui s’ouvre, grâce à l’open source, aux contributions extérieures. Vincent Strubel nous explique l’intérêt de l’open source dans le développement d’un système informatique comme CLIP OS et nous dit aussi pourquoi l’open source peut jouer un rôle dans la sûreté informatique et la protection d’informations sensibles, que ce soit au sein de l’administration ou bien d’industries dites critiques.

Vincent Strubel : CLIP OS est un système d’exploitation Linux, donc c’est ce qu’on appelle une distribution Linux. C’est un ensemble de logiciels qui forme tout l’environnement logiciel d’un ordinateur. Sa spécificité, c’est qu’il a été non pas écrit mais adapté par l’ANSSI pour renforcer sa sécurité. En particulier, il permet de cloisonner plusieurs environnements logiciels sur le même poste, c’est-à-dire qu’on a deux bureaux complètement isolés entre eux qui permettent de traiter des informations sensibles d’un côté et non sensibles de l’autre. Parce que par exemple on est connecté sur Internet mais en même temps on veut faire de la messagerie sensible ou administrer à distance des systèmes d’information critiques ou des choses comme ça, donc ça permet d’isoler ces deux cas d’usage. Plus généralement, c’est quelque chose qu’on a pensé pour résister aux attaques informatiques qu’on connaît, soit ne pas y être vulnérable, soit y être vulnérable mais moins qu’un système d’exploitation classique. Je prendrais l’analogie de la construction navale : quand on veut faire un bateau qui ne coule pas, non seulement on lui donne une coque solide mais en plus on le découpe en compartiments de telle sorte que quand il y a un trou dans la coque on perd un compartiment mais pas tout le bateau. Eh bien là on a fait pareil en informatique avec CLIP OS qui est découpé en compartiments, de telle sorte que si un virus, par exemple, prend la main quelque part sur un compartiment du système, il n’infecte pas tout et donc on garde l’essentiel.

Antoine Beauchamp : Ce système est développé en open source. Est-ce que tout le monde peut y contribuer ?

Vincent Strubel : Il n’a pas été initialement développé en open source. C’est quelque chose qui existe depuis plus dix ans à l’ANSSI, qui n’était pas conçu à la base pour faire de l’open source. Ça fait un moment qu’on se dit qu’on veut le publier ; on a été confronté au dilemme classique dans ce cas qui est : on a fait un développement insulaire, en vase clos, et ouvrir ça à des contributeurs externes ce n’est pas forcément leur faciliter la tâche parce que c’est devenu quelque chose de très compliqué. Donc là on saisit l’occasion d’une réécriture partielle, de reposer un certain nombre de concepts de base qui ont un peu vieilli ou qui pourraient être mieux faits maintenant et donc on ouvre une nouvelle version. On a publié la version antérieure à titre de référence, je ne pense pas qu’elle soit utilisable telle quelle par un extérieur à l’ANSSI. On ouvre le développement d’une nouvelle version, qui est dans un état assez préliminaire à ce stade, mais là-dessus toutes les contributions sont évidemment bienvenues.

Antoine Beauchamp : Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui vous disent qu’une agence nationale de sécurité informatique ne doit pas se mélanger avec l’open source, avec l’ouverture ?

Vincent Strubel : Fondamentalement on ne s’interdit rien ; on cherche à remplir notre mission le mieux possible. Après il y a beaucoup de simplifications, on en sort un petit peu, mais sur l’open source et la sécurité, c’est peut-être l’occasion d’en contredire certaines. On affirme parfois un peu rapidement que l’open source c’est contraire à la sécurité parce que l’attaquant peut voir le code source du logiciel qu’il cherche à attaquer. Ce n’est pas vrai en général. D’un point de vue théorique il y a quelque chose qui s’appelle le principe de Kerckhoffs, qui vient de la cryptographie, qui dit qu’une solution ne doit pas reposer pour sa sécurité sur le secret de son implémentation ; c’est un peu complexe à dire mais ça veut dire que si la solidité de la solution dépend du fait que l’attaquant ne sait pas comment elle est conçue ça ne marchera jamais. Et c’est très vrai dans la pratique puisqu’un attaquant qui a accès à un logiciel, même sans son code source, peut largement conduire les analyses dont il a besoin pour ses finalités à lui.
A contrario on dit aussi, parfois, que l’open source c’est mieux pour la sécurité parce que tout le monde regarde le code source et donc les bugs sont trouvés plus vite. C’est potentiellement vrai pour certains grands projets open source qui ont des millions et des millions d’utilisateurs et de contributeurs ; c’est quand même beaucoup moins vrai pour la majorité des projets open source parce qu’ils sont potentiellement développés par deux-trois personnes et franchement il n’y a pas grand monde qui va se livrer de son plein gré et de sa propre initiative à l’analyse d’un code source pour en chercher les faiblesses potentielles.
Donc il n’y a pas de plus ou de moins, il n’y a pas de positif ou de négatif dans l’open source ; c’est à peu près équivalent de ce point de vue-là avec du logiciel propriétaire.
Après, notre intérêt pour l’open source au-delà de notre propre contribution, ce sont les possibilités qu’elle offre. Avec l’open source on peut évaluer, de fait, la sécurité en regardant le code source, en l’analysant. Ce n’est pas magique mais si on s’en donne les moyens on peut le faire. C’est quelque chose qu’on pousse beaucoup de manière générale : l’évaluation par un tiers est un de nos fondamentaux historiques et on continue à le faire et on développe très largement de labelliser des solutions informatiques.
Avec l’open source on peut le faire, si j’ose dire, sans la coopération du développeur. Et on le fait dans la pratique, on lance de notre propre initiative des évaluations de logiciels open source qui nous semblent intéressants. On informe le développeur, on lui donne les résultats, il en fait ce qu’il veut, on n’attend rien de lui, donc c’est quand même intéressant.
Et l’autre possibilité c’est ce qu’on a fait avec CLIP OS, c’est que l’open source on peut l’adapter. Donc si on a un cas d’usage bien spécifique en tête, on peut adapter la solution à ce cas d’usage, la sécuriser mieux pour ce cas d’usage, quitte à perdre un peu de généricité ou d’ergonomie le cas d’échéant, mais on peut faire beaucoup plus dans ce cas-là.

Antoine Beauchamp : Est-ce qu’il y a beaucoup d’autres acteurs institutionnels de l’envergure de l’ANSSI qui se reposent sur l’open source ? Et si oui, est-ce que vous avez des exemples à me donner ?

Vincent Strubel : Qui se reposent sur l’open source, je pense que toute l’administration française s’appuie dans une large mesure sur l’open source, sans que ce soit une exclusivité, on a aussi du logiciel propriétaire évidemment, mais on a un large recours à des briques open source assez classiques comme n’importe quelle organisation aujourd’hui. Et de plus en plus on a une politique active au niveau de l’État de contribution à l’open source et des acteurs. Il y a évidemment la DINSIC et Etalab qui sont la DSI, direction informatique de l’État, qui sont en pointe là-dessus, qui, à la fois, contribuent elles-mêmes et encouragent les différentes administrations à contribuer. Là encore pas pour des raisons philosophiques mais simplement pour des considérations pragmatiques, que ça nous aide à travailler mieux et à mieux faire notre travail.

Nicolas Martin : Voilà le reportage du jour sur ce système CLIP OS développé par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information. Peut-être une réaction simplement à ce que vous venez d’entendre, Alexandre Hocquet ?

Alexandre Hocquet : Là on parle de problématiques de défense nationale en fait et du coup on parle de système d’exploitation fait pour résister aux attaques. Ce qui m’a fait sourire c’est que, par exemple, le ministère de l’Éducation nationale, lui, est complètement inféodé à Microsoft, les contrats… Mais là, quand il s’agit de problèmes sérieux, contrairement à ce qui est suggéré dans le reportage, effectivement il vaut mieux et clairement, ils ne font pas appel à Microsoft pour ce genre de problèmes ! Effectivement, bien que ça soit open source, ils font des choix pour des questions de sécurité, des choix ouverts.

Nicolas Martin : Stéfane Fermigier pourtant il y a une loi en France, la loi du 7 octobre 2016, pour une République numérique, qui impose l’ouverture par défaut des codes sources composant les logiciels des administrations.

Stéfane Fermigier : Oui. C’est un de ses aspects, d’ailleurs on pourrait dire que c’est finalement la traduction de cette loi. Elle contient aussi un passage qui nous intéresse nous, promoteurs disons du logiciel libre, c’est l’idée que l’État doit faire la promotion du logiciel libre au sein de l’administration qu’elle soit centrale, services déconcentrés, services hospitaliers, enfin tout ce qui dépend de l’État. Ça c’est aussi quelque chose sur lequel on attend encore des actions je dirais fortes de l’État sachant que la DINSIC, par exemple, doit être le bras armé.

Nicolas Martin : La DINSIC qui est la direction…

Stéfane Fermigier : Interministérielle sur les systèmes d’information. Il y a un mot clef sur ce sujet c’est « souveraineté numérique ». Donc qu’on parle de sécurité avec l’ANSSI, mais qu’on parle plus généralement de l’utilisation du logiciel libre au sein de l’administration, c’est probablement le principal argument pour utiliser le logiciel libre : c’est à la fois de garder au sein de l’appareil de l’État la maîtrise de son informatique, de son système d’information, une chose qui devient de plus en plus cruciale et stratégique. On pense aussi que c’est l’occasion de renforcer une filière en France et en Europe d’entreprises qui sont spécialisées dans le logiciel libre et qui représente aujourd’hui 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 50 000 emplois ; un secteur qui recrute, sur lequel on espère aussi que les universités, les écoles d’ingénieurs, etc. vont continuer à former et former de plus en plus d’ingénieurs ou de développeurs à ces méthodes de travail, à ces outils de développement, à ces langages de programmation qui sont au cœur du développement logiciel open source.

Nicolas Martin : Ivaylo Ganchev, vous voulez réagir à ce reportage ?

Ivaylo Ganchev : Oui je voulais réagir un petit peu, surtout à la remarque de monsieur Hocquet. Effectivement, on peut penser que stratégiquement c’est plus intéressant pour un pays comme la France de privilégier le logiciel libre quand il s’agit d’infrastructures stratégiques. Mais bizarrement il y a l’exemple de l’armée : depuis 2009 l’Armée [le ministère des Armées, NdT] continue à souscrire un contrat de type Open Bar avec Microsoft.

Nicolas Martin : Open Bar ça veut dire tous les logiciels Microsoft, tout gratuit jusqu’au bout ?

Ivaylo Ganchev : C’est à peu près ça.

Stéfane Fermigier : Ce n’est pas gratuit !

Nicolas Martin : Pas gratuitement !

Stéfane Fermigier : On paye une cotisation globale et après on est encouragé à utiliser le maximum. Du coup ça n’encourage pas, au contraire, à l’utilisation de solutions alternatives.

Ivaylo Ganchev : C’était à peu près ça en fait ma remarque. C’est un sujet qui est très délicat, sur lequel plusieurs ministres ont été importunés, mais sur lequel il n’y a pas vraiment de position claire de la part du gouvernement, malheureusement je dirais. En plus de la loi pour une République numérique, on peut citer des lois un petit peu plus anciennes comme la loi sur l’Enseignement supérieur qui préconise la préférence du logiciel libre, son utilisation dans le cadre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Nicolas Martin : Alexandre Hocquet.

Alexandre Hocquet : Voilà ! Mais le ministère de l’Éducation nationale signe des contrats avec Microsoft. Là c’est carrément une question d’éducation et de culture ! Le projet de Microsoft c’est comme un dealer : habituer les gens aux outils pour ne plus s’en passer.

Stéfane Fermigier : Notre constat au sein du CNLL et d’autres organisations comme l’Aful [Association Francophone des Utilisateurs de Logiciels Libres ], l’April et plein d’autres, ça fait 20 ans qu’on discute avec des décideurs publics, avec des administrations, les représentants d’agences qui sont dédiées au numérique au sein de l’État ; on constate le plus souvent avec nos interlocuteurs directs vraiment un intérêt fort, plus que fort pour certains, une véritable volonté d’encourager le développement du logiciel libre dans l’administration.
Maintenant il faut savoir aussi qu’il y a des enjeux économiques majeurs, il y a du lobbying, comme on dit, d’acteurs qui ont un intérêt différent. C’est aussi pour cela qu’on essaie de se structurer, d’avoir un discours clair, d’avoir un discours à la fois clair mais aussi actionnable, de pouvoir dire : sur tel type de solutions, notamment les solutions infrastructures, mais aussi un certain type d’applicatifs il y a des solutions et il vaut mieux utiliser ces solutions, encourager le développement de logiciels d’origine française et garantir l’indépendance des services.

Nicolas Martin : Un tout dernier mot pour conclure, genre un tour de table pour vous entendre toutes les trois sur la question. On parle de l’effet incitatif des administrations ; on sait qu’il y a un certain nombre de décisions de justice antitrust qui ont empêché les constructeurs de vendre leurs logiciels, d’intégrer leurs logiciels propriétaires à l’intérieur des machines, etc. Néanmoins, aujourd’hui, quels sont les mouvements à faire quand on est face à des terminaux qui sont de plus en plus fermés, qui sont de moins en moins accessibles comme évidemment les téléphones portables ? Comment faire pour encourager, aujourd’hui, les citoyens, les consommateurs à avoir plus facilement recours à des logiciels libres, à des logiciels open source plutôt qu’à des logiciels propriétaires auxquels effectivement on a été certainement habitués comme des consommateurs par des dealers ? Votre avis rapidement Alexandre Hocquet, pour un dernier tour de table.

Alexandre Hocquet : Je pense qu’au-delà de la question de la technique et donc de la formation d’informaticiens, d’apprendre à coder ou ce genre de choses, il y a aussi une question de culture. Par exemple j’enseigne Wikipédia et Wikipédia c’est une façon d’essayer de comprendre des enjeux liés à tous ces problèmes dont on vient de parler dans un monde grand public, dans un monde qui n’est pas celui de l’informatique.

Nicolas Martin : Ivaylo Ganchev.

Ivaylo Ganchev : Aujourd’hui il faut absolument une approche stratégique, parce que les lois ne suffisent pas pour décréter le déploiement des logiciels libres. On a eu plusieurs cas de déploiements avortés qui ont mené à une catastrophe parce qu’il n’y a pas de méthodologie ; on ne déploie pas des logiciels libres comme ça ! Donc il faut absolument se munir d’une méthodologie de déploiement avec des documentations, des formations ; c’est un cycle qui est relativement complexe. Il ne faut pas penser qu’on peut changer les habitudes et les technologies qui sont quand même très ancrées aux usages quotidiens, juste comme ça par un coup de baguette. Il y a deux méthodologies : par top-down, du haut vers le bas avec des décisions ministérielles, mais il y en a une autre qui est le bottom-up qui est du bas venant de l’intérêt des usagers, des utilisateurs qui demandent à avoir plus d’outils maniables, libres, interopérables. Je pense que le secret se cache quelque part dans le rapprochement de ces deux méthodes.

Nicolas Martin : Stéfane Fermigier pour conclure.

Stéfane Fermigier : Il y a plusieurs types d’utilisateurs de logiciels. Il y a d’un côté le grand public et de l’autre les entreprises et les administrations. On va avoir des problématiques complètement différentes que ce soit d’un point de vue stratégique à long terme ou simplement de satisfaction de besoins immédiats. La recommandation qu’on peut faire pour le grand public c’est d’utiliser les logiciels libres les plus en vue, donc un navigateur libre Firefox bien connu, la suite bureautique LibreOffice, VLC un logiciel libre d’origine française que pratiquement tout le monde a sur son portable.

Alexandre Hocquet : Avec lequel on peut écouter votre émission, utilisé par des millions d’utilisateurs.

Nicolas Martin : Exactement, on peut écouter La Méthode scientifique, regarder ses vidéos.

Stéfane Fermigier : Ça c’est pour le grand public. Après pour s’initier au codage on peut partir sur des plateformes de développement qui sont très ouvertes comme le Rasberry Pi, avec lequel il y a possibilité pour les jeunes de s’éclater complètement en utilisant toutes sortes d’outils de développement et permettant d’expérimenter. Et puis, pour les entreprises, c’est d’avoir effectivement une stratégie plus sur le long terme que sur le court terme et communiquer, comment dire, aller voir les gens qui font du logiciel libre.

Nicolas Martin : Les gens qui font du logiciel libre.

Stéfane Fermigier : Exactement.

Nicolas Martin : On est très en retard, merci beaucoup.

Alexandre Hocquet : Et piratez vos téléphones !

Nicolas Martin : Et piratez vos téléphones !

Alexandre Hocquet : Arrêtez on va avoir des problèmes après !

Nicolas Martin : Merci beaucoup à tous les trois. Merci Stéfane Fermigier, Alexandre Hocquet, Ivaylo Ganchev. Merci à toute l’équipe de La Méthode scientifique. N’oubliez pas qu’aujourd’hui vous pouvez retrouver le podcast des Idées claires sur la question : est-ce que les aides sociales coûtent vraiment beaucoup trop de pognon à l’État ? La réponse est sur Facebook, Twitter et sur votre application de podcast préféré. Demain nous parlerons des biais idéologiques dans certaines études scientifiques, que ce soit dans les sciences humaines et sociales mais aussi dans les sciences dures. On se donne rendez-vous demain à 16 heures jusqu’à preuve du contraire.

L'April présente aux Journées Méditerranéennes du Logiciel Libre (JM2L) le 15 décembre 2018 à Sophia Antipolis (06)

lun, 11/19/2018 - 16:24
Début: 15 Décembre 2018 - 10:00Fin: 15 Décembre 2018 - 19:00

La 11ème édition des Journées Méditerranéennes du Logiciel Libre (JM2L), organisée par Linux Azur, aura lieu le 15 décembre 2018 à l'École Polytech Nice-Sophia à Sophia Antipolis (Alpes-Maritimes) : une journée de conférences, ateliers et rencontres autour du logiciel libre pour tous publics.
Le thème de cette année sera « Par Pur Plaisir », maxime favorite des bénévoles. :-)

Retrouvez les détails du programme sur le site de la manifestation.

À cette occasion, l'April est invitée à tenir un stand. Nous cherchons de l'aide pour l'animer, ainsi nous faisons appel à votre aide ! Si vous avez des disponibilités, vous pouvez vous inscrire sur le wiki ou envoyer un courriel à evenements AT april POINT org.

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 6 novembre 2018

mer, 11/14/2018 - 20:05


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 6 novembre 2018 sur radio Cause Commune
Intervenants : Frédéric Couchet - Thierry Bayoud - Paul Kocialkowski - Aurélien Couderc
Lieu : Radio Cause commune
Date : 6 novembre 2018
Durée : 1 h 26 min
Écouter ou télécharger le podcast
Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustrations : Bannière radio Libre à vous - Antoine Bardelli ; licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo radio Cause Commune, avec l'accord de Olivier Grieco
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenants mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous. Vous êtes sur la radio Cause Commune 93.1 en Île-de-France et partout dans le monde sur le site cause-commune.fm. La radio dispose d’un webchat, n’hésitez pas à utiliser votre navigateur web et rendez-vous sur chat.libre-a-toi.org ou sur le site de la radio, vous cliquez sur « chat » et vous nous retrouvez sur le salon dédié à l’émission ; j’y suis présent et certains de nos invités également.
Nous sommes mardi 6 novembre 2018, nous diffusons en direct l’émission mais vous écoutez peut-être un podcast dans le futur.

Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Je suis Frédéric Couchet, délégué général de l’April.
Je vais vous rappeler le site web de l’April, c’est simple, c’est april.org, a, p, r, i, l point org, et vous y trouvez dès maintenant une page consacrée à cette émission avec les liens, les références utiles, les détails sur les pauses musicales et toute autre information utile en complément de l’émission. Si on rajoute des références, la page sera mise à jour après l’émission. Nous vous souhaitons, une excellente écoute.

On va passer maintenant au programme du jour avec trois sujets :

  • nous allons commencer par une courte présentation du dernier hors série Les dossiers du Canard enchaîné qui est consacré à la question de la vie privée ;
  • nous aurons ensuite une présentation de la Semaine des libertés numériques qui a lieu au Bar commun, à Paris, du 21 au 25 novembre 2018
  • et ensuite notre sujet principal sera « téléphonie mobile et libertés », d’ici 15-20 minutes.

J’ai le plaisir d’avoir en studio avec moi Thierry Bayoud, bénévole au Bar commun. Bonjour Thierry.

Thierry Bayoud : Bonjour Frédéric.

Frédéric Couchet : J’ai également Paul Kocialkowski, contributeur à différents projets libres de prise en charge du matériel. Bonjour Paul.

Paul Kocialkowski : Bonjour tout le monde.

Frédéric Couchet : Et Aurélien Couderc, responsable d’équipe informatique et de longue date promoteur et défenseur des libertés informatiques. Bonjour Aurélien.

Aurélien Couderc : Bonjour à tous.

Frédéric Couchet : À la réalisation de l’émission il y a notre ami Olivier Fraysse dit Olive.

Olivier Fraysse : Salut.

Frédéric Couchet : Assisté de Charlotte qui est à ses côtés.
Tout de suite nous allons passer au premier sujet. C’est un petit sujet qui concerne la presse. Le Canard enchaîné consacre son dernier hors-série Les Dossiers du Canard d’octobre 2018 à la question de la vie privée. Les hors-série du Canard c’est trimestriel.
Je vais vous citer la description de ce hors-série pour vous donner envie de le lire :

« Bienvenue dans ce monde merveilleux des GAFAM – Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft – les rois de l’Internet qui chassent vos données personnelles à tout-va et les revendent aux publicitaires et aux entreprises pour leur plus grand profit. Le pire c’est que leur commerce très enrichissant et liberticide se fait avec l’assentiment de chacun d’entre nous. Nos données personnelles, désormais, sont récoltées partout et par tous, dès que l’on utilise un moteur de recherche, un objet connecté, son téléphone — et on y reviendra tout à l’heure bien sûr —, mais aussi sa voiture, sa montre, son compteur électrique.
Les assureurs adorent ces mouchards qui renseignent sur nos petites manies. Ils calculent déjà leurs primes en fonction de notre mode de vie et tous les imitent, de l’Assurance maladie au fisc. Si l’on ajoute à cette traque le goût des autorités pour le fichage et la vidéosurveillance, on comprendra qu’on n’a plus une once d’intimité.
Autant de bonnes raisons de se précipiter sur le nouveau numéro des Dossiers. »

Nouveau numéro des Dossiers qui fait 120 pages, 6 euros, garanti sans pub, avec un certain nombre de sujets qui ont été un peu cités dans la description du hors-série : le fichage à la maternelle, les assurances-vie via les sites de coaching, la santé, les objets connectés, les cartes de fidélité dont on parlait à l’instant hors micro, les GAFAM ou géants du Web, c’est-à-dire ces grandes entreprises du secteur informatique qui font payer leurs services avec nos libertés, la vidéosurveillance, l’intelligence artificielle, l’usage des données personnelles à usage électoral pour influencer les résultats. Et ça finit par une petite histoire de la surveillance avec un rappel, notamment, de l’histoire des plombiers du Canard à l’époque de la présidence Pompidou.

Pourquoi je vous parle aussi de ce hors-série ? Tout simplement parce qu’il y a un article qui nous concerne. Pour les personnes qui écoutent Libre à vous ! ou qui suivent les activités de l’April, vous connaissez notre dossier Open Bar Microsoft/Défense, eh bien j’ai eu le plaisir d’être interviewé par la journaliste Marjolaine Koch, qui est une journaliste freelance et qui travaille pour plusieurs médias. Donc dans l’article intitulé « Microsoft Power », pages 64 et 65, le Canard revient à cette occasion sur l’emprise de Microsoft sur les ministères français, en particulier celui des Armées mais également le ministère de l’Éducation nationale, donc « pantouflage, marchés publics opaques, rapports opposés aux contrats, enjeux de souveraineté et de sécurité », le Canard rappelle sur deux pages l’accumulation de couacs concernant l’Open Bar Microsoft au ministère des Armées.

L’article commence par une citation de la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam dont le nom vous dit peut-être quelque chose, car c’est en effet la Secrétaire de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées au Sénat et qui a déposé, en octobre 2017, une proposition de résolution visant à la création d’une commission d’enquête parlementaire.
L’article commence ainsi : « On m’a dit qu’il y avait eu quand même des pressions importantes du ministère de la Défense pour que cette commission d’enquête ne soit pas établie et, sauf miracle, elle ne sera pas établie ; mais il y a longtemps que je ne crois plus aux miracles. »

Si vous avez écouté la première émission Libre à vous ! diffusée fin mai 2018, ces propos vous disent peut-être quelque chose car oui, c’est un extrait de notre première émission ; nous avions en effet interviewé la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam à l’époque ; nous avions consacré environ une cinquantaine de minutes à cet Open Bar Microsoft/Défense afin d’en expliquer les enjeux, les dangers et les parts d’ombre. Nous étions également en compagnie de Marc Rees rédacteur en chef de Next Inpact.
Je vous invite, si vous n’avez pas écouté cette émission ou si vous avez envie de la réécouter, à consulter le podcast de cette émission ou à en lire également la transcription qui est disponible. Pour cela vous allez sur le site de l’April, vous cliquez sur la page consacrée à l’émission d’aujourd’hui et vous y trouvez un lien vers le podcast de l’émission consacrée à l’Open Bar, ce qui vous permettra de reprendre connaissance de ce dossier.

Je vous encourage à acheter ce hors-série, 6 euros. Je peux même vous citer des noms de journalistes dont certains que vous connaissez peut-être. Comme vous le savez les articles des hors-séries du Canard ne sont pas signés, mais on trouve page 121 la liste des journalistes qui ont contribué. Je vais juste vous citer trois noms :

  • le premier Marc Rees, rédacteur en chef de Next Inpact, qui était notre invité lors de la première émission.
  • Antoine Champagne, journaliste, peut-être plus connu pour son pseudo kitetoa, qui a travaillé pour plusieurs journaux et, plus récemment, a cofondé Reflets.info, journal d’investigation en ligne et d’information-hacking ;
  • et, dernier nom, Jérôme Thorel. Jérôme Thorel s’est intéressé très tôt à la portée disciplinaire des techniques numériques. Il s’est engagé dans divers collectifs de veille sur la société de la surveillance ; il a participé à l’organisation des Big Brother Awards France il y a quelques années qui remettaient des prix Orwell à ceux qui nous surveillent et il fait partie de l’ONG britannique Privacy International.

Voilà ! Je vous encourage à acheter ce numéro, 6 euros, 120 pages ; il va être encore disponible en kiosque je pense encore pendant un mois ou deux, donc le hors-série du Canard enchaîné consacré à la vie privée.

Nous allons passer à notre deuxième sujet qui n’est pas si éloigné que ça en fait du premier. Nous allons avoir un échange avec Thierry Bayoud qui est avec nous aujourd’hui, bénévole au Bar commun et qui fait partie de l’organisation de la Semaine des libertés numériques au Bar commun qui aura lieu du mercredi 21 au dimanche 25 novembre 2018. Rebonjour Thierry.

Thierry Bayoud : Rebonjour Frédéric.

Frédéric Couchet : Première question : je vais te laisser te présenter en quelques mots et présenter également le lieu d’accueil de cette Semaine des libertés numériques, Le Bar commun qui, je crois d’ailleurs, n’est pas très loin des studios dans lesquels on enregistre.

Thierry Bayoud : Tout à fait. Comme tu l’as très bien dit je suis Thierry Bayoud, je suis bénévole au Bar commun qui est situé au 135 rue des Poissonniers dans le 18e à Paris donc, on va dire, à un bon quart d’heure à pied des studios de Cause commune.
Qu’est-ce que Le Bar commun ? C’est un café associatif comme il en existe pas mal en France, quelques-uns à Paris. Le but est évidemment de remettre au goût du jour la solidarité, de remettre plus d’humanité dans notre économie, donc c’est un projet économique. Le produit d’appel c’est le bar pour essayer d’attirer le plus de monde possible, mais ça n’est pas la finalité de ce lieu. La finalité de ce lieu est de créer des activités pour essayer de réfléchir concrètement à ce qu’on peut tous faire pour faire évoluer notre société vers des valeurs plus humaines, plus solidaires.

Frédéric Couchet : D’accord. Dans ce cadre-là, effectivement comme ce n’est pas qu'un bar, vous organisez une Semaine des libertés numériques. Première question : pourquoi organiser un tel événement et quels sont les thèmes principaux de cette Semaine des libertés numériques ?

Thierry Bayoud : Les thèmes principaux de cette Semaine sont la neutralité du Net et le logiciel libre.
Pourquoi organiser la Semaine des libertés numériques ? Déjà parce que ça rentre complètement dans l’objectif de cette association qui est de créer des activités pour réfléchir à notre société et parce que, tout simplement, moi qui suis bénévole là-bas depuis le mois d’avril de cette année, je me suis rendu déjà compte qu’au sein des adhérents et des bénévoles de ce bar le thème des logiciels libres n’était pas quelque chose de très connu ; la neutralité du Net non plus.

Frédéric Couchet : Encore moins je suppose !

Thierry Bayoud : Exactement ! Comme je sais aussi que ce sont des sujets plutôt complexes à comprendre, on va dire de prime abord, on a eu l’idée d’organiser toute une semaine là-dessus, donc de dédier cet espace qu’est Le Bar commun à cette problématique.

Frédéric Couchet : D’accord. D’ailleurs, quand j’ai consulté le programme de cette Semaine, il y a un extrait qui m’a bien plu c’est : « Si vous ne savez pas bien ce qu’englobent ces deux notions — donc neutralité du Net et logiciel libre — alors cet événement est fait pour vous ! » Justement le « vous », à qui s’adresse cet événement ? Quels sont les publics cibles ? Est-ce que toute personne peut y assister quelles que soient ses compétences ou ses connaissances sur le logiciel libre, sur l’informatique, sur la neutralité du Net ?

Thierry Bayoud : Oui.

Frédéric Couchet : Super !

Thierry Bayoud : Le public cible est le grand public, ce qu’on appelle le grand public. Le but c’est simplement d’attirer le plus de monde possible pour faire réfléchir sur ces deux sujets-là et, comme je l’indique dans les articles que je poste sur Diaspora pour communiquer autour de cet événement, même si vous, vous vous sentez tout à fait au fait de ces sujets-là n’hésitez certainement pas à venir, simplement par solidarité avec cet événement parce que plus il y aura de monde, évidemment plus on aura de chances de le reproduire, pourquoi pas une fois par an.

Frédéric Couchet : D’accord. Là c’est la première édition et effectivement, si ça se passe bien, l’objectif serait de le reconduire chaque année à peu près à la même période je suppose.

Thierry Bayoud : Ça c’est un objectif tout à fait personnel, qui n’engage que moi, mais c’est tout à fait envisageable.

Frédéric Couchet : D'acord ! En tout cas il y a cette première édition. Donc c’est du 21 au 25 novembre ; ça se passe au Bar commun, 135 rue des Poissonniers dans le 18e. Est-ce que ça se passe en journée ? Le soir ? Les deux ?

Thierry Bayoud : Le Bar commun est ouvert du mercredi au dimanche : mercredi, jeudi, vendredi que les après-midis à partir de 14 heures et, cette Semaine des libertés numériques prend vraiment, j’ai envie de dire, en otage le Bar commun. C’est-à-dire que tous les jours, à partir du moment où le bar ouvre, il y a des ateliers, il y a des activités, il y a des intervenants.

Frédéric Couchet : Donc c’est Occupy Bar en commun !

Thierry Bayoud : Exactement, du mercredi au dimanche, soirées incluses.

Frédéric Couchet : Soirées jusqu’à 22 heures, 23 heures, c’est ça ?

Thierry Bayoud : Oui, voilà !

Frédéric Couchet : D’accord. Je suppose qu’évidement sur une semaine il y a beaucoup d'événements, surtout si c’est de 14 heures jusqu’à la fin de soirée. Le programme est en ligne sur le site du Bar commun, donc c’est barcommun.fr.

Thierry Bayoud : lebarcommun.fr.

Frédéric Couchet : Excuse-moi, en plus je l’ai sous les yeux et je te regardais en parlant, donc lebarcommun.fr, tout attaché lebarcommun. Est-ce que tu peux nous parler de quelques événements ou quelques temps forts, selon toi, qui peuvent attirer différents publics pendant ces quelques jours de Semaine des libertés numériques ?

Thierry Bayoud : Eh bien déjà, il y a deux ateliers qui sont vraiment ciblés adolescents pour essayer de sensibiliser les nouvelles générations à ces thématiques. Le premier c’est le mercredi après-midi, donc le 21 novembre à 15 heures, présenté par Isabelle Dutailly qui nous propose comment faire un exposé avec LibreOffice. Le but c’est simplement de permettre à des jeunes qui sont encore au collège ou qui sont au lycée d’apprendre à utiliser libre Office pour l’utiliser ensuite au quotidien, pour rendre leurs devoirs.

Frédéric Couchet : On va rappeler que LibreOffice est une suite bureautique libre, pour les gens qui pourraient l’ignorer.

Thierry Bayoud : Tout à fait.

Frédéric Couchet : Effectivement elle est très utilisée, enfin très utilisée, elle est pas mal utilisée dans les écoles ; je sais que ma fille l’utilise dans son école. C’est assez répandu, notamment par la dynamique d’enseignants qui installent LibreOffice sur les postes de travail.

Thierry Bayoud : C’est une bonne nouvelle !
Le deuxième événement ciblé adolescents sera le dimanche 25 novembre à 14 heures, animé par l’association Le Mouton Numérique, par Yaël et Valéry ; ça sera vraiment un atelier de pratique aussi, donc on vous conseille de venir avec vos téléphones portables. Le titre de l’atelier c’est : « Les aventures du Mouton invisible qui ne l’était plus », donc pourquoi ce Mouton n’est plus invisible avec son téléphone et sur Internet ? C’est cette question qui va amener Yaël et Valéry à sensibiliser les jeunes justement aux attaques contre la vie privée.

Frédéric Couchet : Je précise que Le Mouton Numérique a une émission sur radio Cause commune, par contre je ne me souviens plus quel jour donc je vais demander l’aide d’Olive s’il s’en souvient, mais sinon on regardera sur le programme ; il ne s’en souvient pas ! En tout cas Le Mouton Numérique a une émission sur la radio Cause commune. Vous allez sur causecommune.fm et vous pourrez retrouver la date de diffusion de cette émission.

J’ai noté aussi d’autres points forts, ou en tout cas des choses qui me paraissent intéressantes, c’est notamment la présence de l’association de la distribution logiciel libre Mageia qui, apparemment, va être présente sur toute la semaine. Pour les personnes qui connaissent plus Ubuntu, parce qu’ici, à radio Cause commune, on connaît beaucoup Ubuntu, Mageia est une distribution libre portée par une association qui est d’ailleurs basée à Paris. J’ai noté qu’ils étaient présents toute la semaine ; c’est l’occasion de découvrir un système d’exploitation entièrement libre qui permet d’utiliser un ordinateur pour tous usages. Est-ce qu’il va y avoir des fêtes d’installation ou est-ce que ce sont simplement des démonstrations de Mageia ?

Thierry Bayoud : J’ai voulu organiser une fête de l’installation mais Ubuntu ne m’a pas répondu et je n’ai pas non plus énormément de contacts parmi les associations ou les structures qui gèrent des systèmes d’exploitation. Mageia a répondu et a été tout de suite partante pour faire une permanence sur toute la semaine. Donc ils seront là pourquoi ? Ils seront là tout simplement pour vous parler de Mageia. Je pense qu’on improvisera tous les jours une petite présentation d’un quart d’heure, une demi-heure, entre deux intervenants, et aussi pour vous aider à installer Mageia sur votre ordinateur si vous venez avec.

Frédéric Couchet : C’est super. Donc on a deux personnes d’Ubuntu derrière, qui sont en régie effectivement. Je précise que je trouve très bien que Mageia soit là, il ne fallait pas du tout y voir, au contraire, une critique ; je trouve ça très bien. D’ailleurs je vais en profiter pour signaler que sans doute, début 2019, nous consacrerons une émission aux distributions logiciel libre type Ubuntu, Mageia et Debian ; je suppose que les gens d’Ubuntu répondront présents ce coup-ci vu que, de toutes façons, ils sont en partie à la radio. On invitera évidemment Mageia et aussi Debian pour faire un petit peu un tour d’horizon sur ces trois distributions, pourquoi elles existent, comment on peut les installer, les utiliser, et les découvrir.

Je parcours encore rapidement le programme pour signaler deux événements qui me paraissent intéressants :

  • le vendredi 23 novembre à 20 heures il y a une conférence gesticulée « Informatique ou libertés » par Lunar. J’ai eu l’occasion de voir, en tout cas en vidéo, la première qu’il avait donnée à Rennes, je crois l’an dernier. Les conférences gesticulées c’est la rencontre entre des savoirs chauds, donc des savoirs de vie populaire, et des savoirs froids, des savoirs théoriques, politiques, pour démontrer un problème ou, au contraire, une possibilité et permettre en fait aux gens de pouvoir se l’approprier et agir. Donc c’est une conférence que je vous encourage à aller voir ; elle est très intéressante, elle soit durer peut-être deux heures mais en tout cas on ne voit pas le temps passer et c’est vraiment très intéressant.
  • Un deuxième événement c’est le dimanche 25 novembre à 17 heures : Marie Duponchelle, qui était intervenue dans notre précédente émission Libre à vous ! sur la partie DRM, va faire une présentation sur l’obsolescence programmée en informatique. L’obsolescence programmée c’est l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement. Malheureusement c’est une grosse tendance et pas simplement dans le monde informatique. Un autre événement intéressant et, pour les personnes qui ont écouté Marie Duponchelle à la radio il y a un mois, eh bien c’est l’occasion de la voir sur place, donc au Bar commun.

En pratique comment cela se passe pour les personnes qui veulent participer ? Est-ce qu’elles doivent s’inscrire ? Est-ce que l’accès est payant ?

Thierry Bayoud : Non, rien de tout cela : l’accès est gratuit. Vous pouvez même venir assister à un atelier, à une intervention, sans consommer et sans adhérer au Bar commun.

Frédéric Couchet : Je n’avais même pas pensé à la question de la consommation, effectivement. On vous encourage à consommer modérément, évidemment, si c’est de l’alcool. Est-ce que tu vois autre chose à ajouter à part, peut-être, rappeler l’adresse et le site web. Je vais te laisser le faire parce que tout à l’heure je me suis trompé.

Thierry Bayoud : La Semaine des libertés numériques se fera du 21 au 25 novembre prochains au Bar commun qui est situé au 135 rue des Poissonniers dans le 18e à Paris, métro Marcadet – Poissonniers. Le programme est téléchargeable sur le site lebarcommun.fr et vous pouvez aussi vous inscrire à l’info-lettre si ça vous intéresse, libertenumerique@lebarcommun.fr, pour avoir de plus amples détails sur la Semaine et éventuellement sur les suites données à cet événement.

Frédéric Couchet : Sur le site du Bar commun vous avez le programme synthétique, le programme détaillé, toutes les informations. On encourage évidemment les gens qui habitent en Île-de-France à se rendre au Bar commun ; vous allez forcément trouver un atelier ou une présentation qui vous intéressera. Écoute Thierry je te remercie et je te souhaite en tout cas une bonne fin d’organisation et un beau succès pour cette Semaine des libertés numériques, pour cette première édition et, peut-être, une pérennisation sur le long terme.

Thierry Bayoud : C’est moi qui te remercie de m’avoir invité sur cette émission Libre à vous !

Frédéric Couchet : C’est normal.
Nous allons faire une petite pause musicale. Le titre que je vous propose, en fait, vous est plutôt proposé par un de nos invités, par Paul, c’est You've Done It de l’Album Lights And Shades donc « Vous l’avez fait » de l’Album « Lumières et nuances » et on se retrouve juste après ça.

Voix off : Cause commune – cause-commune.fm – 93.1

Pause musicale : You've Done It par Richtaste

Voix off : Cause commune 93.1

Frédéric Couchet : Vous êtes de retour sur Cause commune, dans l’émission Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April. Vous venez d’entendre You've Done It de l’Album Lights And Shades par Richtaste ; vous retrouvez la référence sur le site de l’April, april.org, vous cliquez sur la petite image ou sur le lien consacré à l’émission du jour et vous retrouverez tout en bas la référence de cette pause musicale que nous a proposée Paul Kocialkowski que nous allons retrouver tout de suite pour aborder le troisième sujet et sujet principal de l’émission, en compagnie également d’Aurélien Couderc, rebonjour Aurélien et Paul.
Le sujet va être la téléphonie mobile et les libertés. C’est une première émission parce qu’on ne va pas forcément avoir le temps d’aborder tous les sujets, mais on va essayer quand même de débroussailler un petit peu le terrain.
Vous constatez, comme tout le monde, qu’il y a de plus en plus de personnes qui sont la tête penchée sur leur téléphone mobile jouant du pouce, dans le métro, quand elles marchent, même quand elles mangent à table, même avec d’autres personnes, avec des risques physiques – j’ai appris le terme du syndrome du coup-texto qui existe apparemment – de tendinite, mais également et surtout des dangers pour notre vie privée, nos données personnelles, notre intimité.
En effet, depuis ces dernières années, les appareils mobiles sont de plus en plus privilégiés pour nos communications, notre navigation sur Internet, les réseaux sociaux et conservent et surtout partagent un grand nombre de nos données personnelles.

Pour reprendre l’expression de Richard Stallman : « Les téléphones mobiles peuvent être considérés comme le rêve de Staline ; en effet ce sont les outils de Big Brother — pour reprendre ses propos ; il s’agit là de dispositifs permettant un contrôle et une surveillance des personnes comme jamais cela n’avait été possible auparavant sans doute ». Donc à défaut de se passer de téléphone portable, comme c’est le choix de Stallman et d’autres personnes pour, évidemment, éviter ces problèmes, eh bien il semble important de pouvoir réellement mieux contrôler ces appareils si cela est possible. C’est pour ça que j’ai convié Paul et Aurélien à discuter du sujet de la téléphonie mobile et des libertés.
Je propose qu’on commence par Paul pour nous faire, peut-être, un petit point, justement, sur les systèmes d’exploitation pour les téléphones mobiles et leurs degrés de liberté.

Paul Kocialkowski : Effectivement, comme tu l’as très justement rappelé, les appareils mobiles sont des appareils sur lesquels toutes les questions à la fois de liberté et de vie privée sont très exacerbées. Ce sont des appareils qu’on a avec nous au quotidien, au travers desquels, en fait, va passer une très grande partie de nos données personnelles, qui sont également au courant de notre position géographique, des individus avec lesquels on échange et, finalement, de vraiment tout un tas de choses de nos vies.
Ce qu'il est intéressant de comprendre c’est que ces appareils mobiles, que ce soit des téléphones, des tablettes ou encore d’autres formats qui apparaissent, sont vraiment très comparables à des ordinateurs classiques. On a une sorte de miniaturisation de tous les composants qu’on avait dans nos ordinateurs de bureau ou portables, qui se retrouvent dans ces appareils et, en fait, la complexité technologique qui est mise en œuvre est vraiment similaire à ce qu’on trouve sur un ordinateur classique. Ça veut dire que les problématiques de logiciel libre sont, là aussi, au cœur de l’utilisation de ces appareils et finalement, si on regarde ce qui se fait un petit peu sur le marché et ce que peuvent trouver les utilisateurs, on a une gamme de systèmes d’exploitation différents mais qui est, en fait, assez réduite. On a par exemple l’iPhone d’Apple qui est l’exemple de premier smartphone le plus connu et puis on a tout un tas d’autres fabricants qui proposent différents modèles qui sont eux, en général, équipés d’un système d’exploitation Android.

La différence qu’on va avoir c’est que dans l’écosystème Apple où on a iOS qui est le système d’exploitation pour l’iPhone, on est dans un écosystème qui est entièrement fermé, entièrement constitué de logiciels propriétaires. D’ailleurs Apple, sur ces systèmes-là, ne permet pas par exemple la diffusion, au travers de son magasin d’applications, d’applications qui seraient libres, sous une licence copyleft type GPL. Donc là on a vraiment quelque chose de très hostile au logiciel libre.
Si on regarde ce qui se fait de l’autre côté, donc au niveau d’Android où on a plusieurs autres fabricants qui vendent leurs téléphones avec ce système pré-installé, on a là quelque chose qui est plutôt sur une base de logiciels libres. Android c’est un système développé avant tout par Google et Google va libérer la base des composants qui constituent le système. Il ne s’agit pas de l’ensemble des composants, il s’agit essentiellement des couches hautes, donc ce qui va permettre aux applications d’interagir avec le matériel, mais qui exclut en général les applications elles-mêmes et qui exclut, disons, les logiciels qui prennent en charge véritablement le matériel.

Frédéric Couchet : D’accord. Aurélien, est-ce que tu veux ajouter quelque chose déjà sur cette première introduction ?

Aurélien Couderc : C’est une bonne introduction et un bon rappel des options principales qui existent. Je pense qu’on peut rappeler aussi, par rapport aux questions de liberté, qu’un certain nombre de ces acteurs vont peut-être vendre les appareils mais vont avoir des solutions qui sont essentiellement gratuites et qui, le plus souvent, sont financées par la collecte de nos données personnelles. Donc les différentes entreprises qui, notamment, publient les applications, ont un intérêt particulier à ce qu’on y passe le plus de temps possible, puisque le temps qu’on va passer c’est du temps que ces éditeurs vont être capables de monétiser et qui est basé sur les données personnelles qu’on va leur donner, en plus, de manière volontaire.
Effectivement, quand tu parlais tout à l’heure du rêve de Staline, c’est un petit ça ; ou, si on fait référence à 1984, ce n’est même plus quelque chose d’hostile qui serait installé dans les foyers mais c’est tout un chacun qui, de manière volontaire, va révéler toute une partie de sa vie privée, publique, familiale, au travers des différentes applications et que les gestionnaires de ces applications vont pouvoir monétiser.

Frédéric Couchet : Justement, est-ce qu’on peut faire un petit listing et un petit résumé, à chaque fois, des principales problématiques posées par ces téléphonies mobiles que ce soit iOS ou Android et ensuite on entrera peut-être plus dans le détail de la partie Android, parce que, de ce que je crois comprendre, c’est que côté iPhone il est difficile de s’en libérer vu que c’est totalement fermé. Par contre, du côté d’Android, il y a des étapes pour commencer un peu à se libérer et récupérer un peu de liberté. Déjà est-ce qu’on peut lister les problématiques posées globalement par ces téléphones mobiles ?

Paul Kocialkowski : En fait, ces problématiques sont surtout liées aux données qui sont accumulées par ces appareils puisque ce sont des appareils qu’on a avec nous toute la journée et qui voient donc passer toute notre vie numérique.

Si on prend les spécificités de chaque système par rapport à ça, on a, en fait, deux modèles qui sont très différents : pour iOs Apple va prétendre, justement, ne pas monétiser ces données et, en fait, vend le système tel qu’il est avec une certaine garantie, que Apple affiche, de protéger ces données. Évidemment, c’est une protection que se fait par du logiciel propriétaire donc du logiciel dans lequel la communauté et chaque individu, chaque utilisateur, ne peut pas vraiment avoir confiance dans le sens où il n’y a aucune manière de vérifier quoi que ce soit d’un point de vue de la sécurité. Mais Apple se revendique pour autant de ceux qui ne monétisent pas les données.

Chez Google on a quelque chose de complètement inverse où là, la base du système va être libre, mais c’est justement en voulant diffuser très largement ce système que Google souhaite que, par-dessus ce système, ce soient les applications Google qui soient installées et qui vont pouvoir capter la plupart des données des utilisateurs, que les utilisateurs vont donc, volontairement disons, donner à ces applications.

Donc on a là vraiment deux modèles très différents et qui ne posent pas exactement les mêmes problématiques. C’est-à-dire que dans le cas d’Apple c’est une problématique qui va être de confiance dans le logiciel qu’on utilise puisque c’est un logiciel propriétaire. Dans le cas d’Android on va avoir une base qui est libre mais des applications par-dessus qui viennent rajouter le côté propriétaire et le côté collecte de données.

Frédéric Couchet : Aurélien est-ce qu’on peut faire confiance à Apple et à iOS ?

Aurélien Couderc : C’est une question qui est assez complexe. Évidemment, comme on ne sait pas ce qui se passe puisque, en gros, c’est derrière des barrières fermées, on ne peut pas savoir ce que, en réalité, Apple va faire des données de ses utilisateurs. Ils font beaucoup de communication sur la manière dont, par exemple, ils ont résisté à certaines demandes de l’administration américaine d’accéder aux données des utilisateurs, mais, évidemment, ils ne vont pas faire de publicité pour tous les cas où ils n’ont pas résisté ou bien où ils ont été contraints d’une manière légale, réglementaire, à céder les données de leurs utilisateurs à différentes tierces parties.
C’est vrai qu’à partir du moment où l’intégralité du code de ces systèmes est cachée, est verrouillée, c’est très difficile de se faire une idée du niveau de confiance qu’on peut avoir.
Par ailleurs, il y a plusieurs exemples de failles de sécurité, connus, qui ont permis à des entreprises malveillantes de vendre à tout un chacun qui était prêt à payer des sommes assez modiques, un moyen d’accéder aux appareils Apple pour, en fait, pirater les données des utilisateurs.

Donc c’est un bon exemple du fait que le mode de fonctionnement d’Apple et cette soi-disant protection des données personnelles qu’ils ont vendue est sans doute un peu un rideau, mais on peut se poser la question du sérieux de ces affirmations.

Frédéric Couchet : Oui. Et plus globalement effectivement dans cette émission, on a beaucoup de doutes quand même sur les solutions mises en œuvre par les entreprises qui utilisent des logiciels privateurs et qui nous demandent de leur faire confiance. Les exemples sont légions : soit des failles de sécurité, soit les réquisitions judiciaires pour lesquelles ils sont contraints et aussi les pratiques, tout simplement, de ces entreprises qui peuvent être, par rapport aux données personnelles, parfaitement scandaleuses.

Aurélien Couderc : Oui. Puisque tu parles de pratiques — on était sur les problématiques que posent les appareils modernes — je pense qu’il ne faut pas perdre de vue que les entreprises qui nous fournissent ces appareils et tous les logiciels qui sont chargés dessus vont influencer la manière dont on les utilise. C’est-à-dire qu’elles vont nous proposer des types d’applications et d’interactions avec le téléphone qui sont ce qu’elles souhaitent qu’on fasse avec. Par exemple la plupart des entreprises vont fonctionner sur un modèle qui est très centralisé pour avoir la capacité à avoir tout ce qu’on échange avec nos amis, avec notre famille. Tout va systématiquement passer par elles alors qu’il est tout à fait possible, d’un point de vue technique, de faire des applications qui échangeraient de point à point, de pair à pair, et qui ne passeraient pas par un composant central. Mais c’est vrai que le contrôle que les entreprises ont sur les logiciels qu’elles chargent sur leurs téléphones font qu’elles ne vont pas du tout favoriser ce genre de pratique-là mais bien les pratiques de contrôle centralisé qui leur sont bénéfiques pour ensuite revendre des services ou des données.

Frédéric Couchet : Est-ce que tu veux ajouter quelque chose sur Apple, Paul ?

Paul Kocialkowski : Oui. Ce qu'il est intéressant de voir ici c’est qu’on a, en fait, des entreprises qui proposent des appareils, qui proposent des produits qui vont avant tout servir les intérêts de cette entreprise avant de servir les intérêts de leurs utilisateurs. C’est-à-dire que si une entreprise comme Apple veut développer ses services, veut développer des services de ses partenaires, elle va les mettre en avant et elle va, par toutes les manières, pousser les utilisateurs à utiliser ces services.
Ça se traduit de la même manière par exemple dans les applications qu’on a le droit d’installer au travers des magasins d’applications où, comme je le rappelais, on ne peut pas déposer de logiciels libres sous une licence GPL copyleft sur le magasin d’applications d’Apple et tout ça parce que, effectivement, Apple se place, en fait, en censeur et se place dans une position où elle va d’abord chercher à mettre en avant ses intérêts et l’intérêt de ses collaborateurs et ensuite l’utilisateur.

Aurélien Couderc : Il y a des exemples multiples d’applications qui ont été retirées du catalogue Apple non pas parce qu’elles avaient des fonctionnalités problématiques, mais parce qu’elles pouvaient faire de la concurrence aux services propres d’Apple. On a des exemples sur des navigateurs qui permettaient de contourner le marché d’applications en ayant des applications web, des applications de communication, qui seraient entrées en concurrence avec ce que Apple propose elle-même. Il y a un certain nombre d’exemples comme ça d’applis qui ont été purement et simplement censurées parce que ça n’arrangeait pas les affaires d’Apple.
Et on peut aussi noter que la censure s’applique sur des points plutôt culturels et ça, peut-être sur les deux marchés d’applications. C’est-à-dire que comme ce sont des acteurs américains avec quand même une certaine forme de puritanisme côté américain qu’on n’aura typiquement pas en France, on ne va pas trouver d’applications qui proposent des nus, y compris artistiques, qui sont parfaitement acceptées en France. On a comme ça des exemples d’applications de musées ou de médias généralistes qui se sont retrouvées censurées parce qu’elles proposaient des contenus qui sont parfaitement acceptables de notre point de vue, mais que les Américains et la culture américaine considéraient comme choquantes.
Donc cette capacité de censure n’est pas uniquement théorique ; elle est utilisée de manière assez régulière par ces acteurs qui contrôlent nos téléphones.

Frédéric Couchet : Paul.

Paul Kocialkowski : Juste un dernier point sur cet aspect-là qui serait un petit peu plus technique, c’est mentionner le fait que sur les appareils Apple on ne peut pas installer un autre système que iOS qui est le système pré-installé : Apple a mis en place des mesures techniques, a mis en place des restrictions pour s’assurer que seul le système d’exploitation – donc le logiciel qui orchestre toute l’activité du téléphone, de l’appareil –, seul le logiciel d’Apple puisse s’exécuter. Donc là, en fait, on ne vend plus un téléphone comme du matériel mais comme quelque chose de vraiment lié au logiciel qui est vendu avec par le fabricant. On perd toute la distinction élémentaire entre le logiciel et le matériel et on s’attendrait à ce que l’utilisateur puisse installer n’importe quel logiciel, comme bon lui semble, sur le matériel qu’il a acheté. Et là, en fait, c’est simplement impossible : Apple ne donne pas cette possibilité-là à l’utilisateur et on a des systèmes qui sont vraiment fermés dans leur écosystème et dont on ne peut pas, techniquement, sortir.

Frédéric Couchet : Donc c’est une forme de vente forcée où le matériel s’accompagne, de façon forcée, du système d’exploitation et des applications par, effectivement, un seul et même fabricant et qu’il interdit de contourner par des moyens techniques et par des moyens légaux. On peut comparer à l’achat d’un ordinateur dans le commerce aujourd’hui : si c’était pré-installé avec un système d’exploitation et qu’il nous était strictement interdit d’installer par exemple un système libre, Debian, Ubuntu ou Mageia pour en citer trois, comme ça tout le monde sera content.

Aurélien Couderc : Et même des logiciels libres sur le système d’origine. C’est-à-dire que ce qui est imposé aujourd’hui par les fabricants de téléphones on ne l’accepterait pas sur nos ordinateurs. C’est un peu le syndrome de la prison dorée, c’est-à-dire que ce sont des appareils qui sont tout beaux, tout brillants mais sur lesquels, finalement, on est extrêmement contraint dans la manière et la latitude qu’on a d’utiliser ce matériel à sa guise. Et les fabricants rajoutent régulièrement ce type de verrous pour qu’on ne puisse pas en bénéficier de la manière qui nous intéresse.

Frédéric Couchet : Juste pour finir sur ce point-là, c’est un petit peu comme si sur Windows on avait l’obligation d’utiliser Windows Media Player et qu’on ne pouvait pas installer VLC, dont on a parlé dans la dernière émission, pour visualiser ses vidéos.
Là je crois qu’on a fait le tour d’Apple et on lui a un peu, entre guillemets, « réglé son compte ». En tout cas on voit bien qu’il n’y a pas beaucoup d’espoir.

Aurélien Couderc : De libertés !

Frédéric Couchet : L’intérêt c’est l’entreprise et pas les libertés des utilisateurs et des utilisatrices !
Paul Kocialkowski : Il faut savoir qu'Android est développé tout d’abord en interne par Google, donc c’est un projet qui est avant tout, disons, interne à l’entreprise.
En fait Google va développer plusieurs versions et ces versions seront proposées à ses partenaires, en général des fabricants de téléphones qui vont, eux, avoir accès à ce code et qui vont l’utiliser pour faire leurs versions un petit peu à leur sauce, comme ils le sentent, en rajoutant des fonctionnalités, en changeant l’interface, en ajoutant des applications par-dessus. En parallèle de ça, Google va mettre à disposition du public le code d’Android sous une licence libre, qui est une licence qui n’est pas copyleft du type MIT.

Frédéric Couchet : C’est une licence libre en tout cas.

Paul Kocialkowski : Voilà ! Ça reste une licence libre et cette base-là d’Android est certes libre, mais en fait pas très utile, parce qu’on a très peu d’applications qui en font partie et il manque également tout un tas de composants pour la prise en charge du matériel, des appareils en eux-mêmes.
Donc ce qu’on a là c’est du code qui est entre deux, qui est entre les applications et le matériel, qui est certes très utile mais qui, en tant que tel, ne constitue pas un système d’exploitation vraiment utile.

Frédéric Couchet : Donc ce n’est pas utile pour la personne qui va utiliser le téléphone.

Paul Kocialkowski : C’est ça. C’est-à-dire que cette version-là d’Android que publie Google n’est pas publiée pour que des gens s’en servent vraiment en tant que telle, elle est publiée plutôt pour permettre à d’autres fabricants, qui ne sont pas les partenaires de Google, d’utiliser quand même cette base Android essentiellement pour pouvoir distribuer les applications Google et pour que Google assure, comme ça, que son magasin d'applications soit utilisé par le plus possible d’utilisateurs.

Aurélien Couderc : On peut citer plusieurs marques ; ça va être Samsung, Sony, Motorola ; il y a tout un écosystème autour d’Android ; ils vont tous utiliser cette base de code et ensuite l’intégrer dans leurs appareils.

Paul Kocialkowski : Exactement. En parallèle de ça, on a ce qu’on appelle des versions communautaires d’Android où là, en fait, des individus, des membres de la communauté se sont organisés, se sont appropriés ce code fourni sous une licence libre par Google et le transforment en quelque chose d’utilisable pour les utilisateurs, en rajoutant toutes les briques qui pouvaient manquer. On trouve de nombreuses versions communautaires d’Android. Une de plus connues s’appelle LineageOS qui a une histoire un peu tumultueuse, qui s’appelait CyanogenMod à l’époque, et qui a regroupé le plus grand nombre d’enthousiastes pour contribuer à ce système qui prend la base d’Android et rajoute les éléments qui sont nécessaires pour que ça fonctionne.
Maintenant, ce qui est intéressant, c’est que ces éléments qui sont rajoutés sont en général des composants propriétaires parce que, aussi bien au niveau de la prise en charge du matériel que des applications, on manque très souvent de composants libres qui fassent l’affaire.

Frédéric Couchet : Aurélien, peut-être que tu veux parler un petit peu de LineageOS parce que je crois que c’est le système que tu utilises sur ton téléphone ?

Aurélien Couderc : C’est le système que j’utilise sur mon téléphone et que j’ai eu l’occasion d’installer sur un certain nombre d’appareils de connaissances ou de ma famille. C’est un système vers lequel je me suis tourné. La première raison c’était parce que, comme c’est un système qui est maintenu par la communauté, ça permet d’étendre la durée de vie d’un certain nombre d’appareils. C’est-à-dire qu’on constate qu’au bout d’un certain temps les fabricants arrêtent de fournir des mises à jour pour leurs appareils puisque eux, ce qui va les intéresser, ça va plutôt de vendre de nouveaux appareils et de faire des bénéfices sur les ventes de nouveaux appareils. Donc ils vont faire ce qui est un peu le strict minimum pour ne pas être mal vus et, au bout de quelques années, mais quand on dit « quelques » ça peut être deux ans, les fabricants vont arrêter de fournir des mises à jour logicielles.
L’intérêt d’un projet communautaire comme LineageOS [prononcé avec l’accent anglais, NdT], donc LineageOS [prononcé à la française, NdT], ça va être d’offrir la possibilité à ceux qui le souhaitent, en ayant évidemment des compétences de développeur, de maintenir et de mettre à jour les appareils les plus anciens pour proposer de nouvelles versions d’Android, les dernières mises à jour de sécurité, tout ce qu’on aurait, de manière standard à nouveau sur un ordinateur de bureau, ce qu’on a aujourd’hui sur un ordinateur de bureau. Quand on finit par arrêter d’utiliser un ordinateur de bureau, surtout si on utilise un système libre, c’est vraiment qu’il est à bout de souffle et qu’il a peut-être des dizaines d’années.
Un téléphone, on a tendance à le jeter beaucoup plus tôt entre autres parce qu’il n’est pas à jour, qu’il est devenu trop lent, et un système tel que LineageOS permet de le remettre au goût du jour et de continuer à l’utiliser. Je ne vais pas citer le modèle que j’utilise, mais c’est un téléphone qui est sorti en 2012 et j’ai toujours des mises à jour hebdomadaires de ce téléphone-là avec LineageOS.

Frédéric Couchet : C’est intéressant de signaler que tu utilises encore un téléphone que tu as acheté en 2012. Le mien j’ai dû l’acheter en 2011 ; un des points forts c’est aussi de lutter contre l’obsolescence programmée, contre le remplacement carrément forcé des téléphones. Une petite anecdote personnelle entre Aurélien et moi : récemment il m’a aidé à changer le mode vibreur.

Aurélien Couderc : Le composant…

Frédéric Couchet : Le composant vibreur qui était sur mon téléphone, qui ne fonctionnait plus, qu’on achète sur Internet à 5 euros et ensuite, en 15 minutes, il a pu changer ça. C’est effectivement un des points forts, aussi, de recourir à ce genre d’outils parce qu’aujourd’hui les téléphones coûtent de plus en plus cher, on nous force à les racheter, en tout cas pour ceux qui rentrent dans ce système-là.

Aurélien Couderc : Et puis une petite remarque puisque beaucoup de gens, enfin de plus en plus de gens sont quand même conscients et intéressés par les réalités écologiques et l’impact sur la planète de tout ce qui est numérique, des appareils et de leur fabrication. Il faut rappeler que pour un téléphone mobile, l’ordre de grandeur de où se trouve la dépense énergétique c’est 95, 98 ou 99 % dans la fabrication. C’est-à-dire que l’usage au quotidien d’un téléphone va consommer quelques watts régulièrement pour le recharger, mais la quantité d’énergie qui a été nécessaire à sa fabrication est énorme et correspond à, vraisemblablement, des centaines d’années d’utilisation.

Paul Kocialkowski : J’irais même plus loin sur le côté décorréler le logiciel du matériel pour permettre, justement, à la fois de mettre à jour son système mais également, pourquoi pas, d’entrevoir des cas d’utilisation nouveaux pour son appareil, à partir de systèmes qui viseraient différents cas d’utilisation.

Je pense par exemple au serveur personnel. Sur des téléphones anciens on pourrait tout à fait installer des logiciels qui permettraient, par exemple, d’avoir un serveur web, d’avoir un serveur mail, ce genre de choses, de le relier au réseau et, en fait, de complètement changer la fonction du téléphone, simplement parce que le logiciel, qui est à ce moment-là libre, serait décorrélé de la partie matérielle. Donc on peut, finalement, avoir tous les cas d’utilisation qu’on souhaite à partir du moment où le matériel permet de réaliser ces cas d’utilisation. Et on est, à ce moment-là, plus du tout limité par le cas d’utilisation prévu par le fabricant, prévu par le système, et on peut imaginer tout un tas de choses pour lesquelles on pourrait réutiliser des appareils peut-être plus anciens, qu’on n’utiliserait pas en tant que téléphones actuellement, mais leur donner une seconde vie en tant qu’appareils numériques plus génériques et qui rendraient des services d’autres types que ceux pour lesquels ils ont été construits à la base.

Aurélien Couderc : Je pense que ça revient à ce qu’on disait tout à l’heure, c’est-à-dire qu’on reprend l’initiative sur ce qu’on souhaite faire d’un appareil. Au lieu de subir ce qu’un fabricant particulier a décidé qu’on était autorisé à faire avec ce qu’on a acheté, là, l’idée c’est vraiment de reprendre la main et de dire « non, je souhaite utiliser cet appareil pour telle et telle raison que j’ai choisie moi-même. »

Frédéric Couchet : Ce qu’on fait déjà avec nos ordinateurs types de bureau ou laptops. Par exemple, chez moi, j’ai un laptop qui date de 2009 ou 2010 qui est mon serveur.

Aurélien Couderc : Un ordinateur portable.

Frédéric Couchet : Un ordinateur portable, merci Aurélien – c’est moi qui me fais reprendre et tu as tout à fait raison – donc un ordinateur portable à peu près, je crois, de 2009-2010, qui me sert de serveur pour les audio donc la musique, pour la vidéo et aussi un serveur de sauvegarde. Donc ce qui est possible avec ces ordinateurs qu'on connaît [ordinateurs de bureau, ordinateurs portables, NdT] devrait être possible, effectivement, avec les ordinateurs-téléphones portables.

Nous allons faire une petite pause musicale. C’est le groupe Demi-sel ; le titre s’appelle Allons voir (cercle circassien) et on se retrouve juste après ça.

Voix off : Cause commune – cause-commune.fm – 93.1

Pause musicale : Allons voir (cercle circassien) par le groupe Demi-sel

Voix off : Cause commune 93.1

Frédéric Couchet : Vous êtes de retour sur l’émission Libre à vous ! sur radio Cause commune 93.1 en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
Nous venons de danser sur le groupe Demi-sel Allons voir (cercle circassien) ; le site web du groupe c’est demisel.org ; ils ont des tas de concerts annoncés donc n’hésitez pas, allez les voir, leur musique était en licence Art libre. Vas-y Aurélien !

Aurélien Couderc : L’occasion peut-être de rappeler que toutes nos pauses musicales sont sous des licences libres qui permettent de les partager librement avec vos amis, votre famille, de les télécharger parfaitement légalement.

Frédéric Couchet : Exactement. Je pense que j’ai trouvé un partenaire d’animation des prochaines éditions de l’émission. Je vais noter ça. La référence est évidemment sur le site de l’April ; vous allez sur le site de l’April, sur la page consacrée à l’émission et vous retrouverez le lien de cette musique dont je rappelle le nom du groupe : Demi-sel.

Nous parlions juste avant la pause de LineageOS. On va maintenant parler de deux autres systèmes, d’ailleurs téléphones, Replicant et le Fairphone. Qui veut commencer par Replicant ou le Fairphone ? Paul ? Aurélien ? Aurélien.

Aurélien Couderc : Peut-être dire un mot sur le Fairphone puisque tout à l’heure on parlait d’écologie. Effectivement, l’entreprise qui commercialise le Fairphone a accès le plus possible son développement sur le respect écologique et le respect des conditions de travail et des conditions humaines. Ils vont notamment chercher les matériaux qui servent à la fabrication des microprocesseurs dans des pays dont on sait que ce ne sont pas des pays en guerre, où il n’y a pas de travail des enfants ou de formes d’esclavagisme. Ils ont mis une attention particulière dans le choix de l’origine de leurs composants pour avoir la garantie qu’ils ne sont pas issus notamment de pays en conflit.
Le Fairphone est livré avec une version d’Android qui est relativement classique et peu libre, mais on peut télécharger et installer une version alternative qui est plus libre, notamment sans toute la partie supérieure de Google qui essaie de contrôler un petit peu ce qu’on fait avec les téléphones Android.

Frédéric Couchet : Le Fairphone c’est une autre option. Paul, je crois que tu connais bien un autre projet qui s’appelle le projet Replicant.

Paul Kocialkowski : Effectivement. Replicant est avant tout un système d’exploitation qu’on a voulu entièrement libre. C’est-à-dire que dans la plupart des systèmes Android communautaires comme c’est le cas de LineageOS, comme c’est le cas du système proposé par le Fairphone qui est un petit peu plus libre et qui se débarrasse des applications Google, nous on a souhaité aller encore plus loin et, en fait, fournir un système d’exploitation qui soit entièrement libre, qui soit entièrement dénué de tous les composants propriétaires pour lesquels on n’aurait pas le code source et pour lesquels on ne pourrait pas recréer une image uniquement à partir des sources.

C’est un projet qui est assez ambitieux parce qu’il s’agit, en fait, de remplacer l’ensemble de ces composants propriétaires qui posent problème et ces composants-là, en général, sont en lien avec la prise en charge du matériel, des appareils, c’est-à-dire des composants spécifiques qui constituent chaque téléphone, chaque tablette et on va, en fait, devoir écrire du code en particulier pour s’adresser à chaque composant électronique et pour arriver à correctement interagir avec le matériel. Donc c’est un gros travail qui relève souvent de l’ingénierie inverse : il va s’agir de regarder les composants propriétaires, comprendre comment ils fonctionnent et écrire des équivalents en logiciels libres qui nous permettent de prendre en charge les fonctionnalités matérielles de ces appareils.

Aurélien Couderc : Concrètement, on peut peut-être citer les composants dont tu parles, c’est-à-dire que ça va aller dans tous les domaines du téléphone : l’affichage, l’audio, le vibreur, le GPS ; il y a vraiment beaucoup de composants qui sont très différents et avec des problématiques très différentes pour retrouver des logiciels libres qui les fassent fonctionner.

Paul Kocialkowski : Effectivement. En fait, ce qu’on constate, c’est qu’il y a certains types de composants qui sont plus compliqués que d’autres à prendre en charge. L’exemple le plus flagrant au niveau de Replicant c’est le GPS ; aujourd’hui on ne prend pas en charge les GPS des appareils qui fonctionnent avec Replicant parce que les logiciels propriétaires qui servent à contrôler les composants pour le GPS sont d’une complexité assez folle. En termes de mathématiques, de physique qu’il y a derrière, c’est quelque chose d’assez costaud, donc il faut des gens qui ont la capacité technique de mener à bien des projets de réécriture de ces composants-là. Et puis on a d’autres composants qui vont être plus simples à gérer ; l’exemple qui me vient en tête ce sont les capteurs, typiquement l’accéléromètre, le gyroscope, le capteur de champ magnétique, la boussole en fait ; ces choses sont assez simples à libérer, à prendre en charge, donc ce sont des choses qu’on a pu faire au niveau de Replicant. Effectivement, il est très juste de rappeler que toutes les fonctionnalités ne sont pas encore prises en charge dans Replicant. Il reste pas mal de travail pour arriver, sur les modèles qui nous intéressent, à avoir une prise en charge globale de tous les composants.

Frédéric Couchet : En tout cas le projet Replicant permet, effectivement, d’aller quasiment au maximum de la liberté avec, eh bien des contraintes. Tu parles du GPS. Moi j’ai un téléphone, je ne vais pas citer la marque non plus, mais c’est un vieux téléphone qui fonctionne très bien, qui est sur Replicant et effectivement il n’y a pas le GPS, mais je vis très bien sans et je retrouve toutes les applications dont j’ai besoin ; d’ailleurs bientôt on va parler des magasins d’applications, donc partie logicielle.

On voit déjà qu’entre LineageOS, Replicant, le Fairphone, il y a différents degrés de récupération des libertés qui peuvent correspondre aussi à différents besoins. Ce qu’il est important de comprendre pour les personnes qui nous écoutent, qui entendent parler de beaucoup de noms de systèmes différents, ça va dépendre de leurs besoins et de leurs attentes. Tout à l’heure, en fin d’émission, je vous parlerai d’un certain nombre d’événements. L’une des pratiques possible pour découvrir ce monde-là c’est d’aller voir les groupes d’utilisateurs et d’utilisatrices de logiciels libres ou des événements spécialisés pour rencontrer des gens qui, en fonction de vos besoins, vont vous orienter vers telle ou telle solution. Aurélien tu voulais ajouter quelque chose.

Aurélien Couderc : Pour rappeler que quand on parle de besoins, ce sont des besoins et aussi des envies. C’est-à-dire que ce qui nous a, un certain nombre d’entre nous, orientés vers le logiciel libre c’est de se dire : aujourd’hui je fais de plus en plus de choses qui sont de l’informatique de près ou de loin, que ce soit avec mon ordinateur ou mon téléphone, et je n’ai pas envie que telle ou telle société décide pour moi de ce qui est bon pour moi et me dicte, finalement, les axes de ma vie numérique. Je pense que ce qui attire pas mal de gens vers le logiciel libre c’est cette réflexion un peu philosophique sur qu’est-ce que je fais de ma vie, en l’occurrence numérique. Ce n’est pas forcément toute la vie, mais ça devient quand même une partie importante de notre vie moderne.

Paul Kocialkowski : Oui tout à fait. C’est vrai que ça relève, en fait, du choix personnel. Nous, ce qu’on souhaite au travers du projet Replicant, c’est fournir une alternative qui soit un minimum utilisable et qui se place vraiment à une extrémité du spectre. Donc fournir un système entièrement libre mais, comme on l’a mentionné, il y a différentes autres solutions qui peuvent être plus adaptées à certains choix personnels, à certains cas d’utilisation. Par exemple, si pour vous le GPS est quelque chose d’absolument indispensable alors Replicant n’est peut-être pas le système qui vous correspondra le mieux. Mais on souhaite quand même proposer ce choix-là pour les gens qui se reconnaîtraient dans ces valeurs-là.

Frédéric Couchet : Avant de parler d’un dernier système, d’un dernier téléphone qui s’annonce très prometteur, mais nous ferons ça en fin d’émission, on va changer légèrement de sujet. Là on a parlé, effectivement, de la partie système d’exploitation et de ce qui va autour, qui peut sembler peut-être un petit peu compliqué ou en tout cas pas très engageant pour changer son système, mais il y a des moyens de regagner de la liberté sur Android beaucoup plus simples, avec différents exemples qu’on va citer, que je vais vous demander peut-être de détailler : par exemple changer de moteur de recherche par défaut ; changer le magasin d’applications et c’est là où on va parler aussi d’un projet très important et très intéressant qui s’appelle F-Droid ; donc peut-être Aurélien, tu peux commencer là-dessus ?

Aurélien Couderc : En deux mots sur la partie moteur de recherche, puisque ce qu’on mentionnait plus tôt dans l’émission c’est qu’un certain nombre des entreprises qui nous vendent ces téléphones ont intérêt à garder tout l’historique de ce qu’on fait en ligne, notamment pour proposer de la publicité qui corresponde à notre activité. Le moteur de recherche, évidemment, c’est l'un des principaux candidats puisqu'au départ, pour tout ce qui vous passe par la tête, vous allez peut-être passer par votre moteur de recherche pour trouver les sites correspondants.
Sur la plupart des appareils on peut changer le moteur de recherche par défaut et il y a plusieurs alternatives de moteurs de recherche qui s’engagent à ne pas pister les utilisateurs et à ne pas suivre leurs recherches, tels que Qwant qui est un moteur français, qui fait de la communication sur le respect de la vie privée et un moteur américain, un petit plus ancien, qui s’appelle DuckDuckGo, duckduckgo.com, qui lui, également, se base sur l’excellence de ses algorithmes de recherche mais sans avoir besoin de profiler les utilisateurs. Un exemple de ce que peuvent faire les gens qui ont l’habitude d’utiliser des moteurs tels que Google qui sont connus pour pister les utilisateurs, c’est d’essayer de faire la même recherche avec deux téléphones différents et on peut être assez surpris par les différences de réponses qu’on va obtenir ; ça révèle aussi une partie de l’étendue de ce que Google peut savoir de vous lorsque vous utilisez ses services.

Frédéric Couchet : Tout à fait. D’ailleurs il y avait une émission sur France 2 récemment, malheureusement je ne me souviens laquelle, où quelqu’un justement, d’ailleurs je crois même que c’était le patron de Qwant qui faisait une démo de réservation d’hôtel en ligne avec différents téléphones et les prix n’étaient pas du tout les mêmes entre les différents téléphones ; c’est très impressionnant.
On va citer à nouveau les deux moteurs de recherche : Qwant, DuckDuckGo qui, en français je crois, se traduit par « canardcanardva » ; je crois que le site existe vraiment, je le dis de tête. Mais bon ! En tout cas une première opération c’est de changer, effectivement, le moteur de recherche par défaut ; éventuellement aussi de couper les synchronisations Google quand c’est possible. Et il y a le magasin d’applications, F-Droid. Paul est-ce que tu peux expliquer un petit peu ce qu’est un magasin d’applications et quel est l’objectif et le fonctionnement de F-Droid ?

Paul Kocialkowski : Un magasin d’applications c’est en fait, en soi, une application qui est parfois pré-installée avec le système, qui va permettre d’accéder à un catalogue d’un très grand nombre d’applications et, parmi ces applications, d’installer celles que l’on souhaite.
Pour les systèmes Android, Google fournit son Google Play Store qui est le magasin d’applications de référence, qui contient toutes les applications qui ont été validées par Google et que l’on peut télécharger à partir de cette application-là.

F-Droid c’est un équivalent, donc c’est un autre magasin d’applications, mais qui lui va proposer uniquement des applications qui sont des logiciels libres. Sur le Google Play Store, donc le magasin d’applications de Google, on trouve tout un tas d’applications qui ne sont pas particulièrement libres, qui ne sont pas particulièrement respectueuses de la vie privée.
F-Droid se place dans l’idée de créer quelque chose qui propose des applications libres et respectueuses de la vie privée et de la sécurité de ses utilisateurs.
F-Droid est une application qu’on peut installer sur à peu près n’importe quel téléphone Android. Il faudra parfois configurer son téléphone pour autoriser ce qu’on appelle les sources externes puisque, par défaut, beaucoup de systèmes Android n’autorisent que les applications validées par Google ; mais on peut, en général, désactiver cette fonctionnalité pour pouvoir installer F-Droid et par là installer tout un tas d’applications qui seront des logiciels libres, qui seront des applications qui respectent la vie privée et la sécurité de ses utilisateurs.

Frédéric Couchet : D’accord. Effectivement c’est une première étape. Comme tu le dis très bien, il faut désactiver les sources externes parce que sinon vous ne pourrez pas installer F-Droid et une fois que vous avez installé F-Droid, c’est une application ; avec le pouce ou le doigt que vous voulez vous l’activez et là vous pouvez faire des recherches pour installer des logiciels libres qui vont vous permettre, en fait, de répondre à tous vos besoins. On peut peut-être citer quelques exemples de logiciels libres pour un usage classique, Aurélien.

Aurélien Couderc : On va retrouver les grands logiciels libres que vous connaissez peut-être déjà sur vos ordinateurs, tels que Firefox le navigateur internet ou VLC le lecteur vidéo, et puis il y a un certain nombre de clients pour les réseaux sociaux comme Twitter, comme le réseau Mastodon qui est un petit peu plus récent et qui est un réseau décentralisé et libre. C’est vrai qu’on a beaucoup d’applications pour beaucoup d’usages différents. On peut trouver des applications de GPS qui, typiquement, vont être basées sur le projet de cartes libres qui s’appelle OpenStreetMap ; on peut citer OsmAnd, o, s, m, a, n, d comme comme OpenStreetMap Android ou Maps, simplement MAPS.ME, qui sont deux applications de GPS que vous trouverez sur le catalogue de F-Droid. Effectivement on peut trouver beaucoup de logiciels libres pour beaucoup d’usages différents sur ce catalogue.

Peut-être parler aussi des intérêts. Tout à l’heure on parlait de l’intérêt de faire ce genre de changement et de pourquoi quelqu’un peut être intéressé par ça. Il faut peut-être rappeler que lorsqu’on utilise un téléphone qui embarque les services de Google, Google Play Store et toute la pile applicative Google, ça veut dire que Google a accès, en tant qu’administrateur, à votre appareil et notamment peut faire à distance toutes les opérations qu’il souhaite quelle qu’en soit la raison. On présuppose que c’est ce qui a permis, par exemple aux Américains, de mettre un tracker, un système d’enregistrement sur le téléphone d’Angela Merkel ; on en avait parlé il y a quelques mois. Il faut vraiment réaliser, mais c’est vrai aussi pour le coup pour Apple dont on avait parlé tout à l’heure, qu’avoir ces marchés d’applications intégrées, gérées par les grandes entreprises, leur donne accès libre à votre téléphone et il n’y a que leurs belles paroles qui peut leur interdire de faire des cochonneries, mais on voit bien que dans la vie réelle tout n’est pas si rose.

Frédéric Couchet : Paul.

Paul Kocialkowski : C’est vrai que F-Droid est, en plus, un magasin d’applications qui s’enrichit à vue d’œil, j’ai envie de dire ; le nombre d’applications a dépassé le millier il y a quelques années, maintenant ça continue de grandir. On peut vraiment trouver tout un tas de choses. Pour la plupart des tâches courantes, disons, on va trouver une application libre qui correspond et donc ça nous permettra, effectivement, de sortir du monopole Google, de sortir des applications Google et de les remplacer, alors peut-être une par une, progressivement, par des équivalents libres ; il en existe beaucoup.

Finalement par là, on va pouvoir avoir une séparation entre les applications qui relèvent de Google et sur lesquelles on sait que les données sont des données auxquelles Google a accès des données qui sont gérées par des logiciels libres dans lesquels on a une certaine confiance, on a une certaine garantie de respect de la liberté et de la vie privée.

Aurélien Couderc : Tout à l’heure je mentionnais le fait que le type de système et de logiciel qu’on utilise va aussi influer sur les pratiques, puisque les producteurs de logiciels qui ne sont pas libres vont vouloir nous forcer à rentrer dans tel ou tel modèle. F-Android est un excellent exemple pour ça puisque F-Droid propose un système de partage local d’applications. C’est-à-dire que même si je suis au bout du monde et complètement déconnecté je peux partager, donner l’une de mes applications libres à quelqu’un d’autre qui a un autre téléphone, en local en passant par un point d’accès Wifi ou même en Bluetooth, je peux partager des applications comme ça. C’est quelque chose qu’on ne pourra jamais faire avec les catalogues d’applications centralisés de Google ou Apple qui eux veulent valider qu’éventuellement vous avez bien payé, vous avez bien votre Carte Bleue, un compte et tout ça, alors que là personne ne va rien vous demander, vous êtes libre de partager une application de F-Droid avec quelqu’un d’autre sans que quiconque ait à dire quoi que ce soit là-dessus.

Frédéric Couchet : Écoute, Aurélien, je ne savais même pas que ça existait. C’est en tout cas vraiment très important et très intéressant. On va peut-être donner le site, quand même, de F-Droid, c’est f-droid.org, sur lequel effectivement il y a un moteur de recherche pour toutes les applications. Vous pouvez installer F-Droid et ensuite vous l’aurez sur votre téléphone. C’est vraiment une chose que vous pouvez faire simplement. Vous allez découvrir des applications libres ; vous allez même retrouver des applications libres que vous connaissez déjà sur votre ordinateur de bureau : tu as parlé de VLC, du navigateur Firefox, vous avez des clients pour les réseaux sociaux que vous utilisez. Voilà ! Installer effectivement F-Droid, quelle soit la version installée de son Android, c’est une première étape pour regagner de la liberté.

Je vois que le temps avance, je voudrais quand même qu’on parle d’un autre projet – donc on va revenir un petit peu sur le sujet précédent – qui enthousiasme pas mal de gens parce qu’il essaye d’aborder de façon globale la problématique à la fois matérielle et logicielle, c’est Librem de la société Purism. Paul est-ce que tu peux nous parler un petit peu de ce projet ?

Paul Kocialkowski : C’est un projet qui est fort ambitieux et qui consiste à produire à la fois une plateforme matérielle, donc ce sera un téléphone 5 pouces, d’où le nom Librem5, et un système d’exploitation correspondant, qui seraient tous les deux développés en accord avec les principes du logiciel libre pour le système et en faisant du matériel on va dire documenté et sur lequel les développeurs auront la main plus que sur les appareils qu’on trouve dans le commerce.
Ce projet va tout d’abord sélectionner un certain nombre de composants matériels, de plateformes qui vont être intégrées à ce téléphone et qui sont des plateformes qu’on connaît comme étant bien prises en charge par le logiciel libre. Donc déjà on part avec une petite longueur d’avance dans le sens où on sait que la prise en charge de ce téléphone-là sera facilitée, sera compatible avec le logiciel libre et on n’aura pas besoin, ou alors très peu, de logiciels propriétaires pour cet aspect-là.

Aurélien Couderc : Donc par rapport à ce que tu disais tout à l’heure et tout le travail que vous faites sur Replicant pour essayer de recoder, finalement redévelopper des logiciels qui permettent de faire fonctionner les différents composants de téléphone, ça, toute cette partie-là serait déjà faite dans le cas du Librem ?

Paul Kocialkowski : Exactement. L’idée c’est que l’entreprise s’engage à utiliser des logiciels libres pour cette partie-là. Donc c’est quelque chose de particulièrement intéressant pour la liberté et la vie privée. En fait l’entreprise va même plus loin, puisqu’il ne s’agit pas uniquement de proposer un système libre qui aille avec la plateforme matérielle, il s’agit de repenser la manière dont on conçoit les systèmes d’exploitation pour ces appareils.
On a mentionné beaucoup Android durant cette émission parce que ça reste la principale base de code libre avec laquelle on peut espérer avoir des systèmes libres qui soient largement utilisés, largement diffusés. Un des problèmes qu’on a avec Android c’est que le développement est entièrement guidé par Google et, finalement, il n’y a aucune décision communautaire et les décisions sont en général prises dans l’intérêt de Google et dans l’intérêt de ses partenaires avant l’intérêt de l’utilisateur, encore une fois. Ça se traduit tout particulièrement par le fait que Google a progressivement enlevé les applications de sa version libre pour qu’elles soient remplacées par les applications de Google qui rendent des services équivalents, mais qui ne sont pas libres et qui sont liées aux services Google.

La société Purism qui a voulu lancer ce Librem5 a considéré qu’en fait utiliser Android comme base n’était pas quelque chose de raisonnable, de soutenable, dans le sens où utiliser une base Android ça revient à devoir défaire toutes les modifications qu’a apportées Google dans un sens qui est contraire à l’intérêt de l’utilisateur.
Finalement cette entreprise s’est dit : on a tout un tas de logiciels libres qui existent, qui fonctionnent très bien pour nos ordinateurs de bureau, pour nos ordinateurs portables, pourquoi ne pas essayer, en fait, d’adapter ces logiciels-là aux cas d’utilisation mobiles. Il faut savoir que tous les composants du système sont déjà tous prêts à être utilisés sur les appareils mobiles, mais le problème essentiel qui reste c’est l’interface. Si on essaye d’utiliser les systèmes GNU/Linux qu’on connaît, habituels, sur ces appareils-là, eh bien on va très vite se retrouver embêté parce que les interfaces sont adaptées avant tout à une utilisation au clavier et à la souris et pas du tout à une utilisation au doigt ou au tactile.
Cette entreprise-là, Purism, a donc voulu adapter les technologies qui existent déjà dans l’univers GNU/Linux pour que celles-ci puissent plus facilement être utilisées sur les téléphones donc avec des concepts d’applications qui vont prendre différentes formes selon la taille de l’écran à laquelle elles sont cantonnées, selon le mode, si on choisit un mode orienté mobile ou un mode orienté bureau.
Tout ça demande de nombreux changements dans les librairies, dans les logiciels qui sont utilisés et c’est un travail que l’entreprise est en train d’effectuer ; c’est un travail de long terme en fait. Il ne faut pas forcément s’attendre à avoir des résultats immédiats parce qu’il y a beaucoup de choses à modifier, il y a beaucoup de composants à adapter pour permettre une utilisation fluide sur ces appareils mobiles avec du tactile.

Aurélien Couderc : Ce qui est intéressant c’est que sur l’avis de ce projet-là de Librem5, alors je ne sais plus quand a eu lieu le projet de financement participatif, c’est déjà il y a plus d’un an, mais depuis plus d’un an que le projet a démarré, on voit les résultats de la collaboration de cette entreprise commerciale avec la communauté qui développe notamment le projet Gnome.

Frédéric Couchet : C’est quoi le projet Gnome ?

Aurélien Couderc : Le projet Gnome est un projet d’environnement de bureau qui est entièrement basé sur des logiciels libres. Si vous installez quelques-unes des grandes distributions de logiciels libres que tu citais tout à l’heure – Ubuntu, on n’a peut-être pas cité Fedora, Mageia – elles vont le plus souvent fournir l’environnement Gnome comme environnement de bureau, donc c’est ça qui va gérer vos applications, vos fenêtres, vos fichiers ;e projet est un projet de longue date et qui est utilisé depuis très longtemps pour les ordinateurs. La société Purism a contribué, a collaboré avec les développeurs de ce projet pour intégrer directement les modifications dont elle avait besoin d’une manière qui soit acceptable par la communauté et bénéfique à tout le monde.

Frédéric Couchet : Donc c’est une approche qui vous paraît, je te redonne la parole Paul, beaucoup plus saine que l’approche de partir d’Android pour essayer de faire un travail important pour avoir quelque chose de potable. Est-ce que c’est l’approche qui permettrait d’avoir un téléphone entre guillemets « 100 % logiciels libres » y compris la partie puce GSM ou est-ce que c’est utopique ?

Paul Kocialkowski : Pour le coup, je pense que ça va vraiment dans le bon sens. Ça permet à la communauté de réapproprier les systèmes qui s’exécutent sur ces appareils. Effectivement, comme tu le mentionnes, il n’y a pas seulement le système d’exploitation qui s’exécute sur ces appareils-là. On a notamment un deuxième système fantôme avec lequel l’utilisateur n’interagit pas ou peu, qu’on appelle le modem ou le baseband. C’est une puce à part qui va exécuter son propre système d’exploitation, qui est en général un système propriétaire sur lequel on n’a pas la main ; en fait, il n’existe pratiquement pas de logiciel libre qui permettrait de s’exécuter sur cette puce-là. Cette puce-là, donc la puce GSM, est en charge de la communication avec le réseau mobile et elle permet simplement de recevoir des appels, d’envoyer des messages SMS et de se connecter au réseau de données mobiles.
Donc ça c’est une très forte limitation qui est liée aux appareils mobiles. Il y a quelques pistes, un projet qui s’appelle OsmocomBB qui est une première implémentation libre mais qui ne concerne que des appareils vraiment dépassés aujourd’hui donc des appareils qui ont plus de dix ans.
C’est une limitation ; il y en a d’autres.
On peut également parler des logiciels de démarrage qui sont les logiciels qui s’exécutent avant le système d’exploitation dont on a parlé. Ceux-là aussi sont des logiciels qui bien souvent sont propriétaires et ça complique en fait la tâche d’obtenir un appareil entièrement libre à la fin.

Pour le Librem5, l’entreprise a choisi des composants qui permettent d’avoir un logiciel de démarrage qui devrait être libre si tout va bien. Par contre, pour la partiebaseband, pour la partie modem, là l’entreprise ne peut pas apporter de solutions clefs en main puisqu’il n’en existe pas, donc on va essayer de limiter l’influence de ce composant-là pour qu’il n’ait pas accès au reste des données du téléphone.

Frédéric Couchet : À quoi a accès cette puce aujourd’hui ?

Aurélien Couderc : Aujourd’hui, comme le mentionnait Paul, on a dans nos téléphones en fait deux systèmes : il y a celui qui est visible, qu’on manipule avec les applications et il y a un système intégré au modem qui gère tout ce qui est téléphonie et communications externes et, dans la plupart des appareils, ce système qui est dans le modem a directement accès à la mémoire centrale, la mémoire vive du téléphone. C’est-à-dire que tout ce qui va être fait par les différentes applications et tout ce que vous allez faire sur votre téléphone peut, en théorie, être espionné par le modem. Comme c’est une boîte qui est vraiment très opaque on ne sait pas si ça a déjà été utilisé pour cela, mais la possibilité technologique existe d’observer et d’espionner tout ce qui se passe sur un téléphone par ce composant modem.
Le projet Librem a choisi un composant modem qui est complètement séparé du processeur central et qui permettra de ne pas avoir ce lien privilégié vers la mémoire centrale et donc de ne pas avoir cette possibilité pour espionner tout ce qui se passe sur le téléphone.

Effectivement, quand tu demandais « est-ce que ça va dans le bon sens ? », je suis complètement d’accord avec Paul ; pour moi en tout cas, c’est ce qu’on peut faire de plus aujourd’hui. Il faut peut-être mentionner que l’association internationale de promotion et de défense du logiciel libre, la FSF [Free Software Foundation], a un programme qui s’appelle Respects Your Freedom, « Respectez vos libertés », qui a un label qui est très difficile à obtenir puisqu’il faut avoir du logiciel libre qui fasse fonctionner un appareil à tous les niveaux et la société Purism vise à avoir ce label avec ce téléphone qui serait le premier téléphone entièrement fonctionnel à avoir ce label-là. On a déjà parlé de Replicant, mais, comme Paul l’a mentionné, on n’a pas aujourd’hui le moyen de faire fonctionner tous les composants d’un téléphone Android classique avec Replicant. Là, avec le Librem, l’idée serait bien d’avoir un système entièrement libre et entièrement fonctionnel.

Frédéric Couchet : Sur le salon web de la radio, je vous rappelle sur chat.libre-a-toi.org, vous auriez pu choisir une adresse plus simple à dire, mais sinon vous allez sur le site de la radio causecommune.fm, vous cliquez sur « chat » et vous nous rejoignez, on me signale que la date estimée de disponibilité de ce Librem c’est avril 2019. Je crois qu’on est tous assez excités d’attendre ça ; maintenant on sait bien que les annonces de projets c’est un peu comme Debian, ce sera disponible quand ce sera prêt. En tout cas ça a l’air d’être très excitant de voir cette entreprise aborder une démarche saine, en collaboration avec la communauté, avec les distributions qui existent ; on me cite aussi Ubuntu sur le salon. Aurélien.

Aurélien Couderc : Oui. Ce qui est intéressant, ça faisait suite à une des remarques de Paul tout à l’heure, c’est que les fabricants classiques essaient de nous enlever la possibilité d’utiliser les logiciels et le système qui nous intéressent sur les différents appareils, les différents téléphones. Là, la société Purism est bien en train de faire l’inverse et a déjà contacté un certain nombre de projets pour leur proposer d’installer leurs différents logiciels sur le Librem. Effectivement il y a quelques exemples dans le chat de la radio.

Frédéric Couchet : Il ne reste que quelques minutes sur ce sujet-là, avant que je ne vous pose la question : voulez-vous rajouter quelque chose ?, juste eh bien comment les gens, les personnes qui nous écoutent, peuvent essayer de se faire aider ? Je l’ai cité un petit peu tout à l’heure : déjà les groupes d’utilisateurs et d’utilisatrices de logiciels libre qui, pour beaucoup, ont des compétences ou un intérêt pour ces sujets-là et donc peuvent vous aider et vous accompagner par rapport à vos besoins et surtout par rapport à vos envies, je crois que c’est le terme qu’a employé Aurélien tout à l’heure.
Plus spécifiquement, pour les personnes qui sont en région parisienne, vous avez le Premier samedi, je vous rappelle, c’est chaque premier samedi du mois à la Cité des sciences et de l’industrie, de 14 heures à 18 heures de mémoire, vous avez une personne qui peut vous aider soit à installer F-Droid, vous faire découvrir F-Droid, soit vous installer carrément un système comme LineageOs ou Replicant. Il se trouve que c’est l’un des développeurs du projet que l’on salue aujourd’hui, qui s’appelle Denis Carikli, de mémoire son nickname, son pseudo c’est GNUtoo ; c’est quelqu’un en plus d’adorable et de très compétent, donc n’hésitez pas à aller au Premier samedi. Dans les autres régions françaises, eh bien vous allez voir les groupes locaux d’utilisateurs et d’utilisatrices de logiciels libres.

Est-ce que vous voulez rajouter quelque chose, Aurélien, Paul, sur ces sujets ? Vous pouvez.

Paul Kocialkowski : Je crois qu’on a fait un bon tour des enjeux, des options qui s’ouvrent à nous et on espère juste qu’on va aller vers plus de liberté pour les appareils mobiles ; pratiquement tout le monde en a un aujourd’hui, je crois que le taux d’utilisation en France est de 98 ou 99 %, le taux d’équipement, avec certaines personnes qui en ont plusieurs ; ça ne veut pas forcément dire que tout le monde en a, mais on est à un taux très élevé d’équipement d’appareils mobiles, donc si on peut reprendre un peu de liberté sur cette partie-là de notre vie numérique, ça me paraît indispensable.

Aurélien Couderc : Oui, tout à fait. Je partage parfaitement ce constat. L’Arcep annonçait même il n’y a pas si longtemps que l’accès à Internet, aujourd’hui en France, se fait majoritairement par des appareils mobiles. En fait, ces appareils-là ont déjà dépassé les ordinateurs de bureau pour l’accès à Internet. Donc on voit bien qu’il est critique d’intervenir sur ces appareils-là pour apporter de la vie privée, de la sécurité et de la liberté.

Frédéric Couchet : Merci Paul. Merci Aurélien. Je vais juste signaler ce qu’est l’Arcep, c’est l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, donc c’est le grand régulateur, on va dire, de ces communications. Je crois d’ailleurs que tu avais participé à un colloque.

Aurélien Couderc : À un colloque effectivement.

Frédéric Couchet : Je ne sais pas si les vidéos sont en ligne.

Aurélien Couderc : C’est sur le site de l’Arcep il me semble.

Frédéric Couchet : Vous allez sur le site arcep.fr. Il y a eu un colloque récemment, je crois que c’était il y a quelques semaines, quelques mois ?

Aurélien Couderc : C’était il y a quelques mois, à peu près six mois, quelque chose comme ça ; c’était sur le thème des terminaux.

Frédéric Couchet : C’était sur le thème des terminaux. Effectivement, l’Arcep a publié une synthèse, en tout cas un document autour des terminaux et Paul était intervenu. Vous retrouvez sans doute les vidéos et en tout cas le rapport de l’Arcep sur le site arcep.fr.

Je remercie Aurélien et Paul qui vont rester avec moi pour la fin de l’émission. On va passer aux « annonces de service », entre guillemets, comme on dit.

Déjà le Décryptualité. Décryptualité, ce n’est pas forcément facile à dire comme ça, c’est un podcast qui est fait par un petit groupe de membres de l’April, chaque semaine, dans un format d’une quinzaine de minutes. Les sujets concernent l’actualité informatique et sont commentés de façon simple et accessible au plus grand nombre. C’est disponible chaque mardi. Nous sommes mardi donc vous allez sur le site de l’April, vous avez le Décryptualité du jour d’une quinzaine de minutes ; le sujet principal c’est le rachat récent de Red Hat par IBM et vous avez sur le site de l’April l’historique de ces Décryptualités qui sont publiés chaque mardi. Aurélien tu voulais dire quelque chose ?

Aurélien Couderc : Le site qui est bien sûr april.org.

Frédéric Couchet : Le site qui est bien sûr april.org.
Dans les actualités à venir pour l’April et le monde du Libre, mon collègue Étienne n’est pas là aujourd’hui, Étienne Gonnu, car il est à Bordeaux pour l’événement B-Boost qui est, je cite : « une convention d’affaires autour des sujets du logiciel libre avec plus de 70 conférences sur deux jours autour de 10 thématiques d’actualité ». Ça se passe les 6 et 7 novembre au Palais de la Bourse à Bordeaux ; le site web est b-boost.fr, c'est le B-Boost, et et Étienne y est surtout pour la délibération du jury et la remise des labels Territoire numérique libre dont nous avions parlé lors de la dernière émission. Ce sont des labels qui mettent en valeur des initiatives de collectivités territoriales en faveur du logiciel libre. Je connais les résultats, mais je ne peux évidemment pas vous les donner ; ça va être annoncé autour de 18 heures, je crois, à Bordeaux.

Toujours en parlant de collectivités, signalons l’événement à l’Hôtel de ville de Nancy le 14 novembre 2018 ; c’est une journée « Le Libre sur la Place » pour parler de l’intérêt du logiciel libre dans le secteur public. Je crois que c’est la deuxième édition de cet événement ; si vous êtes du côté de Nancy allez-y.

Chaque jeudi soir il y a la Soirée de contribution au logiciel libre ; la prochaine soirée c’est jeudi 8 novembre à la Fondation pour le progrès de l’homme, 38 rue Saint-Sabin dans le 11e arrondissement de Paris ; de mémoire ça doit être de 19 heures à 22 heures ou quelque chose comme ça.

Vendredi soir, si vous avez envie de rencontrer l’April, eh bien il y a un apéro April au local, dans le 14e arrondissement. Je ne sais pas si Aurélien sera à cet apéro ; je le prends un peu par surprise.

Aurélien Couderc : Vraisemblablement oui.

Frédéric Couchet : Ah ! Annonce incroyable ! Moi, malheureusement, je ne serai pas présent pour cet apéro. Aurélien Couderc sera présent. Si vous avez encore des questions à poser en plus sur Android, sur LineageOS, sur le Fairphone, sur d’autres sujets ou simplement si vous avez envie de boire un coup avec Aurélien et avec les autres personnes présentes, soyez-là vendredi soir 9 novembre.
Toujours concernant les apéros April, il y a un apéro April à Montpellier jeudi 15 novembre 2018.
Autre annonce de service, début janvier il y aura sans doute un apéro, un premier apéro April à Marseille. Ça fait suite au récent April Camp qu’on a organisé, de mémoire les 6 et 7 octobre 2018 à Marseille. On a convaincu les gens qu’il fallait continuer la dynamique. La date n’est pas encore fixée, en janvier, mais il y aura un événement, donc apéro à Marseille en janvier.

Tous les autres événements vous les retrouvez sur le site de l’Agenda du Libre donc agendadulibre.org, agendadulibre tout attaché.

Je vais rappeler quand même que cette radio, pour pouvoir continuer sa belle aventure, a des frais de fonctionnement. Donc si vous êtes contents de nous écouter n’hésitez pas à faire un petit don sur le site de la radio, causecommune.fm.

Vous retrouvez sur le site de l’April la page avec, à priori, la plupart des références qu’on a citées pendant l’émission. Comme on avait préparé l’émission, on avait anticipé les liens ; j’ai rajouté celui du Librem et, s’il en manque, je les rajouterai ; n’hésitez pas, allez sur le site de l’April, l’actualité concernant l’émission.

Vous retrouverez assez rapidement le podcast et assez rapidement également la transcription. Je suis sûr que Marie-Odile, dès que ça va être terminé, sera ravie d’attaquer la transcription et je la remercie encore une fois pour ces transcriptions parce que c’est un travail très important qu’elle fait.

Notre prochaine émission sera diffusée mardi 4 décembre à 15 heures 30. Notre sujet principal concernera l’usage des logiciels libres dans le monde associatif. Je ne parle pas des groupes d’utilisateurs ou d’utilisatrices ; je parle vraiment de comment le monde associatif utilise les logiciels libres, quelles sont les problématiques, les enjeux. Nous aurons deux ou trois invités.
Nous aurons également la présentation d’un événement qui se passe au Dock Pullman, je ne sais plus si c’est Aubervilliers, Paris ou Saint-Denis, en tout cas c'est dans le Nord de Paris. Ça s’appelle le Paris Open Source Summit qui aura lieu les 6 et 7 décembre. Nous aurons une interview d’une des personnes qui organisent cet événement pour vous donner une idée, un petit peu, de ce qui s’y passe et vous donner envie d’y aller.

Je vous rappelle le site de l’April, april.org.
Je remercie Aurélien Couderc et Paul Kocialkowski.

Aurélien Couderc : Merci pour l’invitation.

Paul Kocialkowski : Merci à toi.

Frédéric Couchet : Je remercie Olivier Fraysse et Charlotte qui sont en régie. Merci Olive. Je ne connais pas le nom de famille de Charlotte, donc je dis Charlotte, mais elle ne veut pas le dire de toutes façons,
Cause commune décroche pour quelques heures ; c’est AligreFM qui prend l’antenne et Cause commune sera de retour ce soir à 21 heures. Je ne sais pas ce qu’il y a au programme à 21 heures donc ce sera la surprise ; en tout cas soyez présents et présentes à 21 heures.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve le 4 décembre 2018. D’ici là portez-vous bien et nous nous quittons en musique avec Wesh Tone de Realaze, comme d’habitude.

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