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L'April a pour objectifs de promouvoir et défendre le logiciel libre et ses acteurs.
Mis à jour : il y a 46 min 19 sec

« Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (19 janvier 2021)

jeu, 01/14/2021 - 11:18
Start: 19 Janvier 2021 - 15:30End: 19 Janvier 2021 - 17:00

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90e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM et DAB+ en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 19 janvier 2021 de 15 h 30 à 17 h. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujets traités sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

Au programme :

  • sujet principal : nous échangerons avec le député Éric Bothorel sur son rapport « Pour une politique publique de la donnée ». Lire le communiqué de l'April : Logiciel libre : le Premier ministre se montrera-t-il à la hauteur du rapport Bothorel ?
  • la chronique « Partager est bon de » Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur le thème « Install parties : comment réagir au pacte avec le diable »
  • la chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l'April, sur
  • quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre

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Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

Écouter les émissions précédentes

Le refus de sacrifier la liberté - François Sureau

mer, 01/13/2021 - 18:12


Titre : Le refus de sacrifier la liberté
Intervenant·e·s : François Sureau - Fabien Escalona - Ellen Salvi
Lieu : Mediapart, chaîne YouTube
Date : 10 octobre 2019
Durée : 37 min
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, Wikimedia Commons - Domaine publictitre du lien
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Mediapart interroge l’avocat et écrivain François Sureau, qui vient de publier Sans la liberté (Tracts/Gallimard), un texte d’alerte contre la dégradation de long terme du régime des libertés publiques en France. Nous répondant sur les causes du phénomène, il s’exprime également sur les questions d’asile et d’immigration

Transcription

Fabien Escalona : Bonjour et bienvenue à Mediapart1. Nous vous proposons aujourd’hui un entretien plus que jamais d'actualité avec l'écrivain et avocat François Sureau.
Bonjour.

François Sureau : Bonjour.

Fabien Escalona : Vous venez de publier aux éditions Gallimard – c’est la collection Tracts – Sans la liberté, un texte en défense des libertés publiques et vous vous attaquez aux gouvernants qui ne cessent de les réduire, pour des effets, a minima, contestables. Je vous interroge avec ma collègue Ellen Salvi qui suit l’exécutif pour Mediapart.
Avant qu’on rentre dans le vif du sujet, pour celles et ceux qui ne vous connaîtraient pas bien, essayons de vous situer un peu, vous allez vous situer tout seul, notamment politiquement. Dans la presse, on vous a dit tantôt proche de François Fillon, tantôt proche de Macron. Le Monde a même titré « La mauvaise conscience d’Emmanuel Macron ». Est-ce que tout ceci est juste, faux, complexe ?

François Sureau : Quand je suis avec des gens de droite, j’ai tendance à être très, très à gauche. Quand je suis avec des gens de gauche, très souvent, surtout avec ceux de la gauche « sociétale », entre guillemets, j'ai tendance à être très, très à droite. De manière générale, je suis probablement culturellement un homme de droite qui a toujours voté à gauche, à peu près toujours, mais culturellement un homme de droite.

Fabien Escalona : Ça veut dire quoi « culturellement un homme de droite » ?

François Sureau : Ça veut dire que mon pessimisme est assez grand sur la nature humaine et que, au fond, je suis raisonnablement peu confiant dans la capacité des institutions à l’améliorer. Ça c’est la partie droite. En revanche, la partie gauche, c’est que je préfère un désordre à une injustice. Ce qui fait, qu’en fait, je suis alternativement un homme de droite et un homme de gauche, parce que je pense que l’alternance est la seule manière de résoudre le dilemme de la société politique né de la Révolution française.

Ellen Salvi : Pour en revenir à quelque chose, pour le coup, plus d’actualité que la Révolution française, un hommage a été rendu mardi matin aux victimes de l'attaque de la préfecture de police de Paris et, à l’occasion de cet hommage, Emmanuel Macron a eu une expression qui, finalement, résonne un petit peu avec votre livre ; il a dit, il a expliqué vouloir bâtir – je cite – « une société de la vigilance ». Que vous inspire cette expression-là ?

François Sureau : Ça m’inspire la crainte face à ce qu’on voit se produire depuis pratiquement 20 ou 30 ans et dont le gouvernement actuel, l’exécutif actuel, ne sont qu’une des dernières manifestations, qui est une manière de se défausser sur les impératifs de sûreté, qui sont des impératifs constitutionnels, sur la société entière, par la promotion d’une attitude de pensée et de parole, qui, en réalité, vise à fabriquer une société du soupçon au lieu de se concentrer sur ses activités propres. Je vais vous donner plusieurs exemples, mais ça ne date pas d’hier ces trucs-là.
L’un des éléments très caractéristique des systèmes sécuritaires auxquels on assiste depuis 20 ou 30 ans, c’est, en réalité, le transfert de responsabilité d’une classe politique déficiente qui, au fond, ne fait rien de ce qu’elle devrait et fait tout ce qu’elle ne devrait pas faire. Ça donne quoi concrètement ? Pour partir de ce qui a donné lieu à la société de vigilance, il n’y a pas de société de vigilance qui tienne. Ce à quoi on assiste en ce moment, c’est, au fond, à un système qui est incapable de maintenir un ordre minimal à l'intérieur d’une des grandes institutions publiques chargées la sécurité, la préfecture de police de Paris. Ça n’appelle pas à la création d’une société de vigilance ! Ça appelle tout au plus au remplacement des responsables et au fait d’établir des procédures qui évitent ce genre de choses
Ce transfert, en quelque sorte hystérique, d’une responsabilité politique ou administrative qui n’entraîne jamais de sanctions particulières, vers une responsabilité de l’ensemble de la société qui l’inquiète et l’incite progressivement à rentrer dans l’espace sécuritaire, est quelque chose que je trouve extrêmement blâmable. C’est quelque chose qui se produit continûment depuis 10 ou 20 ans. À l’époque où le président Sarkozy faisait varier le code pénal chaque année pour le durcir et supprimer les garanties, en même temps introduisant ainsi l’espace public tout entier dans une société du soupçon ou les garanties individuelles n’ont pas lieu, en même temps il supprimait 14 compagnies de gendarmes mobiles et 8000 postes de maintien de l’ordre. Ce transfert irresponsable est le transfert dans lequel nous vivons pratiquement continûment depuis 20 ans.

Fabien Escalona : C’est justement le sujet de votre livre. On parlait de cette augmentation, comme ça, du code pénal presque à chaque fait divers. On sait que, sous Sarkozy, ce réflexe-là était très prégnant. Mais alors, comment fait-on quand même le pouvoir actuel répond en arguant justement de la violence qui existe dans la société, même quand il s'agit de manifestations, disant « il y a des gens qui cassent, il y a des gens qui manifestent alors qu’ils ne devraient pas le faire, qu’ils n’ont pas prévenu ». Quels contre-arguments peut-on opposer ?

François Sureau : Il y en a plein. D’abord, m’accable un peu l’idée généralement répandue selon laquelle, au fond, les garanties individuelles, les droits, les machins, tout ça, ça va quand tout se passe bien, mais quand tout va mal, on bazarde ce truc à la rivière. Notre système civilisé, notre système d’État de droit a été pensé précisément pour éviter ça. Donc je crois qu’il faut absolument éviter de tomber dans le piège consistant à dire que puisque vous êtes un fana des garanties individuelles et des libertés publiques alors vous êtes prêt à faire bon marché de la vie et de la sécurité de vos compatriotes. C’est tout à fait inexact, pour une foule de raisons.
La première raison c’est que la diminution des garanties répond à une demande absolument constante des forces répressives depuis 20 ans. J’appartiens à une génération qui n'a jamais cessé de voir la police s’opposer à la présence de l’avocat en garde à vue, et il n’était pas question de terrorisme, si vous voulez, donc c’est un mouvement extrêmement long. La diminution des garanties est, on le sait, absolument sans rapport avec l’efficacité de la répression. Les pays qui ont l’Habeas corpus n’ont pas un taux d’élucidation des crimes et délits inférieur, il est plutôt supérieur à ce qu’on trouve en France. En réalité, la pression à la diminution des libertés publiques, la pression à l’affaiblissement des garanties individuelles, est une tradition française très ancienne de contrôle administratif et répressif sur la société. Elle s'alimente de la pédophilie, de la fraude fiscale, du terrorisme, des discours de haine, de ce qu’on veut, mais notre rêve c’est le gouvernement de la société par des préfets inspirés par la forme moderne de l'ordre moral. Et c’est comme ça, donc il ne faut pas se leurrer là-dessus. Ça c’est un problème absolument général.
Après, il y a une deuxième réponse, c’est de dire en quoi est-ce que l'ordre public français ne permet pas de répondre aux atteintes les plus graves ? Personnellement, je ne suis pas totalement un anarchiste, c’est-à-dire que la liberté de manifester me paraît également atteinte par des types qui viennent manifester avec des boules de pétanque pour les lancer dans les commerces. Ce n’est pas l’idée que je me fais de la liberté de manifester dans une démocratie. Mais à ça il y a des réponses et ces réponses ont été absolument données par le droit public français depuis les années 30. Elles consistent simplement à dire que, dans le cas où il y a des risques de troubles à l’ordre public, le préfet peut interdire, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, une manifestation sur la totalité du territoire, enfin du territoire en question. Puis, si ensuite des gens viennent manifester malgré l’interdiction, eh bien on les arrête, on les condamne et ça ne me choque pas du tout. En revanche, sous couvert de ce risque d’émeutes, que met-on en place ?, et c’est là où il faut s’y arrêter. On met en place quelque chose de très dangereux qui est le filtrage individuel des manifestants. Le filtrage individuel des manifestants, le fait de dire « vous, vous avez une sale gueule. On pense que vous allez lancer des boules de pétanque. On n'est pas sûr que vous en ayez et d’ailleurs vous en avez lancé la semaine dernière, donc vous, on va vous interdire de manifester ». Ça c’est la remise des libertés constitutionnelles entre la main des agents du gouvernement. Encore une fois, ce n’est pas nouveau. C’était déjà le cas en 1830. Ça a toujours été le cas au cours du XIXe siècle. C’est une pression permanente à l’affaiblissement de libertés qui se fonde toujours sur cette idée que, au fond, si on n’est pas pour la diminution des libertés, ça veut dire qu’on est favorable au bordel. Ce n’est pas vrai du tout ! J’ajoute même que je suis inquiet de cette attitude. Pourquoi ? Pascal le dit très bien dans Les pensées, je trouve que Pascal est un des penseurs politiques les plus profonds qui soit. La question est ultimement celle de l'assentiment public aux institutions. La seule manière de maintenir l’assentiment public aux institutions, c’est-à-dire la paix civile à laquelle les répressifs en général sont attachés, c’est cette idée que l’ordre doit être légitime. Cet ordre ne peut pas être légitime s’il ne se fonde pas sur l’exercice par le citoyen de ses libertés constitutionnelles – c’est bien ce que dit la Déclaration – parce que, sans ça, l’ordre n’est pas légitime, c’est autre chose que l’ordre. Donc, au fond, la seule manière de pouvoir maintenir l’ordre face à des émeutiers, face à des terroristes, tout ce qu’on veut, dès lors que cet ordre est démocratique, c’est de se montrer extrêmement ferme sur les libertés constitutionnelles. Et c’est d’autant moins gênant que l’on sait bien que l'exercice des libertés constitutionnelles ne constitue aucunement un obstacle à la répression.

Ellen Salvi : Vous dites que c’est un phénomène ancien. On l'a vu effectivement quand même ressurgir dans l’actualité, notamment au début de l’année 2019, avec la loi anti-casseurs2 que vous avez dénoncée, dont vous avez dénoncé à peu près tous les dispositifs qu’elle mettait en place. J’aimerais comprendre ce que ça traduit politiquement. On comprend la volonté des gouvernements successifs, y compris l’actuel, de vouloir réduire nos libertés. Pourquoi font-ils ça ? Est-ce que, en clair, c’est un signe de faiblesse ? Est-ce qu’ils ont peur de quelque chose ? Pourquoi font-ils ça ?

François Sureau : Avant de dire ça, et non pas par une tendresse excessive à l’égard du gouvernement, mais, je crois, simplement par honnêteté intellectuelle, je me suis posé la question en écrivant ce petit trac. Les amis de la liberté ont très souvent l’attitude absolument classique consistant, au fond, à se poser en défenseur de la liberté face à un État qui voudrait les réduire. Maintenant, tout État veut réduire les libertés. Tout État ! C’est son travail, c’est comme ça qu’il est fait. Comme le dit très bien Cabanis quand il parle du sacre de l'empereur dans un texte magnifique [Le Sacre de Napoléon], le gouvernement tend à l’efficacité et la liberté est plutôt un facteur de bordel qu’un facteur d’efficacité en général. Donc tout gouvernement tend à la réduction des libertés. C’était la pensée du XVIIIe et elle est exacte. À partir du moment où tout gouvernement tend à la réduction des libertés, qu’est-ce qui explique profondément que nous ayons laissé cette succession de gouvernements – pas seulement celui-là mais les précédents aussi, et par libertés j'entends libertés au sens large, y compris la déchéance de nationalité qui a été à deux doigts d’être votée et autres monstruosités –, qu’est-ce qui fait que nous avons laissé cela advenir ? Parce qu’au fond, dans une démocratie, les politiciens, ceux-là comme les autres, font ce qu’ils pensent que le peuple va aimer. À mon avis d’ailleurs, dans ce cas particulier, ils vont au-delà de ce que le peuple aime profondément, mais comme je suis peu qualifié pour parler au nom du peuple, je m’abstiendrai.
En réalité, la vraie question c’est cette espèce de demande, vous voyez ce que je veux dire, c’est cette espèce de demande sans cesse adressée et qui conduit à faire bon marché de la liberté au bénéfice de la sécurité. Je crois que cette demande est générale. Elle n’est pas simplement le fait du ministre de l’Intérieur, de trois préfets, du président de la République ou du Premier ministre. C’est une demande qui s’exerce sur eux, à leur égard, de manière absolument permanente. Je crois que cette demande a plusieurs origines. D’abord, premièrement, la France n’aime pas la liberté. Contrairement à l’idée que nous aimons donner de nous-mêmes, nous avons très peu été une société de libertés dans l’Histoire. Ça n’est pas un truc naturel aux Français comme ça l’est aux Anglais pour des raisons historiques ou aux Américains pour des raisons de souvenirs de la guerre d'indépendance.

Fabien Escalona : On en a arraché quelques-unes quand même.

François Sureau : Écoutez, globalement, on a été assez libre de 1789 à 1791. À partir de 1792, ça se gâte. Comme disait Clemenceau, on a commencé par proclamer les droits de l'homme et ensuite on a érigé une guillotine. Après le régime de La Terreur, le régime du Directoire, y compris les lois horribles dont on parle ce sont des lois du Directoire en réalité : la loi des suspects, la possibilité d’arrêter les gens d’une même famille, enfin tout ça, c’est le Directoire. Ensuite vous avez l’Empire, ce m’est pas brillant ! Après l’Empire, vous avez la Restauration avec la loi sur le sacrilège, ce n’est pas brillant. Après vous avez un court moment en 1848 où ça se passe plutôt pas mal, et ensuite, immédiatement après, vous avez le Second Empire. Ça fait quand même beaucoup pour des gars qui se prennent pour les parangons de la liberté ! Et au total, vous avez un grand moment entre 1880 et 1910, qui est les grandes lois libérales, la loi sur la presse, la Troisième République. Mais encore là-dedans, vous avez la loi scélérate de 1893 sur la répression des monarchistes et les caractéristiques de la persécution anticatholique, c’est-à-dire qu’on pouvait tout à fait séparer l’Église de l’État sans pour autant expulser 40 000 religieux. Si on faisait ça maintenant, ça serait très probablement condamné par la Cour européenne des droits de l’homme. Après vous avez l’entre-deux-guerres avec le durcissement des législations d’exception, le rétablissement de la censure, les guerres coloniales, le législateur colonial et tout ce qui s’en est suivi au moment des guerres de décolonisation. Non, on n'est pas brillant ! Et il a fallu attendre 1971 – 1971 ! – pour qu’on vienne contrôler une loi par rapport aux normes de la Déclaration des droits.

Fabien Escalona : Le Conseil constitutionnel.

François Sureau : Voilà. Donc déjà, premièrement, historiquement on n’est pas fantastiques. Historiquement, on a quand même tendance à penser que c’est à l’État de nous dire où il faut aller. Bien sûr, il y a des gens qu’on adore : ça va de La Rouërie à Rossel en passant par Louise Michel, Victor Hugo. Oui, on est passé maîtres, si vous voulez, pour ériger en exemple des gens qui sont contraires à ce que nous avons fait pour nous réclamer d’eux ! Donc il y a cette première caractéristique.
Il y a une deuxième chose, qui me paraît plus profonde, c'est l’inculture constitutionnelle, qui est due à l'avènement de la technocratie au pouvoir. Cette idée que, au fond, l’ensemble des dispositifs, pour parler comme Adam Bell, doit tendre à l’efficacité ; l’ensemble des dispositifs démocratiques doit tendre l'efficacité. Ça aussi, c’est une pensée technocratique. La pensée libérale, au sens du libéralisme politique, la pensée libérale traditionnelle est une pensée qui, au contraire, place l’idéal de la société bonne et du progrès moral et politique de la société dans son ensemble avant l’idée de la pure efficacité technique. Cette idée de la pure efficacité technique, on voit bien comment elle est adverse ou rebelle à toute idée de contradiction. Par exemple, quand vous dites à un responsable « écoutez, franchement, je préfère qu’il y ait quelques vitrines brisées plutôt que le gouvernement ait, sur la longue période, la possibilité de choisir les manifestants qui lui convienne », il recule avec un mouvement d’horreur. Et pas nécessairement de manière intéressée, vous voyez ce que je veux dire, pas nécessairement parce que c’est un facho qui veut contrôler tout le monde. Non, non ! Il recule avec un mouvement d’horreur parce que nous avons cessé de penser, et c’est là où je veux en venir, c’est mon troisième point, nous avons cessé de penser, ce qui est pourtant, à mon avis, l'une de nos caractéristiques fondamentales, que la contradiction – y compris en ce qu’elle peut déboucher sur l’émeute ou sur des choses violentes que je n’aime pas plus que tout le monde et qui doivent donner lieu ultérieurement à une répression pénale, mais qui ne doit pas servir de prétexte avant pour empêcher les manifestations – provoquée par l'exercice continu des libertés est ce qui nous fait agir dans l’Histoire. Nous avons cessé de le penser. C’est ma source principale d’inquiétude.
Je pense que toutes ces raisons font qu’à la fin des fins, quand un gouvernement vient proposer de filtrer individuellement les manifestants ou d’assigner à résidence ceux-ci sans le contrôle du juge, etc., eh bien, il ne rencontre pas beaucoup d’obstacles, parce que nous avons cessé, en nous-mêmes, de penser que la liberté avait un prix et que nous étions prêts à le payer pour conserver notre mouvement dans l'Histoire.

Fabien Escalona : Pour poursuivre la question d’Ellen sur les causes, quand même, de cette tendance, comme ça, à la restriction des libertés, je vais faire un peu de promotion pour un de nos collègues qui s’appelle Romaric Godin, qui a publié tout récemment un livre qui s’appelle La guerre sociale en France. En fait, il développe cette idée, qui est partagée par d’autres, qu’au fond cette réduction des libertés, ou ce mécanisme de répression, notamment dans les récentes manifestations des gilets jaunes, doit être rapporté à une offensive néolibérale que le peuple français a du mal à accepter au fond. Donc il met en jeu une économie politique donnée qui violente la société et qui, pour s’appliquer, du coup, doit de plus en plus violenter la société. Vous, ce n’est pas une grille de lecture que vous avez. À un moment, vous parlez des intérêts de la bourgeoisie d’argent qui sont souvent protégés par les dispositifs répressifs.

François Sureau : Au fil de l'histoire, oui.

Fabien Escalona : Voilà. Vous n'en faites pas du tout une dimension importante du livre, de votre explication.

François Sureau : Non et peut-être par défaut de culture. J’ai connu des sociétés hyper-libérales quand j’étais jeune aux États-Unis, vous voyez. J’ai quand même beaucoup de mal, quoique étant aussi attaché à la justice sociale que quiconque, à m’entendre dire que nous vivons en France dans une société hyper-libérale, compte tenu de la masse gigantesque des transferts sociaux, compte tenu du taux de prélèvements obligatoires, compte tenu de l’influence partout de l’État sur l’économie. Ce genre de discours suscite toujours en moi, mais probablement par inculture, une forme d’étonnement. Je pense que s’il y a une injustice, elle se passe ailleurs. Je la ressens, je veux dire que je pense que nous vivons une société de l’injustice sociale.

Fabien Escalona : Elle est où alors ?

François Sureau : Je pense qu’elle se joue, en réalité, non pas dans la mise en ordre libéral de manière classique au sens du XIXe – je supprime le Code du travail et j’envoie les enfants de quinze ans dans les mines – je pense qu’elle se passe dans la fabrication de ghettos culturels, l’incapacité pour les gens qui n’en font pas partie d’accéder à l’élite et un feuilletage absolument invraisemblable et pratiquement définitif des niveaux de connaissance et d’intelligence.

Fabien Escalona : C’est donc l’effet des niveaux de diplômes sur les destins sociaux ?

François Sureau : Oui. Quand je me promène en France, c’est ça qui me frappe plus que la description d’une société hyper-libérale que je ne vois pas beaucoup. Mais bon, je peux me tromper. En tout cas, là où je ne suis pas sûr d’être d’accord avec la position – c’est difficile de dire qu’on n’est pas d’accord avec un livre que l’on n’a pas lu – c’est que, mais peut-être que ma position est différente et plus politique ou plus constitutionnelle, ce qui me semble c’est qu’on n’est pas en train d’assister à un ajustement répressif corollaire d’un ajustement libéral. On est simplement en train d’assister à un des nombreux épisodes de cette espèce de mouvement absolument permanent vers le contrôle social, qui a été décrit par Simone Weil comme par les communards d’ailleurs, enfin par tout le monde depuis le XIXe siècle, comme par les anarchistes, comme par Guérin, qui sont probablement ceux qui ont vu ça de la manière la plus la plus pertinente. Un mouvement absolument permanent où, en réalité, face à chaque difficulté, nous voyons l’État comme une sorte de tiers neutre auquel on peut absolument se remettre, alors que l’État est variable, a des intérêts qui lui sont propres.
Pour tout vous dire, si on prend le truc autrement, je raisonne devant vous et essaye d’y réfléchir, c’est là où je me séparerais peut-être de la personne que vous avez citée, c'est qu’il me semble, pour le ressentir, pour en avoir parlé à certains des acteurs, que la politique sécuritaire actuelle de ce gouvernement, comme d’ailleurs des précédents, serait à peu près la même s'ils étaient à 1 000 % sociaux démocrates. D’ailleurs, je ne sais pas si l’auteur du livre fait le même grief à Hollande d’avoir, par exemple, essayé de mettre en œuvre à toute force une société hyper-libérale. Ça me semblerait un peu étrange qu’il le fasse. Mais enfin, parmi les pires atteintes que j’ai vues aux garanties des libertés publiques, il y a celles de la période de Hollande : l’état d’urgence maintenu pendant deux ans, ne varietur, en supprimant des pans entiers de la Déclaration, l’idée qu’on était obligé de notifier à la CEDH que l’on cessait d’appliquer la Déclaration des droits quand même.

Fabien Escalona : La Convention européenne des droits de l’homme.

François Sureau : L’idée de la déchéance de nationalité, enfin si vous voulez, tout ça est sans rapport, du moins à mes yeux, avec les ajustements macroéconomiques.

Ellen Salvi : Qui dit liberté dit effectivement la liberté de manifester, dit aussi liberté de la presse, donc je vais je vais faire plusieurs ricochets. Qui dit liberté de la presse dit aussi droit à l'information. Il y a un sujet sur lequel je crois ne vous avoir jamais entendu qui est le cas de Snowden3. Comment vous positionnez-vous par rapport à ce type de personnes ? Est-ce que ce sont des personnes qui sont nécessaires dans notre démocratie ou est-ce que, comme le disent ses « adversaires », entre guillemets, c’est quelqu’un qui est dangereux pour nos démocraties ?

François Sureau : Je ne pense pas du tout qu’il soit dangereux, mais je pense que la bonne réponse n’appartient ni au gouvernement et à la classe politique qui, comme toujours d’ailleurs en France se croient autorisés à émettre une opinion sur le fait de savoir s’il devrait rester ou pas, ni aux associations qui jugent, compte tenu des critiques qu’il émet, que le bonhomme est un type qui sert à quelque chose pour la défense des libertés. Je crois qu’on a une tradition absolument magnifique à laquelle j’adhère de tout mon cœur qui est la tradition de l’asile. Et c’est quoi la tradition de l'asile ? La tradition de l’asile est magnifique en ce que personne n’a à parler, en dehors de Snowden et de son juge national. C’est quoi la tradition de l'asile ? C’est que Snowden a fait ce qu’il croyait devoir faire. Il va expliquer pourquoi il l’a fait. Par exemple, il va expliquer à des gens indépendants pourquoi il l’a fait pour la liberté. Et, en fonction de ce qu’il a fait pour la liberté, eh bien les gens indépendants, jusqu’à la Cour nationale du droit d’asile, vont peser les risques de persécution qui pèsent sur lui. Et à la fin, ces gens indépendants du gouvernement vont dire : « Voilà, on l’accueille en France et on lui donne le droit d’asile ». Et je trouve ça extraordinaire ! Maintenant, les gens qui poussent des cris de bêtes en disant « il faudrait l’accueillir parce que ce qu’il a fait est bien », alors que personnellement je n'en sais rien ! Je suis à ce point défenseur de l’asile que je me refuse absolument à rentrer dans le détail du dossier du demandeur, qu’il s’agisse de Snowden, qu’il s’agisse d’un Iranien ou qu’il s’agisse d’un Marocain, etc. Je suis frappé que, par une espèce d’ethnocentrisme incroyable, à chaque fois qu’il est question d’un demandeur d’asile connu ou inconnu, blanc ou pas blanc, eh bien tout le monde se met à parler à sa place en disant « à celui-là il faut le donner, à celui-là il faut le refuser ». Je trouve vraiment que la grandeur de la tradition asilaire de la France, qui est d’ailleurs mise à mal par tous les gouvernements depuis 30 ans de manière absolument continue, c’est que quelqu’un qui croit s’être battu pour la liberté vient nous voir et ce ne sont ni les associations, ni le gouvernement qui décident. Je trouve ça extraordinaire !

Ellen Salvi : Justement, vous m’offrez une transition parfaite. Il y a un autre sujet qui a été remis au goût du jour dernièrement par le président de la République, c’est le sujet de l’immigration. Je sais que c’est un sujet auquel vous vous intéressez aussi, la question de l'asile, évidemment, et puis, plus largement, celle de l'immigration. Emmanuel Macron, devant les parlementaires de La République en marche – je pense que ça ne vous a pas échappé – a récemment opposé ce qu’il a appelé les bourgeois – il a même parlé de parti bourgeois – aux classes populaires. C’était sa façon à lui, finalement, d’aborder l’immigration, de dire « vous, les bourgeois, vous ne voyez pas les classes populaires ». Comment avez-vous perçu les propos qu’a tenu ce jour-là le président de la République et, plus largement, quel regard posez-vous sur le fait qu’il veuille à ce point réintroduire au cœur du débat public ce sujet aujourd’hui ?

François Sureau : Je vais faire un pas de côté, un pas latéral. Pour vous dire exactement ce que j'en pense, j’ai du mal à prendre tout ça au sérieux. Pardon !

Ellen Salvi : C’est quand même dit, ça reste !

Fabien Escalona : Ça peut quand même avoir des incidences sur les gens !

François Sureau : J’ai du mal à prendre ça au sérieux parce que ça fait 30 ans que je vois ça. Nous assistons là à une figure du ballet chorégraphique de la Ve République, une figure actuellement classique que je vais vous décrire maintenant parce que c’est très intéressant sur le plan du théâtre.
À l’époque il n’y avait pas d’attentats, il y en a eu un depuis, mais il n’y avait pas d’attentat, il ne se passe rien, à. On sent que, quand même, l’élection se jouera à droite alors on intervient, on fait un truc qui va plaire globalement plutôt à l’électorat de droite en soulevant la question de l’immigration, exactement comme Mitterrand, à son époque, quand j’étais jeune, soulevait la question du vote des immigrés pour faire monter le Front national dans la semaine qui suivait. Tout cela est absolument parfait !
Là on arrive et on tient ce genre de discours, classique, selon des formes rhétoriques habituelles. Il ne va rien en sortir, naturellement ! Qu’est-ce qui va se passer ? Une fois ce discours tenu, l’appareil de l’État va se retourner vers le même type qui est là depuis 30 ans, qui est le chef de bureau adjoint au sous-directeur de la sous-direction ZB4 du ministère l'Intérieur, auquel on va dire : « Le président a tenu un discours assez hard sur l’immigration, n'as-tu pas un truc en magasin ? » Et le gars va sortir le même projet de circulaire qu’il fabrique et qu’il refourgue à tous les ministres de l’Intérieur depuis 40 ans sur la diminution de l'AME [Aide médicale de l'État], à laquelle d’ailleurs Buzin va s’opposer, plus trois ou quatre trucs qui ne servent absolument à rien et, à la fin, il va se passer ce qui se passe toujours sous la Ve : il y aura eu un beau discours et il n’y aura pas de fête.

Ellen Salvi : Et en attendant, il y aura une société qui se crispe.

François Sureau : Voilà. Que puis-je répondre à ça ? À la longue, on en a un peu assez d’avoir une société qui soit une société du discours dangereux d’un côté et dans laquelle rien n’est fait, rien ne se passe, parce que ça aboutit, en effet, à des crispations. Mais, si vous voulez, je pense que nous gagnerions tous à prendre ça avec un certain flegme, c’est-à-dire, et tout le monde le sait, vous le savez comme moi, qu’il ne sortira rien de ce type de chose.

Fabien Escalona : À ceci près qu’il y a eu la loi asile et immigration qui a été contestée quand même. Il peut y avoir des traductions législatives, au bout d’un moment, à force d’accumuler les discours. Ce ne sont pas juste des mots qui sont sans effet.

François Sureau : Oui, la loi asile et immigration4 a des effets, progressivement, des effets qui sont extrêmement fâcheux, qui sont extrêmement blâmables, etc. Ça c’est sûr, mais au fond, pour en parler franchement, ce qui me trouble en matière d’asile en particulier, c’est l’énorme discordance entre les discours creux et des adaptations législatives qui, de temps en temps, entraînent des effets extrêmement fâcheux. Je me suis opposé récemment à un truc absolument incroyable au sujet des pays d’origine sûrs en matière d’asile. Quand vous êtes ressortissant d’un pays d’origine sûr, en réalité, on a diminué vos garanties entre l'OFPRA [Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides] et la CNDA [Cour nationale du droit d’asile]. C’est-à-dire que vous pouvez être expulsé alors que la CNDA n’a pas encore statué sur votre cas, ce qui, à mes yeux, est une monstruosité puisque le pays d’origine sûr est une considération générale alors que la persécution, dans notre droit, c’est une persécution personnelle. On peut tout à fait être persécuté dans un pays jugé sûr.

Ellen Salvi : Donc il y a quand même quelques conséquences ?

François Sureau : Il y a des conséquences absolument directes. Ces conséquences, en réalité, ce que je vois depuis 20 ans, c'est qu'elles sont sans rapport – je pense que vous fonctionnez sur un système ancien – avec les vaticinations publiques des gouvernants. Nous sommes gouvernés depuis 20 ans par la même technostructure préfectorale dans ces registres, dans ces domaines, la même technostructure préfectoralo-policière animée par la xénophobie assez classique. Des gens qui, en France, sont chargés du maintien de l'ordre et du contrôle des étrangers et qui, globalement, à quelques exceptions près, année après année, essayent de refourguer au ministre qui passe la totalité des mesures que vous finissez par voir dans les projets de loi. Il y a ça d’un côté. Et puis de l’autre, il y a de temps en temps, pour des raisons politiques, tel gouvernant, tel président, tel Premier ministre qui sort et fait des déclarations que vous trouvez pénibles.

Ellen Salvi : Parce que vous ne les trouvez pas pénibles, vous ?

François Sureau : Naturellement si, mais je m’attache à ce qui est le plus inquiétant. Ce qui est le plus inquiétant, pour moi, ce n’est pas la commission de ces déclarations, ce genre de propos, c’est la conscience que j’ai, conscience pratique, étayée par des faits, que depuis 20 ans nous sommes gouvernés par une doxa administrative qui prend en main, en l’espace de 15 jours ou trois semaines, tout nouveau ministre de l’Intérieur, tout nouveau président de la République, tout nouveau Premier ministre, sans que personne ne soit capable d’y rien changer, et dans une situation où le contrôle parlementaire est pratiquement nul. C’est extrêmement frappant. Le changement de position d’Emmanuel Macron sur ces questions, entre avant et après l'élection, est quelque chose d’absolument frappant alors que, au fond, la situation d’avant l'élection n’était, sous le rapport des flux asilaires ou je ne sais quoi, pas extrêmement différente de celle qu'elle est après.

Fabien Escalona : On vient de parler de ces discours répétés qui sont, en l’occurrence, le fruit de la volonté d’un homme, le président de la République, qui a voulu le débat qu’on a eu lundi à l’Assemblée nationale, qui a fait ce discours devant les députés. Vous venez de parler du faible contrôle parlementaire sur la technostructure. On est un peu en train de dessiner un paysage bien français qui est celui de la Ve République.

François Sureau : Non !

Fabien Escalona : Vous allez dire non ! En l’occurrence, c’est vrai que dans le livre vous dites, à moment donné, que dans la Ve République il y a du bon et du mauvais. On a l’impression que c’est le mauvais qu’on garde et pas le bon. Est-ce qu’on peut vraiment faire le tri ?

François Sureau : Ah oui, oui ! C’est une très bonne question, comme dit l’autre, et je vais vraiment dire pourquoi. J’ai essayé de réfléchir à ça pour ce livre de manière un peu dépassionnée, en évitant de critiquer le ministre Tartemol ou le président machin, parce que ce à quoi on assiste est en réalité trop grave. Nous assistons à la disparition de l’idéal des libertés publiques en France depuis 20 ans et je pense que nous sommes déjà passés de l’autre côté. On est déjà passé de l'autre côté ! On accepte l’idée que quelqu’un puisse être assigné à résidence sans intervention d’un juge. On a accepté le filtrage individuel des manifestants. On était à deux doigts d’accepter la déchéance de nationalité et s’il n’y a pas 10 morts mais 50 au milieu de Paris la semaine prochaine, je vous prie de croire que toutes les digues sauteront. C’est l’évidence. Donc nous sommes déjà absolument passés de l’autre côté.
Il y a plusieurs raisons au fait d’être passés l’autre côté. Il y a ce que je disais sur l'inculture constitutionnelle, sur l’absence de considération pour notre propre histoire en tant que notre propre histoire est, le cas échéant, liberticide. Il y a aussi une question presque métaphysique, dont je parlerai ensuite, sur l'existence du mal qui me paraît absolument fondamentale, me paraît quelque chose de vraiment absolument central dans la question des libertés publiques, quand on essaie de dépasser l’élément immédiat.
Et il y a ce qu’on disait sur la Constitution. Je pense qu’une partie des discours qu’on peut reprocher au président la République, ou une partie de cette espèce d’impression que nous avons où, au fond, il n’y a plus aucun contre-pouvoir, ou très peu de contre-pouvoir et où tout ceci se déroule dans une espèce de vide presque personnel, qui est une impression extrêmement fâcheuse pour un démocrate, tient à quelque chose d’assez simple qui est la réforme du quinquennat. Nous vivons dans un système où maintenant, du début à la fin d’un mandat présidentiel, il n’y a qu’une assemblée parlementaire. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que l’opposition ne peut plus se structurer, en tout cas pour des élections intermédiaires et une perspective de cohabitation. Elle ne se structure plus que pour choisir le gars qui l’emportera à la présidentielle donc, en fait, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que ce qui l’intéresse n’est pas du tout le contrôle de l’exécutif, dans le temps où l’exécutif est là, mais uniquement la perspective de l’élection ultérieure. Donc déjà, vous avez supprimé l’opposition. Cinq ans, il n’y a pas d’opposition, sauf le cas où vous avez des frondeurs qui réapparaissent, etc.
Deuxièmement, vous supprimez la fonction de premier Ministre, parce qu’en réalité, il n’y a pas de premier Ministre. Or le premier Ministre est le seul qui soit responsable devant l’Assemblée nationale. Donc vous avez une Assemblée nationale qui ne peut pas jouer son rôle de contrôle, un premier Ministre qui n’est plus responsable devant l’Assemblée nationale. Et l’ensemble des acteurs politiques se positionne simplement dans l’idée de savoir si le président de la République va, ou non, être candidat. Mais c’est pire que ça ! En fait, le président la République lui-même sait, j’imagine, que ses chances d’être réélu ne sont pas si fortes. Ce n’est pas pour rien que, depuis le quinquennat, le Président Sarkozy n’a pas été réélu et le Président Hollande n’a même pas pu se présenter. Dans la mesure où il vient de s’écouler une période de cinq ans sans aucun contrepoids, ça veut dire que la cristallisation négative au cours des quatre mois précédant l’élection devient absolument considérable. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que pour pouvoir passer cette cristallisation négative, en réalité, le président est obligé de taper un coup énorme, c’est-à-dire d’être incroyablement clivant. Et c’est ce à quoi on commence à assister à l’heure actuelle.
Ce que je veux dire, c'est que la Ve République du quinquennat a, en matière de liberté, des conséquences extrêmement négatives parce qu’elle a totalement déséquilibré le système institutionnel. Dans le système antérieur où vous aviez une période de cohabitation, les gens faisaient gaffe, y compris les hauts fonctionnaires qui savaient, qu’après tout, dans trois ans, c’est peut-être les amis de monsieur Jospin qui seront au pouvoir. Ce n’est peut-être pas la peine que j’essaie d’ouvrir, en attendant, des camps de concentration pour les fichés S.

Fabien Escalona : Ceci dit, la première loi anti-casseurs à la fin des années 1970, c’était une période où l'alternance était attendue et avec un septennat.

François Sureau : Bien sûr, sauf que c’était un septennat et, qu’en réalité, il n’y avait pas d’alternance interne puisque, à l’époque, aucune cohabitation n’avait eu lieu. Aucun de ces systèmes n’est parfait. Ce que je veux dire c’est que je suis quand même très frappé par l’incroyable déséquilibre institutionnel résultant de la logique du quinquennat. À la fin, on ne peut plus compter que sur le Conseil constitutionnel. C’est quand même très frappant !

Ellen Salvi : Je me permets juste, dernière question, de rebondir à une phrase, une des rares qui m’a plus qu’interloquée dans votre livre. Vous dites, justement : « On a un problème aujourd’hui, c’est que le Parlement ne peut pas contrôler assez l’exécutif ». Et, dans tout un développement que vous faites au sujet de la séparation des pouvoirs, vous écrivez : « C’est le Sénat recueillant des déclarations sous serment en période d’enquête judiciaire au mépris des principes élémentaires de la procédure pénale ». On imagine, à ce moment-là, que vous parlez de la commission d’enquête sénatoriale sur l’affaire Benalla. Il y a eu énormément de débats entre constitutionnalistes à ce moment-là. Je crois savoir que vous étiez plutôt du côté de ceux – d’ailleurs c’est ce que confirme cette phrase – qui pensent que cette commission d’enquête sénatoriale n’était pas évidente. Pourquoi critiquer le fait que le Parlement s’empare d’un contrôle, non pas du président de la République comme personne morale en tant que telle, parce que je sais ce que vous allez me répondre, mais des services de la présidence ?

François Sureau : Je suis partagé sur cette question parce que je ne peux pas à la fois, en effet, déplorer le fait qu’il n’y ait pas de contre-pouvoir et, en même temps, critiquer celui qui s’érige en contre-pouvoir. En revanche, on est tombé dans le seul cas où je le regrette quand même, parce qu’il s’agit des droits individuels. Je pense que si le règlement du Sénat était passé devant le Conseil constitutionnel, compte-tenu de sa jurisprudence, il aurait été annulé pour cette raison. On ne peut pas, à mes yeux, exiger un serment de quelqu’un qui est sous le coup d’une instruction pénale ou susceptible d’être sous le coup d’une instruction pénale, car il doit pouvoir protéger ses droits. Il doit pouvoir refuser de s’incriminer. On ne peut pas exiger le serment de quelqu’un qui est susceptible de passer devant un juge. C’est un truc basique ! Ça existe en Angleterre depuis 1689. Vous voyez ce que je veux dire : le fait que monsieur Tartemol ait menti, que le préfet Machin ait déconné, je n’ai aucun problème. Mon problème se pose simplement sur la possibilité de ne pas s’incriminer de la part d’une personne susceptible de faire l’objet d’une instruction judiciaire. Parce que ça, c’est vraiment, pour le coup, ce qu’on a voulu créer avec la Déclaration des droits. C’est vraiment un des deux ou trois principes fondamentaux de la Déclaration des droits. Je ne suis pas prêt à le sacrifier au motif qu’il faudrait rétablir un équilibre constitutionnel. Je ne suis pas prêt à sacrifier une garantie de la personne au motif qu’il faudrait rétablir un équilibre constitutionnel. J’ajoute que j'aimerais que la question des garanties de la personne transcende tout à fait cette question. Et je ne suis pas prêt non plus à tresser des couronnes à la commission des lois du Sénat, dont le président, vous vous en souvenez, immédiatement après la déclaration d'inconstitutionnalité sur la consultation des sites jihadistes, l’avait réintroduite en commission mixte paritaire, au mépris de la jurisprudence constitutionnelle. Le Sénat fait de la politique, je ne lui reproche pas, je préfère qu’il fasse de la politique comme contre-pouvoir parce que je trouve ça nécessaire. En revanche, dès lors qu’il s’agit du droit de chacun à ne pas s’incriminer lui-même, je pense qu’il faut faire très attention.

Fabien Escalona : On vous en remercie, François Sureau, pour cet entretien.

[François Sureau allume sa pipe]

François Sureau : Jje n’ai parlé de la question du mal qui est pourtant centrale mais, la prochaine fois, nous l'évoquerons avec celle de Dieu !

Fabien Escalona : Voilà, on aura le temps. On a définitivement inauguré ce studio, c'est la première fois qu'on fume la pipe dans le studio de Mediapart.
Je vous rappelle la sortie de ce livre, Sans la liberté, aux éditions Gallimard.
Pour toutes les autres vidéos de Mediapart, il y a notre site, bien sûr, et la chaîne YouTube du journal.

Logiciel libre : le Premier ministre se montrera-t-il à la hauteur du rapport Bothorel ?

mer, 01/13/2021 - 17:00

Éric Bothorel sera notre invité en direct dans l'émission Libre à vous ! du mardi 19 janvier 2021 (15h30-17h).

14 janvier 2021, communiqué de presse.

Chargé d'une mission d'analyse et de prospective relative à la mise en place d'une politique publique de la donnée et des codes sources, le député Éric Bothorel a publié le 23 décembre 2020 son rapport. Il dresse un état des lieux lucide de la situation actuelle en termes d'ouverture des codes sources, décrit clairement et de manière pertinente les enjeux et inscrit sans détour le logiciel libre comme un des piliers d'une politique publique cohérente de la donnée et des codes sources.

« L'April salue le travail réalisé par la mission et invite le Premier ministre à se saisir de ce rapport et à engager, enfin, avec l'ensemble du gouvernement une politique publique ambitieuse en faveur du logiciel libre. Huit ans après la circulaire Ayrault relative aux orientations pour l’usage des logiciels libres dans l’administration, le Premier ministre se voit offrir une formidable occasion de définir une stratégie globale sur l'utilisation, la publication et la politique de contribution aux logiciels libres » déclare Jean-Christophe Becquet, vice-président de l'April.

Lire le rapport Bothorel (PDF, 216 pages)

En juin 2020, le Premier ministre a confié au député Éric Bothorel, en y associant Stéphanie Combes, directrice générale du Health Data Hub, et Renaud Vedel, coordonnateur national pour l’intelligence artificielle, la conduite d'une mission d'information ayant pour objet d'analyser les opportunités stratégiques et financières ainsi que les freins à lever pour favoriser l’ouverture par défaut des données et des codes sources publics 1. La mission a mené plus de 200 auditions, dont celle de l'April, et a ouvert une plateforme de consultation publique, à laquelle l'April a participé, qui a montré un fort engagement pour le logiciel libre (les propositions de l'April et du CNLL (Union des entreprises du logiciel libre et du numérique ouvert) ont été les plus soutenues).

Ouvrir et partager les codes sources, un enjeu de démocratie

Le rapport identifie quatre éléments clefs pour une politique publique cohérente et ambitieuse d'ouverture des données et codes sources : un portage politique, des moyens, humains comme financiers, le recrutement de « talents du numérique », le renforcement au sein de la fonction publique « d’une culture de la donnée et du code ». Sur la base de ces constats, le rapport énonce de manière lucide les manques actuels, notamment en termes de portage politique où, il faut bien le reconnaître, les actes peinent souvent à rejoindre les paroles.

« La donnée et les codes source ne sont pas juste un enjeu "tech", mais d’abord et surtout une question politique, démocratique, scientifique et économique. »

La notion « d'ouverture » ne doit pas être lue dans son sens strict. Elle suppose, ce que rappelle la lettre de mission, la « réutilisation libre et gratuite » des données et codes sources publics. En ce sens le rapport décrit très bien les enjeux et l'importance de l'ouverture des codes sources. Il s'agit d'« un vecteur majeur de mutualisations », d'« un gage de transparence de la décision publique », de sécurité, mais aussi d'attractivité des compétences. Et c'est de façon très fluide que le rapport, dès la synthèse, fait le pont entre ouverture des codes sources et utilisation des logiciels libres. Son sommaire ne s'y trompe pas, la partie 4 du rapport « Se donner les moyens de nos ambitions » préconise sans équivoque dans sa section 2 de « développer l'utilisation des logiciels libres ».

« S’agissant de l’ouverture des codes et de l’utilisation de logiciels libres, il faut structurer la communauté du secteur public et renforcer l'appui qui lui est apporté. Le logiciel libre n’est pas une idéologie déconnectée des besoins des administrations et ses enjeux ne se résument pas à la question de l’utilisation de LibreOffice. Il est au contraire le moyen de créer enfin du partage et de la mutualisation dans le secteur public, d’éviter que deux administrations s’épuisent sur un même problème sans le savoir et sans se parler, enfin de permettre à l’administration et à l’économie de s’enrichir mutuellement en développant ensemble des outils d’intérêt général. Il constitue aussi une réponse au manque d’attractivité de l’État pour les compétences numériques. La mission considère que la création d’un Open Source Program Office (OSPO), visible et pérenne, au sein de la DINUM2, serait une première pierre pour relever ce défi.  »

Les bénéfices de l'utilisation des logiciels libres en termes de mutualisation sont bien explicités, en particulier à travers les trois cas d'usage portant sur des logiciels libres d’information géographique ; QGIS, Prodige et Geotrek. De manière générale le document démontre un vrai souci de pédagogie sur des considérations parfois complexes, notamment sur comment des projets de développement de logiciel libre sont menés. Démarche utile et nécessaire si l'on considère le manque de « culture de la donnée » dans la fonction publique et dans les fonctions électives. Manque identifié comme un enjeu clef par le rapport.

Ainsi sur les considérations de sécurité des systèmes d'information, le rapport déconstruit très clairement le mythe de la « sécurité par le secret », qui voudrait qu'un code inaccessible soit vecteur de sécurité. Il précise utilement qu'à l'inverse « la fermeture des codes sources peut entretenir une méfiance à l’égard de l’État ». On regrettera toutefois qu'il ne soit pas recommandé, comme le proposait l'April lors de la consultation publique, de « supprimer la "sécurité des systèmes d'information des administrations" comme exception à la communicabilité des documents administratifs » qui ne sert qu'à maintenir ce doute infondé.

« Contrairement à une idée encore très répandue, l’ouverture des codes sources est un facteur de fiabilisation et de sécurisation des systèmes d’information, dès lors qu’elle permet de confronter le code à des retours utilisateurs. De manière complémentaire, le développement de logiciels libres permet d’enrichir le service »

Le rapport met également bien en avant l'importance des communautés autour des logiciels libres. Il démontre clairement en quoi cela s'avère une force et les raisons pour lesquelles les pouvoirs publics, plutôt que de s'en méfier, devraient bien au contraire pleinement s'y investir : renforcer les bénéfices de la mutualisation, améliorer la sécurité et la qualité globale des logiciels – pour les administrations et pour l'ensemble des utilisatrices et utilisateurs – ainsi que comme vecteur d'attractivité des compétences. Mais cela ne se décrète pas et doit s'inscrire dans une stratégie de contribution effective aux projets logiciels libres.

« La France doit accompagner ses talents, comme elle le fait pour des sportifs de haut niveau, et s'appuyer sur eux pour renforcer l'attractivité du secteur public grâce au logiciel libre » Impulser la politique logiciel libre au niveau interministériel

En ce qui concerne l'ouverture des codes sources, donc l'utilisation effective du logiciel libre, le rapport met en avant l'importance de la coordination interministérielle, transversale, échelon le plus pertinent selon le document pour mener une dynamique d'ouverture et répondre aux enjeux identifiés. Plus concrètement, la proposition du rapport s'articule principalement autour de deux recommandations complémentaires : les recommandations n°5 et n°8.

La recommandation n°5 prévoit d'ajouter au périmètre de l'actuel « Administrateur général de la donnée » les algorithmes et codes sources. Cet « administrateur général de la donnée, des algorithmes et des codes sources (AGDAC), missionné par le Premier ministre, auprès du DINUM (Directeur interministériel du numérique), [aurait] pour mission à temps plein de piloter la stratégie nationale d’ouverture de la donnée et des codes sources, en s’appuyant sur les administrateurs ministériels des données, des algorithmes et des codes source (AMDAC). »

L'AGDAC, se verrait ainsi confier « une mission visant à promouvoir la publication et la réutilisation des codes sources au sein de l’administration », ainsi que « d’accompagner les ministères dans la définition et la mise en œuvre de leur politique d'utilisation des logiciels libres ». Ces missions s'exerceraient, recommandation n°8, notamment au travers d' « une mission logiciels libres au sein de TECH.GOUV, chargée d’aider l’administration à ouvrir et à réutiliser les codes sources publics, d’identifier les enjeux de mutualisation et de créer des liens avec les communautés open source existantes et d’accompagner les talents français dans ce domaine ».

Le rapport décrit cette mission logiciels libres comme l'« animation interministérielle » rassemblant les développeurs et développeuses de l’État. Il cite d'ailleurs le fonctionnement du Socle Interministériel du Logiciel Libre (SILL), qui s'appuie sur des référents pour chaque logiciel du catalogue. En termes de moyen, le document suggère que la mission « pourrait être constituée par exemple d’un responsable et de deux à trois chargés de mission (3 à 4 ETP 3. Ce point est déterminant. Sans moyen humain dédié, à temps plein, l'ambition affichée restera lettre morte. Il faudra à ce titre être particulièrement vigilant concernant les moyens réellement accordés le cas échéant, et veiller à ce qu'il ne s'agisse pas d'une simple nouvelle compétence attribuée par décret à la DINUM à moyen constant. La recommandation n°8 se rapproche de l'une de notre propostion de créer une agence ou mission interministérielle pour accompagner les administrations sur l'utilisation, la publication et la politique de contribution aux logiciels libres.

Le rapport envisage plusieurs actions que la mission logiciels libres pourrait mener ou animer ; « définir les projets libres critiques sur lesquels il vaut la peine de recruter des talents », créer un « BlueHats Summer of Code »4 pour « mobiliser des étudiants pour des stages bien rémunérés, étudiants qui contribueraient à résoudre un problème dans un logiciel libre utilisé par une administration », ou encore « accompagner l’émergence de ces écosystèmes au sein de l’État ». En ce qui concerne l'accompagnement des ministères, le rapport recommande que des référents logiciels libres 5 soient nommés en appuie des AMDAC, et souligne que la stratégie « pourrait être évaluée en identifiant les moyens investis au travers de la part de budget des ministères consacrée à l'action de référents logiciels libres des ministères ou à la mise en œuvre de leur politique open source. »

Si la coordination à l'interministériel semble la principale piste explorée, le rapport n'ignore pas les collectivités territoriales et rappelle régulièrement les bénéfices qu'elles tireraient d'un engagement vers davantage d'ouverture de leurs données et codes sources. Il cite d'ailleurs en exemple le logiciel OpenCimetière, logiciel libre de gestion des concessions de cimetières, comme illustration de la mutualisation d'un outil entre plusieurs mairies qui ont, de fait, la même mission de service public. Le rapport constate également le caractère encore limité du partage d'informations entre État et collectivités.

La commande publique : angle mort du rapport ?

Le rapport n'aborde que très peu un enjeu qui parait pourtant central, celui de la commande publique. Si le document reconnaît, dans une partie consacrée à la nécessité « d'acculturation » des acteurs publics que « l’utilisation des outils de la commande publique est parfois complexe pour tenir compte des besoins des logiciels libres », il ne fait aucune recommandation en ce sens. L'April regrette notamment que la mission n'ait pas adressé sa proposition pour une « priorité au logiciel libre », pourtant la plus soutenue de la consultation publique.

De même, l'April proposait la création et le maintien d'une forge publique des logiciels libres – un code.gouv.fr à l'image de data.gouv.fr – qui répondrait à plusieurs des constats du rapport, notamment en termes de mutualisation et de souveraineté. Le rapport notant pourtant qu'« il n’existe pas de forge souveraine pouvant accueillir les codes sources produits par l’administration ».

Besoin d'un (vrai) portage politique

Il est intéressant de noter que le rapport pointe une baisse dans la dynamique d'ouverture de la DINUM qu'elle situe à fin 2017… alors même que la Cour des comptes appelait à amplifier la stratégie de la direction interministérielle du numérique (alors appelée direction interministérielle du numérique et du système d'information et de communication de l’État). La Cour des comptes dressait déjà un constat similaire : « le partage de développements libres apparaît désormais comme un puissant facteur d’efficience et d’influence. Il permet d’étendre la portée des mutualisations au-delà de la seule sphère de l’État ». Le rapport ne révèle donc pas une réalité nouvelle, mais bien un constat relativement ancien et il met en lumière l'inertie des pouvoirs publics qui tardent à se saisir réellement des enjeux. Il n'est ainsi pas anodin qu'un des premiers appels du rapport soit celui de la nécessité d'un portage politique et administratif, et que les membres de la mission soulignent « qu'en l'état actuel des choses, la mission craint que ses recommandations ne soient pas portées et suivies ».

« si le gouvernement n’anime pas cette politique, la France manquera une occasion majeure de renforcer tout à la fois la confiance dans l’action publique, l’efficacité des politiques publiques, et la connaissance et l’innovation dans l’ensemble de l’économie »

Le Premier ministre, comme il s'y est engagé, doit agir de manière résolue pour mettre en place une politique publique de la donnée et des codes sources, qui s'appuie sur le logiciel libre. Le rapport livre ici un très bon état des lieux de la situation et propose des pistes pertinentes pour répondre aux enjeux identifiés. C'est à présent au Premier ministre, avec l'ensemble du gouvernement et des administrations, de s'en saisir pour enfin définir une stratégie globale sur l'utilisation, la publication et la politique de contribution aux logiciels libres. L'April, dans la continuité de ses actions pour une informatique libre au service de l'intérêt général, y veillera et reste bien sûr à disposition du gouvernement et de toute personne ou structure concernée par les suites de ce rapport.

Éric Bothorel sera notre invité en direct dans l'émission Libre à vous ! du mardi 19 janvier 2021 (15h30-17h).

  • 1. Lire la lettre de mission du 22 juin 2020(PDF)
  • 2. Direction interministérielle du numérique
  • 3. Équivalent temps plein
  • 4. Les Blue hats sont une communauté de développeurs et développeuses contribuant à des projets logiciels libres utilisés par l'administration. Elle se définit comme une communauté d'« Hackers d'intérêt général ». Ce Summer of Code aurait ainsi vocation, selon le rapport, à offrir aux étudiant⋅es une première expérience d'implication dans un projet libre, serait pour les administrations une façon d'internaliser des compétences autour de ces logiciels qu'elles utilisent, et représenterait pour les projets libres un apport supplémentaire de contributions.
  • 5. Sur le modèle des « FLOSS evangelist » (Free Libre Open-Source Software) mis en place par le réseau national de télécommunications pour la technologie l'enseignement et la recherche, RENATER

#89 - logiciel libre et formation professionnelle - Pepper&Carrot - Téléphones mobiles - « Libre à vous ! » diffusée mardi 12 janvier 2021 sur radio Cause Commune

mar, 01/12/2021 - 15:30

Au programme de l'émission : Le logiciel libre et la formation professionnelle, retour d'expérience et actualité de deux centres de formation ; la chronique de Jean-Christophe Becquet ; la chronique d'Antanak sur les systèmes d'exploitation libre pour téléphones mobiles

Émission Références Transcription --> Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15 h 30 à 17 h sur la radio Cause Commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Au programme de la 89e émission :

  • sujet principal : Le logiciel libre et la formation professionnelle, retour d'expérience et actualité de deux centres de formation avec Marie-Jo Kopp Castinel d'OpenGo et Jean-Michel Boulet de 2i2L
  • la chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet, vice-président de l'April, sur la bande dessinée libre Pepper&Carrot de David Revoy
  • la chronique « Que libérer d'autre que du logiciel » avec Antanak sur les systèmes d'exploitation libre pour téléphones mobiles
  • quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre
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toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Galerie photos
  3. Référence pour la chronique de Jean-Christophe Becquet
  4. Références pour le sujet sur la formation professionnelle
  5. Références pour la chronique d'Antanak
  6. Références pour la partie « Quoi de Libre ? »
  7. Pauses musicales
  8. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes
  • Frédéric Couchet, délégué général de l'April
  • Marie-Jo Kopp Castinel d'OpenGo
  • Jean-Michel Boulet de 2i2L
  • Jean-Christophe Becquet, vice-président de l'April
  • Isabelle Carrère et Freco d'Antanak
  • Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques, et Adrien Bourmault, bénévole à l'April (à la régie)
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Philosophie de l'Intelligence artificielle - Une introduction

mar, 01/12/2021 - 13:25


Titre : Une introduction à la Philosophie de l'intelligence artificielle
Intervenant·e·s : Eric Lefevre-Ardant - Sonia Ouchtar
Lieu : Palais des Congrès, Salle Maillot - Devoxx FR
Date : avril 2017
Durée : 38 min 56
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Carte partielle d'Internet, Wikimedia Commons - Licence Creative Commons Attribution 2.5 Generic
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Les machines peuvent-elles être intelligentes ? Comment le juger ? Que signifie être intelligent, pour une machine ? Sait-on de quoi rêveraient des androïdes ? Dans cette présentation, nous explorerons les principes et les limitations du test de Turing, une proposition pour estimer cette intelligence. Nous évoquerons également la chambre chinoise, une expérience de pensée qui peut être vue comme une réponse au test de Turing. À l'issue de cette session, nous aurons une meilleure idée de ce qu'est l'intelligence artificielle, dans son sens fort… et de sa faisabilité.

Transcription

Eric Lefevre Ardant : Bonjour, je suis Eric Lefevre-Ardant, je suis développeur chez Le Bon Coin. Il ne vous a pas échappé que l'intelligence artificielle est le sujet du moment. Un magazine aussi auguste que The Economist, au début de cette année, disait que le futur de Didi, le concurrent de Uber en Chine, c'est l'intelligence artificielle ; The New York Times, en décembre dernier, parlait du grand réveil de l'intelligence artificielle.
Dans cette présentation, nous voulons vous aider à porter un regard critique sur ces déclarations. Notre objectif est de vous donner du vocabulaire. Nous allons utiliser les termes que l'on trouve dans la littérature ensuite. Nous allons aussi vous donner des noms de philosophes qui, peut-être, vous donneront envie de lire plus de choses ensuite. Nous allons aussi vous donner un survol à peu près chronologique de différents concepts, principalement de la deuxième moitié du vingtième siècle. On insistera beaucoup sur deux expériences de pensée qui ont énormément influencé la réflexion sur le sujet.
On ne parlera pas de certains sujets, comme l'éthique, qui ont déjà été couverts aujourd'hui par d'autres personnes ni la singularité, ce genre de choses.
Et, dernier point un petit peu technique, dans cette présentation nous utilisons indifféremment les termes de intelligence, conscience, compréhension, intention, intentionnalité. Tout ça, ça va être à peu près la même chose dans le contexte de cette introduction.

Sonia Ouchtar : Bonjour. Je m'appelle Sonia Ouchtar, je suis aussi développeuse à Le Bon Coin. Ça n’a pas grand-chose à voir avec l'intelligence artificielle, mais c'est un sujet qui nous tenait à cœur, donc on a voulu partager ça avec vous.
Dans les termes qu’il est important de connaître aussi dans cette présentation, il y a ce qu'on appelle l'IA au sens fort et l'IA au sens faible.
L'intelligence artificielle au sens fort c'est ce qu'on pourrait s'imaginer de plus logique quand on parle d'intelligence. C'est un système qui peut penser, qui peut avoir des états mentaux.
L'IA au sens faible ou au sens restreint, c'est juste quelque chose qui va agir comme un système intelligent mais qui va juste savoir résoudre certains problèmes dans un domaine particulier.
Donc pour commencer vraiment cette présentation, on sait que la philosophie de l'intelligence artificielle est très liée à la philosophie de l'esprit. On va d'abord vous présenter les grands courants de philosophie de l'esprit qui ont existé avant l'avènement de l'informatique.

Dualisme de substance

On va commencer par le dualisme de substance, des termes qui font un peu peur, bien sûr. C'est une des grandes théories qui s'affrontent en philosophie de l'esprit. Ça existe depuis au moins l'Antiquité, on en a des exemples dans Platon, Aristote, il y avait quelques écoles en Inde qui l'évoquaient également, mais ça a été formulé plus précisément par Descartes au 17ᵉ siècle.
Le principe, c'est que le corps et l'esprit sont deux objets complètement différents et de nature complètement différente. Le corps est un objet physique et l'esprit est un objet non-physique, quelque chose de complètement immatériel, mais les deux, néanmoins, interagissent. Même si, extérieurement, on a l'impression d'être une seule chose, on est, en fait, composé de deux choses de nature différente, le corps et l'esprit.
Qu'est-ce qu'il y a comme conséquences ? On va considérer que le corps agit causalement sur l'esprit. On peut prendre l'exemple de la douleur. Dans cette théorie-là, quand le corps va être blessé, l'esprit va ressentir une douleur en passant par le canal nerf, puis cerveau, puis finalement le message va être envoyé à l'esprit et c'est l'esprit qui va connaître la douleur, ça va pas être le cerveau. Donc c'est comme ça que cette théorie voit les choses. Et dans le sens inverse, quand l'esprit agit causalement sur le corps, par exemple si je décide de lever ma main comme ça, ça va être l'esprit qui va donner la volonté de commencer cet acte-là, qui va envoyer un signal au cerveau qui, lui, va envoyer des signaux aux muscles.
Il y a plusieurs problèmes avec cette théorie. Le premier a été évoqué par la princesse Élisabeth de Bohême. C'est, en gros, par quel moyen est-ce que l'esprit pourrait diriger le corps et par quel moyen le corps pourrait diriger l'esprit, puisqu'ils sont complètement de nature différente. Malheureusement, il n'y a pas eu de très bonnes réponses à part Descartes, donc ça en restera là.

Il y a aussi des théories, qu'on va évoquer juste après, qui présument que finalement l'être humain est complètement physique, donc est-ce que c'est nécessaire de maintenir la distinction entre le corps et l'esprit alors que, finalement, on pourrait tout expliquer en disant juste que tout est purement physique dans l'être humain ?
Un dernier point un peu dommage avec cette théorie, c'est qu'elle affirme la dualité corps/esprit sans vraiment donner d'arguments pour expliquer pourquoi, comment, etc. Donc c'est un petit peu dommage.

Théorie de l'identité esprit-cerveau

Voilà la théorie du « tout-physique », l'identité esprit-cerveau.
C'est pareil, ça a commencé au 17ᵉ siècle et ça a surtout été développé dans les années 50 du 20ᵉ siècle. Le principe c'est quoi ?, c'est que tout état mental va être un genre d'activité du cerveau. On va pouvoir avoir une correspondance très exacte entre un état mental et une configuration du cerveau.
Cette théorie donne vraiment beaucoup de place à l'esprit dans le monde physique, ce qui peut paraître un peu contre-intuitif. Les gens qui défendent cette théorie pensent que, à terme, avec toutes les recherches qu'on va faire sur le cerveau, etc., on va pouvoir vraiment mapper très exactement tous les états mentaux avec tous les états physiques du cerveau.

Pour reprendre l'exemple de la douleur, l'état du cerveau en souffrance par la douleur, c'est l'état mental de la douleur. Voilà, il n'y a pas d'idée de non-physique.
Le problème de cette théorie c'est qu'elle est vraiment centrée sur l'humain, sur le cerveau humain. Du coup, ça parait un peu difficile de parler d'un état mental qui serait uniquement défini par la configuration du cerveau humain. On peut penser que des êtres non-humains comme les pieuvres pourraient aussi ressentir de la douleur même si leur configuration de cerveau n'a rien à voir puisque on sait, par exemple, que la pieuvre a un cerveau central, a des systèmes nerveux dans chacune de ses tentacules, pourtant on suppose qu'elle ressent de la douleur.

La machine de Turing

Une autre chose à voir dans cette présentation, ce n'est pas directement lié à la philosophie mais c'est quand même important de l'évoquer. En 1930, il y a eu la thèse d'Alonzo Church1 et Alan Turing2 qui disait que toute forme de raisonnement mathématique pouvait être mécanisé. C'étaient les débuts de l'informatique au sens théorique et ça a donné la machine de Turing qui est un modèle abstrait du fonctionnement des appareils mécaniques de calcul. En gros, ce genre de machine représente une personne virtuelle qui va exécuter des procédures bien définies en remplissant les cases d'un tableau infini – modélisé là par le ruban – et qui va choisir à chaque fois le contenu à mettre dans chaque case par des symboles, avec aussi un certain nombre de procédures qui définissent comment passer de case en case. C'est une représentation purement physique, c'est bien, il y a une mémoire infinie puisque tu peux mettre un ruban infini.
Il y a ce qu'on appelle une machine de Turing qui aurait le potentiel de calculer tout ce qui est calculable et, dans ce cas-là on parle de machine Turing-complet, je pense que vous avez déjà entendu parler de ce terme. À l'époque, on considère que le cerveau humain pourrait être un appareil Turing-complet, donc c'est là qu'on rejoint un peu la philosophie de l'intelligence artificielle.

Le jeu de l'imitation

Pour continuer avec Turing, en 1950, 20 ans après cette thèse-là, il crée le « jeu d’imitation », également appelé le test de Turing.
Le contexte c'est quoi ? C'est est-ce qu'on peut parler d'intelligence quand on pense à des êtres complètement simplistes ? Par exemple est-ce qu'on peut vraiment considérer que des nouveaux-nés, des insectes, des organismes uni-cellulaires, sont intelligents ? On peut facilement se dire qu'il y va y avoir une forme d'intelligence, mais, en fait, ce qui nous intéresse vraiment c'est la complexité de cette intelligence.
Donc Turing a voulu savoir comment on pourrait évaluer facilement cette intelligence, surtout dans le contexte des machines : est-ce qu'une machine peut vraiment penser ? Donc c'est là qu'il a créé ce test.

Le principe du test, que vous connaissez sûrement, c'est de mettre un humain en confrontation avec un autre humain et un ordinateur. Ils vont pouvoir discuter librement pendant une durée définie et, à la fin, si l'humain n'a pas réussi à déterminer qui était l'ordinateur et qui était l'autre humain, on considère que le software de l'ordinateur a réussi le test de Turing.
Que sous-entend ce set-up là ? Que à la fois la machine et l'humain vont parler en termes sémantiques complètement humains ; que les réponses doivent être données à intervalles définis, parce que sinon c'est facile, on pose une question mathématique, forcément la machine répondra plus vite que l'humain. Donc ça c'est bien défini. Après ça c'est une liberté complètement totale. Donc la machine peut décider de dire « le gars à côté ment, c'est moi l'humain » ou, au contraire, l'humain peut dire « mais non, c'est moi l'humain ». Ça peut donner des situations assez intéressantes, mais c'est toujours par des messages textuels.
Je fais juste une petite parenthèse. C'est à différencier de ce qu'on peut avoir avec les chatbots par exemple sur IRC. Ce ne sont pas des tests de Turing puisqu'on n'a pas de raison de suspecter qu'on parle à une machine. Ce n’est pas comme dans le test de Turing où on sait qu'on a une machine, un humain, et on veut savoir la différence.

Problème anthropomorphique

Il y a eu plusieurs objections au test de Turing.
La première c'est que c'est trop anthropomorphique. Vu que tout le langage et toutes les expressions sont du langage humain, on ne va pas être capable d'évaluer si un système qui est non-humain va être intelligent.
Par exemple, dans le livre Solaris, il y a une planète complètement recouverte d'eau. Cette eau est intelligente, mais elle n'est pas humaine, du coup est-ce qu'elle passerait le test de Turing ? À priori non, ce qui serait dommage parce que, finalement, elle est intelligente. Pour reparler des pieuvres, elles aussi sont extrêmement intelligentes, mais elles ne se comportent pas comme des humains, elles ne communiquent pas comme des humains, du coup ce ne serait pas possible à déterminer avec ce test-là.

Problème : basé sur le langage

Il y a aussi un problème c'est que c'est basé sur le langage. Donc ça pose plusieurs problèmes. Comment fait-on pour les gens qui n'ont jamais appris à lire ? Est-ce qu'on considère que parce qu'on est analphabète on est stupide ?, ce serait un petit peu dommage.
Il y a aussi le fait que les chatbots peuvent utiliser des tics de langage ou des fausses fautes d'orthographe pour nous induire en erreur, ça c'est un petit peu dangereux.
Il y a aussi le fait qu'on peut converser avec ces engins-là dans une langue autre que notre langue maternelle. Dans ce cas-là on va être complètement perdu ; on ne saura pas si c'est parce que c'est un manque de compréhension de notre part ou de leur part, etc., ça peut induire en erreur.
Il y a aussi un autre fait, comme c'est basé sur le langage, ça ne parle que d'un seul type d'intelligence, l'intelligence verbale, qui est vraiment très limitée. Et quand on pense à l'intelligence, on pense à quelque chose d'un peu plus large que ça.

Problème : rien sur l'état interne

Dernier problème, c'est qu'on n'a rien sur l'état interne de cette machine. Ça peut être d'un vide consternant sans vraiment qu’on le sache. Il y a un exemple qui a été donné par NetBlocks, avec une base de données hypothétique qu'il appelle Blockhead qui n'aurait pas d'état du tout, ce serait juste une immense base de données de toutes les conversations faites, à faire, de tous les êtres humains. Dans ce cas-là ça passerait probablement le test de Turing, ça pourrait répondre correctement, mais on ne dirait probablement pas que ce système est intelligent. Il y a aussi le fait que c’est un système complètement gouverné par des lois, complètement prévisible, est-ce qu'on va considérer qu'il est intelligent ? C'est d'autant plus vrai avec une base de données.
On peut mettre ça en différenciation par rapport au test de Lovelace. Je ne sais pas si vous en aviez entendu parler. Ce test-là est basé sur le fait que l'intelligence est jugée par la créativité. Le principe c'est qu'une machine va être considérée intelligente quand elle arrive à surprendre le programmeur qui l'a créée. Ça donnerait probablement des résultats internes beaucoup plus intéressants qu'il ne pourrait y en avoir avec une simple base de données.

Le test de Turing : conclusion

Pour tirer une conclusion sur le test de Turing, finalement on ne devrait pas prendre le test de Turing comme une fin en soi mais plutôt comme une base de la réflexion. Déjà ça donne une base de réflexion sur les machines puisqu'on peut considérer que ça peut être une première étape. Et ensuite, si une machine a passé le test de Turing, on peut lui faire passer d'autres tests pour savoir si vraiment il y a une intelligence, qu'est-ce qu'il se passe à l'intérieur, etc. Ça permet aussi de lancer des réflexions sur nous-mêmes puisque, finalement, le test de Turing montre comment nous, en tant qu'êtres humains, nous allons être prêts à dire que quelque chose a de la conscience. Le problème c'est qu'on va juger de la conscience d'autre chose à partir de notre propre conscience. Est-ce que c'est légitime, est-ce que c'est pertinent, etc. ? Ça lance plein de discussions.
Donc le test de Turing vaut ce qu'il vaut, mais il a lancé plein d'autres discussions dans le domaine de la philosophie et ça c'est déjà pas mal en soi.

Eric Lefevre Ardant : Nous sommes dans les années 50. On a le test de Turing sous la main, les philosophes vont s'en emparer, mais aussi dans la continuité des théories sur l'intelligence humaine, sur la conscience de l'esprit.

Computationnalisme

Dans les années 50, 60, 70 on voit apparaître la théorie du computationnalisme qui est due à Jerry Fodor3 ainsi que Hilary Putnam]4.
Dans le computationnalisme, on conçoit l'esprit comme un système de traitement de l'information, un système formel. C'est donc quelque chose qui prend des entrées et qui fournit des sorties, la suite de la conversation, une sortie comportementale.
Dans cette théorie, la pensée fait appel à un raisonnement qui est gouverné par un système de règles, un système formel. Ça nous arrange bien dans l'intelligence artificielle parce que si notre pensée, notre intelligence est un système formel, alors puisque les machines sont elles-mêmes, à priori, des systèmes formels, ça va être relativement facile, il faut du travail mais ça peut être faisable d'implémenter quelque chose qui ressemble à la pensée humaine dans une machine. Malheureusement, ça a été réfuté assez rapidement par le théorème d'incomplétude, en tout cas à l'aide du théorème d'incomplétude de Kurt Gödel5.

La théorie d'incomplétude

Petite parenthèse sur Kurt Gödel. C'est un mathématicien du début du 20ᵉ siècle, première moitié du 20ᵉ siècle et, au début du 20ᵉ siècle, il y a un grand espoir dans la communauté des mathématiciens, c'est de définir la totalité des mathématiques avec un faible nombre d'axiomes, un nombre fini d'axiomes. Des personnes comme Bertrand Russell par exemple, ou Whitehead, consacrent une vingtaine d'années à écrire les Principia Mathematica où ils essayent de redéfinir la totalité des mathématiques avec un faible nombre d'axiomes, en partant du nombre 1, le concept du « plus », et ils construisent tout un tas de choses. Au bout de 20 ans ils se rendent bien compte que c'est du travail – en fait ils ont fait un tome en 20 ans, une première partie – et ils commencent à anticiper, ils se disent « on est reparti pour 20 ans pour la suite et finir notre grande œuvre ». Sur ce, en 1931, arrive Kurt Gödel, jeune mathématicien autrichien, et il démontre avec des outils mathématiques que pour tout système formel, en particulier les mathématiques, mais c'est vrai pour tout système formel, il y aura toujours des formules indémontrables, c'est-à-dire que soit notre système formel sera incomplet, soit il sera incohérent, mais dès qu'on a un système formel suffisamment riche, suffisamment intéressant, on va forcément tomber là-dessus.
Pour vous donner un exemple dans le langage naturel, en supposant que le langage naturel soit un système formel, imaginons que je dise la phrase suivante : « je suis en train de dire un mensonge ». Si je dis « je suis en train de dire un mensonge » c'est que cette phrase elle-même est un mensonge, donc, en fait, c'est plutôt « je suis en train de dire une vérité ». Évidemment c'est un paradoxe, on connaît tous ça, mais ce qui est intéressant c'est comment, en tant qu'être humain, je peux manipuler ce paradoxe ; je peux vous en parler, ça ne me pose pas de problème particulier, je suis capable à la fois de dire « c’est faux et pas faux », enfin ça dépend du contexte, etc.
Dans un système formel, ce n'est pas tellement possible, le système formel est fait pour déterminer si c'est faux ou pas faux. Ou, d'une autre façon, s'il essaye d'évaluer, il va tomber dans une régression infinie, il ne va jamais s'en sortir, il n'aura pas de réponse.

Pour résumer, le théorème d'incomplétude de Gödel s'applique à tout système formel. Dans tout système formel il va y avoir des formules indémontrables. Or nous, êtres humains, nous sommes capables de manipuler des formules indémontrables, nous sommes même capables de manipuler deux concepts complètement opposés dans notre tête, ça ne nous pose aucun problème, donc nous n'arriverons jamais à implémenter l'esprit humain dans un système formel, dans une machine basée sur les concepts de système formel tel que c'est le cas aujourd'hui. C’était un petit peu troublant, tout de même, pour les personnes qui s'intéressaient à ça.
Je précise que, de nos jours, on a du mal à dire si, finalement, l'esprit humain ne serait pas un petit peu formel ou si, peut-être, on pourrait simuler quelque chose d'un peu plus complexe, un système formel à partir d'un système formel. Finalement ça a été un peu remis en cause, mais si vous lisez la littérature vous allez tomber assez vite sur le théorème d'incomplétude de Kurt Gödel qui fait vraiment partie de la discussion. Même dans les années 80 on en parlait encore.

Fonctionnalisme

1960, Hilary Putnam, qui a travaillé avec Jerry Fodor que l'on vient de mentionner, nous propose le fonctionnalisme. C'est une réaction assez directe à la théorie de l'identité esprit-cerveau. Donc esprit-cerveau, il n'y a pas vraiment de distinction entre l'esprit et le cerveau, en fait notre esprit est simplement une configuration de notre cerveau à un instant T et il n’y a rien d’autre. Lui dit que la relation entre le physique et le mental n'est pas le bon problème. Ce qui est intéressant c'est comment fonctionnent les états mentaux. Donc, pour lui, on n'a pas de raison de supposer que des êtres hypothétiques comme des extra-terrestres ou des robots intelligents ne pourraient pas connaître la douleur simplement parce qu'ils n'utilisent pas du tout la même neurochimie que les êtres humains, les pieuvres ou les êtres vivants actuels. Il n'y a aucune de raison de supposer ça. Lui parle de réalisabilité multiple. La douleur peut être implémentée par différentes configurations physiques. Ce qui l’intéresse c'est quelque chose qu'il appelle l'isomorphisme fonctionnel – j'avais prévenu qu'il y avait des gros mots. On peut dire que deux systèmes sont isomorphes si le séquencement des états d'un des systèmes est le même séquencement des états d'un autre système. Il y a des états et ils se comportent de la même façon.
Plus concrètement, si on arrive à avoir un système formel ou une machine artificielle dont les états sont les mêmes que les états d'un être humain, on aura effectivement simulé un être humain. Nous aurons un système intelligent parce que ce seront les mêmes états ; il n'a pas trop expliqué comment on pourrait le faire !
En d'autres termes, il ne suffit d'avoir un comportement intelligent, il faut aussi que le comportement intelligent vienne des bonnes procédures ou des bons calculs. C'est ce qu'il propose, mais très rapidement ça va être réfuté par John Searle6. Nous sommes en 1980, John Searle va attaquer violemment le fonctionnalisme et d'autres théories également.

La chambre chinoise

Imaginons — c'est ce que nous propose John Searle — que nous avons à notre disposition une machine qui passe le test de Turing. Pouvons-nous dire, avons-nous envie de dire qu'elle est intelligente ?
Il va nous proposer une expérience de pensée qui s'appelle la chambre chinoise, qui a donné lieu à d'intenses débats dans les années qui ont suivi.
Imaginons que John Searle est enfermé dans une pièce, il a à sa disposition un gros livre dans lequel se trouvent des symboles, ainsi que des règles pour manipuler ces symboles. Dans cette pièce, il y a également une porte d'entrée, par laquelle passent des feuilles avec des symboles écrits dessus. John Searle prend cette feuille, considère les symboles, peut-être des ronds avec une barre dedans, des barres, des cercles. Il consulte les règles de son livre, les règles disent « lorsque tu as ce rond avec une barre dedans, écris un carré avec 3 petits points au-dessus, écris ça sur une feuille et passe la feuille par la porte de sortie ».
Nous avons donc quelque chose qui ressemblerait potentiellement à une machine de Turing. Il se trouve que ces symboles sont des signes du langage chinois. John Searle ne parle pas chinois et ne réalise même pas qu'il s'agit de signes de l'alphabet chinois. Néanmoins il arrive, en appliquant les règles de son livre, à considérer les symboles et à fournir des réponses en sortie.
S'il a à sa disposition un livre suffisamment riche, il va pouvoir maintenir une conversation cohérente. Donc un expérimentateur à l'extérieur de la chambre chinoise, de langue chinoise, pourra poser des questions en langue chinoise et recevoir des réponses qui feront sens. Et lui, n'aura pas de raison de supposer que ça n'est autre qu'un autre locuteur de la chambre chinoise. Donc cette machine passe le test de Turing. Tout cela, évidemment, est une expérience de pensée.
Pourtant John Searle, dans la pièce, ne fait qu'exécuter les commandes qui sont à sa disposition. John Searle regarde les symboles, reconnaît qu'il y a des cercles, ne comprend pas du tout le sens des signes chinois. Tout ce qu'il fait c'est appliquer des règles complètement mécaniquement. John Searle ne comprend pas la conversation qui a lieu.
Dans le reste de la chambre chinoise nous avons un gros livre, c'est un simple livre composé de règles, de symboles. Le livre n'est pas intelligent. Personne, dans cette salle, ne va dire que ce livre est intelligent. Qu'est ce qui nous reste ? Une porte d'entrée, une porte de sortie, c'est tout. Rien dans la chambre chinoise n'a d'intelligence, n'a de conscience de ce qui se passe.

Conclusion de John Searle : on ne peut pas dire que la chambre chinoise ait une réelle compréhension du chinois et, de même, on ne peut pas dire que le test de Turing nous permet de juger cette chambre chinoise comme intelligente. Même si elle a un comportement intelligent, elle n'est pas intelligente.

Comme je vous le disais ça a donné lieu à d'intenses débats et, en particulier, à de nombreuses objections. On va en parcourir quelques-unes.

L'objection du système

Première objection, l'objection du système. Les personnes qui présentent cette objection sont d'accord. Effectivement, aucun des composants de la chambre chinoise n'est intelligent individuellement : John Searle ne comprend pas le chinois, le livre ne comprend pas le chinois, les portes ne peuvent pas comprendre le chinois. Néanmoins, ce serait un petit peu comme dire que dans notre cerveau un neurone tout seul a la compréhension du chinois ou du français. Évidemment, un neurone n'aura pas la compréhension du français. Ça n'est pas ça qui est important. Pour ces personnes, ce qui est important, c'est que le système dans son entier a bien cette compréhension.
Donc pour ces personnes, il faut toujours considérer le système complet. Et c'est le système complet qui est intelligent. D'ailleurs, il arrive à supporter cette conversation.

Réponse de John Searle.
Imaginons que la personne qui se trouve dans la pièce apprenne par cœur les règles qui se trouvent dans le livre. C'est un très gros livre, mais la personne a une très bonne mémoire. La personne sort de la pièce, on lui propose une feuille avec de nouveaux signes chinois. La personne, par cœur, applique les règles et, mécaniquement toujours, écrit sur une nouvelle feuille des nouveaux symboles chinois pour la réponse.
Ça parait évident pour tout le monde que cette personne n'a toujours pas de compréhension du chinois. Elle ne sait toujours pas qu'elle manipule des symboles chinois. Elle ne sait toujours pas qu'on lui a demandé « bonjour ,comment ça va ? » et qu'elle a répondu « je vais bien ». Elle n'en a strictement aucune conscience.
Donc pour John Searle, le fait de considérer le système dans son entier ne change rien. Ce n'est pas parce qu'on arrive à avoir un seul élément qui fait tout qu'on a une intelligence par miracle. En fait, plus généralement, son argument c'est que, oui, la chambre chinoise arrive à manipuler la syntaxe des symboles, elle arrive à reconnaître des ronds avec des barres, elle arrive à écrire des carrés avec des traits dessus mais la syntaxe ce n'est pas la sémantique. Comprendre la syntaxe, comprendre la forme des choses n'est pas comprendre le sens des choses.
La syntaxe, qui est la seule chose que nos ordinateurs savent manipuler, des 0 et des 1, ce sont des symboles, même s'il n'y en a que deux, n'est pas suffisante pour obtenir la sémantique, pour obtenir la compréhension.

L'objection de l'esprit virtuel

Autre objection qui nous vient plutôt du canal historique de la recherche en intelligence artificielle, en particulier proposée par Marvin Minsky7. Pour lui et d'autres personnes, ce n'est pas important de savoir ce qui est intelligent. L'important c'est de savoir s'il y a création d'intelligence, s'il y a création de compréhension. L'idée c'est que le système contient une intelligence virtuelle de la même façon que nos ordinateurs contiennent des fichiers virtuels, des fenêtres virtuelles. En fait, on pourrait même imaginer que notre chambre chinoise simule deux esprits virtuels. Par exemple, si on avait deux livres, un en chinois et un en coréen, on aurait deux esprits virtuels, un qui serait capable de converser en chinois et un autre en coréen. En d'autres termes, ce n'est pas la chambre chinoise elle-même qui a l'intelligence, mais la chambre chinoise créé quelque chose, une intelligence virtuelle, si on veut le réceptacle de l'intelligence mais non pas le système physique lui-même. Le système n'est pas l'esprit.

Pour John Searle, c'est bien joli mais ça n'est qu'une simulation. Or, la simulation d'un orage, par exemple, aussi parfaite soit-elle, chaque goutte, chaque molécule, chaque atome, tout ce que vous voulez, ne va jamais mouiller qui que ce soit. On peut avoir une simulation parfaite, ça n'est pas pour ça qu'on a quelque chose de réel. Évidemment, son objection a eu d'autres objections. Certaines personnes, comme Nicholas Fern, avancent l'argument que oui, d'accord, ça ne marche pas pour les ouragans, mais si on simule, par exemple, une calculatrice, ça marche très bien. On rentre les valeurs et on obtient une valeur en sortie qui s'affiche sur l'ordinateur. C'est aussi bien qu'une calculatrice. Évidemment, la question est : est-ce que notre esprit est plus proche d'un ouragan ou plus proche d'une calculatrice ? Ils ne se sont pas encore permis de répondre à cette question !

L'objection du simulateur de cerveau

Un argument un petit peu similaire à la simulation de l'esprit virtuel c'est la simulation du cerveau physique.
Supposons que nous arrivions à simuler parfaitement le cerveau physique d'un locuteur de la chambre chinoise, donc chaque neurone, chaque synapse, chaque déclenchement électrique entre les neurones, et ce simulateur de cerveau de personne qui parle chinois comprendrait lui-même le chinois.
Inversement, de la même façon, si on dit que ce cerveau simulé ne comprend pas le chinois alors on devrait dire qu'une personne composée d'un cerveau comprenant le chinois ne comprend pas non plus le chinois. C'est le même argument. Si on a un simulateur de cerveau et on dit qu'il ne comprend pas le chinois alors le cerveau lui-même ne devrait pas non plus comprendre le chinois ; l'argument est le même. Il n'y aura pas de différence entre le programme implémenté par la chambre chinoise et le programme implémenté par un locuteur de la chambre chinoise.

Évidement pour John Searle ça ne change rien.
Imaginons que la personne dans la chambre ait à sa disposition une machine de Turing par exemple composée de tuyaux, de valves et d'eau qui passe dans les tuyaux. Cet ensemble de tuyaux imiterait parfaitement les neurones, les synapses, les déclenchements de signaux présents dans notre cerveau, mais ce ne sont que des tuyaux avec de l'eau qui passe. Le livre à la disposition de la personne dans la pièce ne décrirait plus comment manipuler les symboles mais comment ouvrir les valves aux bons endroits pour que l'eau parcoure les tuyaux d'une certaine façon et nous donne une réponse à la fin.
Il est toujours évident, pour John Searle, que la personne qui lit les livres et bouge les vannes, ne comprend pas le chinois. Encore une fois, elle ne fait qu'appliquer mécaniquement des règles.
Les tuyaux d'eau, eux-mêmes, sont des tuyaux d'eau, ils ne comprennent pas le chinois.
Ce n'est pas parce que nous disposons d'un simulateur de quelque chose de physique que nous allons créer de l'intelligence. En fait, le simulateur ne fait que simuler la structure formelle de la séquence de déclenchement des neurones et, avec des tuyaux d'eau, c'est sûr qu'on n'a pas quelque chose d'intelligent derrière.

Encore une fois, en d'autres termes, la simulation n'est pas la réalité, de la même façon que notre simulateur de tempête ne va jamais mouiller les vêtements de qui que ce soit.

L'objection du robot

Autre argument qui nous vient de Jerry Fodor, du computationnalisme, mais également de Daniel Dennett et d'autres personnes. Pour eux, le problème c'est que la chambre chinoise décrit finalement un simple ordinateur de bureau, comme nous en disposons nous-mêmes : on lui donne des données en entrée, ça fournit des données en sortie. Cet ordinateur ne dispose pas d'organes lui permettant de manipuler et ressentir les choses autour de lui. Or, ce ne serait pas complètement négligeable.
Imaginons que j'entretiens une conversation avec un autre être humain, des canards entrent dans la pièce, évidemment la discussion déraille complètement, on n'arrive plus à s'entendre, quelque chose se passe. Les canards se posent sur l'ordinateur, l'ordinateur s'en fiche complètement, il est toujours en train de dire « si, si, je vais bien, ne vous inquiétez pas ! »
L'argument n'est pas complètement négligeable, tout de même, parce que de nombreuses théories pensent que l'intelligence, en tout cas la compréhension, vient aux enfants en particulier en associant des mots à des choses qu'ils peuvent manipuler dans la vie réelle. Peut-être qu’en mentionnant le mot « canard » on montre des photos de canards aux enfants, ou alors ils visitent une ferme, ils regardent un film, ils entendent des canards dans la nature. La compréhension, l'intelligence viendrait aux enfants comme ça. C'est une théorie qui s'appelle l'externalisme sémantique. C'est l'idée que nous attribuons un sens à un mot par une connexion causale entre ce mot et un objet du monde physique.
En d'autres termes, pour ces personnes, un robot plus sophistiqué, disposant d'organes sensoriels, n'aurait pas les problèmes que soulève John Searle.

John Searle a une réponse.
Imaginons qu’en plus des questions qui sont posées à la personne dans la chambre chinoise, à la personne dans la pièce, il y ait également d'autres dispositifs, peut-être des rubans de papier infinis sur lesquels seraient affichés des symboles. Ces symboles, sans que la personne dans la pièce ne le sache, représenteraient des résultats obtenus par des capteurs à l'extérieur, peut-être un microphone, une caméra, et le livre de règles serait enrichi de règles prenant en compte ces symboles : « si tu reçois le symbole rond avec une barre en question mais que tu as vu passer un carré avec trois petits points en dessous sur une des feuilles, ou peut-être un enchaînement de symboles, alors donne cette nouvelle réponse ». Il n'y a pas de différence de nature entre ce ruban de symboles infini et les questions qui sont posées, tout le monde sera d'accord pour dire que c'est à peu près la même chose, même si ces symboles sont toujours de langue chinoise.
Pour la personne dans la pièce, ces symboles n'ont toujours aucun sens. Elle est simplement capable de les associer mécaniquement aux d'autres symboles.
Donc John Searle estime que cette objection n'apporte absolument rien à son argument, c'est simplement une reformulation du même problème.

L'objection des autres esprits

L'objection des autres esprits, qui a été anticipée par Alan Turing dans son papier sur le jeu de l'imitation.
Supposons que je parle à une personne humaine, je vais supposer que la personne avec qui je converse est intelligente et pourtant, je ne sais pas ce qui se passe à l'intérieur. J'utilise cette convention parce que je ne peux pas vraiment facilement faire autrement. Je converse avec quelqu'un, j'ai des réponses, je finis par supposer que cette personne est intelligente.
Si j'applique ce principe aux êtres humains, je devrais aussi utiliser le même principe pour des êtres artificiels, il n'y a pas de raison que ce soit très différent. Alan Turing parle de « convention polie ». C'est plus poli de supposer que les autres sont intelligents.

Réponse de Searle.
Le problème n'est pas tellement de savoir comment nous savons que quelque chose est intelligent : est-ce qu'on l'ouvre ou simplement par le comportement. Pour lui, le problème c'est de savoir ce qu'on veut dire quand on associe de l'intelligence à quelque chose ou à quelqu'un. Quelle est la chose que j'associe à cette entité quand je dis qu'elle est intelligence ? Or, ça ne peut pas être simplement que cette entité est capable de manipuler des données en entrée et de me fournir des données en sortie. Ça on l'a déjà avec des systèmes non-intelligents. Nos ordinateurs font ça, personne ne va dire que nos ordinateurs sont intelligents. Or, si on se contente de dire que lorsque je donne des choses en entrée ça me donne des choses en sortie, on ne fait que décrire la même chose.
Donc un système qui n'est pas intelligent, comme un système intelligent, ce serait la même définition, ça ne nous avance pas beaucoup.

L'objection de la combinaison

Enfin l'objection de la combinaison.
Imaginons que nous ayons à notre disposition un robot, un androïde, composé d'un ordinateur peut-être capable de simuler un cerveau parfaitement, avec des organes sensoriels et avec une apparence en tout point indistincte d'un autre être humain. Alors John Searle est d'accord. Oui, il serait face à ce robot, il dirait effectivement que c'est un être humain et attribuerait de l'intelligence à cet être humain. Néanmoins, le mystère est levé dès qu'il obtient plus d'informations sur ce qui se passe. Si quelqu'un lui dit : « En fait, finalement tu sais, ce n'est qu'un ordinateur qui manipule des 0 des 1 », eh bien là, la magie va disparaître. Il va dire « non, ce n'est pas possible. Si je sais que c'est un appareil qui ne fait que manipuler des 0 et des 1, qui n'a pas de compréhension, alors je vais arrêter moi-même d'attribuer de l'intelligence, de l’intentionnalité à cet appareil. »

La chambre chinoise : conclusion

Que conclure de la chambre chinoise ?
D'abord on voit bien que John Searle attaque très directement l'hypothèse comportementale de Turing, le fait que le comportement est suffisant. Pour lui, clairement, la chambre chinoise démontre que ce n'est pas suffisant.
Il attaque aussi le fonctionnalisme de Hilary Putnam, l'idée que simuler une procédure d'un cerveau intelligent serait suffisant. Clairement, il a démontré que pour lui ça ne suffirait pas.
Finalement il ne resterait peut-être que quelque chose comme la théorie de l'identité esprit-cerveau, ou peut-être une variante de la théorie du dualiste.

La position de John Searle c'est que la conscience, la compréhension, nécessitent une certaine machinerie biologique telle que celle trouvée dans nos cerveaux. Il ne va pas jusqu'à pointer du doigt ce qu'elle est, il dit qu'il y a quelque chose d'autre, et que cette machinerie a un pouvoir causal qui permet aux êtres humains de posséder la conscience. Finalement, pour John Searle, c'est le cerveau qui est cause de la conscience, position qu'on appelle le naturalisme biologique.

L'argument de la chambre chinoise est très controversé, il a divisé les opinions sur sa pertinence mais aussi sur les réponses qu’il avait apportées. Je vous en ai donné un aperçu, il y a des réponses aux réponses aux réponses aux réponses et, même encore aujourd'hui, c'est sujet à discussion. Certains philosophes comme Daniel Denett8 ont été très agressifs contre John Searle qui s'est permis de répondre aussi agressivement.

Pour la fin, je voudrais citer à nouveau Alan Turing et John Searle.
Alan Turing, dans son papier sur le jeu de l'imitation, nous dit : « Je ne veux pas donner l'impression que je pense qu'il n'y a pas de mystère en ce qui concerne la conscience. Il y a, par exemple, un paradoxe dans les tentatives de la localiser. Mais je ne pense pas que ces mystères ont besoin d'être résolus pour nous permettre de répondre à la question : une machine peut-elle penser ?
Pour John Searle, ce sont précisément ces mystères qui sont intéressants : « Il n'est pas impossible que nous créerons un jour un système qui se comporte intelligemment », mais il lui apparaît que nous ne pourrons pas créer une intelligence qui a sa propre conscience avec les bases théoriques telles que la machine de Turing.

Vous avez compris que la philosophie de l'intelligence artificielle est un sujet fertile, récent, qui a des liens forts avec de nombreuses autres disciplines, la philosophie de la conscience, la neurobiologie, l'informatique, la robotique Nous espérons que vous allez continuer la lecture à la suite de cette présentation.
Merci de votre attention.

Décryptualité du 11 janvier 2020 -

lun, 01/11/2021 - 23:15

Écouter le décryptualité
(16minutes)

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Revue de presse de l'April pour la semaine 1 de l'année 2021

lun, 01/11/2021 - 21:45

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[RTL.fr] Polémique WhatsApp: comment utiliser Signal, l'application la plus téléchargée du moment

✍ Benjamin Hue, le dimanche 10 janvier 2021.

La messagerie sécurisée recommandée par les experts connaît un afflux inédit de nouveaux utilisateurs depuis l’annonce du changement des conditions d’utilisation de WhatsApp.

Vous recherchez une messagerie instantanée avec groupes et appels audio/vidéo à deux, libre, loyale, éthique et qui respecte vraiment votre vie privée? Notre Chapril vous propose un service XMPP utilisable https://chapril.org/XMPP

[ZDNet France] Un spécialiste de l'open source nommé directeur de la technologie à la Maison blanche

✍ Steven J. Vaughan-Nichols, le mercredi 6 janvier 2021.

Reconnu pour son expérience dans le domaine de l’open source, des normes ouvertes et de la sécurité, l’ancien directeur de l’ingénierie de Facebook, David Recordon, sera le prochain directeur de la technologie de la Maison blanche.

[Next INpact] Le Digital Services Act expliqué ligne par ligne (articles 1 à 24) (¤)

✍ Marc Rees, le lundi 4 janvier 2021.

Comme pour le RGPD, Next INpact vous propose une présentation ligne par ligne du fameux DSA. 74 articles précédés de 106 considérants introductifs. En coulisse, se dévoile le futur de la régulation des intermédiaires en ligne, plateformes et hébergeurs compris. Voilà donc notre première partie.

[LeMagIT] Open Data: l'avance prise par la France ne tient qu'à un fil

✍ Gaétan Raoul, le mercredi 30 décembre 2020.

La mission Bothorel a remis son rapport sur la politique publique de la donnée, des algorithmes et des codes sources au Premier ministre Jean Castex le 23 décembre. Les auteurs signent un document sans fard pour l’État français et les administrations dont les tergiversations pourraient ralentir les bienfaits de l’open data.

Revue de presse de l'April pour la semaine 1 de l'année 2021

lun, 01/11/2021 - 18:45

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[RTL.fr] Polémique WhatsApp: comment utiliser Signal, l'application la plus téléchargée du moment

✍ Benjamin Hue, le dimanche 10 janvier 2021.

La messagerie sécurisée recommandée par les experts connaît un afflux inédit de nouveaux utilisateurs depuis l’annonce du changement des conditions d’utilisation de WhatsApp.

[ZDNet France] Un spécialiste de l'open source nommé directeur de la technologie à la Maison blanche

✍ Steven J. Vaughan-Nichols, le mercredi 6 janvier 2021.

Reconnu pour son expérience dans le domaine de l’open source, des normes ouvertes et de la sécurité, l’ancien directeur de l’ingénierie de Facebook, David Recordon, sera le prochain directeur de la technologie de la Maison blanche.

[Next INpact] Le Digital Services Act expliqué ligne par ligne (articles 1 à 24) (¤)

✍ Marc Rees, le lundi 4 janvier 2021.

Comme pour le RGPD, Next INpact vous propose une présentation ligne par ligne du fameux DSA. 74 articles précédés de 106 considérants introductifs. En coulisse, se dévoile le futur de la régulation des intermédiaires en ligne, plateformes et hébergeurs compris. Voilà donc notre première partie.

Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April - jeudi 14 janvier 2021 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15) à distance

lun, 01/11/2021 - 18:12
Start: 14 Janvier 2021 - 17:15End: 14 Janvier 2021 - 19:30

Le groupe de travail Sensibilisation

Le groupe de travail Sensibilisation de l'April a pour vocation de proposer des outils de communication permettant de sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. La participation aux activités du groupe est ouverte à tout le monde (membre de l'April ou pas) : n'hésitez pas à nous rejoindre en vous inscrivant sur la liste de discussion.

Le groupe Sensibilisation se réunit chaque jeudi du mois. Il est possible de participer aux projets du groupe en dehors des réunions : vous pouvez consulter la liste des projets en cours. Merci de signaler vos contributions en écrivant un message à la liste de discussion. Vous pouvez aussi proposer de nouveaux projets !

Informations pratiques sur la réunion de jeudi 14 janvier 2021

Une réunion du groupe Sensibilisation aura lieu jeudi 14 janvier 2021, en visioconférence. Horaires : dès 17 h 30 et jusqu'à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Il sera possible de rejoindre la réunion à tout moment. Ordre du jour : à cette occasion, nous continuerons à rédiger le descriptif des cases du plateau du Jeu du Gnou (pour le projet « Jeu du Gnou », voir plus bas) ; nous nous occuperons notamment des cases en lien avec le danger « Restrictions d'usage ».

Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad. Si vous prévoyez de rejoindre la réunion après 17 h 30, merci de préciser votre horaire d'arrivée en plus de votre nom/pseudo.

Jeu du Gnou

Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers).

On peut déjà jouer au Jeu du Gnou ? Oui ! Il est possible de télécharger les éléments graphiques de la version beta depuis le pad principal du jeu.

Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Finaliser le descriptif des cases du plateau et réaliser le graphisme.

Comment contribuer ? Tester le jeu, relire et rédiger les textes, proposer des images, sont autant d'actions possibles pour nous aider à faire avancer le projet. Sans oublier bien sûr la participant aux réunions ! :-)

Pour en savoir plus sur le Jeu du Gnou et sur comment contribuer, voir la page wiki du projet.

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 5 janvier 2021

dim, 01/10/2021 - 17:04


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 5 janvier 2021 sur radio Cause Commune
Intervenant·e·s : Marie-Odile Morandi - Henri Verdier - Sarah Fernandez - Isabella Vanni - Frédéric Couchet - Étienne Gonnu à la régie
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 5 janvier 2021
Durée : 1 h 30 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bannière de l'émission Libre à vous ! de Antoine Bardelli, disponible selon les termes de, au moins, une des licences suivantes : licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo de la radio Cause Commune utilisé avec l'accord de Olivier Grieco.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi sur le thème « Une résolution de début d'année pour chacune de nos 36 000 communes »
  2. Discussion avec Henri Verdier, ambassadeur pour les affaires numériques
  3. Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni sur le thème « L'association ARCAF, Autodéfense et ressources pour le choix et l'autonomie des femmes, et les logiciels libres », avec une interview de la fondatrice et salariée de l'ARCAF Sarah Fernandez
  4. Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
J’espère que vous avez passé de belles fêtes de fin d’année aussi joyeuses et chaleureuses que possible malgré le contexte sanitaire.
Libre à vous ! est retour sur radio Cause Commune. Notre invité principal aujourd’hui est Henri verdier, ambassadeur pour le numérique. Avec également au programme la chronique de Marie-Odile Morandi qui va nous parler de collectivités locales et logiciel libre, la chronique d’Isabella Vanni sur l’association ARCAF, Autodéfense et ressources pour le choix et l'autonomie des femmes et leur rapport au logiciel libre. Nous allons parler de tout cela dans l’émission Libre à vous ! du jour.

Vous êtes sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et en DAB+ et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.
Le site web de l’April c’est april.org, vous y trouverez une page avec les références utiles et les moyens de nous contacter.

Nous sommes mardi 5 janvier 2021, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.

À la réalisation de l’émission mon collègue Étienne Gonnu. Bonjour Étienne.

Étienne Gonnu : Salut Fred.

Frédéric Couchet : Si vous souhaitez réagir, poser une question pendant ce direct, n’hésitez pas à vous connecter sur le salon web de la radio. Pour cela rendez-vous sur le site de la radio, causecommune.fm, cliquez sur le bouton « chat » et rejoignez-nous sur le salon dédié à l’émission, #libreavous.
Nous vous souhaitons une excellente écoute.

Tout de suite place au premier sujet.

[Virgule musicale]

Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi sur le thème « Une résolution de début d'année pour chacune de nos 36 000 communes »

Frédéric Couchet : Les choix, voire les coups de cœur de Marie-Odile Morandi, qui met en valeur deux ou trois transcriptions dont elle conseille la lecture, c’est la chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi, animatrice du groupe Transcriptions de l’April.
Bonjour Marie-Odile.

Marie-Odile Morandi : Bonjour Frédéric. Bonjour à tous les auditeurs et auditrices.

Frédéric Couchet : Aujourd’hui, thème de début d’année : les résolutions. Le thème de ton intervention « Une résolution de début d’année pour chacune de nos 36 000 communes ». Nous t’écoutons.

Marie-Odile Morandi : Tout à fait.
Au cours de l’année 2020, diverses personnes représentants des communes ou des collectivités locales sont intervenues dans l’émission Libre à vous ! pour présenter l’engagement de leur entité en faveur du logiciel libre. Nous avons ainsi pu écouter le directeur de Nancy Ville Numérique qui représente un bassin de 280 000 habitants, mais aussi l’adjointe au maire de Saint-Martin-d’Uriage, petite commune de 5600 habitants, preuve qu’il n’est pas nécessaire d’être une grande commune, une grande collectivité, pour s’engager.
Dans les propos tenus par les intervenants et intervenantes, j’avais remarqué beaucoup de similitudes que j’ai souhaité rassembler dans la chronique d’aujourd’hui. Vous retrouverez les liens vers les diverses transcriptions sur le site de l’April, sur la page des références concernant l’émission d’aujourd’hui.
Sachant qu’il y a un peu plus de 36 000 communes en France qui ont les mêmes missions, un vœu en ce début de nouvelle année serait d’inciter chacune à se lancer dans un projet de migration vers le Libre. Qui sait !

Les garanties de transparence, d’interopérabilité et d’indépendance permises par le logiciel libre sont vantées avec la possibilité de faire des modifications, de développer des usages spécifiques du fait de son code source ouvert et accessible. Le mot « mutualisation » est aussi à l’honneur avec la possibilité de partager un service informatique entre différentes communes qui travaillent effectivement de concert à développer des usages et des outils communs.

Pour bien démarrer son projet, il faut de bonnes bases. Il faut un élu qui ait compris les bienfaits du logiciel libre pour sa collectivité. Cet élu doit être soutenu par le maire et les responsables du service d’information, une équipe ou une seule personne, qui partagent ces mêmes valeurs, qui seront curieux, voudront comprendre comment tout fonctionne avec la volonté de répondre effectivement aux besoins des utilisateurs. Il faut alors planifier ce qu’on va renouveler ou ce qu’on va mettre en place et qui sera du logiciel libre.

Les méthodes utilisées se ressemblent. Pratiquement partout le projet de migration commence avec la bureautique libre suivie de la messagerie électronique.
Pour réussir il faut préparer une bonne communication autour du projet : organiser des réunions d’information avec l’ensemble des futurs utilisateurs et utilisatrices, les écouter, expliquer pourquoi on désire s’orienter vers tel logiciel de bureautique. Il faut ensuite mener la conduite du changement avec, si possible, une personne interne qui fait de l’accompagnement personnalisé au quotidien, prend en compte les réalités et les pratiques de chacun et chacune afin de rassurer et de donner envie de changer. Dans cet accompagnement, il faut prendre son temps, ne pas avoir d’objectif chiffré ou daté, ne rien imposer.
En forme de clin d’œil, la ville de Fontaine a décidé de faire migrer en premier les décideurs, les élus, le maire. En effet, ce sont des utilisateurs exigeants, ce sont eux qui ont pris la décision, c’est donc une façon de montrer qu’ils l’assument.
Souvent on commence par installer des outils libres autant que possible sur l’ensemble des postes Windows. Le remplacement de Windows par un système d’exploitation libre, phase ultime d’un projet de migration, est alors facilité par le fait que les utilisateurs retrouvent l’ensemble des logiciels auxquels ils sont habitués, avec une interface un peu différente, mais les outils n’ont pas changé.

Des freins sont signalés. Le manque de culture informatique concernant le logiciel libre est dénoncé. Les stéréotypes ont la vie dure dans l’inconscient. Les personnes pensent encore que le logiciel est moins bien puisqu’il est gratuit. Au cours des réunions d’information, il faut tordre le cou à cette idée reçue, expliquer que le Libre a aussi un coût, au minimum celui du premier développement.
Les réticences au changement sont humaines. Quand on s’est accoutumé à un outil, il est compliqué de modifier ses habitudes et cela peut engendrer de l’inquiétude.

Pour pallier ces freins, l’importance de la formation a été soulignée par tous les intervenants. Cette formation est l’occasion de remettre à niveau l’organisation par chacun de son travail quotidien. Une meilleure utilisation des fonctionnalités offertes par les logiciels libres permet une montée en compétences de toutes et tous. Le logiciel est alors vécu comme vecteur d’émancipation dans la relation à l’informatique. Il permet aussi de gagner en autonomie et en indépendance sur la gestion des logiciels vis-à-vis des grands éditeurs du marché. Les avantages remarqués sont considérables.

Le souci des dépenses, donc des coûts, est primordial dans une collectivité puisque les budgets sont à la baisse. En déployant des logiciels libres, l’économie du coût des licences est un fait. L’argent économisé est investi dans la formation des agents, dans l’acquisition de prestations d’accompagnement, dans la personnalisation des outils. C’est donc plus un déplacement des coûts. La dépense devient une démarche d’investissement pour se réapproprier son système d’information. Centraliser tous les achats informatiques au niveau d’un seul service informatique, mutualiser entre communes, réduit encore les dépenses.

Ce souci d’optimisation de la dépense des deniers publics avec cette façon de dépenser autrement fait partie de l’éthique de l’élu politique d’une ville. C’est pour tous et toutes un enjeu déontologique.
Les revenus des grands acteurs américains qui vendent du logiciel privateur partent en Irlande, aux États-Unis et ces sociétés sont bien souvent championnes de l’optimisation fiscale. Or, participer à la société, c’est aussi payer l’impôt. Il s’agit de faire en sorte que les sociétés avec lesquelles la collectivité travaille soient fiscalisées en Europe et en France de préférence. Trouver des compétences locales, faire travailler les écosystèmes locaux relève de la responsabilité d’un élu. Les prestataires locaux seront des habitants du territoire qui bénéficient de l’ensemble des infrastructures de la commune, qui sont inscrits dans le tissu économique local. Ces prestataires, qui deviennent des partenaires, sont tournés vers l’utilisateur et non pas vers leur chiffre d’affaires. On recrée ainsi de l’emploi au niveau local et on participe à l’animation économique du territoire.
Un autre aspect souvent mentionné de cette éthique concerne la vie privée et les données personnelles des utilisateurs. Les systèmes libres ne demandent pas nos données personnelles pour en faire commerce. Ce sont des systèmes d’information loyaux dans lesquels on peut avoir confiance.

Ne plus être tributaires du monopole exercé par les GAFAM, ne plus subir les contraintes de ces acteurs, reprendre la maîtrise des logiciels et des données, permet d’acquérir une indépendance au niveau technique, au niveau sociétal, au niveau politique.
La similarité qui existe entre les valeurs du Libre et les valeurs du service public a été régulièrement relevée. « Le logiciel libre permet d’injecter toujours plus de liberté, toujours plus d’égalité, toujours plus de fraternité dans ce qui est fait, dans tous les projets que nous portons », nous affirme le représentant de Fleury-les-Aubrais.

Les collectivités qui sont intervenues sont tournées vers l’avenir, avec l’objectif d’installer, in fine, un système d’exploitation libre GNU/Linux.
Elles souhaitent aussi ne pas rester uniquement au stade utilisateur, mais développer ou augmenter leur contribution au Libre : les fonctionnalités ajoutées aux logiciels seront déposées sur les forges, ces plateformes où sont stockés les codes à disposition de tous. Puisqu’ils sont libres, ces logiciels pourront être réutilisés à titre individuel par les citoyens, par des entreprises et par d’autres collectivités. Ce commun logiciel pourra bénéficier à toutes et tous avec réappropriation collective d’une informatique responsable et libre dont nous sommes tous dépendants dans nos relations sociales et dans nos relations avec les administrations.

Il a été remarqué que l’écosystème du Libre est très riche aujourd’hui avec des communautés qui s’entraident, de nombreuses entreprises du Libre, le Conseil national du logiciel libre, sans oublier les associations souvent citées comme l’ADULLACT [Association des Développeurs et Utilisateurs de Logiciels Libres pour les Administrations et les Collectivités Territoriales] et l’April.

Migrer vers le logiciel libre, n’est-ce pas à la portée de nos 36 000 communes ? Il faut oser. Nos collectivités ont un rôle à jouer pour promouvoir, grâce au Libre, les valeurs de partage et de solidarité. C’est le souhait que nous faisons en ce début d’année 2021.

Frédéric Couchet : Merci pour ce souhait. J’y rajouterais la migration de l’État vers le logiciel libre, dont on va peut-être parler tout à l’heure.
Je tenais profiter de ce début d’année pour te féliciter, Marie-Odile, notamment pour les 149 transcriptions effectuées en 2020, ce qui représente 115 heures d’audio et de vidéos, ainsi que les personnes qui t’ont aidée à relire. N’hésitez pas à aider Marie-Odile et ces personnes, vous allez sur april.org et vous trouverez les références pour contribuer.
Tout à l’heure tu parlais de forge. Je précise que le Chapril, nos services libres, loyaux et éthiques, vous propose actuellement une forge. Vous allez sur chapril.org. Peut-être que tout à l’heure, dans le sujet suivant, on parlera d’une forge de l’État, peut-être un jour. On va voir avec notre intervenant Henri Verdier que tu as très souvent transcrit, Marie-Odile.

Marie-Odile Morandi : Tout à fait.

Frédéric Couchet : Je te souhaite une bonne fin de journée. À bientôt.

Marie-Odile Morandi : Merci. Bonne émission. Au revoir.

Frédéric Couchet : Au revoir. Nous allons faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Aujourd’hui notre programmateur musical Éric Fraudain, du site auboutdufil.com, nous fait découvrir l’artiste brésilien du nom de Guilherme Arcoverde qui se fait connaître sur le Web sous le pseudonyme de Guifrog. Depuis 2009, cet artiste enregistre des remix, des morceaux originaux chez lui, dans sa chambre, qu’il partage librement sur Internet.
Nous allons écouter Beyond The Warriors qui est un bel exemple de musique composé à notre à notre époque, mais qui sonne comme un morceau instrumental du Moyen Âge.

On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Beyond The Warriors par Guifrog.

Voix off : Cause Commune 93.1

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Beyond The Warriors de l’artiste Guifrog, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org, sur le site de la radio causecommune.fm et l’artiste a son site sur le site bandcamp.com. Beaucoup de sites, mais vous allez sur april.org ou causecommune.fm et vous aurez les références.

Vous écoutez toujours Libre à vous ! sur radio Cause Commune 93.1 FM et en DAB+ et en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Nous allons passer à notre sujet principal.

[Virgule musicale]

Discussion avec Henri Verdier, ambassadeur pour les affaires numériques

Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre par notre sujet principal. Nous avons aujourd’hui l’honneur de recevoir Henri Verdier, ambassadeur pour le numérique. Bonjour Henri.

Henri Verdier : Bonjour.

Frédéric Couchet : Si vous souhaitez participer à cette conversation, réagir, poser une question, rendez-vous sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton « chat » et salon #libreavous. Je surveille le salon, je relaierai les questions éventuellement ou vos remarques.
Ambassadeur pour le numérique. Selon Wikipédia, un ambassadeur est un représentant d’un État auprès d’un autre, parfois auprès d’une organisation internationale. C’est le rôle le plus haut au sein de la hiérarchie diplomatique. On connaît depuis longtemps cette fonction auprès des États étrangers, mais un ambassadeur pour le numérique c’est plus récent et sans doute que ses missions ne vous sont pas connues, chers auditeurs et auditrices. Notre invité, Henri Verdier, va vous faire connaître ce d’ambassadeur, ses missions, mais on va parler aussi, et beaucoup, de logiciel libre, de données publiques car Henri Verdier, dans son parcours, a été notamment directeur interministériel du numérique et du système d’information et de communication de l’État, donc beaucoup de choses.
Première question, pour en savoir un peu plus sur vous, Henri, petite présentation de votre parcours personnel.

Henri Verdier : C’est un parcours qui suit un peu l’histoire du numérique, puisque, en 1995, je menais des études qui me prédisposaient à enseigner, je suis tombé un peu par hasard sur Internet et on a créé avec des amis, dont Xavier Lazarus qui est devenu le fondateur d’Elaia Partners, un bon VC français.

Frédéric Couchet : Un VC c’est un venture capital, un capital risque.

Henri Verdier : Dont Fred Potter qui a contribué largement à la conception de la Freebox et qui a créé Netatmo plus tard. On a créé une sorte de WebAgency en 1995 ; il y avait 15 000 internautes en France, c’était un peu confiant dans le futur. En 1999, on l’a transformée en entreprise qui faisait de l’éducation au numérique, avec Odile Jacob qui a pris le contrôle de la boîte et qui nous a financés. On a travaillé avec Charpak sur une magnifique pédagogie qui s’appelle La Main à la pâte ; c’était passionnant la tentative d’amener de l’innovation numérique, de la personnalisation, de l’interactivité, de l’ouverture vers l’extérieur dans l’école. Le marché de l’éducation au numérique dans l’école n’a beaucoup décollé pendant ces années-là, donc on a arrêté en 2007.
J’ai créé quelques autres boîtes, dont une sur ce qu'on appelait à l’époque les big data, en 2010. J’avais quand même un goût de l’action collective, donc, avec des amis, on a créé un pôle de compétitivité qui s’appelle Cap Digital, qui est une belle partie de ma vie.

Frédéric Couchet : En Île-de-France.

Henri Verdier : C’était le pôle des industries de création culturelle en Île-de-France, il y avait des robots, il y avait des jeux vidéos, il y avait des effets spéciaux pour le cinéma, il y avait des Web services dans tous les sens. Aujourd’hui Cap Digital a plus de 1000 startups, 250 labos publics et privés de recherche et 25 grands groupes. On avait lancé un très beau festival qui s’appelait Futur en Seine qui a eu un peu plus de mal quand il a dû faire face, j’oublie même le nom, à celui de Publicis.

Frédéric Couchet : Je ne me souviens pas.

Henri Verdier : Qui a lieu tous les ans en juillet, qui existe encore un peu dans un format un peu plus réduit.
En 2013 on m’a proposé de rejoindre l’État, ce qui a été un moment de grand bonheur, d’abord pour conduire la politique d’ouverture des données publiques, d’open data, à la tête de la mission Etalab. Très vite on a ouvert les données publiques, puis le code, puis le code source des modèles avec OpenFisca et des choses comme ça.
En 2015 on m’a proposé de diriger la Direction interministérielle du numérique et du SI de l’État. Là j’ai essayé de porter à la fois le Libre, les méthodes agiles, les stratégies fondées sur la donnée, l’ouverture aux écosystèmes.
Il y a deux ans on m’a proposé de conduire la diplomatie numérique française en devenant ambassadeur pour les affaires numériques.

Frédéric Couchet : D’accord. C’est effectivement une présentation parfaite. On voit bien ce passage de rôle d’entrepreneur à haut fonctionnaire de l’État. Vous avez parlé de la DINSIC, la Direction interministérielle du numérique et des systèmes d'information et de communication de l'État, et de votre rôle autour des logiciels libres, des méthodes agiles. On va y revenir dans la deuxième de l’émission parce que, évidement, c’est ce qui nous intéresse le plus. En même temps, ce qui nous intéresse aussi c’est ce rôle d’ambassadeur pour le numérique parce que c’est sans doute relativement récent, vous allez nous le dire. Mais surtout la question, quand on a évoqué ce sujet, les gens nous ont dit « pourquoi un ambassadeur pour le numérique et c’est quoi un ambassadeur pour le numérique ? Quelles sont les missions ? »

Henri Verdier : Peut-être que la deuxième partie vous intéresse plus parce que vous ne connaissez pas encore la première !
Les gens ne réalisent peut-être pas à quel point le destin des États, donc le destin des relations internationales est maintenant déterminé par la révolution numérique et à quel point, en retour, les États s’emploient à déterminer l’avenir du numérique. On ne réalise pas mais dès qu’on pense cinq minutes on réalise que la prochaine guerre commencera peut-être par une cyberattaque, que la maîtrise de l’intelligence artificielle est clairement devenue un enjeu dans des rapports de puissance, que le conflit, la tech war entre la Chine et les États-Unis…

Frédéric Couchet : La guerre technologique.

Henri Verdier : Je les cite parce que, justement, la France récuse l’idée qu’il y aurait une guerre technologique. Cette guerre technologique entre la Chine et les États-Unis détermine largement le futur de l’Europe. Qu’on ne peut pas envisager l’aide au développement de l’Afrique sans penser à ses infrastructures logicielles. Qu’on ne peut pas défendre sérieusement la francophonie si on n’a pas un regard sur ce qui se passe sur la toile. Donc vous voyez qu’il y a de très nombreux enjeux de géopolitique qui sont du ressort de la diplomatie et qui ont un rapport avec le numérique.
Il y avait une diplomatie numérique bien avant qu’on la formalise dans le rôle d’un ambassadeur pour le numérique puisque la France a un siège à l’Internet Governace Forum, a un siège à l’ICANN, plaide à l’OCDE pour une fiscalité pour le numérique Pour commencer, je pourrais dire que l’ambassadeur pour les affaires numériques est celui qui représente la France dans ces négociations-là.

Frédéric Couchet : C’est-à-dire qu’il y avait déjà des négociations et des personnes qui agissaient, mais il y a eu besoin d’un rôle spécifique d’ambassadeur avec un statut d’ambassadeur ?

Henri Verdier : Voilà. À la fois pour deux raisons.
Vous avez rappelé qu’ambassadeur c’est aussi le titre de celui qui est souvent est plénipotentiaire, c'est-à-dire qu'il vient représenter son pays avec le mandat de négocier, et si vous n’êtes pas ambassadeur en général vous n’êtes pas plénipotentiaire.
Et puis il y avait le fait que, au fond, ces sujets étaient éparpillés au sein du ministère des Affaires étrangères. Quand je suis arrivé j’ai commencé par faire une sorte de carte des gens qui traitaient de sujets numériques au Quai d’Orsay et j’en ai trouvé plus de 50 un peu partout. Il y a ceux qui ont inventé les visas startups pour les entrepreneurs qui venaient investir en France, il y a ceux qui travaillaient sur la fiscalité, tout ce que je viens d’énumérer. Donc le fait que ce soit maintenant porté par un ambassadeur permet d’unifier toutes ces forces dispersées ; ce ne sont pas mes équipes, mais je peux leur donner des mandats ou les inter-opérer parce j’ai le titre d’ambassadeur.

Frédéric Couchet : J’ai une petite question à vous poser avant que vous ne reveniez sur les missions. Vous parlez du Quai d’Orsay parce que, évidemment, en tant qu’ambassadeur vous dépendez du Quoi d’Orsay. Mais dans les négociations internationales autour du numérique, de l’informatique, depuis très longtemps il y a un autre ministère qui joue un rôle important et souvent, on va dire, en défaveur des libertés et des droits des personnes, c’est le ministère de la Culture. Est-ce que vous unifiez aussi ces personnes qui travaillent au ministère de la Culture ou c’est vraiment spécifique Quai d’Orsay ?

Henri Verdier : L’État est sérieux. La France est d’ailleurs assez solide sur l’interministériel. On part avec de mandats quand on touche aux intérêts d’autres ministères. Je ne m’attendais pas à ce que vous disiez la Culture.

Frédéric Couchet : Historiquement en France, la Culture a toujours poussé pour l’extension…

Henri Verdier : Absolument. Comme beaucoup de gens je me suis éveillé à la conscience, comment dire, de la techno-politique dans les controverses autour d’HADOPI [Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet].

Frédéric Couchet : Et aussi la loi droit d’auteur en 2006 avant, dans les années 2000.

Henri Verdier : Franchement, il a changé : sur un certain nombre de sujets on peut considérer que le ministère de la Culture se vit comme le ministère de la liberté d’expression, qu’il a quelque chose à dire sur la liberté d’expression et qu’il le fait.
En général quand on part, il y a des questions qui sont clairement Quai d’Orsay et des questions qui sont arbitrées par exemple avec le ministère de l’Intérieur, par exemple avec le ministère de l’Économie et des Finances ou avec le ministère de la Culture et d’autres.

Frédéric Couchet : Donc l’interministériel.

Henri Verdier : Souvent on a d’abord une phase d’organisation interministérielle, bien sûr.

Frédéric Couchet : D’accord. Question de date. Est-ce que vous êtes le premier ambassadeur pour le numérique ? Est-ce qu’il y en a eu d’autres avant ? De quand date cette fonction ?

Henri Verdier : Je crois que l’apparition de l’expression, ils avaient dit Tech Ambassador, effectivement ce sont les Danois qui n’avaient pas pensé tout à fait à la même chose que nous. Ils avaient dit les big tech, les GAFA comme on dit souvent en France, ont un tel poids sur notre destin que nous allons ouvrir une représentation permanente à San Francisco et nous aurons un ambassadeur, en tout c’était un vrai diplomate, pour parler avec ces entreprises.

Frédéric Couchet : Casper Klynge.

Henri Verdier : Casper Klynge, qui a rejoint Microsoft il y a quelques mois.

Frédéric Couchet : Mince ! J’allais vous faire un quiz. On voit quand même le professionnel qui a bien préparé !

Henri Verdier : J’ai bien connu Casper.

Frédéric Couchet : On va juste préciser, pour que les gens comprennent bien, que là c’est de l’inverse dont on parle. En 2017, le Danemark nomme un ambassadeur auprès de ce l’on appelle les GAFAM, les géants du Net.

Henri Verdier : Non, pas « auprès » parce qu’il n’y a pas de lettre de créance.

Frédéric Couchet : Non, il n’y a pas de lettre. En tout cas aujourd’hui, depuis mars 2020, il est vice-président en charge des affaires publiques pour Microsoft Europe, donc il a rejoint le « M » des GAFAM.

Henri Verdier : Ce qui est amusant c’est que quand j’ai rejoint le Quai d’Orsay j’ai découvert que les gens restaient en général ambassadeur trois ans puis changeaient de pays. On disait « si tu restes plus de trois ans dans le même poste, tu vas devenir trop proche du pays avec lequel tu es chargé de traiter ». Peut-être que Casper est resté top longtemps en poste !
Six mois plus tard la France a créé l’ambassadeur pour le numérique, le premier c’était David Martinon.

Frédéric Couchet : Donc en 2017, David Martinon.

Henri Verdier : La même année mais six mois plus tard et on ne l’a jamais positionné comme quelqu’un qui représenterait l’État vers une puissance que seraient des entreprises. C’était pour aller à l’ICANN.

Frédéric Couchet : Dans les organismes internationaux. Ce n’est pas du tout la même chose que le Danemark.

Henri Verdier : Peut-être que je ne vous ai pas dit. Je vous ai expliqué à quel point il y a du numérique dans la géopolitique et vice-versa. Globalement, aujourd’hui, je présente souvent le périmètre de l’ambassadeur pour le numérique comme une espèce de boussole avec quatre flèches : on a des grands sujets autour de la sécurité. Autour de la sécurité il y a la cybersécurité et là c’est clairement un sujet de droit de la guerre – nous on dit droits humanitaires, mais c’est droit de la guerre –, donc ce qui est permis, ce qui n’est pas permis, comment on contrôle, c’est du droit international. Et puis il y a des sujets de sécurité sur les contenus et là, la discussion internationale sur comment faire face. Il y a un vaste spectre.

Frédéric Couchet : Vous parlez de la régulation des contenus ?

Henri Verdier : On a un mot à dire sur la régulation des contenus quand ça touche les ingérences étrangères dans les élections, quand ça touche la régulation de la haine. Souvent le Quai d’Orsay, finalement, se retrouve quand même dans les dossiers parce que tant qu’ils sont en France on n’a rien à dire, mais ensuite on essaye d’en faire des textes européens et on arrive là dans le dialogue européen.

Frédéric Couchet : D’ailleurs ça n’a pas très bien réussi à ce gouvernement récemment. On ne va pas aborder ce sujet en détail.

Henri Verdier : On ne va pas aborder ce sujet-là. Ou ça lui a bien réussi, je ne sais pas !
Donc on a des sujets de sécurité, des infrastructures et des contenus, souvent avec des gens très régaliens qui sont là, on croise des militaires, des services, etc.
On a des sujets de gouvernance d’Internet, donc, par exemple, on tient le siège à l’ICANN.

Frédéric Couchet : Rappelez juste ce qu’est l’ICANN pour les gens qui nous écoutent.

Henri Verdier : L’ICANN c’est l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers.

Frédéric Couchet : C’est là qu’ils gèrent, notamment, les noms de domaines.

Henri Verdier : Ils gèreent les attributions des noms de domaines, etc. L’an dernier, par exemple, on a mené un combat dont je suis assez fier pour tout dire. On a failli assister à la privatisation subreptice du point org.

Frédéric Couchet : Oui, la vente du point org.

Henri Verdier : Qui aurait été vendu à un fonds d’investissement, Ethos Capital, lui-même fondé par l’ancien directeur général de l’ICANN qui venait de faire voter par son board, malgré l’avis négatif de tous les adhérents, le fait qu’il allait se vendre à lui-même le point org.

Frédéric Couchet : Donc vous avez agi là-dessus.

Henri Verdier : Plus que ça ! Nous sommes clairement le premier pays, en tant que pays, puisque, avant nous, l’Electronic Frontier Foundation avait bien sûr manifesté son désaccord.

Frédéric Couchet : L’April avait cosigné la lettre de l’Electronic Frontier Foundation.

Henri Verdier : Mais le premier pays qui avait battu le premier le rappel en disant « nous n’acceptons pas, c’est inacceptable, etc. », c’est la France qui a ensuite entraîné l’Allemagne, l’Europe. La vérité qui est vexante pour vous et pour moi c’est que c’est probablement l’Attorney General de Californie qui a réglé la querelle en disant « si vous faites ça, je vous ferai payer les 20 ans d’impôts auxquels vous avez échappé parce que vous étiez non for profit. Cela dit, on a au moins l’honneur d’avoir sonné la charge et que les États se préoccupent de l’intérêt général sur la gouvernance de l’Internet. Donc sécurité.

Frédéric Couchet : C’était déjà ça, sur la gouvernance de l’Internet. Deuxième point ?

Henri Verdier : De la diplomatie économique comme la question de la fiscalité pour les affaires numériques qui est, bien sûr, d’abord portée par Bercy, mais on suit de très près et dans un dialogue constant avec Bercy.
Et puis, ne l’oubliez pas, la France a quand même une vraie grande diplomatie de valeurs, la France défend l’accès à l’éducation, l’accès à la culture, le développement des pays émergents, la liberté d’expression, la liberté de la presse.

Frédéric Couchet : Y compris Gérald Darmanin ?

Henri Verdier : Puisque je vous sens taquin, vous allez me dire qu'au moins à l’étranger nous les défendons. Aujourd’hui on ne peut plus penser tout ça sans penser à travers le numérique. En fait, il y a énormément de sujets numériques dans l’accompagnement de la transition numérique de ces politiques publiques-là. Donc l’ambassadeur pour les affaires numériques supervise tout ça, il harmonise tout ça et il met en mouvement des forces qui sont un peu partout au sein du Quai d’Orsay.

Frédéric Couchet : Et il y a la langue française dont vous avez parlé en introduction.

Henri Verdier : Par exemple cet hiver, j’ai été très fier, on a donné un coup de pouce, pour le coup bête et méchant, on s’est retroussé les manches et on a aidé avec l’OIF.

Frédéric Couchet : L’OIF ?

Henri Verdier : L’Organisation internationale de la francophonie. Vous aussi vous avez vos sigles !

Frédéric Couchet : Oui, mais les personnes qui écoutent ne connaissent pas forcément tous les sigles !

Henri Verdier : D’accord. On s’est rendu compte que l’Afrique aussi allait devoir faire face à sa crise du Covid et qu’elle avait des États parfois moins structurés avec des systèmes de santé encore plus à plaindre que les nôtres et qu’elle a quand même des innovateurs, des entrepreneurs, des fab labs, etc. On a fait naître un mouvement, tout bêtement en utilisant Slack.

Frédéric Couchet : Slack est un environnement propriétaire de travail collaboratif, on va dire. Un truc moins bien que les outils libres qui existent.

Henri Verdier : Il se trouve qu’ils sont partis sur Slack. À la fin, on a fait vivre ce réseau de plus de 6000 innovateurs africains qui, un peu partout, fabriquaient des masques, des respirateurs artificiels, des petits guides de bonnes pratiques sanitaires, qui s’entraidaient, qui se passaient des tips, des tuyaux et des ressources. Là, on a juste servi de véhicule pour aider à cristalliser un mouvement dont l’énergie venait d’Afrique et c’était un très beau moment de travail diplomatique.

Frédéric Couchet : D’accord.
Sur le salon web, je vois une question. Je vais la lire telle quelle parce qu’elle est assez longue : on semble noter à travers différents projets législatifs une tendance à déléguer une partie des pouvoirs régaliens aux grandes plateformes. On peut ainsi penser à la tentative de la proposition de loi Avia sur la régulation de la haine de déléguer la sanction des propos haineux, ou la directive droit d'auteur, donc ministère de la Culture, le contrôle de la licéité des partages d’œuvres par les internautes aux GAFAM. Partagez-vous ce constat ? Quelle est votre lecture de cet enjeu ?

Henri Verdier : Ma lecture de cet enjeu. On a plutôt toujours été défavorable à ce genre de logique puisque l’État de droit ça commence par les règles de base de l’État de droit et c’est dans la démocratie que doivent se prendre les sanctions.
Cela étant rappelé, pour répondre à la question en la montant à une certaine portée théorique, premièrement il y a 15 ans, 20 ans, je ne sais plus, on a eu des batailles homériques qui ont permis d’établir l’idée qu’il y avait un statut de l’hébergeur avec sa neutralité.

Frédéric Couchet : C’est la directive européenne de 2000 et la loi pour la confiance dans l’économie numérique de 2004.

Henri Verdier : Bravo ! Vous êtes plus calé que moi !

Frédéric Couchet : Qui va bientôt être revue, sans doute.

Henri Verdier : Donc on avait l’hébergeur — et heureusement, sinon on n’aurait sans doute pas eu la révolution internet - dont on a rappelé qu’il était neutre aux contenus et neutre sur la responsabilité des contenus, et l’éditeur qui prenait la responsabilité sur les contenus. Et on a vu arriver un business qui s’est faufilé entre les deux, qui dit « ce n’est pas moi qui ai écrit les contenus », mais qui vit réellement de la nature des contenus puisque son placement publicitaire dépend de la nature des contenus.

Frédéric Couchet : Là vous parlez de Facebook et compagnie.

Henri Verdier : C’est le business de la plupart des réseaux sociaux qui, en plus, par la publicité personnalisée, la personnalisation des contenus et le croisement des deux a quand même un rôle de curateur, vous l’appelez comme voulez, et, quelque part, je pense qu’on ne tranchera cette querelle que quand on aura solidement construit le tiers statut.

Frédéric Couchet : Entre hébergeur et éditeur ?

Henri Verdier : Oui. Quand on aura compris quelle est la responsabilité précise et jusqu’où elle va de celui qui, certes, n’a ni financé ni écrit les contenus, mais en a mis certains en avant, d’autres non, et a quand même joué un rôle dans leur présentation. Aujourd’hui on n’a pas encore clairement ce statut. On a commencé à le préparer dans la directive sur les retraits de contenus à caractère terroriste qui est aussi un des sujets qu’on suit, mais ce n’est pas encore un consensus général.
On a un deuxième problème. Vous voyez bien, par exemple Facebook qui se gargarise d’avoir mis 36 000 modérateurs juste pour enlever ce qui contrevient à ses CGU.

Frédéric Couchet : Conditions générales d’utilisation.

Henri Verdier : Même si vous dites que la France c’est 1 % de la population mondiale, on ne va mettre 360 gendarmes juste pour lire Facebook toute la journée et autant sur Twitter et autant sur Tik Tok et autant sur Snap ! Tout le monde cherche, en fait, une solution « scalable », qui passe l’échelle. À titre personnel, je trouve que ces approches, j’ai un devoir de réserve comme vous le savez…

Frédéric Couchet : Oh !

Henri Verdier : Montrent, en tout cas, une pensée pas assez numérique, notamment une absence de réflexion sur les dimensions systémiques. Justement un combat sur la transparence des algorithmes de propagation des contenus, un débat public et collectif sur ce qu’on permet ou pas à ces algorithmes de sélection des contenus. Je pense qu’on voit des réponses par exemple dans la stratégie de Twitter qui commence à chercher des petits trucs qui vont freiner la viralité. Vous avez remarqué ?

Frédéric Couchet : Oui, ils avaient changé notamment sur les retweets, par défaut il fallait mettre un commentaire.

Henri Verdier : Depuis quelques semaines ils vous disent : « Est-ce que tu es sûr que tu veux partager ce truc, tu ne l’as pas lu ! »

Frédéric Couchet : Ils ajoutent de la friction, quelque part.

Henri Verdier : Ils mettent de la friction, absolument. Ça avait commencé avec WhatsApp qui empêchait qu’on « forwarde » à plus de dix personnes à la fois un message reçu sur WhatsApp.
Je pense que tout ça marque une insuffisance de pensée d’ingénieur, en fait, de pensée systémique. Pour conclure, parce que c’est une question et je suis sûr que vous en avez d’autres, il y a quand même un point très important. Ce que cherche quand même, en vérité, le secrétaire d’État au numérique.

Frédéric Couchet : Cédric O.

Henri Verdier : C’est quelque chose qui rappellerait un peu la régulation des banques. Qu’est-ce qui se passe avec les banques ? On ne leur demande pas d’attraper tous les mafieux. Elles ont des obligations de diligence. Elles doivent avoir suffisamment de data, prendre certaines sécurités elles-mêmes et être capables de transmettre les données aux autorités en cas de besoin. Et elles ne passent les mêmes à un juge d’instruction qui cherche un criminel, à Tracfin.

Frédéric Couchet : Tracfin c’est la partie financière, la fraude fiscale.

Henri Verdier : Tracfin qui cherche les gros systèmes de délinquance ou à l’administration fiscale. Donc tout le monde cherche, en ce moment, à définir quel sera le devoir de diligence qui sera imposé à ces entreprises pour que les autorités puissent faire leur travail.
Je fais partie de ceux qui pensent qu’on leur avait délégué trop de pouvoir d’appréciation plus une incitation à sur-censurer, donc je n’étais pas confortable avec la loi Avia et je l’avais dit. Il faut bien comprendre que tant qu’on n’aura pas ce tiers statut, une pensée d’un système qui ne soit pas intrinsèquement pervers et une claire idée des obligations de diligence de ces entreprises, on n’aura pas de bonne solution.

Frédéric Couchet : D’accord. On reviendra sans doute sur ce sujet, pas aujourd’hui mais peut-être dans une autre émission avec d’autres personnes parce que c’est évidemment un sujet complexe, qui va occuper au niveau européen et au niveau français. Peut-être qu’on aura prochainement une loi numérique de ce gouvernement ou des prochains, je ne sais pas !
Je reviens sur l’ambassadeur pour le numérique, j’ai une question : quand vous êtes nommé, vous n’êtes pas nommé pour une durée précise ?

Henri Verdier : Non, c’est comme directeur interministériel, c’est nommé en Conseil des ministres et révocable tous les mercredis.

Frédéric Couchet : C’est-à-dire que si le secrétaire d’État au numérique change, vous pouvez changer !

Henri Verdier : Non !

Frédéric Couchet : C’était une blague !

Henri Verdier : Moi je dépends et je réponds au ministre des Affaires étrangères. Vous faisiez référence à autre chose, mais bon !

Frédéric Couchet : Oui, je sais.
Il y a des gens qui sont très taquins sur le salon web, Je rappelle que vous pouvez nous rejoindre en direct causecommune.fm, bouton « chat », salon #libreavous. Marie-Odile qui dit « tirons au sort 35 citoyens qui vont décider ». C’est très taquin, mais cette solution du tirage au sort n’est pas sans démérite dans d’autres contextes.
On va revenir à notre sujet parce que le temps file vite. On a bien compris le rôle d’ambassadeur pour le numérique. Vous avez parlé un petit peu de certaines choses que vous avez faites. Est-ce que vous voudriez rapidement citer, on ne l’a pas encore fait, un ou deux résultats que vous avez obtenus depuis 2018 ? On a parlé du point org, on a parlé de ce qui s’est passé en Afrique, est-ce que vous voullz citer un autre exemple ou deux ?

Henri Verdier : Oui. La diplomatie est un sport collectif et d’influence donc, à la limite, on pourrait presque dire que les résultats spectaculaires c’est la preuve d’un échec diplomatique.
On a quand même réussi, malgré une opposition très forte de la précédente administration américaine, à construire le Partenariat mondial pour l’intelligence artificielle, pour créer un cadre international de réflexion sur la régulation et l’éthique de l’intelligence artificielle.

Frédéric Couchet : La précédente administration, celle de Donald Trump ?

Henri Verdier : Oui. Moi je trouve effectivement que le plus important c’est qu’on imbibe à la fois les diplomates d’une certaine pensée du numérique. J’ai dû faire lire l’article de Lessig,Code is Law.

Frédéric Couchet : Lawrence Lessig, l’article préféré de mon collègue Étienne Gonnu qui est en régie.

Henri Verdier : En général on tombe sur le Framablog quand on le recommande, donc j’ai dû le faire lire des centaines de fois. C’est important de dire qu’il y a des batailles qui se jouent dans les infrastructures. Vous avez peut-être vu qu’en ce moment Huawei propose à l’Union internationale des télécommunications un nouveau protocole TCP/IP beaucoup mieux parce que beaucoup stable, beaucoup plus centralisé et beaucoup plus facile à réparer si jamais des gens en abusent.
Je pense que le plus important c’est qu’on est en train de diffuser l’idée qu’il y a de la tech dans la diplomatie et, en retour, essayer de diffuser que dans la régulation de la tech, les communs, l’ouverture, la société civile, etc., ça fait partie de la solution et qu’on ne doit pas penser la régulation de la tech comme celle de l’aérospatiale.

Frédéric Couchet : D’accord. Dernière question sur cette partie. Tout à l’heure vous avez parlé d’une équipe. Vous êtes secondé par une équipe de combien de personnes ?

Henri Verdier : On a une petite équipe de trois personnes qui fonctionnent un peu comme un cabinet autour d’un ministre, qui m’aident, du coup, à mettre en mouvement la cinquantaine de personnes dont j’ai parlé qui ont chacune leur propre directeur. Et j’ai quand même pu ramasser trois francs six sous et lancer une de ces startups d’État, format que j’avais inventé à la DINSIC. Donc il y aune petite équipe de devs.

Frédéric Couchet : De développeurs et de développeuses.

Henri Verdier : De développeurs agiles et full stack.

Frédéric Couchet : Expliquez full stack.

Henri Verdier : Ce n’est pas à moi d’expliquer, c’est à vous !

Frédéric Couchet : C’est vous l’intervenant. Je ne connais rien à ces sujets !

Henri Verdier : Une petite équipe de développeurs comme on les aime, qui travaillent. Pour citer, par exemple, une des choses qu’on a faites — vous pouvez les retrouver sur le disinfo.quaidorsay.fr — on a fait un outil qui aspire toutes les CGU d’une cinquantaine de grandes entreprises du numérique et qui traque les différences.

Frédéric Couchet : Les différences.

Henri Verdier : Vous avez remarqué que non seulement ces conditions générales d’utilisation sont plus longues que Cyrano de Bergerac en nombre de mots mais, en plus, elles changent tous les 15 jours et sans qu’on vous notifie qu’elles viennent de changer. Ça nous permet d’historiciser ces changements et de voir si elles nous ont pipeautés dans la négociation ou pas, de voir comment elles réagissent à une crise comme la Covid, à une nouvelle loi qu’on vient de passer, etc., et de mieux négocier avec elles, parce qu’on les met devant leurs responsabilités. Naturellement c’est un logiciel libre, vous pouvez en prendre le code source sur GitHub.

Frédéric Couchet : Ah !

Henri Verdier : Oui, je sais !

Frédéric Couchet : Ce n’est pas grave, on va en parler après.

Henri Verdier : On avait notre compte avant que ce soit Microsoft et, bien sûr, on essaie de faire naître une communauté de contributeurs qui, eux-mêmes, ramènent leurs archives, leurs observations et tout ce qu’ils ont pu aspirer depuis le temps dans d’innombrables entreprises du numérique.

Frédéric Couchet : D’accord. GitHub ce n’est pas le problème, ce n’est pas que ça appartient à Microsoft. C’était déjà un environnement privateur sur Git. On va justement en parler après.
On va faire une petite pause après cette première partie, la découverte de ce rôle d’ambassadeur du numérique et de Henri Verdier. J’ai bien vu les questions sur le salon web, notamment ce qu’est la définition des communs. On va en parler après la pause musicale.
On va faire une petite pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : On va continuer la découverte de cet artiste Guifrog. On va écouter Tormenta. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Tormenta par Guifrog.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Tormenta par Guifrog, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org, et sur le site de la radio causecommune.fm.

Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune 93.1 et en DAB+ en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
Nous continuons notre discussion avec Henri Verdier, ambassadeur pour le numérique.

On va passer au deuxième grand thème de l’émission. Après avoir bien compris le rôle de l’ambassadeur pour le numérique, on va parler un peu de sujets qui nous intéressent au plus haut point dans cette émission, logiciel libre, données publiques et autres. On va revenir aussi un peu sur votre passage à la Direction informatique de l’État. On va aussi parler du rapport Bothorel qui vient d’être publié.

Première en question, je vais la faire en deux fois. Sur le salon web, je rappelle causecommune.fm, bouton « chat », salon #libreavous, il y avait une question : quelle est votre définition des communs ?, et je vais la compléter. En octobre 2020, j’écoutais votre audition par la mission d’information « Bâtir et promouvoir une souveraineté numérique nationale et européenne ». Vous avez notamment développé l’idée que si l’idée c’est l’autonomie des ressources sur lesquelles on innove, il est bon, il est souhaitable d’avoir une industrie européenne, mais on peut aussi jouer des stratégies avec les communs numériques, avec le logiciel libre, OpenStreetMap, Wikipédia. « Nous plaidons pour que cela entre dans une stratégie de souveraineté ». Vous avez aussi cité l’exemple de l’Agence française du développement, l’AFD, qui développe des partenariats publics-communs. Première question : pour vous c’est quoi les communs ? C’est quoi les communs numériques et quelle est votre position logiciel libre, donnée publiques ?

Henri Verdier : Ça fait 17 questions ça !

Frédéric Couchet : Oui !

Henri Verdier : Sur les communs, d’abord, je sais parfaitement que dans les communautés du Libre on peut avoir des controverses de définitions et qu’on peut se coller des étiquettes, etc. Le sujet m’a assez passionné et je peux renvoyer, si les auditeurs s’y intéressent, à un article auquel j’avais contribué dans la revue Esprit, tout entier sur les communs et l’économie politique.
Je vais prendre une définition très simple : c’est ce qu’on fabrique et qu’on gouverne en commun. Pour moi un commun ce n’est pas seulement de la nature, de la propriété intellectuelle sur la ressource en question, parce qu’on peut être un Libre qui n’est pas commun parce qu’on est tout seul, et si c’est fabriqué en commun mais sans gouvernance en commun, etc. Pour moi que ce soit Wikipédia, OpenStreetMap, Open Food Facts, on a quelques exemples de très grands communs contributifs et effectivement, comme l’a d’ailleurs dit Marie-Odile tout à l’heure, on voit bien qu’il y a quand même une sorte d’homothétie avec le rôle de la puissance publique qui est supposée travailler au nom du peuple souverain, au service de l’intérêt général et que souvent ce sont des ressources qui nous donnent des leviers d’action.
Ma position n’a pas d’intérêt, mais ce que nous avons essayé de faire sur l’open data et sur le Libre, je vais juste dire que c’est intéressant parce qu’on voit bien que maintenant tout le monde dit « il faut ouvrir les données, il faut ouvrir le code » ; c’est le même mouvement. En fait en 2013, quand j’ai rejoint l’État, c’était deux sujets très séparés. On m’a appelé, je l’ai rappelé, pour conduire la politique d’ouverture des données publiques, d’open data. Au fond on conduisait cette politique a), pour des raisons de transparence démocratique, parce qu’est notre Constitution, la société est en droit de demander compte à tout agent public de son administration, ce sont les droits de l’homme ; b), parce que ça pouvait être un stimulus économique, parce qu’il y a des gens ramassent ces données et qui inventent des services avec et c), en tout cas que j’ai rajouté, que très souvent le premier bénéficiaire de tout ça c’est l’État lui-même parce que c’est le premier qui souffre des silos et données inaccessibles, etc. Demandez au gars, qui est un de mes amis, qui recevait tous les soirs le nombre de décès en EHPAD par SMS pour essayer de faire le démarrage de l’épidémie de Covid.

Frédéric Couchet : Sérieusement !

Henri Verdier : Oui, bien sûr, parce qu’on n’avait pas de système d’information qui ait prévu de partager ces informations-là avant qu’elles ne soient centralisées et rassemblées par l’INSEE, mais tout ça a fait perdre trois semaines.
Donc l’efficacité de l’État, ça c’était l’open data. Et puis le Libre. Quand j’ai pris la tête d’Etalab, le portail data.gouv.fr coûtait un million par an.

Frédéric Couchet : Etalab, c’était le service d’ouverture des données publiques, que vous avez dirigé.

Henri Verdier : Voilà. Le portail data.gouv.fr coûtait un million par an, ce qui est quand même considérable pour un service web. Il y avait une grosse, on disait SS2I à l’époque, maintenant on dit entreprise de services du numérique, et chaque fois que je voulais modifier un pouième, on me disait « hou là, là, attends, il faut faire un bon de commande » et ça coûtait très cher. Je trouvais juste insupportable de ne pas pouvoir réparer moi-même un truc qui n’allait pas.
Au début j’ai essayé d’introduire dans l’État le Libre plus pour des considérations d’autonomie stratégique en fait, de capacité d’action et de vitesse de réaction.
Petit à petit, et c’est très bien, les deux sujets ont un peu convergé. Marie-Odile a dit beaucoup de choses très justes. Par exemple les États servent l’intérêt général, donc ils peuvent facilement trouver des alliés, j’ai notamment cité OpenStreetMap ou des gens comme ça. Les États n’ont pas de concurrent, personne ne leur pique des parts de marché, ils peuvent facilement coopérer. Donc c’est un peu bête de faire un portail et que les Luxembourgeois fassent le leur, et que les Belges fassent le leur, et les Allemands fassent le leur. C’est assez facile, en somme, de s’organiser et de mettre des développeurs d’accord, c’est plus facile que de mettre des diplomates d’accord.
Et puis oui, j’en ai fait mention devant l’Assemblée, je pense que maintenant on en arrive à un point majeur où l’existence et la pérennité de communs — donc oui je mets le commun jusqu’au logiciel ou aux jeux de données — est une condition de souveraineté. On parle sans cesse de souveraineté numérique. Certains croient encore que ça veut dire intégration verticale d’une filière industrielle nationale. Pour moi, de nouveau, la souveraineté c’est juste la capacité d’agir, l’autonomie stratégique, la liberté d’avoir le choix.

Frédéric Couchet : Pour les États et pour les individus.

Henri Verdier : Pour tout le monde. Ce qui est intéressant c’est qu’à travers la question de la souveraineté numérique on pourrait réaligner un peu mieux les droits individuels, les libertés fondamentales et la souveraineté des États qui pourraient s’enchaîner au-dessus de la liberté individuelle pour pouvoir la protéger, parce que là ça va dans le même sens.
Un truc idiot : 90 % des applications dans nos smartphones – pas le vôtre sans doute, mais ceux de la plupart des gens – tournent sur Google Maps. Ça veut dire que du jour au lendemain Google peut changer ses tarifs.

Frédéric Couchet : Comme ils l’ont déjà fait.

Henri Verdier : Ils l’ont fait en juillet 2018, si je ne m’abuse, en multipliant par 100 le coût d’accès à l’API.

Frédéric Couchet : L’API c’est l’interface de programmation pour se connecter à Google Maps.

Henri Verdier : Voilà. Ils pourraient très bien décider de placer, je ne sais pas, la frontière du Sahara occidental en fonction des décisions de la diplomatie américaine et pas de la diplomatie française. Or, on a une alternative qui s’appelle OpenStreetMap. Un pays dont l’économie s’appuie sur OpenStreetMap est plus souverain qu’un pays dont l’économie s’appuie sur Google Maps. Point barre.

Frédéric Couchet : Si vous pouvez juste rappeler ce qu’est OpenStreetMap ?

Henri Verdier : OpenStreetMap est une sorte de Google Maps fait par plus d’un million de contributeurs. C’est une sorte de Wikipédia de la carte, dans une licence libre mais contaminante qui s’appelle l’ODBL [Open Database License].

Frédéric Couchet : Persistante.

Henri Verdier : Share Alike, ça veut dire que ce que vous faites avec doit être lui-même…

Frédéric Couchet : Aujourd’hui, dans cette période, le terme « contaminant » peut-être vu très négativement.

Henri Verdier : Ça l’a été.

Frédéric Couchet : Ça l’a été. Alors que les licences libres de type Share Alike, c’est-à-dire Partage à l’identique sont la persistance des libertés et je vais juste dire aux auditeurs et auditrices qui nous écoutent qu’on a consacré deux émissions à OpenStreetMap, que vous pouvez les retrouver sur causecomnmune.fm et april.org. Je vous laisse poursuivre.

Henri Verdier : Si on monte en théorie stratégique, ça veut dire que la souveraineté peut se gagner en étant en hégémonie stratégique parce qu’on est les plus forts, mais ça peut peut-être aussi se construire en s’assurant que personne n’aura d’hégémonie stratégique et que toute cette famille – mettez en vrac les communs contributifs, l’open data, le logiciel libre, etc. – au fond baisse la densité d’hégémonie stratégique, donc libère les États, les entreprises ou les citoyens.
Donc nous essayons, en ce moment, d’en faire un axe très fort de notre diplomatie numérique, de convaincre l’Europe que c’est un sujet majeur pour un continent qui, malheureusement, n’est quand même pas le berceau des géants industriels du numérique ; qu’on le veuille ou non, c’est comme ça ! Que ça peut être un axe très important dans la coopération internationale, puisque vous savez très bien qu’un grand nombre de pays d’Afrique en ce moment sont contraints de se demander s’ils vont accepter l’Internet Facebook ou l’Internet Huawei ou un Internet trop cher financé par la banque mondiale et on peut leur dire « vous savez, il y a quand même des solutions ! ». Voilà pour cette question des communs, de l’open data et de l’open source. Ah ! J’ai dit open source !

Frédéric Couchet : Vous avez dit open source, logiciel libre en France.

Henri Verdier : Ce n’est pas tout à fait pareil !

Frédéric Couchet : Oui. Je suis bien d’accord, j’allais préciser. Effectivement, ce n’est pas tout à fait pareil il y a une version politique et, on va dire, une version plus économique. À la limite peu importe !
Tout à l’heure vous avez parlé, ou c’est peut-être moi qui ai parlé de l’AFD, l’Agence française pour le développement, et dans votre audition sur la mission d’information vous avez parlé des partenariats publics. Est-ce que vous pourriez nous en dire juste deux mots ?

Henri Verdier : C’est un sujet qu’on travaille en ce moment, que l’AFD travaille en ce moment avec mon équipe. C’est évidemment une réponse aux fameux partenariats publics-privés et, dans la même logique, on dit que la puissance publique peut aider un commun et déléguer à un commun une partie de la mission de service public.
Aujourd’hui il y a quand même une difficulté. Du coup, cette question fait réfléchir. La plupart des aides publiques au développement ont été faites dans des systèmes de prêts remboursables. Le plus facile c’est quand même de dire au pays « je te finance une autoroute, tu mettras un péage et tu me rembourseras chaque année ». Donc aujourd’hui la vraie question c’est comment on finance quelque chose dont on ne pourra tirer des recettes par péage, par inclosure pour prendre une autre terminologie.

Frédéric Couchet : Enclosure.

Henri Verdier : Donc on est en train de chercher des outils financiers pour tout dire. La bonne nouvelle c’est que, parfois, on est en train de parler d’infrastructures qui peuvent être 100 fois moins chères qu’une autoroute. Là aussi nous ne cessons de montrer que l’existence d’un cadastre, par exemple, peut changer la donne dans un pays d’une manière incroyable. Un pays sans cadastre a des paysans qui ont un bout de terre mais qui ne peuvent pas aller voir une banque pour emprunter, donc ils ne peuvent pas investir.
Je passe à la question suivante.

Frédéric Couchet : En tout cas c’est un sujet intéressant qu’on va suivre.
Comme je l’ai dit tout à l’heure vous avez été entre 2015 et 2018 le directeur de la DSI de l’État, on va dire, Direction informatique de l’État et aussi de la transformation numérique dans laquelle vous aviez lancé pas mal de choses autour du logiciel libre, des pratiques agiles. Est-ce que vous voulez dire un mot, justement, des pratiques agiles ?

Henri Verdier : Oui. En un mot c’est court !

Frédéric Couchet : Oui, je sais !

Henri Verdier : DSI de l’État, DSI Groupe de l’État. L’État c’est 16 000 informaticiens, 150 personnes à la DINSIC ; c’est quatre milliards de budget, dix millions à la DINSIC. Dans le privé on appelle ça la DSI Corporate, celle qui essaie de donner des règles, des standards, des bonnes pratiques aux autres DSI qui ont le pouvoir. Le pouvoir féodal, financier et des équipes est dans les autres DSI. À tous ceux qui disent qu’on n’a pas fait assez en trois ans, je rappelle qu’on était là pour changer la trajectoire de puissances bien plus puissantes que nous.
Dans ces quatre milliards, la moitié c’est à peu près la masse salariale des informaticiens, puis il y a deux milliards d’achats, à peu près un milliard de licences en tous genres et à peu près un milliard de très grands projets dingues, des trucs qui coûtent 80, 500, 800 millions d’euros, qui se font pendant 15 ans et qui sont en dehors de tout comparable. Quand vous faites le SI de paye d’un million de profs, il n’y a rien de comparable au monde. Certains éditeurs de logiciel vont dire « moi je sais faire DSI de paye », mais ils oublient que toute la fonction de ressources humaines de l’Éducation nationale c’est d’être sûr que le 1er septembre, à huit heures du matin, un million de profs sont devant 13 millions d’élèves chacun dans la bonne classe. Aucun logiciel de RH n’a été designé pour ça.
Face à ces projets phares, avec mon équipe, plein de gens qui venaient de tous les numériques en fait – des startups, de Wikipédia, du Libre, Easter-eggs et d’autres – on a voulu montrer que la plupart du temps, deux-trois types résolus qui savent exactement la fonction qu’ils sont en train de créer, sont capables de faire le minimum viable product, le produit minimum viable en moins de six mois pour moins de 200 000 euros. On l’a fait. On a pris l’expression « startup d’État », je sais que ça ne nous a pas valu que des amis, je plaide coupable, désolé, on aurait dû dire je ne sais pas quoi. On voulait garder de l’équipe startup la capacité à pivoter, l’autonomie des équipes, l’idée que quelle que soit la taille d’une équipe on pouvait faire vaciller le vieux modèle. On a aussi pris au monde du Libre, au monde des communs beaucoup d’autres valeurs. En tout cas on a essayé de créer un programme qui lançait des petites équipes, maîtres de leurs méthodes agiles, pour faire avec une seule règle : « tu n’auras que 200 000 euros et six mois faire ton premier produit et avoir un client content. Et si ça marche on refinance ». On l’a fait plus de 90 fois. Certains ont été des grands succès comme Pix. D’autres on les a arrêtés.

Frédéric Couchet : Pix, c’est quoi ?

Henri Verdier : Probablement qu’un certain nombre de vos auditeurs l’ont vu. En gros, Pix était un TOEFL [Test of English as a Foreign Language] du numérique pour évaluer ses compétences numériques et ensuite un programme d’études. L’Éducation nationale l’a fait pour les élèves et c’est gratuit pour les élèves. Maintenant il y a un tas de grandes entreprises qui s’en servent dans leur DRH, Alliance et d’autres. Du coup ça permet de financer la suite du développement. Là on parle de millions d’utilisateurs.
On a créé un incubateur de startups d’État, fait par des fonctionnaires, c’était un programme d’« intrapreneurs », poussés à suivre, à appliquer à fond ces fameuses méthodes agiles.

Frédéric Couchet : Ça c’était pendant que vous étiez à la DINSIC. Vous partez en 2018 pour devenir ambassadeur du numérique. Je pense que vous êtes beaucoup regretté, quelque part, à la DINSIC parce que, après votre départ, il y a eu beaucoup de départs. Certains ont même fait beaucoup de bruit, certains se sont exprimés. Aujourd’hui quel jugement portez-vous sur l’évolution de la DINSIC et notamment sur son nouveau directeur qui, en tout cas, ne semble pas du tout aller dans votre direction ?

Henri Verdier : Je suis un agent public, donc je ne porte aucun jugement sur mon successeur. Ce qui est bien c’est qu’en plus le nom a changé.

Frédéric Couchet : Ça s’appelle la DINUM maintenant.

Henri Verdier : C’est la DINUM. Quand je dis la DINSIC, on sait de quoi je parle.
À la DINSIC, avec effectivement un tas de types homériques — je pense que l’un des départs spectaculaires dont vous parlez c’est celui de Christian Quest, le président d’OpenStreetMap —, nous avions une haute conscience que la transformation numérique était une transformation des couches profondes, que c’était une transformation des couches hautes — on a fait FranceConnect, on a fait des API, des interfaces de programmation d’applications, on a fait des petits services très rapides et très agiles —, que c’était une transformation organisationnelle et managériale et que c’était une transformation culturelle. Il y avait un bloc de cohérence entre une manière de penser, je ne sais pas, le datacenter et l’idée qu’il fallait une autonomie des équipes, un respect de l’Internet. Donc quelque part, et je l’assume aussi, on faisait de la politique.
Disons, pour rester pudique, que j’ai l’impression qu’aujourd’hui la DINUM se comporte plus comme une DSI Groupe, qui fait son travail de DSI Groupe et qui le fait, je ne dis pas le contraire. Elle est peut-être un peu moins frondeuse. Typiquement, dans le combat pour l’open data on a porté un combat. On a embêté les administrations, on les a contournées, on les a défiées, on les a provoquées, on les a incitées et on les a aussi aidées. On leur a monté au moins une centaine de hackathons, on leur a fait rencontrer des communautés d’utilisateurs, on les a aidées à prendre leurs victoires. On portait un agenda politique.

Frédéric Couchet : D’accord. Je comprends bien que votre parole est contrainte. Je voudrais juste rappeler que la DINUM c’est la Direction interministérielle du numérique. Les personnes qui sont intéressées, vous cherchez sur Internet, il y a notamment un article qui parlait de la lettre ouverte de Christian Quest dans laquelle il parlait de la feuille de route utilitariste et court-termiste du successeur d’Henri Verdier, dans laquelle il ne retrouve quasiment aucune des valeurs qui lui avaient fait rejoindre Etalab à l’époque. Je parle bien sûr de Christian Quest.
Le temps passe vite. On va aborder le dernier sujet, en tout cas on va rester sur le logiciel libre. Récemment vient d’être publié le rapport de la mission Bothorel. Je rappelle le contexte. En juin 2020, le député Éric Bothorel se voit confier par le Premier ministre la conduite d’une mission d’information autour des données publiques et de l’ouverture des codes sources publics. Il y a également eu des auditions auxquelles l'April et d’autres ont participé, un site de consultation publique sur lequel on pouvait faire des contributions. Il se trouve que l’April a fait quatre contributions, ce sont les quatre qui sont arrivées en tête de la consultation, juste suivies par celles du Conseil national du logiciel libre. Donc on peut dire que c’est un plébiscite en faveur du logiciel sur la consultation.
Le rapport Bothorel vient d’être publié il y a quelques jours, pendant les fêtes. On va dire qu’il reconnaît, évidemment pour nous, « les logiciels libres comme des composants stratégiques de nos systèmes d’information ». Je vais déjà vous demander votre avis général sur le rapport, avant de vous poser, éventuellement, une ou deux questions plus précises.

Henri Verdier : Je le trouve très positif. Puisque vous avez fait allusion au fait qu’il y avait eu un petit changement de climat, je pense qu’on reprend le combat là où il a été un peu gelé il y a deux ans. Il repousse en avant à la fois de l’open data, de la transparence, du logiciel libre. Après, il faudra voir. Quand vous dites que le logiciel libre est une composante du SI de l’État, est-ce que vous voulez dire que le SI de l’État doit être entièrement open source, ce qui a été ma politique.

Frédéric Couchet : Pas open source logiciel libre !

Henri Verdier : Que tout le code doit être ouvert et partagé. Ou est-ce que vous voulez dire qu’ils doivent prendre des logiciels libres de l’extérieur et, si oui, est-ce que ce sont ceux des éditeurs ou s’appuyer sur les communs ?

Frédéric Couchet : Je ne sais pas si on va avoir le temps d’aborder ce sujet. Je vois à quoi vous faites référence.

Henri Verdier : Tout n’est pas dit simplement par la phrase que vous avez citée. Il reprend tout ça. Il rappelle que pour que ça réussisse il y a aussi des enjeux RH assez considérables parce que c’est quand même plutôt un rapport, à l’origine, sur la donnée. Un des sujets où j’aurais aimé, quand même, réussir à aller plus loin, c’est introduire une culture du pilotage par la donnée, les Anglais disent les Data-Driven Policy, les politiques publiques fondées sur la donnée. Quand vous voyez le nombre de choses qui sont faites sur des intuitions de cabinets ministériels, sur des approximations !

Frédéric Couchet : Vous parlez de la situation sanitaire actuelle ?

Henri Verdier : Partout. Franchement. Là je parle de tous les pays d’Europe et depuis des décennies. Je ne vise personne ou je vise tout le monde.
La haute fonction publique qui est pétrie de droit et de science administrative n’a pas une très grande culture scientifique et encore moins une culture du pilotage par les faits.
Je me soviens qu’un jour je discutais avec les douanes, ils avaient fait un SI incroyable pour décider quels bateaux, quels avions et quels camions ils allaient contrôler dans les aéroports, les ports et les machins. Ça avait coûté un paquet de millions d’euros et je me rends compte, en discutant avec eux, qu’ils n’avaient pas pensé à mettre la voie de retour pour éduquer le modèle par le retour des résultats obtenus par les tests réels. C’est-à-dire qu’ils avaient mis une intelligence incroyable pour deviner quels camions on allait contrôler, mais rien pour nourrir cette intelligence du retour d’expérience.
On voit partout ce genre de problème dans l’État. C’est quelque chose que j’aurais aimé pousser plus et la mission Bothorel pose parfaitement qu’on va vraiment avoir un problème RH. Elle reprend des sujets qui étaient légèrement en friches, qui ne sont ni l’open data, ni le logiciel libre, qui sont les données d’intérêt général. C’est-à-dire quand l’État aura fini d’ouvrir toutes les données qui lui appartiennent, à lui, il y a aussi des données qui sont dans le secteur privé, mais qui sont tellement d’intérêt général qu’elles devraient être traitées comme celles de l’État. Par exemple, dans le transport, vous ne piloterez pas un grand système de transport si vous n’avez pas les données des trains, des métros, des taxis, des autocars, des voitures, de Velib’, d’Autolib’, de Cityscoot et tout ça. Il les faut toutes ou alors, en vrai, vous n’en avez aucune. Donc si on veut travailler, penser et améliorer le système de transport il faut toutes les données, même celles du privé.
Ça ce sont les données d’intérêt général.
Il reprend et il avance dans la question de l’accès de la recherche aux données de l’État. On comprend bien qu’il y a des données qui sont tellement personnelles ou tellement stratégiques, à commencer par les données de santé, qu’on ne va pas les mettre en open data.

Frédéric Couchet : On ne va pas les mettre non plus chez Microsoft.

Henri Verdier : On ne va pas les poser non plus chez Microsoft !
Mais est-ce que c’est une raison pour que la recherche européenne prenne des années de retard dans la lutte contre le cancer pendant que d’autres pays, eux, ont moins de pudeur et tapent les données ? Est-ce qu’on ne peut pas, quand même, construire un cadre pour la recherche, protecteur des libertés fondamentales, etc. ? Et là encore, de nouveau, plus on connaît l’informatique plus on sait faire un cadre protecteur. Ce n’est pas que du droit. Vous pouvez faire des échanges de données asymétriques provisoires, tracées, on peut inventer beaucoup de choses pour mettre des sécurités et permettre quand même de faire de la recherche.
Je pense le plus grand bien du rapport Bothorel et j’espère qu’il va être mis en œuvre, ce que le Premier ministre a promis puisqu’il l’a reçu et il a dit qu’il prenait l’intégralité des conclusions et qu’il allait toutes les mettre en œuvre.

Frédéric Couchet : Comme le président avait promis sur les, je ne sais plus combien, de la Convention citoyenne ?

Henri Verdier : Voilà ! Exactement.

Frédéric Couchet : Exactement ! On est mal barrés, excusez-moi !
Il nous reste très peu de temps. J’ai une question. Justement ce que dit le rapport à un moment, que se passera-t-il après le rapport ? Je cite : « En l’état actuel des choses, la mission craint que ses recommandations ne soient pas portées et suivies ». La question : vous, en tant qu’ambassadeur du numérique, est-ce que vous avez déjà des informations ? Est-ce que vous savez quel est le planning d’annonces, justement, de ce que va reprendre le Premier ministre ou même le président de la République ?

Henri Verdier : Je pense qu’il y aura des annonces en janvier. Il y a quelques petites mesures d’ordre législatif qui seront passées dans les six mois et les annonces opérationnelles, organisationnelles, je pense qu’on les entendra en janvier. Après tout on a reçu le rapport fin décembre.

Frédéric Couchet : Très récemment, pendant les vacances.

Une des recommandations de ce rapport c’est la création d’une mission logiciel libre à l’interministériel, peut-être au sein de la DINUM alors que nous, l’April, on portait ça à l’extérieur de la DINUM pour différentes raisons. Cette recommandation fait écho à la récente stratégie logiciel libre de la Commission européenne qui a été publiée en octobre 2020. Que pensez-vous de cette recommandation ? Quelles sont, pour vous, les conditions essentielles pour qu’elle puisse vraiment produire des effets utiles par rapport au logiciel libre et données publiques ?

Henri Verdier : J’ai envie de dire que vous, vos communautés, vous avez parfois mal posé la question du logiciel libre, parce que c’est monté trop vite vers l’idéologie et pas assez vers la conduite du changement et les conditions de possibilité.
J’ai aussi envie de dire que pour pouvoir tirer parti d’un logiciel libre, c’est quand même mieux d’avoir des développeurs. L’État avait perdu l’habitude de faire lui-même dans des proportions invraisemblables. Je pense à un très grand ministère régalien.

Frédéric Couchet : Le ministère de la Défense ?

Henri Verdier : Non. Dont la DSI compte 1200 personnes dont six développeurs. Tous les autres servent à organiser de la sous-traitance. Si vous leur donner un logiciel libre pas fini, ils ne le finiront pas eux-mêmes. Ils peuvent éventuellement acheter une solution libre, mais ils seront tout aussi clients passifs et otages de leur prestataire que s’ils avaient acheté une solution propriétaire.

Frédéric Couchet : Vous plaidez pour l’internalisation.

Henri Verdier : Je plaide, comme j’ai essayé de le faire, pour une espèce de mix qui vise la montée en capacité de l’administration, son dialogue harmonieux avec les communautés, un peu de faire soi-même, un peu d’achats, un peu de sous-traitance, un peu de partenariat avec le Libre et on monte tous ensemble dans l’écosystème.
Est-ce que ça peut être fait à la DINUM ? Si on fait abstraction des uns et des autres, etc., formellement l’intérêt quand même de la DINUM c’est que, par construction, elle est interministérielle et que, par construction justement, elle n’est pas héritière de l’héritage des très grands systèmes. Est-ce que vous savez aussi à quel point l’État tourne dans des infrastructures qu’on a commencées à fabriquer il y a 40 ans ? Il y a encore de vaillants serveurs Bull qui calculent votre impôt dans des langages propriétaires inventés par les impôts il y a 40 ans. La plupart des autres ministères, quand on leur pose une question, ils pensent d’abord à leur legacy, à cet héritage, quand est-ce qu’il va péter ? Donc je trouve qu’il n’est pas impossible que cette mission soit posée en central en interministériel à Matignon, donc à la DINUM. Après qu’est-ce qu’on attend d’elle ?

Frédéric Couchet : Avec quels moyens aussi, surtout humains ! Aujourd’hui à la DINUM il y a le référent logiciel libre, Bastien Guerry. Il fait beaucoup de choses et on le salue, avec quels moyens ?

Henri Verdier : Dans sa chronique, Marie-Odile a dit tout à l’heure qu’il y avait des collectivités qui, plutôt que de financer des bénéfices à Seattle, investissaient sur des compétences sur le territoire. Un des plus grands problèmes c’est que l’État ne considère pas que financer un commun c’est investir, c’est une dépense pour lui. En revanche, il considère qu’acheter un truc pourri c’est investir. Donc aujourd’hui on a ce problème et effectivement, honnêtement, plus que de savoir s’il y a une mission blabla et où est-ce qu’on la pose, est-ce qu’on est capable de trouver quelques dizaines de millions d’euros pour soutenir les logiciels qui sont vitaux pour notre souveraineté sans qu’on ait l’impression qu’un rigolo a donné de l’argent à fonds perdu à ses copains ? Elle est là la question. Est-ce qu’on est capable de prendre la décision stratégique de dire j’ai besoin qu’existent Firefox, Ubuntu et ce que vous voulez, donc je mets du pognon là-dessus. La France vient aider la pérennité de ces communs.
Comme on ne le fait pas, vous avez aussi vu que nos amis de Framasoft ont été un peu « vénèrs » pendant le confinement en disant « les mecs, on ne va quand même pas faire tourner toute l’Éducation nationale sur nos trios machines ! » Ils avaient raison de dire ça.
La question, en fait, d’abord il faut une mission, mais est-ce qu’on est capable de poser une stratégie d’investissement pérenne et durable pour construire enfin une sorte de résilience, quelque chose qui passe l’échelle ? Après, où vous la posez, honnêtement je m’en fiche un peu !
Oui, Bastien fait un boulot extraordinaire, l’équipe fait un boulot extraordinaire, mais avec peu de moyens et notamment pas de chéquier.

Frédéric Couchet : Dernière question, je vous laisserai aussi le mot de la fin, ça sera sans doute rapide. Thierry Noisette, journaliste dans ZDNet, qui connaît bien le logiciel libre pour le suivre depuis de nombreuses années, conclut son article qui portait sur le rapport Bothorel : « Huit ans déjà après la circulaire Ayrault sur le bon usage du logiciel libre dans l’administration qui date de 2012, quatre ans après la loi d’Axelle Lemaire pour une République numérique de 2016, faisons un vœu pour 2021 : et si l’État et les politiques accéléraient, enfin ! » Est-ce que vous y croyez ? La réponse va être forcément oui. 2021 va être véritablement l’année de l’accélération ?

Henri Verdier : Je pense qu’il va falloir plus qu’une décision portant seulement sur le logiciel libre pour obtenir une telle accélération. Je le redis, honnêtement pour moi il y a mix. J’ai parlé de la nécessité d’avoir cette culture du développeur, de savoir faire soi-même, avec ce souci instinctif d’autonomie stratégique qu’a le vrai développeur puisqu’il ne veut pas dépendre d’un gars qui est loin, qu’il n’a jamais vu, et attendre la réponse d’un autre. Au-delà de ça, ça voudra dire qu’il faudra reconnaître aussi que l’informatique est une fonction stratégique, pas une fonction support et qu’elle se mêle de choix politiques. Donc je pense qu’on va faire des progrès en 2021.

Frédéric Couchet : Il y a encore du chemin à faire !

Henri Verdier : Mais je pense qu’il y a quelque chose de plus profond et qu’il y a besoin de penser la question à la maille de la transformation de l’État, de la transformation de l’action publique, d’une transformation stratégique, organisationnelle, managériale. Non, il ne suffit pas de nommer une mission logiciel libre, ni même de lui donner des millions d’euros d’investissement.

Frédéric Couchet : Ça ne suffira pas. En tout cas, je pense que les gens qui nous écoutent sont convaincus que vous participerez à cet effort.
Est-ce que vous voulez rajouter un dernier mot de conclusion ou ça vous paraît bien comme ça ?

Henri Verdier : J’ai été très heureux de vous rencontrer, enfin. Finalement on ne s’était pas croisés.

Frédéric Couchet : On s’est rarement croisés. Là, en plus, on est masqués. On s’était croisés à l’époque de la DINSIC et même à l’époque de Cap Digital, il y a bien longtemps dans une grande réunion autour du Forum mondial du logiciel libre, je crois que ça s’appelait comme ça.

Henri Verdier : Oh, là, là ! Mon Dieu !

Frédéric Couchet : On ne va pas en reparler parce que ça pourrait faire ressortir des zombies…

Henri Verdier : Que d’histoires !

Frédéric Couchet : Que d’histoires ! Exactement. En tout cas c’était un grand plaisir. Je pense qu’on aura l’occasion de reparler et j’espère que vous reviendrez pour approfondir certains points et l’évolution, évidemment, par rapport à la mission Bothorel et autres.
C’était Henri Verdier, ambassadeur pour le numérique. Je vous remercie.

On va faire une pause musicale.

[Virgule sonore]

Frédéric Couchet : On va écouter toujours l’artiste Guifrog. On va écouter Valsa Branca. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Valsa Branca par Guifrog.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d'écouter Valsa Branca par Guifrog, disponible sous licence Creative Commons Attribution, CC By. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org, et sur le site de la radio causecommune.fm.
Nous allons passer au dernier sujet.

[Virgule musicale]

Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni sur le thème « L'association ARCAF, Autodéfense et ressources pour le choix et l'autonomie des femmes, et les logiciels libres », avec une interview de la fondatrice et salariée de l'ARCAF Sarah Fernandez

Frédéric Couchet : Parler d’actions de type sensibilisation menées par l’April ou par d’autres structures, annoncer des événements libristes à venir avec éventuellement des interviews des personnes qui organisent ces événements, c’est la chronique « Le libre fait sa comm’ » de ma collègue Isabella Vanni, qui est coordinatrice vie associative et responsable projets à l’April.
Aujourd’hui Isabella va nous présenter avec une invitée l’association ARCAF, Autodéfense et ressources pour le choix et l'autonomie des femmes.
Est-ce que vous êtes bien au téléphone ?

Sarah Fernandez : Bonjour.

Isabella Vanni : Oui. On est là.

Frédéric Couchet : Je te laisse la parole Isabella.

Isabella Vanni : Merci. Bonjour à tout le monde. Mes meilleurs vœux pour une année 2021 plus douce et plus sereine.
J’ai le plaisir d’avoir avec nous pour cette chronique « Le libre fait sa comm' » Sarah Fernandez de l’association ARCAF. Je répète la signification de l’acronyme : Autodéfense et Ressources pour le Choix et l'Autonomie des Femmes. Sarah va nous parler de l’expérience de son association avec les logiciels libres.
Bonjour Sarah.

Sarah Fernandez : Bonjour.

Isabella Vanni : Merci d’être avec nous. Tu es présidente de l’ARCAF. Je te propose de commencer par nous présenter l’association en quelques mots.

Sarah Fernandez : Je ne suis plus présidente, je suis une des fondatrices. Je suis salariée de l’association et je ne suis plus dans le bureau, en tout cas je suis très investie. C’est une association de prévention des agressions faites aux femmes, qu’on a créée en Île-de-France en 2013, et qui a une antenne à Marseille depuis quelques années.
Notre activité principale c’est d’organiser et d’animer des stages d’autodéfense et de prévention des agressions pour les femmes, selon une méthode qui est la méthode Riposte.

Isabella Vanni : Méthode Riposte, c’est quoi ?

Sarah Fernandez : C’est, en fait, une méthode qui permet de partager avec les femmes des outils de prévention des agressions pour, à la fois, soit stopper une escalade de violence, soit riposter, se défendre face à des situations d’agression qu’on peut vivre en tant que femme, que ce soit des agressions physiques, verbales, psychologiques ou sexuelles, qui seraient commises par des inconnus, des personnes qu’on connaît ou des proches. C’est une méthode qui est enseignée depuis 2008 en France et elle est issue d’une autre méthode qui s’appelle Action qui, elle, est enseignée au Québec.

Isabella Vanni : Merci pour cette présentation.
L’ARCAF a adhéré il y a quelques années à l’April en précisant, dans le formulaire d’adhésion, que vous utilisez des logiciels libres pour vos activités, pour échanger par courriel et aussi pour créer vos supports de communication. Je voulais savoir un petit peu pourquoi ce choix, si ce choix a été fait dès le début, dès la fondation de l’association, comment ça s’est mis en place.

Sarah Fernandez : En fait, dans l’association, certaines avaient l’usage des logiciels ou bien aussi de systèmes d’exploitation libres depuis longtemps, c’était par exemple mon cas. D’autres pas du tout ou un peu, qui utilisaient certains logiciels mais sans forcément savoir que c’étaient des logiciels libres. C’est vrai que moi j’ai été un petit peu moteur parce que ça faisait depuis 10, 15 ans que c'était mes usages. En tout cas on est tombé d’accord pour essayer d'utiliser un maximum les outils libres, parce que ça faisait aussi écho à certains aspects de notre approche d’autodéfense, à savoir de présenter un éventail de possibilités et de choix et d’adapter les outils qu’on a à ses propres besoins, sans penser qu’à des recettes toutes faites. Il y a peut-être cette idée qui nous « oppose », entre guillemets, ce n’est pas forcément une opposition, mais qui fait qu’on s’éloigne des logiques plutôt privatrices, c’est que nous, justement, on n’a pas forcément envie de s’attacher à des recettes toutes faites, à des choses sur lesquelles on n’a pas de prise.
Ça c’était une première chose qui nous plaisait. En tout cas ça nous intéressait de pouvoir utiliser des logiciels libres tout simplement pour communiquer entre nous, créer des supports de transmission, de logistique, à la fois dans l’association et aussi avec les associations ou les structures partenaires.

Isabella Vanni : Si j’ai bien compris tu étais moteur. C’est toi qui a proposé, en fait, d’utiliser des logiciels libres et, si j’ai bien compris, il n’y a pas trop eu de « résistance », entre guillemets, dans l’équipe, parce que les arguments, même philosophiques qui sous-tendent l’utilisation des logiciels libres, parlaient tout à fait aux personnes de l’équipe.

Sarah Fernandez : Oui. Et puis j’ai l’impression qu’en général, quand on partage des valeurs communes sur l’autonomie, l’émancipation des personnes, c’est difficile d’être en désaccord avec les principes du Libre. Je parle de mon association, mais je pense que c’est aussi valable pour plein d’autres.

Isabella Vanni : En fait, les résistances dont je parlais sont surtout liées à des habitudes qu’on peut avoir prises, donc souvent à la peur du changement, la peur de perdre du temps, la peur de se retrouver avec un logiciel moins performant. Effectivement ce qu’on a vu dans d’autres structures, c’est que c’est vraiment important qu’il y ait déjà une personne, voire plusieurs, qui accompagne, qui soit moteur, comme tu disais, soit du changement, soit du choix initial. L’accompagnement est aussi une action importante pour que les personnes ne se sentent pas perdues. Quand on adhère, comme tu dis, aux principes et qu’on est bien accompagné, finalement l’utilisation d’un logiciel libre se passe très bien.
Je voulais aussi parler avec toi du volet que vous avez mis en place dans votre association autour du numérique. J’imagine que c’est quelque chose que vous avez introduit dans vos stages.

Sarah Fernandez : On aborde la question du numérique dans les stages mais sans vraiment rentrer dans les détails. Simplement, on constate que dans les violences faites aux femmes, eh bien avec le développement et le fait que les nouvelles technologies soient de plus en plus utilisées par énormément de gens, la question des violences apparaît, des cyberviolences, des violences à travers les outils numériques ou les téléphones portables, les ordinateurs. Ce sont des violences qui font partie du reste des violences, ce ne sont pas des violences qui apparaissent de nulle part. Des fois, on a l’impression que les violences sont apparues avec le numérique, ce n’est pas le cas. En tout cas, c’est quand même un processus qui va dans le même sens ; il y a aussi des cyberviolences faites aux femmes. Donc on l’aborde dans les stages, mais sans rentrer dans les détails.
Après, justement dans ce qu’on disait avant, c’est vrai que pour passer au Libre, il faut connaître, ça demande de s’y pencher, d’y travailler. C’est vrai que les femmes, en général, ne sont pas forcément incitées dans leur scolarité à s’intéresser aux technologies, aux outils numériques, à l’informatique. C’est quand même quelque chose qu’on constate et on essaye de développer des outils pour que les femmes se sentent plus à l’aise pour connaître les outils numériques et faire des choix.
Des fois, utiliser du Libre c’est faire des choix qui ne sont pas l’évidence, parce que l’évidence c’est utiliser des logiciels privateurs des GAFAM. Donc se dire « OK, je vais utiliser autre chose », ça ne demande pas beaucoup de connaissances, mais, en tout cas, d’avoir l’impression qu’on est capable de faire ses choix.
En tout cas on essaie d’informer. Je pense qu’on le fait beaucoup notamment avec notre newsletter. On envoie une newsletter mensuelle et il y a une rubrique numérique où on fait, une fois par mois, une rubrique sur une question sur comment des femmes se sont emparées d’une technologie pour œuvrer pour leur émancipation, pour des fois se défendre face à des cyberviolences, pour construire de la solidarité, pour visibiliser des violences. C’est quelque chose qu’on aborde souvent.

Isabella Vanni : Vous abordez le sujet pendant les stages ou avec la newsletter et, bien évidemment, c’est toujours l’occasion pour diriger, éventuellement, vers d’autres structures, vers l’Agenda du Libre pour savoir s’il y a un évènement. Bon !, cette période est un peu particulière. L’idée c’est aussi de donner des ressources pour que les gens, les personnes puissent aller plus loin si elles le souhaitent.
J’ai une autre question, je me demandais si l’ARCAF, en ce moment, est 100 % libre et sinon, qu’est-ce qu’il reste à faire ?

Sarah Fernandez : Pas du tout. On n’est pas 100 % libre pour plusieurs raisons.

Isabella Vanni : On me dit qu’on a une minute. Si tu y arrives en une minute, ce sera génial !

Sarah Fernandez : J’essaye d’aller vite.
Parce que, autour de nous, les gens ne sont pas nécessairement 100 % en libre. On est deux antennes et l’ARCAF Île-de-France est sur Riseup, par exemple, comme mail et il arrive très régulièrement que nos mails arrivent dans les spams de certains mails. Pour la communication ce n’est pas toujours simple, donc ça demande énormément d’énergie. Ça veut dire que derrière il faut qu’on passe des coups de fil pour être sûrs que nos mails sont arrivés, donc ça demande du travail en plus. On continue et on va continuer d’utiliser ce mail, mais ce n’est pas toujours simple.
Notre intérêt c’est d’être visibles auprès des femmes qui auraient besoin de prévenir des violences et on est super contentes que ça puisse passer par du Libre et par des voies, des canaux libres, mais ce n’est pas tout le temps le cas.

Isabella Vanni : C’est la mission de l’association qui prime. On a bien compris que vous y tenez énormément, mais la mission de l’association c’est de protéger les femmes, de les aider.

Sarah Fernandez : En tout cas c’est de réduire la vulnérabilité par tous les moyens, avec tous les outils qu’on peut avoir. Évidemment qu’on préfère des outils libres, mais pour nous ce n’est pas une règle, ce n’est pas un absolu. En tout cas on ne veut pas être dans des grands discours, il faut « dégoogliser », mais plutôt réfléchir à nos pratiques et nos besoins collectifs et s’inclure aussi dans un tissu plus large et avoir en tête à chaque fois « OK ! Est-ce qu’il y a des solutions libres ? Qu’est-ce qu’on peut proposer ? Est-ce que c’est maniable, est-ce que c’est facile d’accès ? » En tout cas on veut aller par là et ça marche plutôt mais c’est un long travail.

Isabella Vanni : Le Libre est un cheminement, tout à fait, pour les personnes comme pour les structures.
Sarah, je dois malheureusement clôturer notre interview parce qu’on n’a plus de temps.
Un grand merci pour avoir participé à notre émission et plein de bonnes choses pour toi et pour l’association ARCAF pour cette nouvelle année. Merci encore.

Sarah Fernandez : Merci beaucoup et bonne année à tout le monde. Au revoir.

Isabella Vanni : Au revoir.

Frédéric Couchet : Merci à toutes les deux. Le site de l’association ARCAF, je crois qu’il n’a pas été cité, c’est assoarcaf.wordpress.com. On ne l’a peut-être pas précisé, mais c’est en Île-de-France et il y a une antenne à Marseille, n’hésitez pas à aller contacter. Je rappelle que le numéro Violence Femmes Info c’est le 3919.

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Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre

Frédéric Couchet : Notre émission se termine.
Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission : Marie-Odile Morandi, Henri Verdier, Isabella Vanni, Sarah Fernandez.
Aux manettes de la régie aujourd’hui Étienne Gonnu
Merci également à l’équipe qui s’occupe de la post-production des podcasts : Samuel Aubert, Élodie Déniel-Girodon, Olivier Humbert, Lang1, Sylvain Kuntzmann, Olivier Grieco et Quentin Gibeaux.
Vous trouverez le podcast complet et par sujets sur le site de l’April et sur le site de Cause Commune.
Vous trouverez également les références complètes concernant les sites que l’on a cités, les moyens de nous contacter. Toutes vos remarques et questions sont évidemment les bienvenues. N’hésitez pas à nous faire des retours.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous. Faites également connaître la radio Cause Commune, la voix des possibles. Je vous encourage par exemple, si vous avez envie de bouger un petit peu vos fesses, même assis, à écouter l’Antenne libre que j’ai eu le plaisir d’animer avec mon voisin Mehdi qui nous a fait une playlist autour de la salsa, un peu de musique africaine. Vous allez sur causecommune.fm, vous regardez dans la partie Antenne libre et c’est la dernière qui est disponible. C’était vraiment un grand plaisir.

La prochaine émission Libre à vous ! aura lieu en direct mardi 12 janvier 2021 à 15 heures 30. Notre sujet principal portera sur la formation professionnelle au logiciel libre.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi prochain et d’ici là, portez-vous bien.

Générique de fin d'émission : Wesh Tone par Realaze.

Quand l'informatique privatrice démontre que le propriétaire, c'est nul - Décryptualité du 14 décembre 2020

ven, 01/08/2021 - 15:38


Titre : Décryptualité du 14 décembre 2020 - Quand l'informatique privatrice démontre que le propriétaire, c'est nul.
Intervenants : Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 14 décembre 2020
Durée : 14 min 19
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 50 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : A colored Emoji, Wikimedia Commons - Licence Apache version 2.0
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Dans la foulée de notre émissions sur OpenStreetMap qui intéresse les GAFAM, Blender reçoit désormais des financements de Facebook. L'occasion de rappeler que les GAFAM ne misent absolument pas sur les logiciels propriétaires pour développer leur propre activité privatrice de libertés.

Transcription

Luc : Décryptualité. Semaine 50. Salut Manu.

Manu : Salut Luc.

Luc : Ce sera le dernier de l’année.

Manu : Oui. On va se reposer un peu. On a droit à des vacances.

Luc : On y a droit, je ne sais pas, en tout cas on va en prendre !
Sommaire.

Manu : On a six jolis articles.

Luc : Le sommaire est pas mal, assez intéressant.
Le Monde.fr, « La CNIL inflige de lourdes amendes à Google et Amazon pour non-respect de la législation sur les cookies », un article de la rédaction.

Manu : Enfin, des dizaines de millions d’euros, la CNIL était souvent bloquée sur les montants. Là, ça commence à titiller.

Luc : Notamment le RGPD permet de mettre des amendes beaucoup, beaucoup plus élevées qu’avant.

Manu : Là il s’agit de cookies, c’est-à-dire que Google, Facebook continuent à tracer leurs utilisateurs alors qu’ils devraient, au minimum, permettre qu’on refuse le dépôt de cookies, de cookies traceurs.

Luc : C’est ce bandeau qui fatigue un peu les gens mais qui permet de dire « je veux celui-là mais pas celui-là ». En théorie, ça doit être facile de pouvoir les refuser. Il n’y a pas de raison, il devrait y avoir un bouton « tout refuser » et il y a plein de sites de web qui ne le font pas.
Contexte, « Régulation des plateformes : tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas », un article de Cécile Frangne et Guénaël Pépin.

Manu : On en a parlé la semaine dernière, c’était en lien avec notre liste au père Noël.

Luc : Il nous a écoutés ?

Manu : Pas vraiment ! Je suis étonné !

Luc : Quel salaud !

Manu : C’est le Digital Services Act et le Digital Market Act, ce sont deux trucs sur les services et les marchés mais digitaux. Oui, effectivement, il y a pas mal de choses qui ont l’air de poindre sur les obligations des grosses plateformes, de contrôler, de s’associer avec les institutions, de payer différentes étapes. Il y a pas mal de choses qui ont l’air d’être listées. On va voir ce qui va exactement aboutir sur les textes, une fois qu’ils seront proposés au vote.

Luc : Le Monde Informatique, « L'Open Source Security Foundation, une création tant attendue », un article de Matt Asay.

Manu : Ce n’est pas une fondation si récente que ça, elle existe depuis déjà quelque temps, mais c’est une fondation dont il faut qu’on parle plus parce que la sécurité reste un sujet assez compliqué et c’est un petit peu ce qui est remonté dans l’article. Il y a pas mal de développeurs qui ne s’y intéressent pas parce que c’est chiant de faire de la sécurité et pas facile, donc la fondation se propose d’y travailler.

Luc : Il faut bien se dire qu’à mesure que le monde devient de plus en plus instable, le domaine de l’informatique sera un champ de bataille et c’est là que la sécurité va changer un peu les choses.
la-rem, « Le grand écart entre Gaia-X et le Health Data Hub », un article de Jacques-André Fines Schlumberger.

Manu : C’est intéressant parce qu’on parle de vie privée mais aussi d’informatique en nuage. Il y a une problématique c’est que les données de santé des Français sont déposées sur les serveurs de Microsoft, alors qu’on se propose de faire un système de nuage européen. C’est un peu incohérent tout ça !

Luc : Gaia-X, dont on avait dit qu’il fallait quand même se méfier, parce que Gaia-X c’était peut-être…

Manu : Oui, ça reste un truc un peu chelou, mais ça n’empêche !, il faut arrêter de donner nos informations de santé, celles des citoyens français, à une entreprise américaine.

Luc : ZDNet France, « Vitam, logiciel libre d'archivage électronique porté par trois ministères. Chacun peut participer à l'amélioration », un article de Thierry Noisette.

Manu : De l’archivage électronique dans une optique de gros volume et de garder des documents à long terme. On en a déjà parlé plusieurs fois, les documents informatiques deviennent illisibles avec le temps, parce qu’il faut maintenir ces formats, ce n’est pas facile, il faut s’assurer qu’on ait encore les logiciels pour les lire. Là c’est une grosse initiative, c’est un truc assez conséquent et ça ne touche pas que ces trois ministères qui sont listés, ça touche même d’autres pays, d’autres administrations internationales qui s’intéressent à l’archivage à long terme de documents. C’est plutôt pas mal. Jetez un œil, vous avez sûrement des données que vous voulez garder, dans votre entreprise, votre association, votre club, votre mairie. Je pense que ça peut être une piste même si, quand même, ça ne paraît pas simple.

Luc : Le Monde Informatique, « Pourquoi l'open source a besoin de plus de cloud », un article de Matt Asay.

Manu : Un article plutôt intéressant.

Luc : Qui sera notre sujet du jour, en tout cas on va démarrer avec ça.

Manu : Ça cite notamment Stephen O'Grady et ça parle un petit peu du passé, de Microsoft et de son attitude vis-à-vis du logiciel, du logiciel privateur. À une époque, Microsoft considérait qu’il devait être le seul à faire du profit sur ses logiciels. C’était la logique du propriétaire à tout crin. Cette logique-là a évolué.

Luc : Oui. Pendant longtemps, c’est « c’est à moi donc je dois en tirer un max, j’essaie de le mettre partout, j’essaie que tout le monde paye ». C’est un modèle qui est très répandu aujourd’hui encore, bien sûr, qu’on retrouve en dehors de l’informatique, dans le domaine culturel notamment. On se souvient aussi que Bill Gates, par exemple, par rapport au logiciel libre, critiquait ce qu’il appelait les « hobbyistes », les gens qui faisaient ça pour le fun, etc., en disant « je suis là pour faire du pognon, je ne suis pas une espèce de rigolo qui fait ça pour s’amuser ». Il y avait une sorte de mépris pour les gens qui faisaient ça par passion.

Manu : Il faut croire que ça a changé. Ça c’était Bill Gates dans les années 1970/1980.

Luc : Et dans les années 1990/2000 !

Manu : Oui, après ils n’ont pas changé leur fusil d’épaule comme ça, effectivement. Mais là non, bizarrement, Bill Gates et compagnie parce qu’ils ne sont pas les seuls, on va plutôt dire Microsoft et compagnie font maintenant beaucoup de logiciel libre ; beaucoup de briques qui sont utilisées dans les outils de Microsoft sont libres.

Luc : Il y a quand même plein de gens qui restent encore sur ce modèle propriétaire de « j’ai mis les sous, c’est à moi, ça m’appartient. »

Manu : Tu penses à Oracle ?

Luc : Oui, par exemple. Même dans des tas de boîtes au quotidien, dans des organisations pour lesquelles on travaille, même dans le monde de l’administration c’est en train de changer un petit peu, notamment avec l’IGN [Institut national de l'information géographique]. Pendant très longtemps on a demandé à l’IGN de vendre de la carte, « la donnée est à nous » donc l’IGN doit faire de l’argent avec. Et on a appris très récemment qu’ils viennent de passer leurs données sous licence libre, ce qui pose plein de questions au niveau de l’IGN mais qui fait qu’il y a comme un renversement. En tout cas on a duré pendant des décennies avec cette idée de la propriété et aujourd’hui ça reste encore très ancré dans les esprits. Je connaissais quelqu’un assez haut placé dans des boîtes d’informatique.

Manu : Tu donnes des noms ?

Luc : Non, pas du tout !, pour lui c’était le modèle.

Manu : C’est-à-dire le modèle ? Microsoft ?

Luc : Microsoft c’était la réussite ultime et je lui avais dit « Microsoft fait 80 % de marge sur la bureautique, on se fait tondre ! » Il avait dit : « Moi aussi j’aimerais bien faire 80 % de marge ! » Donc c’était le modèle à atteindre avec cette idée de « on fait du propriétaire, tout ce qu’on développe est à nous, on ne va surtout rien partager parce qu’on l’a payé et il faut qu’on fasse du profit avec. »

Manu : Ça ne le dérangeait pas de payer les licences et de savoir que 80 % allait en bénéfices ?

Luc : Le truc c’est qu’il ne payait pas tant que ça de licences ! Tout défenseur qu’il était du modèle propriétaire, si lui pouvait éviter de payer les licences, il le faisait. Ça lui est d’ailleurs retombé dessus à l’occasion. C‘est ce truc un peu difficile à comprendre : comment peux-tu dire « moi je veux vendre mes logiciels propriétaires en mettant de la propriété partout, par contre, si je peux ne pas payer, je ne vais pas me priver. »

Manu : On dirait que c’est je veux bien arnaquer les autres, mais il est hors de question que moi-même je me fasse arnaquer. Je veux bien être du côté des gagnants, mais attention, je ne veux pas me faire avoir un jour.

Luc : Voilà, c’est ça. Et puis c’est un peu cette vision du monde extrêmement limitée : je regarde mon intérêt là maintenant, tout de suite, je ne vais pas voir dans la durée et j’essaye d’en tirer un max de bénéfice. J’admire les forts et j’essaye de niquer les faibles. En gros, c’est un peu cette idée-là et cette idée est quand même super répandue.

Manu : C’est pas mal décrit dans l’article. C’est un peu ce truc de la tarte. Je peux avoir ma tarte à moi dont je vais profiter et je serai le seul à en profiter parce que c’est la mienne. Ou, au contraire je peux la partager avec plein d’autres, mais travailler à la faire grossir. Et travailler à faire grossir une tarte, eh bien ça peut être intéressant et c’est ce que font maintenant les entreprises, elles travaillent ensemble.

Luc : Oui. C’est ce que fait le logiciel libre depuis les années 1980, il faut bien le rappeler, quand le logiciel libre était, dans l’informatique en tout cas, en pointe là-dessus. Et les GAFAM, qui sont extrêmement néfastes, qui « propriétarisent » les données des gens, ils restent dans un modèle propriétaire, n’empêche qu’ils ont bien compris et ils ont compris très tôt que pour développer leur business d’enfermement ils avaient tout intérêt à utiliser du logiciel libre. C’est une chose qu’on a dite ici de multiples fois, que j’aime bien rappeler, c’est que tous les GAFAM ou la quasi-totalité des GAFAM, n’existeraient pas sans le logiciel libre. Google n’aurait jamais pu se monter s’il avait fallu qu’il paye une licence pour chaque base de données et pour chaque serveur qu’il déploie et, en plus de ça, il n’aurait même pas eu le droit de bidouiller des trucs parce qu’il n’aurait pas eu accès au code source. Voilà. Toutes ces grosses sociétés qui, indépendamment de leur côté néfaste, sont quand même des trucs énormes et super bien foutus par rapport à leur objectif pourri, on ne peut pas nier le fait qu’ils aient quand même du talent, tous ces gens-là existent parce qu’il y a du logiciel libre.

Manu : J’ai l’impression que tu parles aussi d’une infrastructure comme Internet. Internet est là, tout le monde en profite, tout le monde y contribue. Le logiciel libre est là, tout le monde en profite, tout le monde y contribue. Tout ça c’est nécessaire au fonctionnement. On ne peut pas vraiment s’en passer aujourd’hui.

Luc : Oui. Après, certains GAFAM seraient assez partants pour en faire un Internet privé. Dès lors que ce sont eux qui le contrôlent ils ne sont pas trop regardants. En revanche, ils ont cette capacité à avoir une vision stratégique, y compris une vision à long terme. Si on prend une boîte comme Amazon, par exemple, Amazon n’a pas fait de profit pendant des années et des années pour consolider son marché, consolider son monopole, en travaillant sur le long terme avec une vraie vision.

Manu : Ils ont réussi à voler plein de marchés grâce à ça, à des concurrents qui, aujourd’hui, sont parfois obligés de passer par eux.

Luc : Tout à fait. Donc une vision d’enfoiré, encore une fois, mais il faut bien admettre que ces enfoirés ont du talent.

Manu : Microsoft était le parangon de ces systèmes de « tout est à nous ». Effectivement, à une certaine époque ils utilisaient peu ou quasiment pas de logiciel libre, alors officiellement parce que, dans les faits, on sait qu’ils ont volé ou, en tout cas, qu’ils ont incorporé sans le dire du logiciel libre, il y a eu des traces, des signatures de cela. Maintenant ils ont beaucoup bougé. Facebook fait beaucoup de logiciel libre, contribue à pas mal de briques importantes. Google aussi, ils sont connus pour ça.

Luc : Microsoft s’est planté dans les grandes largeurs sur la téléphonie mobile en partant en retard, d’une part, par manque de vision, en essayant d’utiliser uniquement son code propriétaire à lui alors que Google avait utilisé le noyau Linux.

Manu : Ils se sont largement plantés aussi sur Internet.

Luc : Voilà, en essayant, encore une fois, de tout verrouiller et, de fait, ça a été très néfaste à l’époque. Il y a quinze jours on parlait de la cartographie, on disait qu’il y a plein de gens qui arrivaient là-dedans, que le premier contributeur d’OpenStreetMap1 était Apple en 2019, 2020, je ne sais plus.

Manu : Rappelons que Microsoft, avec Bing, utilise beaucoup la cartographie d’OpenStreetMap, ça a l'air d'être une base de travail importante.

Luc : Et il finance le projet.

Manu : Oui, c’est un des premiers contributeurs d’OpenStreetMap.

Luc : Oui, tout à fait. Après il y a d’autres boîtes qui sont plus sur la carto, ou un truc comme Grab2 dans certains pays, on n’a pas ça en France.
On peut parler également de Blender3. J’étais tombé sur un truc là-dessus. Là c’est Facebook qui est rentré. Il donne 10 000 euros par mois ce qui, à son échelle, n’est pas grand-chose.

Manu : Oui, mais ça fait toujours du bien pour un développeur.

Luc : Ils sont rentrés depuis un mois dans les financeurs de Blender parce qu’ils ont des applications de réalité augmentée et que ça les intéresse d’avoir un bon logiciel de 3D. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire ? Ils sont allés voir Blender, ils ne sont pas allés voir un des multiples éditeurs propriétaires de solution 3D. Ils sont venus mettre des sous et Blender est financé par Invidia, AMD, donc Facebook, Unity qui est un moteur de jeux vidéos et Epic un truc de jeux vidéos aussi.

Manu : Je vois sur la page ! Je vois le petit truc, le carré avec quatre carrés à l’intérieur.

Luc : Il y a également Microsoft qui finance ça.

Manu : Encore !

Luc : Ubisoft c’est la partie qui fait les animations. Ils n’ont pas un budget démentiel, c’est 137 000 euros par mois pour la fondation Blender, mais ça commence déjà à faire quand même pas mal de choses. On voit que ces grosses boîtes sont là, elles ne donnent pas nécessairement des fortunes, en tout cas elles se disent « on a tout intérêt à avoir ces outils qui se développent ».
La Fondation Linux, là on est sur un truc différent, les Platinium Members parce que c’est important de savoir qui a la plus grosse : AT&T qui est une grosse boîte de télécoms américaine, Ericsson les téléphones, Facebook encore une fois, Fujitsu, Google, Hitachi, Huawei, RedHat, IBM, Intel, Microsoft encore, Oracle, Nec, en gros tout le monde est dedans.

Manu : Ce qui le plus étonnant c’est Oracle parce qu’ils sont connus pour ne pas beaucoup contribuer au logiciel libre. Même en interne ils n’encouragent pas, on pourrait dire qu’ils découragent leurs développeurs d’aller faire à côté du logiciel libre. Ils ne sont vraiment pas de bons citoyens, mais on sait qu’ils utilisent le noyau sur certains serveurs qu’ils vendent. Oracle a racheté pas mal de choses, il a beaucoup grossi. Ils utilisent du Linux dans leur noyau. Ils contribuent, c’est une manière de se l’accaparer, c’est-à-dire de développer des compétences, de faire évoluer la tarte, d’avoir une plus grosse tarte ensemble, c’est plutôt sympa.

Luc : Ce que je trouve intéressant c’est que toutes ces énormes boites – la Fondation Linux4 c’est un festival, il faut aller voir les membres qui la financent – ce sont des entreprises qui sont dans le modèle propriétaire, même si ce n’est pas dans le code ça peut être sur l’enfermement des utilisateurs, pour les GAFAM, après il y a des boîtes plus conventionnelles, ce sont des boîtes qui sont sur cette question de la propriété, mais qui, quand elles doivent mettre en place des outils informatiques ou des infrastructures informatiques, qu’est-ce qu’elles choisissent ? Elles choisissent le Libre !

Manu : Rappelons que ce sont souvent des boîtes qui sont de grandes concurrentes entre elles, qui sont acharnées sur leurs marchés respectifs avant de se faire des coups de putes, il y en a qui sont allées au tribunal les unes contre les autres. Google, Oracle, il y a encore des trucs aux tribunaux. Google, Microsoft, on sait qu’il y a eu pas mal d’histoires, mais là non, elles contribuent ensemble.

Luc : Ce que je trouve assez fabuleux c’est que finalement le monde privateur, en tout cas celui des GAFAM qui est là pour enfermer les utilisateurs, capturer leurs données et en tirer un maximum, ne valide pas le modèle propriétaire et, au final, quand ils ont besoin de faire quelque chose en informatique, ils choisissent dans leur cas de l’open source parce que « logiciel libre », pour eux, ça ne veut pas dire grand-chose. Dans leur vision des choses, le modèle propriétaire est le modèle qui est valable pour celui qui est en haut de la pyramide. Pour ceux qui sont en dessous, pour leurs fournisseurs, ils préfèrent du Libre au final.

Manu : Allez, tu nous ressors la phrase que tu aimes bien.

Luc : Oui, je l’utilisais à l’époque quand on faisait encore des conférences, quand on avait le droit de sortir de chez soi : le logiciel libre c’est le logiciel qui est trop bien pour vous, puisque que, effectivement, on va tenir les particuliers éloignés de tout ça, ou alors on va leur fournir des systèmes qui vont être clos et où leurs libertés ne seront pas respectées, comme Android. Ça pose la question de notre capacité à nous organiser.

Manu : C’est une évolution qui est intéressante même si, pour les individus, ça reste énervant.

Luc : En tout cas c’est un truc à garder en tête pour la prochaine fois que quelqu’un vous dit « oui, mais moi je préfère les trucs un peu professionnels ou blablabla ». En fait, ce sont des losers qui choisissent le système propriétaire.

Manu : Sur une bonne conclusion comme ça je te dis à l’année prochaine.

Luc : Oui. À l’année prochaine. Salut.

« Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (12 janvier 2021)

jeu, 01/07/2021 - 12:18
Start: 12 Janvier 2021 - 15:30End: 12 Janvier 2021 - 17:00

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89e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM et DAB+ en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 12 janvier 2021 de 15 h 30 à 17 h. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujets traités sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

Au programme :

  • sujet principal : Le logiciel libre et la formation professionnelle, retour d'expérience et actualité de deux centres de formation avec Marie-Jo Kopp Castinel d'OpenGo et Jean-Michel Boulet de 2i2L
  • la chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet, vice-président de l'April
  • la chronique « Que libérer d'autre que du logiciel » avec Antanak
  • quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre

Nous contacter pour poser une question :

Intervenir pendant le direct (mardi 12 janvier 2021 de 15h30 à 17h00) :

Écouter le direct mardi 12 janvier 2021 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast S'abonner à la lettre d'actus

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

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10 minutes pour résumer l'activité de l'April en 2020 et poursuivre la dynamique

jeu, 01/07/2021 - 08:24

Depuis 1996, l'April est animée par une ambition : « logiciel libre, société libre ». Soutenue notamment par les contributions de ses membres et les dons, l'April mène un important travail de défense et de promotion du logiciel libre. À l'heure où le Libre obtient une reconnaissance certaine nous devons redoubler d'efforts pour que les principes essentiels du logiciel libre ne se dissolvent pas dans les effets de mode et le pragmatisme indifférents à l'éthique du Libre. La menace sur nos libertés s'est globalement aggravée. L'engagement en faveur du Logiciel Libre est donc plus que jamais d'une importance fondamentale.

Au second semestre 2019 nous avions agi sur le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire, pour lutter contre l'obsolescence logicielle. Nous avons notamment obtenu l'inscription d'un droit à l'information précontractuelle quant à l'existence de toute restriction d'installation de logiciel. L'occasion plus généralement pour l'April de rappeler que le logiciel libre est une considération essentielle pour une informatique plus durable. En 2020, le texte définitif a été adopté et nous avons mis en ligne un document de synthèse de notre action sur ce dossier.

En 2020, une proposition de loi introduite au Sénat sur « la liberté de choix des consommateurs dans le cyberespace » a été l'occasion pour l'April de proposer un amendement pour clarifier la définition de l'interopérabilité, en se basant sur celle du RGI (Référentiel général d'interopérabilité). Amendement adopté par la Chambre haute, qui a ensuite approuvé à l'unanimité la proposition de loi le 19 février 2020. Si le texte, en tant que tel, n'a pas trouvé son chemin vers l'Assemblée nationale, les débats et le résultat de ce vote sont encourageants sur l'appropriation de l'enjeu par les sénatrices et sénateurs.

L'April a été auditionnée en octobre 2020 par la mission « Politique publique de la donnée » portée par le député Éric Bothorel. Une consultation publique a par la suite été lancé, en novembre, par la mission parlementaire : nous y avons publié quatre propositions concrètes pour une meilleure prise en compte du logiciel libre dans les politiques publiques. Elles ont été les plus soutenues de la plateforme. Le mission a publié son « rapport pour une politique publique de la donnée » (216 pages). Notre analyse sera prochainement disponible. Le député Éric Bothorel sera prochainement l'invité de notre émission Libre à vous ! .

L'April a également continué son action de veille sur ses dossiers historiques comme les Open Bar Microsoft dans les ministères, notamment des Armées, ou contre la menace des brevets logiciels, ainsi que sur des dossiers plus récents comme la transposition de la directive sur le droit d'auteur ou la plateforme Health Data Hub. L'April a également continué à se saisir des débats récurrents sur « la souveraineté numérique », notamment lors d'auditions parlementaires, pour que la définition de cette terminologie parfois ambiguë intègre pleinement l'éthique du logiciel libre.

Pour les élections municipales de 2020, en plus du Pacte du Logiciel Libre l'April a également pris part à l'initiative du Pacte pour la Transition. Dans le cadre de ce pacte l'April porte une proposition : « Donner la priorité au logiciel libre dans le service public pour une informatique loyale au service de l'intérêt général ». La proposition s'accompagne de ressources utiles, d'argumentaires et d'exemples d'actions à mener au sein des collectivités. L'April a fait partie du comité d'orientation et du jury pour l'attribution des labels « Territoire Numérique Libre » de l'Adullact. Label qui a pour objectif de mettre en valeur l’utilisation des logiciels et systèmes d’exploitation Libres au sein des collectivités territoriales.

Nous avons commenté la nouvelle stratégie de la Commission européenne en matière de logiciels libres pour la période 2020-2023, les objectifs concrets sont rares et on est loin d'une réelle priorité au logiciel libre. Nous avons participé aux États généraux du numérique libre et des communs pédagogiques proposés par l'association Faire École Ensemble (FÉE).

Depuis 2018, nous proposons une émission de radio intitulée Libre à vous ! sur la radio Cause Commune (91.3 sur la bande FM en Île-de-France et sur le site web de la radio). C'est une action importante pour la promotion et la défense des libertés informatiques, notamment parce qu'elle permet de toucher un très large public. Libre à vous ! est une émission d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'April traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. Cette émission s'adresse à tout le monde. L'émission est diffusée en direct le mardi de 15 h 30 et 17 h. Les podcasts sont disponibles rapidement, ainsi il est possible d'écouter l'émission à tout moment. Pour chaque émission sont mis à disposition le podcast de l'émission complète et un podcast pour chacun des sujets traités dans l'émission. La transcription est aussi disponible. Libre à vous ! semble s'installer comme une émission de référence sur le logiciel libre et les libertés informatiques. L'émission permet d'expliquer et valoriser les dossiers et actions de l’April. Elle permet également de donner la parole à des personnes et des structures externes, qui sont ravies d’avoir un vrai temps de parole radiophonique. Le format podcast est accessible au plus grand nombre. Retrouvez tous les podcasts de Libre à vous ! (une quarantaine en 2020).

L'April propose différents services en ligne, libres et loyaux, accessibles à tout le monde sur notre site Chapril. Chapril est notre participation au collectif CHATONS (Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires). Dans cette année difficile de confinements, l'équipe du Chapril a voulu être utile, notamment par rapport aux enjeux des outils en ligne, lutter contre l'isolement et aider à conserver les liens inter-humains. De nombreuses actions ont été menées dans ce sens : ouverture de services de communication audio et vidéo, sensibilisation, études de produits, réponses aux questions, accompagnements… Et aussi avec le collectif CHATONS avec par exemple le site Entraide. L'équipe de bénévoles continue de s’étoffer avec maintenant une quinzaine de personnes. Ce qui a permis en 2020 de passer de 6 à 12 services avec dans les nouveautés : messagerie instantanée ; audio-conférence ; visio-conférence ; gestion de bénévolat associatif ; gestion collaborative de projets ; générateur de code QR. En terme de fréquentation, l'année 2020 marque une augmentation très significative, multiplication par 8 pour certains services, et nous accueillons plus de 5000 utilisateurs et utilisatrices par mois. Vous aussi, venez découvrir nos services libres, éthiques et loyaux du Chapril. Testez-les, utilisez-les, parlez-en autour de vous. Les GAFAM ne sont pas une fatalité et avec les 80 autres membres du collectif CHATONS, vous pourrez constater que c'est vraiment possible.

Notre groupe de travail Sensibilisation a pour objectif de produire des outils de communication permettant de sensibiliser le grand public aux logiciels libres et aux formats ouverts. Toutes les ressources produites par le groupe sont disponibles au téléchargement et publiées sous licence libre pour en favoriser l'utilisation, l'adaptation, le partage. L'une de ces ressources est l'Expolibre, collection de panneaux expliquant les principes du logiciel libre. 2020 a vu la publication de sa version italienne, qui s'ajoute ainsi aux versions française, anglaise et espagnole déjà existantes. Suite aux restrictions sanitaires, les réunions du groupe qui se tenaient habituellement en présentiel à Paris se sont poursuites à distance. Cela a permis la participation de personnes n'habitant pas en Île-de-France et a aussi motivé la décision d'augmenter la fréquence des réunions, qui est officiellement passée de mensuelle à hebdomadaire à la rentrée de septembre. Nous avons pu ainsi avancer considérablement dans l'élaboration du Jeu du Gnou, jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers), à travers notamment des questions quiz. Le groupe Sensibilisation produit aussi des goodies, des objets promotionnels pour faire connaître l'April et ses actions en faveur du logiciel libre. Le dernier-né est un t-shirt qui met en valeur l'émission Libre à vous !. Il sera bientôt disponible à la vente sur En Vente Libre.

Notre groupe de travail Libre Association s'est concentré essentiellement en 2020 sur les suites du projet Bénévalibre lancé en 2019. Pour mémoire, ce projet a pour but de proposer aux associations un outil libre leur permettant de faciliter l'appréhension et la valorisation du bénévolat en leur sein et vis-à-vis des partenaires. Du temps et de l'énergie a été passée en 2020 pour animer le comité de pilotage avec le Crajep de Bourgogne-Franche-Comté. À noter que l'État, à l'échelon régional, a contribué financièrement en 2020, venant consolider les soutiens financiers 2019 de la Région Bourgogne-Franche-Comté et de la Fondation du Crédit Coopératif. À noter aussi l'aboutissement d'une tribune étayée concernant Solidatech qui entrave, selon nous, une appropriation facilitée des logiciels libres en milieu associatif. Même si cette tribune n'est pas à porter directement au crédit du groupe de travail, ce sont bien les relations et questionnements sur le long terme au sein de ce groupe qui ont permis de la faire aboutir.

Près de 112 heures d'enregistrements audio et vidéos ont été transcrites cette année par notre groupe Transcriptions en 2020. Toutes les émissions Libre à vous ! ont été transcrites, ains que tous les Décryptualités. Un peu de frustration en 2020 puisque pratiquement toutes les manifestations libristes au cours desquelles, les années précédentes, de nombreuses conférences concernant les thèmes chers à l’April étaient mises à disposition en ligne, ont été annulées. Nous avons bien avancé sur la mise en place d'un site dédié aux transcriptions, celui-ci devrait être en ligne début 2021.

Les membres de notre groupe de travail Trad GNU continuent d'assurer les traductions en français du site du projet GNU : 13 nouvelles pages cette année, essentiellement sur la résistance aux logiciels privateurs. Il y a eu également un grand nombre de petites mises à jour sur les anciens articles. Le groupe traduit également chaque mois la lettre d'information mensuelle publiée par la Fondation pour le Logiciel Libre, ainsi que certains communiqués que la fondation (campagnes semestrielles d'adhésion, journée internationale contre les DRM, 35ᵉ anniversaire).

La revue de presse, publiée presque chaque semaine, fait partie du travail de veille mené par l'April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l'April. Cette revue de presse est complétée par le Décryptualité qui propose, sous la forme d'un podcast d'une quinzaine de minutes, une analyse des articles et des sujets qu'ils portent.

Nous essayons de publier des photos d'événements auxquels nous participons. L'activité de publication de photos a été largement impactée par l'épidémie de Covid. La plupart des événements ayant été annulés, les prétextes à faire des photos ont été très limités. Néanmoins, de nouvelles photos ont été publiées sur notre galerie, notamment grâce aux émissions Libre à vous ! et aux visioconférences. À noter la rédaction de plusieurs pages wiki pour détailler l'activité et le traitement des photos (tri, balance des blancs, floutage, métadonnées…), pour faciliter la contribution de bénévoles.

L'équipe admin sys a accompagné l'équipe salariée pour le télétravail. L'essentiel des services utiles à l'April étaient compatibles avec le télétravail dès le début de la pandémie. Le travail à distance sur les serveurs est facilité par le fait que c'est la façon normale de faire. L'équipe a mis en place de nouveaux outils et notamment un MumbleWeb et une forge pour les activités April. Un camp adminsys prévu en novembre a dû se passer en distanciel à cause des contraintes sanitaires, mais c'était un succès avec un beau ménage dans les tâches en souffrance.

Au niveau vie associative et organisation interne, l'activité s'est vu chamboulée, comme pour tout le monde, par la situation sanitaire. Nous avons du reporter notre assemblée générale, prévue initialement en mars 2020 en présentiel à l'université Paris 8. Grâce à la société Octopuce, nous avons pu l'organiser à distance en juin 2020 via le logiciel libre de visioconférence BigBlueButton.

En 2021, nous continuerons de mener nos actions de sensibilisation avec énergie et détermination. Il est plus que jamais nécessaire de faire connaître les enjeux du Libre et d’encourager la mise en place d'une politique publique en faveur du logiciel libre et des formats ouverts. Nous redoublerons de vigilance pour dénoncer et pour empêcher autant que faire se peut toute nouvelle atteinte au logiciel libre et aux libertés informatiques, pour garantir la sécurité de développement du logiciel libre.

Un grand merci aux membres de l'April, à l'équipe salariée, à nos soutiens qui nous permettent d'avoir une association vivante et active pour la promotion et la défense du Logiciel Libre.

L'April sera ce que vous et nous en ferons. Pour mener ses actions, l'April a besoin de votre soutien. Vous pouvez soutenir le logiciel libre et les actions de l'April en faisant un don maintenant ou en adhérant maintenant à l'April. Ensemble, continuons à développer l'informatique libre !

#88 – Henri Verdier - ARCAF - Collectivités et logiciel libre - « Libre à vous ! » diffusée mardi 5 janvier 2021 sur radio Cause Commune

mar, 01/05/2021 - 15:30

Au programme de l'émission : discussion avec Henri Verdier, Ambassadeur pour le numérique ; collectivités et logiciel libre ; présentation de l'association ARCAF (Autodéfense et Ressources pour le Choix et l'Autonomie des Femmes.

Émission Références Transcription --> Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15 h 30 à 17 h sur la radio Cause Commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Au programme de la 88e émission :

  • sujet principal : discussion avec Henri Verdier, Ambassadeur pour les affaires numériques
  • chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni sur le thème « L'association ARCAF (Autodéfense et Ressources pour le Choix et l'Autonomie des Femmes) et les logiciels libres », avec une interview de la présidente de l'ARCAF Sarah Fernandez
  • chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi sur le thème « Une résolution de début d'année pour chacune de nos 36 000 communes »
  • quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre
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Les podcasts seront disponibles après la diffusion de l'émission (quelques jours après en général).

N'hésitez pas à nous faire des retours sur le contenu de nos émissions pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi les points d'amélioration. Vous pouvez nous contacter par courriel, sur le webchat dédié à l'émission (mais nous n'y sommes pas forcément tout le temps) ou encore sur notre salon IRC (accès par webchat). Vous pouvez nous laisser un message sur le répondeur de la radio en appelant le 09 72 51 55 46

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Galerie photos
  3. Références pour la chronique de Marie-Odile Morandi
  4. Références pour la partie avec Henri Verdier
  5. Référence pour la chronique d'Isabella Vanni
  6. Références pour la partie « Quoi de Libre ? »
  7. Pauses musicales
  8. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes
  • Frédéric Couchet, délégué général de l'April
  • Henri Verdier, Ambassadeur pour les affaires numériques
  • Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, animatrice du groupe Sensibilisation
  • Sarah Fernandez, présidente de l'association ARCAF (Autodéfense et Ressources pour le Choix et l'Autonomie des Femmes)
  • Marie-Odile Morandi, animatrice du groupe Transcriptions et administratrice de l'April
  • Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques (à la régie)
Galerie photos

Vous pouvez voir quelques photos prises pendant l'émission.

--> Références pour la chronique de Marie-Odile Morandi Références pour la partie avec Henri Verdier Référence pour la chronique d'Isabella Vanni Références pour la partie « Quoi de Libre ? » Pauses musicales

Les références pour les pauses musicales :

Licences de diffusion, réutilisation

Les podcasts sont diffusés selon les termes d’au moins une des licences suivantes : licence Art libre version 1.3 ou ultérieure, licence Creative Commons By Sa version 2.0 ou ultérieure et licence GNU FDL version 1.3 ou ultérieure. Les musiques sont diffusées sous leur propre licence.

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Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April - jeudi 7 janvier 2021 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15) à distance

mar, 01/05/2021 - 12:50
Start: 7 Janvier 2021 - 17:15End: 7 Janvier 2021 - 19:30

Le groupe de travail Sensibilisation

Le groupe de travail Sensibilisation de l'April a pour vocation de proposer des outils de communication permettant de sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. La participation aux activités du groupe est ouverte à tout le monde (membre de l'April ou pas) : n'hésitez pas à nous rejoindre en vous inscrivant sur la liste de discussion.

Le groupe Sensibilisation se réunit chaque jeudi du mois. Il est possible de participer aux projets du groupe en dehors des réunions : vous pouvez consulter la liste des projets en cours. Merci de signaler vos contributions en écrivant un message à la liste de discussion. Vous pouvez aussi proposer de nouveaux projets !

Informations pratiques sur la réunion de jeudi 7 janvier 2021

Une réunion du groupe Sensibilisation aura lieu jeudi 7 janvier 2021, en visioconférence. Horaires : dès 17 h 30 et jusqu'à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Il sera possible de rejoindre la réunion à tout moment. Ordre du jour : à cette occasion, nous continuerons à rédiger le descriptif des cases du plateau du Jeu du Gnou (pour le projet « Jeu du Gnou », voir plus bas) ; nous nous consacrerons notamment au danger « Restrictions d'usage » (cases 6, 13, 20, 27, 34 et 41 du plateau).

Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad. Si vous prévoyez de rejoindre la réunion après 17 h 30, merci de préciser votre horaire d'arrivée en plus de votre nom/pseudo.

Jeu du Gnou

Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers).

On peut déjà jouer au Jeu du Gnou ? Oui ! Il est possible de télécharger les éléments graphiques de la version beta depuis le pad principal du jeu.

Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Finaliser le descriptif des cases du plateau et réaliser le graphisme.

Comment contribuer ? Tester le jeu, relire et rédiger les textes, proposer des images, sont autant d'actions possibles pour nous aider à faire avancer le projet. Sans oublier bien sûr la participant aux réunions ! :-)

Pour en savoir plus sur le Jeu du Gnou et sur comment contribuer, voir la page wiki du projet.

« Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (5 janvier 2021)

lun, 01/04/2021 - 13:52
Start: 5 Janvier 2021 - 15:30End: 5 Janvier 2021 - 17:00

Réécouter en ligne

Lire la transcription

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88e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM et DAB+ en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 5 janvier 2021 de 15 h 30 à 17 h. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujet traité sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

Au programme :

  • sujet principal : discussion avec Henri Verdier, Ambassadeur pour le numérique
  • chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni sur le thème « L'association ARCAF (Autodéfense et Ressources pour le Choix et l'Autonomie des Femmes) et les logiciels libres », avec une interview de la présidente de l'ARCAF Sarah Fernandez
  • chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi sur le thème « Une résolution de début d'année pour chacune de nos 36 000 communes »
  • quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l'April et le monde du Libre

Nous contacter pour poser une question :

Intervenir pendant le direct (mardi 5 janvier 2021 de 15h30 à 17h00) :

Écouter le direct mardi 5 janvier 2021 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast S'abonner à la lettre d'actus

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

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Framasoft et le libre avec Pouhiou - Parlons-en - Mai 2016

lun, 01/04/2021 - 13:14


Titre : Framasoft et le libre avec Pouhiou
Intervenants : Pouhiou - Heiji
Lieu : Chaîne YouTube Centre-Actu, Parlons-en !
Date : mai 2016
Durée : 31 min
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Logo de Framasoft par JosephK inspiré de la mascotte historique de LL. de Mars - Licence Creative Commons By-SA 2.0
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Heiji : On se retrouve avec Pouhiou qui vient en tant que représentant du groupe Framasoft.

Pouhiou : Bonjour.

Heiji : Dis-nous déjà, dans un premier temps, qui tu es ?

Pouhiou : À l’origine j’étais comédien et puis, à un moment donné, l’envie d’écrire a pris le dessus sur l'envie de scène, donc je suis devenu auteur. C’est en tant qu’auteur que j’ai rejoint Framasoft puisque, après avoir publié mon premier roman sur un blog, je l’ai versé dans le domaine public grâce à la licence libre CC01. J’ai contacté Framasoft qui a voulu l’éditer en tant que Framabook2, parce que c’est un des multiples projets de Framasoft, on en reparlera. Et c’est comme ça que j’ai rejoint la bande de Framasoft. Après quelques années de bénévolat, j’ai été embauché, en janvier 2015, en tant que médiateur chez Framasoft. C’est-à-dire que je fais un peu de communication médias-presse, de la communication grand public aussi avec le blog et les réseaux sociaux. Et puis, à l’intérieur de l’association Framasoft, je vais animer certains projets notamment en accueillant des énergies bénévoles et en les dirigeant vers les personnes qui dirigent des projets. Voilà, si toi tu as envie de faire plus de ceci que de cela, je saurai te diriger vers la bonne personne.

Heiji : D'accord. Donc effectivement, tu fais partie de ce groupe Framasoft qui défend un peu le monde libre. Framasoft, dans sa globalité, c’est quoi comme institution ?

Pouhiou : C’est une association 1901 et l’association est là, en gros, pour maintenir les murs de la maison afin que des gens, des contributeurs et des contributrices, viennent y développer des projets. Il y a à la fois une association et une communauté et le but de tout ce monde-là c’est de créer et de maintenir un réseau de projets pour amener du Libre chez monsieur et madame Tout-le-monde. L’idée c’est qu’on ne fait pas énormément de créations de l’esprit libre — de logiciels ou de culture libre — par contre, on essaie de le promouvoir auprès du grand public, de faire ces derniers pas qui manquent souvent entre « j’ai fait mon bon produit – mon logiciel, ma production, mon livre, ma musique » et puis « comment est-ce que je l’amène vers le grand public ? ». Voilà. L’idée c’est de se dire « nous on ne sait pas forcément faire ce que vous faites, mais on peut essayer de l’amener vers les gens ».

Heiji : Effectivement, c’est déjà un énorme travail et le sujet principal de tout ça, c’est le monde libre. Effectivement, quand on parle du monde libre à des gens, à n’importe qui, parfois c’est relativement abstrait. Et pour ceux qui ont été à peu près sensibilisés, imaginons, par exemple, que je parle à quelqu’un de Linux, pour les trois quarts des personnes qui ont pseudo-approché ce sont des lignes de code, encore quelque chose de très austère bien que l’interface graphique existe depuis belle lurette.

Pouhiou : On a déjà un petit souci, c’est qu’on parle souvent de logiciel qui est libre. Or un logiciel, qu’il soit libre ou esclave, ce n'est pas que je m’en fous, c'est que ce n'est même pas possible ! Il n’a pas de jambes auxquelles je peux attacher un petit boulet d’esclave. Tu vois, ça ne marche pas ! En fait, c’est juste une métonymie ; en rhétorique, on appelle ça métonymie. Ce n’est pas le logiciel qui est libre, c’est toi ! C’est-à-dire qu’un logiciel, ou toute autre création de l’esprit, libre, respecte tes libertés fondamentales d’utilisateur.

Heiji : Donc c’est ça l’idée. Le monde actuel est tel que la plupart de ce qui est commercialisé, de ce qui circule, ce sont des choses qui ne sont pas ò constitution, pas à vocation libres.

Pouhiou : Pas libres. On appelle ça « propriétaire » quand on est poli et, chez nous, on appelle ça même « privateur » parce que ça nous prive de nos libertés fondamentales. Si je télécharge une application sur un iPhone et que je ne peux pas prendre cette application et la mettre sur mon iPad, je ne suis pas libre de l’utiliser comme je veux. Si je n’ai pas le code source, la recette de cuisine du logiciel derrière mon Gmail, je ne suis pas libre d’étudier le logiciel comme je veux. Si je ne peux pas modifier mon navigateur pour qu’il m’écrive en violet plutôt qu’en noir, je n’ai pas la possibilité de modifier le logiciel comme je veux. Et si je ne peux pas redistribuer le roman que j’ai acheté sur fnac.com avec plein de DRM [Digital rights management], je ne suis pas libre donc de diffuser mon e-book comme je veux. Voilà ! ce sont les quatre libertés. Je te les ai faites !

Heiji : Le problème étant, et tu vas me dire comment tu appréhendes cet aspect-là, c’est que, pour ceux qui sont bien sensibilisés qui sont passés à l’étape supérieure, le Libre c’est aussi symbole de contrainte. Par exemple quelqu’un qui est sous Windows, qui passe par Chrome et qui utilise des logiciels comme Microsoft Word et cie, verra quelqu’un qui est sous Linux, qui écrit avec LibreOffice3 et qui fait ses activités, comme quelque chose de très limitant parce qu’il y a des compatibilités qui ne sont pas là. Certains logiciels comme Microsoft Word pour les installer sous Linux, on peut toujours essayer de les gruger avec Wine4, mais…

Pouhiou : C’est compliqué ! Ce dont il faut bien se rendre compte c’est que l’incompatibilité vient justement du côté propriétaire. Ils font tout pour que tu restes chez eux, quitte à t’enfermer. Alors que, en général, si tu utilises LibreOffice, les formats de fichier que tu vas avoir ce sont des formats de fichier que tu pourras utiliser sur tous les autres logiciels, que ce soit Word de la suite Microsoft, que ce soit Writer de chez Apple. C’est un format de texte ouvert, c’est-à-dire que tout le monde peut utiliser ce format dans son logiciel, ce qui n’est pas du tout le cas du format .docx, par exemple, utilisé par Word de Microsoft. Donc l’incompatibilité vient de leur part à eux.
Après, il faut bien se rendre compte que le Libre, clairement, a encore cette image de ligne de code, incompatible, difficile, alors que pas du tout. Ça n’est plus le cas. Je ne dis pas que tout est rose et tout est meilleur, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Moi qui suis un gros noob qui ne broke pas une ligne de code dans ma vie, eh bien j’utilise du Libre tous les jours et sans aucun souci. Vous en utilisez tous les jours sans même le savoir quand vous utilisez par exemple VLC5, quand vous utilisez Wikipédia, quand vous utilisez Firefox6, la liste est longue ! Il faut bien se rendre compte aussi qu’entre 75 et 80 % des sites Web sur lesquels nous allons sont sur des serveurs, des ordinateurs en permanence branchés au Net, qui tournent sous GNU/Linux. Il y a du Libre partout dans nos vies, mais on ne s’en rend pas forcément compte.

Heiji : Il y a aussi l’aspect de la synergie quand on a un soft. Je prends l’exemple de Google Drive et de tout ce qui lui est associé. Si le Libre a une synergie avec le reste du Libre, les logiciels propriétaires ont quand même une certaine synergie entre eux.

Pouhiou : Sauf que, imagine que tu utilises Apple avec ton e-mail Apple, ton calendrier Apple, ton iCloud pour tes photos, tes documents, etc., le jour où tu veux arrêter Apple et passer à Google ou à Microsoft – passer de Charybde en Scylla – eh bien tu perds tout et c’est l’enfer sur terre ! Tout simplement ! Tandis que passer du Libre à n’importe quoi d’autre, c’est possible. C’est la grande différence. Après, le Libre a encore du travail à faire sur la synergie mais ce sont des choses qui arrivent. Aujourd’hui, même pour auto-héberger ses données, pas pour aller chez les services des autres mais pour les mettre chez soi, il y a des solutions « tout en main » qui commencent à émerger comme YunoHost7 ou Cozy Cloud8 et qui sont hyper-efficaces. Du coup, tes données ne sont pas espionnées par quiconque, elles sont juste chez toi, dans ta maison, branchées à ta box internet.

Heiji : Effectivement, c’est très intéressant. Il faudrait que je regarde ça.

Pouhiou : Ça se développe et ce n’est pas encore totalement mûr, mais ce n’est déjà pas mal !

Heiji : Un aspect fondamental ce sont les droits, du coup, effectivement, c'est basé sur les droits d’auteur. Ceux qui vendent du propriétaire vendent des choses et se font de l’argent sur cette vente. Du fait que ce n’est pas partageable, ils font de l’argent à chaque vente de leur produit. Couramment encore une fois, quand on parle du Libre, se pose le problème qu’on peut le vendre peut-être une fois à quelqu’un, puis ce quelqu’un, s’il le partage aux autres, eh bien il n’y a plus d’argent qui rentre.

Pouhiou : Comment est-ce qu'on nourrit les créateur de contenu ?

Heiji : Souvent le Libre est présenté comme privant le créateur de contenu de son revenu.

Pouhiou : Alors qu’en fait, je pense que le Libre est un modèle économique beaucoup plus performant à l’ère du numérique que le propriétaire. D’ailleurs, on s’en est rendu compte parce que le modèle économique dont tu parles, l’accès à la vente – je te vends mon Windows ou mon Microsoft Office – ça n’est quasiment plus le cas aujourd’hui. Ça n’est quasiment plus ce qui se passe aujourd’hui chez les géants du Web, on en reparlera ensuite.
Le modèle du Libre est simple. Le logiciel, ou mes romans par exemple, en effet ils sont libres : tu peux les télécharger gratuitement, tu peux les diffuser, tu peux les vendre si tu veux, parfois, ça dépend des objets libres. Tu peux le faire avec Wikipédia sans problème : tu peux prendre des articles Wikipédia, en faire un livre et le vendre ; tu as le droit, il n'y a pas de problème tant que ton livre reste sous la même licence que Wikipédia. Bref ! Mais le modèle économique n’est pas là. Le modèle économique est ailleurs. Il y a des entreprises qui font beaucoup d’argent avec le Libre : Canonical, Red Hat, il y en a plein. Et comment font-elles ? Elles vont te vendre de la formation aux outils libres, parvce que quitte à se faire former autant se faire former par les gens qui ont fait le logiciel ! Elles vont te vendre des services : si tu as besoin d’une fonctionnalité en plus sur tel logiciel, tu vas préférer que ce soit l’équipe de développement originelle qui la développe et tu vas préférer payer à elle. Tout un tas de choses comme ça. Dans la culture, il y a l’économie du don. Très honnêtement, juste avec mes bouquins, je touche beaucoup plus de dons que si je les vendais sous droit d’auteur. C’est tellement évident pour un petit auteur pas connu, c’est totalement gagnant. Tu peux aussi vendre des choses autour. Du coup, on va t'acheter des livres plus pour soutenir ta démarche en tant qu’auteur ; vendre du livre dédicacé où il y a un petit plus. Comme tu laisses ton œuvre au public, tu peux aussi proposer des démarches un peu plus participatives comme j'ai pu faire, que ce soit du financement participatif donc un crowdfunding ou que ce soit dire aux gens : « Pour écrire mon prochain livre, invitez-moi chez vous. Je viens avec mon sac à dos. J’irai écrire chez vous ». J’ai fait un petit tour de France comme ça.

Heiji : Et dans son statut, où se situe Framasoft par rapport à tout ce gloubiboulga. Dans ce gloubiboulga il y a effectivement les grosses entreprises : Google, Microsoft, Amazon, Facebook et Apple. De l’autre côté on a présenté tous les Libres. On a un petit peu deux côtés d’une pièce, deux grosses phases. Où se situe Framasoft entre ces deux grosses phases ? Framasoft, si je suis ce que tu as présenté, est une sorte de palier entre les deux, quelque chose qui invitrait, qui aiderait ceux qui veulent faire le dernier pas ?

Pouhiou : C’est ça l’idée. Ce qui nous dérange, ce n’est pas tant qu’ils se fassent du fric d’un côté ou de l’autre ; il y a beaucoup de fric à se faire dans le milieu du Libre, il y a des entreprises et des fondations florissantes, je tiens vraiment à le dire, mais ce n’est pas une question de fric. Ce qui nous dérange, c’est qu’ils se fassent du fric sur le dos de nos libertés. L’idée des libristes, c’est que l’humain soit maître de la machine et non l’inverse. C’est ce qui se passe quand tu ne peux pas gérer toi-même ton iPhone, ton Windows ou ton Gmail. Quand tu ne peux pas maîtriser ça, eh bien tu n’es pas maître de ta machine. C’est aussi simple que ça ! C’est vraiment ça qui nous intéresse. L’idée, chez Framasoft, c’est d’être une porte d’entrée en disant : «Viens, gouttes-y. Viens, on est bien ! ». On n’a pas des tonnes d’argent. Framasoft vit à 90 % de dons. On a à peu près 2000 donateurs et donatrices, ce qui nous permet de servir un million de visites par mois sur l’ensemble de nos sites. Ce n’est quand même pas mal pour juste 2000 donateurs et donatrices. On vit principalement de dons et ces dons permettent des services. On ne juge pas les gens. Typiquement, Framapack9 te permet de choisir des logiciels libres que tu aimerais installer sur ton Windows, de générer un petit fichier exécutable qui va automatiquement télécharger les dernières versions et te les installer. Ça c’est pour les « windowsiens » et les « windowsiennes ». Tu arrives et tu dis : « Je suis sous Windows et je veux y rester ». On te dit : « Ce n’est pas grave, mais goutte à Firefox, à LibreOffice, à VLC, à Audacity10, à de choses comme ça, et tu vas voir, au bout d’un moment, tu vas venir à Linux ». On le sait qu'on prend goût à la liberté!

Heiji : Pour l'instant, on a parlé du fait qu’ils se font de l’argent sur notre dos, sur nos libertés, mais est-ce que c’est le seul danger ?

Pouhiou : Malheureusement, non ! Les cinq grands méchants, enfin les grands géants du Web, GAFAM.

Heiji : Les grands méchants, certains ont déjà fait des coups par derrière, mais c’est plus hétéroclite que ça ; ce n’est pas manichéen quand même.

Pouhiou : Non, le modèle du Web vers lequel ils se tournent n’est pas manichéen. Quand je disais tout à l’heure que la vente de Windows, c’est fini. Regarde, Windows 10 est gratuit ! Quasiment tout le monde l’a eu gratuitement.

Heiji : Ceux qu’ils ont piraté ont de grosses restrictions.

Pouhiou : Vu que tu as déjà de la vente forcée, c’est-à-dire que dès que tu achètes un PC PC qui n’est pas Apple tu as Windows qui t'es vendu derrière. Et si tu avais un Windows 7, 8 ou 8.1, tu passais direct à 10 gratuitement. Avant tu étais obligé d’acheter [la nouvelle version, NdT]. Pourquoi Microsoft fait-il ça ? Parce qu’ils ont changé de modèle économique ! Ils ne vendent plus le logiciel. Aujourd’hui, ils veulent que le Windows t’offre une expérience utilisateur la plus proche de toi. Et pour ça, il leur faut bien te connaître. C’est pour ça que Windows récupère des tonnes et des tonnes d’informations sur toi, sur ce que tu fais, où tu navigues, quels logiciels tu utilises, quand, comment, etc., et les envoie à Microsoft. Il a fallu quand même que la CNIL fasse un guide d’utilisation de Windows 10 pour expliquer aux gens comment protéger leurs données. C’est incroyable ! L’idée c’est de récupérer tes données, de faire du profilage publicitaire parce qu’aujourd’hui l’argent vient des régies publicitaires. Aujourd’hui, ça n’est plus toi le client. Ça n’est plus toi qui achètes un produit et qui peux avoir des exigences. Regarde Google, c’est la première capitalisation boursière au monde, ou la deuxième puisqu’ils se tirent la bourre avec Apple régulièrement, mais l’entreprise la plus riche du monde. Et, on est bien d'accord, tu ne paies rien de ce que tu utilises chez Google ! D’où vient l’argent ? Pareil ! Il vient des profils publicitaires qu’ils vendent à des régies publicitaires, donc tu n’es pas leur client, tu es leur produit : « si c’est gratuit, c’est toi le produit ».

Heiji : C’est compréhensible. Il y a peut-être un problème que l’on peut aussi soulever qui est l’impact qu’ils peuvent avoir du fait de leur monopole. Par exemple, dans un article paru récemment sur Presse-citron en l’occurrence que j'ai vu relié à d'autres endroits, que Google ferait pression maintenant sur les constructeurs de produits avec un système de notation, de placement des marques, pour les inciter à faire les mises à jour. S’ils ne font pas suffisamment bien les mises à jour, s'ils ne donnent pas suffisamment de services Google, ils seront mal notés, ils baisseront dans le classement. Et effectivement, au vu de la puissance de Google, ça peut être une énorme « force de frappe x, entre guillemets.

Pouhiou : On a des milliers d’exemples. On a un compte Twitter qui s’appelle @degooglisons pour « Dégooglisons Internet » où, chaque jour, on publie des articles comme ça. Le plus frappant : Facebook a fait une expérience sociale sans prévenir ses utilisateurs en prenant deux groupes tests, je crois que c’était sur des centaines de milliers de personnes. Tu sais ils ont un algorithme qui fait remonter sur le mur ce que Facebook choisi. Sur un groupe ils ont dit « on ne va faire remonter que des infos plutôt positives » : j’ai eu un bébé, je suis heureuse, je suis en vacances, et, sur un autre groupe, que des infos plutôt négatives, pour voir si tes statuts, tes infos, tes photos changeaient au fil du temps, si tu étais dans un des deux groupes. Ils se sont rendu compte que oui, ils avaient le pouvoir de rendre les gens plutôt heureux ou de rendre les gens plutôt déprimés et que les gens plutôt heureux étaient plus réactifs à la publicité, cliquaient plus et achetaient plus. Ils se sont permis de faire une expérience psychologique sur des centaines de milliers de personnes. C’est gravissime !

Heiji : C’est gravissime d’autant qu’elles n’ont pas été prévenus, enfin, pas réellement, puisqu’on peut toujours parler des conditions générales de vente, les trucs que personne ne lit.

Pouhiou : C’est ça. Il y a toujours les fameuses conditions générales d’utilisation, chez Facebook comme chez les autres. Le comique Eddie Izzard disait que Apple pourrait mettre l’intégralité de Mein Kampf dans les CGU de iTunes, on cliquerait quand même sur « je suis d’accord » ! C’est une blague affreuse. Un point Godwin pour moi. Gagné !, mais c’est la réalité. On a fait un test. Je te livre une info en exclu, nous n’avons pas encore les chiffres de nos statistiques. Pour le 1er avril, du 1er avril au 15 avril chez Framasoft, on a changé nos conditions générales d’utilisation des services Framasoft en rajoutant un dernier alinéa où nous disions que toute personne qui utilisait nos services nous cédait gracieusement son âme. Personne, en 15 jours, ne nous l’a dit ! On avait juste envie de faire la blague, évidemment. Il faut encore qu’on fasse un article pour remercier les personnes qui nous ont cédé gracieusement leur âme. On va donner le chiffre, je ne peux pas te dire encore combien.

Heiji : Il faut juste voir comment ça se revend !

Pouhiou : C’est ça ! Ce sont des expériences qui ont été faites ailleurs. Un groupe scientifique avait mis un wi-fi gratuit en plein milieu de Londres. Si tu acceptais le wi-fi gratuit, pareil, tu acceptais de donner ton premier né à ce groupe de scientifiques. Personne ne l’a lu ! Donc bien sûr que nous ne lisons pas les conditions générales d’utilisation et pourtant ce sont des contrats que nous signons numériquement avec ces entreprises et qui leur confient nos vies numériques, à chaque fois.
Il faut bien se rendre compte de deux choses. Un cloud, c’est l’ordinateur de quelqu’un d’autre. C’est un ordinateur qui appartient à Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Le cloud c’est l’ordinateur de quelqu’un d’autre et, quand tu confies tes données, tu fais confiance à quelqu’un. En quel point as-tu confiance en une entreprise dont le seul but est de revendre une partie de ta vie numérique pour des raisons publicitaires et qui permet, du coup, à des agences gouvernementales de les forcer à te donner ta vie numérique ? Voilà le danger des enjeux de la centralisation du Web.

Heiji : Effectivement, c'est compréhemsible. Framasoft propose des sensibilisations. J’ai vu qu’il y avait des conférences. Elle est active, comme ça, à différents niveaux. Vous proposez également des exécutables, quelques tutoriels pour initier au passage au Libre puisque, même si c’est devenu beaucoup plus simple aujourd’hui que ça ne l’était il y a dix ans, le fait est que, quand on vient d’un monde Windows, il faut quand même s’habituer.

Pouhiou : Juste quand on change de logiciel ! Quand les gens sont passés de Outlook, Gmail ou Outlook.com à Thunderbird, il a fallu se réhabituer. De toutes façons, on sait très bien que nul logiciel ou nul service en ligne n’est éternel. Qui se rappelle de Myspace, de Yahoo ou de Caramail ?

Heiji : MSN [Microsoft Network].

Pouhiou : MSN aussi, c'est vrai que MSN c'est fini, qui se souvient de ça ! Aucun service n’est éternel, donc votre Gmail mourra, c’est juste une certitude, il suffit d’attendre une échelle de temps assez longue, tout simplement. Rien n'est éternel.
Souvent, il faut des tutoriels pour s‘habituer à un nouveau logiciel, donc on propose ça.
Notre idée, c’est une grande campagne qui a commencé depuis octobre 2014 qui s’appelle « Dégooglisons Internet 11 », où on essaie de sensibiliser les gens aux enjeux de la centralisation du Web : le vol de nos données et de nos vies numériques, la surveillance gouvernementale. Il y a aussi le frein à l’innovation qui est absolument affreux. Ça concerne plus les startups et les entrepreneurs mais aujourd’hui, dès qu’une startup a un peu de succès, elle se fait automatiquement avaler par un GAFAM : Waze qui est un GPS communautaire où l’on s’indique où sont les flics, où sont les bouchons, etc., a été racheté par Google ; Instagram appartient à Facebook ; YouTube c'est Google. Microsoft a racheté Minecraft ; ils vont s’en servir pour rentrer dans les écoles avec Minecraft Education. L’Oculus Rift12 qui devait être un jour de l’open hardware et de l’open source a été racheté par Facebook. Ces sont des choses que l’on sait plus ou moins. Facebook qui te propose Facebook Messenger pour les mobiles Android et iPhone, a aussi racheté WhatsApp, comme ça, tu dis « moi, Messenger de Facebook, je n’ai pas envie de me faire espionner, vais chez WhatsApp !» Raté ! Ce sont les mêmes. Des choses que l’on sait moins, c’est que, par exemple, Google qui fabrique entre autres les Google Cars, les voitures sans chauffeur — oui, elles arrivent — est aussi l'actionnaire principal de Uber. Est-ce que l’on sent, en mettant ces deux informations en corrélation, qu’il est possible qu’un jour les chauffeurs Uber, comme les taxis, l’aient dans l’os assez profond ?

Heiji : Ils ne sont pas près de s'en sortir, effectivement. Ça va râler.

Pouhiou : Amazon qui, jusqu’à janvier 2015, hébergeait tous les fichiers que vous mettiez dans votre Dropbox – maintenant Dropbox a ses propres serveurs, mais avant c'était sur Amazon Web Services – est l’actionnaire principal de Airbnb et de Twitter. Le sait-on ? Ils ont un peu arrêté de racheter ; maintenant, ils essaient juste d’être actionnaire majoritaire, principal ou important, dans les entreprises.

Heiji : J’avais vu ça avec l’histoire Patrick Drahi et le groupe Vivendi qui sont officiellement deux entités, mais qui sont actionnaires l’un de l’autre.

Pouhiou : Oui. C’est comme Google qui a arrêté de s’appeler Google pour s’appeler Alphabet. C’était juste pour monter en bourse et éviter certains procès antitrust, de monopole. Ils ont changé de nom pour devenir Alphabet. Dans Alphabet il y a Google qui reste tout ce qui est Web et, à l’extérieur de Google mais dans Alphabet, il y a tout ce qui est « Projets X » donc les Google Glass, les trucs comme ça un peu bizarres, les Google Cars. Il y a aussi tout ce qui est Google Finances, tout ce qui est Google Santé avec Calico, tout ce qui est ADN. Il y a aussi tout ce qui est robotique même s’ils sont en train de revendre Boston Dynamics mais c’est Amazon qui va probablement l’acheter, un tout cas ils étaient intéressés aux dernières nouvelles. Donc il y a un frein à l’innovation et une concentration de tout. Quand Google a ton agenda, ton e-mail, ton téléphone, ton machin, ton truc, plus des banques ADN, plus de la santé – ils vont faire des consultations santé en ligne – plus de la robotique, est-ce qu’en 2028 Google devient Skynet ? On n’a pas envie de faire peur aux gens mais, à un moment donné, quel pouvoir va-t-on leur laisser avec nos données ?

Heiji : On peut toujours garder une alternative. C’est également une des choses sur lesquelles je me suis attristé, je vais juste faire le point sur cette actu avant qu'on commence à cloturer. Bien que Microsoft fasse partie des gros là, actuellement, ils essaient de se battent sur tous les marchés avec les autres, enfin se battre !, ils se partagent le marché. Sur le marché mobile c’était une alternative relativement franche au niveau de l’expérience utilisateur de Google et d’Apple — ils sont différents, c'est sûr —, mais au fur et à mesure des mises à jour…

Pouhiou : On est sensiblement sur les mêmes interfaces utilisateur.

Heiji : le même feeling. Le fait est que Google et Apple ont tellement un gros monopole que Microsoft est obligé d’arrêter. Ils continuent l’entretien, mais ils sont obligés d’arrêter la production de téléphones et bien que ce soit un des gros acteurs, je le redis, ça supprime une alternative, justement.

Pouhiou : Parce qu’ils étaient en perte de vitesse sur ce marché. Attends le Ubuntu Phone13 et là tu auras quelque chose de vraiment différent et qui respectera peut-être un peu plus tes libertés.

Heiji : À ce que j’ai vu, ceux qui sont passés étaient un peu chers.

Pouhiou : Ils sont encore en période de maturation. Comme tout OS, à moment donné, il faut maturer la chose, c'est encore en période de maturation, mais pense que ça ne va pas trop tarder, d’ici un ou deux ans ça pourrait arriver. J’ai juste sorti ma boule de madame Irma, donc ce que je viens de dire ne compte pas ! Mais oui, clairement tu as raison. Il faut des alternatives à ces choses-là, c’est pour ça qu’on a fait la campagne « Dégooglisons internet ». C’est pour montrer que le Libre propose des alternatives respectueuses, éthiques, solidaires, décentralisées et décentralisables, ça c’est hyper-important. Donc on a sorti plein de Framachins ! Je peux te citer Framadate qui remplace Doodle, Framadrop qui est une alternative à WeTransfer mais qui, en plus de WeTransfer, te propose du chiffrement, c'est-à-dire que quand tu balances des fichiers sur nos serveurs, on ne sait pas ce qu’il y a : c’est chiffré de bout en bout par les navigateurs, tu n’as rien à faire. De quoi je peux te parler ?

Heiji : Tout ce qui commence par Frama… Framadate, Framabord, Framabin, Framasphere, Framateam, Framabag… [Tous les services sont disponibles sur le site de Framasoft14, NdT].

Pouhiou : Framabee [n’existe plus depuis, NdT] est très intéressant, c’est notre moteur de recherche. Tu peux aussi aller sur ton tonton-roger.org [n’existe plus non plus, NdT] parce qu’on a de l’humour, si tu as une demande à faire, demande à tonton Roger ! Framabee est un moteur de recherche qui utilise Google pour toi. Il utilise Google si tu le souhaites et Bing et Yahoo. En fait, Framabee est un métamoteur qui anonymise tes requêtes, donc Google ne t’espionne pas puisque c’est notre serveur qui envoie la demande pour toi. Ça te sort de la bulle de filtres de Google qui est quand même assez confortable. Par exemple j’habite à Toulouse, si je cherche « opticien » chez Google, il va me donner des opticiens toulousains parce qu’il voit que je suis sur Toulouse. Sur Framabee, il faut que je tape « opticien Toulouse » pour avoir le même résultat, sinon ça ne marchera pas. Je suis sorti de la bulle de filtres.
Ce qui est hyper-intéressant avec tout ce projet « Dégooglisons Internet », c’est qu’on propose des alternatives qui sont différentes, qui parfois ne sont pas aussi bien mais c’est à toi de mettre le curseur entre ce que tu souhaites entre ton confort et ta liberté. C’est toujours à toi de faire le choix. Est-ce que tu restes dans des choses plutôt « enfermantes » mais en conscience ? Et si, déjà, tu le fais en conscience, tu vas avoir des comportements beaucoup plus sains. Ou est-ce que tu vas essayer de te mettre à des choses peut-être plus libres, plus éthiques, qui te correspondent plus ?

Heiji : Nous allons pouvoir arrêter là. C’était très intéressant. On sent que tu défends le Libre et que tu aimes ton sujet.

Pouhiou : Nous sommes des petits. Les GAFAM - Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft - ce sont Monsanto et Leclerc alors que nous sommes des AMAP (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne). On n’a pas leur budget marketing. On n’a pas leur budget pour employer des milliers de personnes à très haut salaire, mais on a des chatons, tout simplement. On a des chatons, on a de l’humour et c’est vraiment le côté humain du numérique. Je pense que c’est vraiment ce qui rassemble tous les libristes, ce côté hyper-chaud, hyper-humain. Il faut venir voir dans des conventions, sur des stands et tu verras que ce sont des gens qui déconnent, qui sont hyper-ouverts et ça fait vraiment du bien.

Heiji : N’hésitez pas, pour ceux qui regarderont cette vidéo, à aller voir le site de Framasoft. Il sera fourni en description et sur la vidéo avec le petit logo Framasoft. Il n’y a pas de chaîne YouTube ?

Pouhiou : Framasoft a une chaîne YouTube qui existe, qui n'est pas en activité depuis des années. On a un Framatube où on met uniquement les vidéos de libristes, framatube.org, mais il y aura peut-être un Framatube ouvert au grand public, c’est prévu dans le « Dégooglisons Internet », en 2017 et qui devrait être assez amusant. Je n’en dis pas plus. On en parle après tous les deux…

Pourquoi s'est-on mis à tout noter ? - Le code a changé - France Inter

dim, 01/03/2021 - 13:44


Titre : Pourquoi s'est-on mis à tout noter ?
Intervenants : Vincent Coquaz - Xavier de la Porte
Lieu : France Inter - Émission Le code a changé
Date : 25 octobre 2020
Durée : 48 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Page de présentation de l'émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Étoile d'or, Wikimedia Commons - Licence Creative Commons Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 2.0 France.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Étoiles et notes sont apparues un jour sur Internet pour classer des produits. Aujourd'hui, c'est nous qui sommes classés : bons payeurs, bons citoyens. Ce que ça raconte de notre monde.

Transcription

Xavier de la Porte : Comme beaucoup de gens qui ont regardé la saison trois de Black Mirror, j'ai été horrifié par le premier épisode, « Chute libre ». C'est celui qui raconte un monde où les gens se notent les uns les autres constamment, d'un petit mouvement du pouce sur leur téléphone, qui passent leur temps à se mettre des étoiles les uns aux autres, au serveur du café, à une connaissance croisée dans la rue qui fait son jogging, à une amie qui a publié une photo en ligne, etc. Ces étoiles établissent une note moyenne qui détermine ce à quoi chacun a accès : un appartement dans les beaux quartiers, une voiture de location de bonne catégorie ou même certaines amitiés.

Extrait de Black Mirror

— On va vérifier votre sphère d'influence si vous le voulez bien. Très beau cercle extrinsèque. Des inconnus vous suivent, c'est un plus, votre cercle privé est plutôt sain ; c'est une bonne chose.
— Merci beaucoup !
— On est loin du compte, mais 4.5 est tout à fait envisageable.

Xavier de la Porte : Si cet épisode est vraiment effrayant, c'est d'abord parce qu'il raconte l'histoire d'une jeune femme qui est presque bien notée, qui a l'occasion d'être très bien notée, qui le désire plus que tout et qui, par un concours de circonstances affreux, chute. Bon, c'est horrible. On compatit à chacun de ses faux pas.

Extrait de Black Mirror

— Pouvez-vous appeler votre responsable ?
— Je n'ai pas le droit.
— Je t'ai demandé d'appeler ton responsable !
— Oh, c'est du manque de respect ; nous ne tolérons pas le manque de respect. Je dois m'occuper de cette dame, s'il vous plaît.
— Non, non, non…
— Laissez passer la prochaine cliente, madame.
— Trouve-moi un putain de vol !… Je vous demande pardon.
— Je viens d'appeler la sécurité.
— Non, non, s'il vous plaît, ne faites pas ça, je… je peux vous mettre la note maximale. Et voilà !
— Vire-la d'ici !
— Je peux pas faire ça.
— Elle n'est plus qu'à 1.1.

Xavier de la Porte : Si cet épisode est vraiment effrayant c'est surtout parce qu'il nous fait compatir avec cette jeune fille alors qu'elle est la représentante la plus aliénée d'un système affreux, parce que dans ce monde c'est la note qui détermine en temps réel la classe sociale, avec d'autant plus d'implacabilité que la note se veut transparente, c'est-à-dire que chacun peut voir la note de tout le monde ; qu'elle se veut aussi objective — c'est un outil mathématique simple, une note — et démocratique puisque tout le monde est en droit de noter tout le monde. Et ça crée une société à la fois sans conflit apparent, presque éteinte, puisque l'angoisse de chacun est la mauvaise note, mais extrêmement discriminante. Bref !, c'est l'enfer.

Extrait de Black Mirror

— Tu sais pourquoi j'ai jamais ramené un seul mec à la maison ? Parce que je ne voulais pas qu'il voit que je partageais un taudis dégueulasse, répugnant, avec monsieur trois points de merde.

Xavier de la Porte : Quand l'épisode se termine, on se dit que, heureusement, le monde décrit dans Black Mirror, ce n'est pas notre monde… Enfin, pas complètement… Enfin, ça se ressemble quand même un peu. Parce que, après tout, quand on nous demande de mettre une note à un chauffeur Uber ou à un livreur de Darty, ce n'est pas très différent. Et quand je cherche un médecin sur Google et qu'il est noté, ce n'est pas très différent non plus. La première fois que j'ai vu cet épisode de Black Mirror, je me suis dit qu'un jour ce ne serait pas mal de réfléchir à la part que les notes et les étoiles ont pris dans nos vies. Alors forcément, quand j'ai vu que deux journalistes de Libération, Vincent Coquaz et Ismaël Halissat, venaient de publier une enquête sur la notation, La guerre des étoiles, je me suis que ce jour était venu. À peine Vincent Coquaz s'est-il assis devant un micro que Fanny Bohuon, qui était en cabine, s'est écriée derrière la vitre…

Fanny Bohuon : Moi j'ai une note pourrie sur Uber. Mais vraiment pourrie !

Xavier de la Porte : Ça ne m'étonne pas!

Vincent Coquaz : On peut comparer. Moi j'ai une bonne note ! Souvent, c'est parce qu'une fois tu es rentrée très bourrée et que t'as eu une mauvaise note. Non, même pas ?

Fanny Bohuon : Moi je pense surtout que j'ai fait beaucoup de petits courses. Je ne sais pas si ça joue.

Vincent Coquaz : Ah, ça aussi ça joue. Et donc c’est les petites courses qui ont suffi.

Xavier de la Porte : D'accord. Fanny a une note pourrie sur Uber. C'est désagréable mais ce n'est quand même pas un drame, les conséquences sont relativement limitées. Je voudrais que Vincent Coquaz commence cette discussion en me rassurant. Notre monde, ce n'est quand même pas celui de Black Mirror, on est d'accord ?

Vincent Coquaz : Non, on n'y est pas. En fait c'est presque pire parfois.

Xavier de la Porte : Parce que ?

Vincent Coquaz : Parce que dans Black Mirror, si tu veux, c'est un système que tout le monde voit, tout le monde utilise, etc. Nous on s'est rendu compte que c'était un petit peu plus pernicieux, parce que, en gros, il n’y a pas de système centralisé, avec une seule application, où on serait tous notés, on connaîtrait notre note, etc. C'est beaucoup plus fragmenté, tout le monde est noté, tout le monde est noteur, du coup on n'y pense pas parce qu'on ne le voit pas, on le voit plus. C'est arrivé trop doucement, par petites touches et du coup, par certains aspects, je trouve que c'est encore pire.

Xavier de la Porte : Note pour plus tard : ne jamais attendre d'un invité qu'il me rassure. J'ai remarqué, à chaque fois, que ça foire. Bon !
Donc notre monde serait presque pire que Black Mirror dit Vincent Coquaz. Une des raisons serait, selon lui, que c'est arrivé par petites touches. C'est vrai que je serais bien incapable de me souvenir quand on a commencé à voir apparaître des étoiles sur les sites, à me rappeler le moment où on s'est mis à mettre des notes partout.
Avant de voir si c'est vraiment pire que Black Mirror, revenons juste un peu en arrière pour comprendre comment on en est arrivé là.

Vincent Coquaz : Les étoiles telles qu'on les connaît aujourd'hui c'est Amazon, au milieu des années 1990. C'est assez révolutionnaire à l'époque. Amazon dit : « Maintenant, tout ce qu'on vend sur notre plateforme va être noté par les clients ». On a retrouvé, nous, des articles de l'époque qui disent : « Ils sont complètement fous. Les gens vont mal noter des articles du coup ils ne vont plus les vendre, c'est complètement débile, etc. » Aujourd'hui, ça nous paraît tellement naturel de voir des petites étoiles à côté d'un produit qu'on ne se pose même plus la question.

Xavier de la Porte : Au départ, donc, les étoiles notaient des produits. OK ! Mais si on fait un effort de remémoration, on se souvient que très vite on s'est mis à noter plein d'autres trucs que des produits, par exemple les hôtels et les restaurants sur Tripadvisor ou les autres plateformes du même genre. Mais il me semble qu'il y a eu un moment où la notation s'est beaucoup répandue, assez vite. C'est ce moment où on a vu apparaître ce qu'on a appelé l'économie collaborative, tous ces sites comme Airbnb, BlaBlaCar ou autres qui se présentaient comme de simples intermédiaires entre particuliers. Et là, dans mon souvenir, la note s'est imposée comme un modèle d'évaluation entre pairs. Finalement, un outil assez démocratique, simple à manier, très Web 2.0, en fait, parce qu'il donnait à l'usager la possibilité de s'exprimer, même a minima, de donner son avis de manière assez transparente. Je demande à Vincent Coquaz si c'est cette idée qui a prévalu à la propagation des notes à ce moment-là.

Vincent Coquaz : Dans le discours, en tout cas, c'est ça. Tripadvisor parle de démocratisation de l'Internet et de démocratisation de la consommation, donc pour eux il y a cette idée de démocratie. En allant chercher même un peu du côté de la sociologie de l'histoire, on se rend compte, qu'en fait, la notation a été créée dans un seul but, c'est de classer.

Xavier de la Porte : Ça c'est intéressant. Mais justement, c'est quoi l'histoire de la notation ? Quand est-ce qu'on s'est mis à évaluer avec des chiffres ?

Vincent Coquaz : On est remontés jusqu'aux collèges jésuites au 16e siècle où ils inventent ce système, la notation, pour pouvoir séparer les bons des mauvais élèves ; pas pour faire progresser les mauvais, pas pour rendre encore meilleurs les bons, simplement, quand ils arrivent, trier entre les bons, les médiocres et les mauvais.

Xavier de la Porte : D'accord. Mais comme Vincent Coquaz et Ismaël Halissat le détaillent dans leur livre, il y a une autre idée que le classement qui préside à l'introduction de la notation dans les collèges jésuites. Il y a aussi l'idée d'en finir avec un ordre qui faisait de la naissance une qualité en soi, au détriment des compétences réelles de la personne. En gros, les Jésuites introduisent la notation comme un outil de classement, certes, mais qui se veut plus objectif, plus méritocratique. Ils veulent, par les notes, identifier et sélectionner une élite, mais une élite qui ne repose pas seulement sur le prestige de la naissance. D'ailleurs, c'est assez logique que la notation des élèves ait ensuite été étendue à l'école en général, y compris celle de la Troisième République qui se reconnaissait assez bien dans cette idée méritocratique.
Donc la notation a toujours servi à classer, mais un peu différemment de la manière dont on classait avant. Ça c'est intéressant, il faudra qu'on y revienne. En attendant, si le but est avant tout de classer, pourquoi les plateformes ne classent-elles pas elles-mêmes ? Pourquoi faire appel à l'internaute ?

Vincent Coquaz : Parce que ça coûte beaucoup moins cher, parce que ça donne l'impression que c'est objectif. Si Amazon vous dit : « Je mets tel produit en avant », le consommateur va pouvoir se dire « Amazon se fait plus de marge sur ce produit, il a intérêt à le mettre en avant ». Quand on voit cinq étoiles au lieu de quatre, on se dit « des gens comme moi l'ont mieux noté qu'un autre ». C'est pareil chez Uber où ça permet de trier les chauffeurs et, comme ça, Uber n'a plus à le faire. Pour une entreprise, ne pas avoir à faire quelque chose qui lui rapporte de l'argent c'est tout bénéf !

Xavier de la Porte : Ce que dit Vincent Coquaz, là, me rappelle le travail qui avait été mené il y a déjà longtemps par une sociologue française qui s'appelle Marie-Anne Dujarier. En 2008, Marie-Anne Dujarier avait publié un bouquin génial qui s'appelait Le travail du consommateur de McDo à eBay. Elle avait identifié un truc qui émergeait à peine à l'époque mais qui est devenu évident aujourd'hui : le fait que le consommateur soit de plus en plus mis au travail dans la fabrication de ce qu'il consomme. L'exemple type c'est la SNCF où le client va faire le boulot qui était auparavant fait en gare par un agent, en prenant tout seul son billet soit à une borne automatique, soit sur le site internet. Ce que notait Marie-Anne Dujarier, c'est qu’Internet — on était en 2008, alors — s'annonçait comme le lieu par excellence de ce travail du consommateur. C'est d’ailleurs dans cette optique qu'elle analysait eBay, le célébrissime site de vente aux enchères, parce que finalement, sur eBay, ce sont les consommateurs qui faisaient tout : apporter le produit, le présenter et même se mettre d'accord sur le prix. La notation entre parfaitement dans cette logique. En notant, l'internaute consommateur fait le travail de classement et de référencement qui était autrefois dévolu au vendeur. Et il le fait gratuitement. Non seulement il le fait gratuitement mais, en plus, il donne une sorte de supplément d'âme à ce classement.
Et là, j'en reviens à mon idée de l'idéal démocratique de la note, le fait que tout le monde puisse noter, que la note apparaisse comme une évaluation qui n'obéit pas à d'autres intérêts que celui du consommateur lambda. Ça me semble absolument essentiel. Prenons un exemple. Tripadvisor et son idéal démocratique : est-ce que le fait que ce soit le client qui note change quelque chose à la hiérarchie des restaurants, par exemple ?

Vincent Coquaz : Sur la bouffe, typiquement avant c'était le monopole de quelques grands guides, de quelques grands magazines qui décidaient quels restos étaient bons ou pas, selon des critères qui leur étaient propres. On raconte l'histoire d'un resto de quartier qui s'est retrouvé un peu par hasard à la première place des restaurants de Paris. Il était devant la plupart des étoilés parisiens et, parfois, très largement devant des restos qui étaient traditionnellement considérés comme les meilleurs restaurants de Paris.

Xavier de la Porte : OK. Donc si ce genre de choses est possible, c'est bien que les critères de la note sur ces plateformes ne sont pas les mêmes qu'auparavant. On va continuer avec l'exemple de ce restaurant. Comment a-t-il pu se retrouver en tête des restaurants de Paris ?

Vincent Coquaz : Sur Tripadvisor, ce qui est noté avant tout c'est le rapport qualité-prix, ce qui n’a rien à voir, du coup. Ce resto-là avait un rapport qualité-prix qui était excellent parce que, en gros, c'était deux personnes qui sortaient de l'Institut Bocuse, qui est une grande école de cuisine, lui en salle, elle en cuisine. Et, en fait, ils ont fait une carte assez accessible, hyper-courte, produits frais, à des prix de bistrot de quartier. Sauf que, du coup, la bouffe était un petit peu meilleure que dans les bistrots de quartier, donc petit à petit, sur les premiers avis, ça a commencé à monter, à monter, c'est devenu complètement délirant pour eux, il y avait plus d'un million de personnes qui se connectaient sur leur page Tripadvisor chaque mois alors qu'ils ont 20 couverts. Ils se retrouvaient avec un taux de réservation de 120 % sur six mois alors que eux tablaient sur 40 à 50 %, ils étaient quasiment en burn-out au bout de deux mois. Après, ce qui est intéressant aussi c'est que la logique s'inverse puisque des gens qui venaient pour manger dans le meilleur restaurant de Paris étaient déçus et on voit des commentaires de gens qui disent : « J'ai dû mettre mon manteau sur ma chaise. C'est un scandale dans un resto qui se prétend être le meilleur resto de Paris ! ». Sauf qu'en fait, eux n'ont jamais prétendu être le meilleur resto de Paris, mais ils étaient perçus comme tel, y compris par la clientèle étrangère, parce qu'ils étaient premiers sur Tripadvisor.

Xavier de la Porte : Ce restaurant s'appelait Le Capello. Il a fini par fermer, d'ailleurs je sais pas si c'est à cause de Tripadvisor ou d'autres chose. Mais cette histoire pose une question : il n'y a aucun recours contre ça ? Quand un petit resto de quartier se retrouve premier sur Tripadvisor, une plateforme mondiale, et que ça commence à lui poser problème, il lui est impossible d'entrer en communication, je sais pas, avec la plateforme, pour expliquer ce qui se passe et demander, par exemple, de dégrader parce que c'est trop dur comme ça ?

Vincent Coquaz : Je ne pense pas, non plus, qu'ils avaient envie de descendre, parce qu'il y a un côté grisant quand ton resto est plein, quand tu as des super notes, etc. Par ailleurs, Google, Tripadvisor, etc., se posent souvent comme des annuaires. Si tu as un commerce, si tu as un cabinet médical, tu es forcément référencé sur Google, donc tu as forcément une page où il y aura une notation. Il y a des médecins, typiquement, qui ont dit : « Moi, je n'ai pas envie d'être noté sur Google ». Google a refusé et la justice a donné raison, y compris en France, à Google, en considérant que c'était un annuaire et qu'ils avaient le droit de référencer qui ils voulaient sans avoir l'accord des personnes référencées.

Xavier de la Porte : Oui, mais classer, ce n'est pas référencer. Évaluer, ce n'est pas référencer.

Vincent Coquaz : Peut-être qu'il faudrait regarder dans le détail, peut-être qu'il demandait la suppression de sa page, c'est ce que la justice a refusé. On est, là, sur des contentieux qui sont encore hyper-récents, on a peu de jurisprudence mais ça va être intéressant à suivre parce que sur la médecine, typiquement, ça pose des vraies questions.

Xavier de la Porte : J'ai fait un test. Je suis allé voir la note de mon médecin sur Google. Elle est généraliste, avec une spécialité en pédiatrie, et elle est super. C'est un super médecin. Bon ! Elle a 3,5 sur 5 sur Google. Ce n'est vraiment pas extra, mais avec deux avis. Deux avis seulement ! Une personne a mis cinq étoiles et a écrit : « Je recommande fortement le docteur pour son professionnalisme. Notre rendez-vous s'est bien passé, nous en sommes sortis satisfaits avec mon bébé ». L'autre a mis deux étoiles et a écrit : « Salut. Je voulais savoir pourquoi vous n'acceptez pas la carte bleue ». Voilà à quoi ça tient. Voilà à quoi tient la note qui apparaît quand on tape le nom de mon médecin sur Google. Donc Vincent Coquaz a raison de dire que ça pose de vraies questions. D'ailleurs je comprends que ça puisse rendre dingue, surtout quand on ne peut absolument rien y faire.
D'ailleurs, à part ce médecin dont parlait Vincent, qui a perdu contre Google, est-ce qu'il y a des rebelles ? Des gens qui résistent au classement des plateformes ? Quand je lui pose la question, il me parle d'un restaurateur parisien assez connu, Xavier Denamur, qui se bat contre Tripadvisor.

Vincent Coquaz : Lui refuse de participer au système qui s'appelle La Fourchette, qui est le système de réservation qui est lié à Tripadvisor parce que ça a été racheté par Tripadvisor. Comme lui ne participe pas à La Fourchette, quand on se connecte à sa page sur Tripadvisor, comme on peut pas réserver directement, il y a un petit bouton qui s'affiche où il y a écrit « réserver dans des établissements similaires ». Lui considère que c'est un scandale parce que les établissements proposés n'ont rien à voir avec les siens, il explique notamment que la plupart des restos recommandés sous cet onglet sont des restos qui font du surgelé alors que lui n'en a jamais fait, etc.

Xavier de la Porte : Oui, évidemment. Ces plateformes qui se créent au départ sur un truc qui a l'air généreux, « on va mettre en ligne gratuitement un annuaire des restos du monde entier notés par les clients eux-mêmes », eh ben ces plateformes deviennent assez vite, si elles ne le sont pas dès le départ, des écosystèmes très rentables. Il y a évidemment la question des données récupérées pendant nos navigations sur ces plateformes, qui sont en général revendues à des tiers, ça fournit des revenus, mais il y a autre chose. Tripadvisor, pour continuer avec cet exemple, achète les services de réservation en ligne du type La Fourchette et, comme ça, la plateforme maîtrise toute la chaîne d'intermédiation entre le client et le restaurant.
Vincent Coquaz a très envie de continuer à me parler de Xavier Denamur, parce que le restaurateur va manifestement assez loin dans sa démonstration qu'il y a dans ce système une forme d'absurdité.

Vincent Coquaz : Xavier Denamur a deux établissements qui, en fait, font le coin, l'angle d'une rue, donc il y a deux adresses, c'est le même établissement mais il y a deux noms différents. À l'intérieur c'est la même salle, c'est le même personnel, c'est la même cuisine. En fait, il a voulu démontrer que la note attribuée sur Tripadvisor n'avait aucun sens parce qu’un même établissement, en fonction de deux noms différents, pouvait avoir des notes complètement différentes.

Xavier de la Porte : Alors là, on touche un autre problème : c'est quoi la validité de ces notes. Que sur Tripadvisor ou ailleurs les notes soient sujettes à caution, on le sait. On sait qu'il y a la possibilité d'acheter des faux commentaires, qu'il y a des moyens de faire artificiellement monter une note, mais, dans le détail, je sais pas très bien comment ça marche, je sais pas très bien comment on fabrique en masse des fausses notes. Donc on va prendre un exemple : Amazon, le pionnier. Au cours de leur enquête, Vincent Coquaz et Ismaël Halissat ont fait une trouvaille assez marrante.

Vincent Coquaz : On s'est rendu compte qu'en France il y avait une dizaine de groupes Facebook qui s'appellent à peu près tous de la même façon : Amazon Review France ou Amazon Test France, toujours à peu près la même chose, qu'on trouve très facilement et, en fait, dans ces groupes en gros, ce sont des vendeurs tiers sur Amazon. Il faut bien comprendre qu'une grosse partie des produits vendus sur Amazon ne le sont plus directement par Amazon, aujourd'hui je crois que c'est de l'ordre de 30 ou 40 %. C'est vendu par n'importe qui, n'importe quelle entreprise peut vendre ses produits sur Amazon. Dans ces groupes, ce sont beaucoup de vendeurs basés en Chine, à Shenzhen notamment, qui font des listes de produits. Tous les jours je vais dans ces groupes, c'est délirant, il y a à peu près tout et n'importe quoi, qui disent : « Si vous achetez ce produit et que vous mettez cinq étoiles, je vous rembourse ce produit » et, parfois, « je vous donne entre 3 et 10 euros ». Non seulement vous avez le produit gratuitement sachant que, parfois, il y a des produits qui peuvent valoir 50, 100, 150 euros, mais, en plus, vous allez avoir une petite commission. Vous n’êtes évidemment pas remboursé sur la plate-forme Amazon, parce que, sinon, Amazon s'en rendrait compte, vous êtes remboursée par PayPal directement. Là où ça devient comique aussi c'est, qu'en plus, pour faciliter leur travail, ces vendeurs de Shenzhen ont des intermédiaires. En général, ce sont des femmes au foyer qui font ça pour avoir un complément de revenus.

Xavier de la Porte : Donc françaises ?

Vincent Coquaz : Françaises, complètement, qui habitent dans l'Ain, qui habitent dans le Poitou, etc., qui font ça depuis chez elles et qui, du coup, mettent en relation ces vendeurs de Shenzhen avec des consommateurs français.

Xavier de la Porte : Note pour plus tard : ce serait vraiment marrant de faire le portrait d'une de ces femmes qui bossent pour ces vendeurs tiers de Shenzhen. Comment ont-elles été contactées par une entreprise du fin fond de la Chine qui fabrique des coques pour téléphone portable ou des écouteurs ? Comment les Chinois recrutent-ils ces personnes ? Comment sont-elles rémunérées ? C'est tout de même passionnant ces micro-économies qui viennent se loger dans les interstices de ce système. Comment Amazon, géant du numérique, propriété d'un des hommes les plus riches du monde, Jeff Bezos, entretient-il en bout de chaîne un sous-prolétariat qui se fait quelques euros ? C'est quand même dingue ! Bon, fin de la note. Évidemment, Vincent Coquaz et son coauteur ont testé un de ces groupes pour voir ce dont il retournait.

Vincent Coquaz : On a commandé une batterie pour recharger un téléphone portable, qu'on a reçue. On a mis un commentaire, on a mis cinq étoiles, on avait mis une photo de la batterie parce que c'est ce que demandait le vendeur. On a été remboursés, on a touché une commission, et la batterie, avec 4,9 sur 5 à peu près, je ne sais plus exactement, avec des commentaires dithyrambiques, c'était le meilleur produit qu'ils aient jamais acheté. Moi je n'ai jamais réussi à la charger à 100 %, j'ai toujours eu peur qu'elle mette feu à mon téléphone…

Xavier de la Porte : De fait elle apparaît en tête quand on tape « batterie »…

Vincent Coquaz : Non seulement elle apparaissait très haut quand on tapait « batterie externe pour téléphone portable », mais, en plus, elle apparaissait en Amazon's Choice, qui est un petit bandeau qui est rajouté par Amazon sur certains produits et qui donne vraiment une impression de qualité, qu’Amazon a choisi. En fait non, c'est un label qui est apposé quand un produit se vend bien et qu'il a quasiment exclusivement des bonnes notes. Donc en fait, en achetant des faux commentaires et des bonnes notes, le vendeur s'assure aussi, s'il le fait suffisamment bien, un label qui va lui assurer des ventes qui peuvent être colossales sur des produits comme ça, qui s'écoulent à des milliers et des milliers d'exemplaires.

Xavier de la Porte : Bon, je vois bien l'intérêt du vendeur tiers à faire ça. Même si on peut penser, en étant un peu optimiste, qu'au bout d'un moment il sera démasqué, en attendant, il aura vendu sa camelote. En revanche, je ne vois pas bien l'intérêt d'Amazon de laisser proliférer ce système, donc de laisser apparaître en tête du classement voire carrément de labelliser Amazon's Choice des produits de merde.

Vincent Coquaz : Amazon n’est pas perdant directement dans ce système, dans le sens où ils vendent des produits donc ils touchent une commission sur chacune des ventes. Quand on leur a demandé, ils nous ont renvoyés vers des communiqués de presse tout faits sur le fait qu’Amazon faisait tout pour lutter contre les faux avis avec des algorithmes très poussés, etc. Certains des faux commentaires que nous avons mis sont toujours en ligne, quasiment tous les groupes Facebook sur lesquels on a acheté et commandé, qu'on trouve en une recherche Facebook, sont toujours en place et, tous les jours, des centaines et des centaines de produits reçoivent des centaines et des centaines de faux avis.

Xavier de la Porte : Pourtant, il existe des outils assez performants pour détecter les faux avis. Dans leur livre, Vincent Coquaz et Ismaël Halissat parlent d'entreprises qui testent les référencements des produits, par exemple une petite boîte qui s'appelle ReviewMeta qui a développé un programme qui fait de l'analyse statistique assez simple pour repérer les faux avis et les fausses notations. Par exemple, quand des profils évaluent trop de produits ou quand ils ne mettent que des super notes selon une procédure à chaque fois identique avec une photo, une note, un très bon commentaire, ça les rend immédiatement suspects pour le programme. Donc la question c'est : si une petite boîte arrive à faire ce travail d'analyse des commentaires, pourquoi est-ce qu’Amazon ne le fait pas ?

Vincent Coquaz : Pour eux ce n'est pas prioritaire. À partir du moment où ton business principal ce n'est pas l'avis, tu ne vas pas y consacrer des moyens gigantesques pour vérifier que les avis sont bons ou sont faux. C'est là où, typiquement, Tripadvisor va être un peu plus vigilant sur l'authenticité des avis, ce qui n'empêche pas qu'il y ait des faux avis sur Tripadvisor. Le cœur de métier Tripadvisor c'est l'avis. Amazon, non, Amazon, c'est la vente de détail.

Xavier de la Porte : Voilà. On en revient toujours à la même chose : les étoiles et les notes c'est un supplément d'âme qui donne l'impression aux gens qu'ils participent à la vie du produit, qu'ils ont une sorte de pouvoir du consommateur, mais, en fait, c'est le moyen, pour la plateforme, de faire classer les produits et peu importe que ce classement repose sur une quelconque véracité. D'ailleurs, je demande à Vincent Coquaz s'il est possible d'avoir une idée de la part de faux avis, donc de fausses notes sur Amazon.

Vincent Coquaz : Amazon dit 1 %. Alors nous leur demandons : « Si vous savez qu'il y a 1 %, pourquoi vous les enlevez pas ? Comment arrivez-vous à suivre ? » Ils ne nous ont jamais répondu. On peut faire des tests avec les algorithmes dont on vient de parler, de ces deux sites qui permettent de tester ça. Eux arrivent, sur certains produits, à des taux de 60, 70, 80, 90 %. Sur, par exemple, des produits où ça va être hyper-compétitif et très peu cher comme les protections pour écran de téléphone, les batteries externes, les écouteurs, des choses où ce sont des marques qu'on ne connaît pas, souvent, on parle de no name, c'est-à-dire que ce sont des produits qui n'ont pas de marque connue donc les gens vont beaucoup s'appuyer sur la notation et, sur ces secteurs-là, ils disent que ce sont des taux de faux avis qui sont très importants.

Xavier de la Porte : OK. Donc la fabrication de la note sur Amazon n'est pas du tout un processus clair. On peut même penser que la notation ne vaut pas grand-chose pour toute une partie des produits. Ça pose question. Mais on peut se rassurer en se disant que là on parle de biens matériels ou de services quand on est sur d'autres plateformes, cf. l'exemple de Tripadvisor tout à l'heure. Mais qu'est-ce qui se passe quand ce sont des gens qui sont notés ? Quand les conséquences d'une note affectent directement une personne ? Là, évidemment, je pense aux chauffeurs Uber qui sont notés par les clients. Vincent Coquaz me raconte l'histoire d'un chauffeur Uber qui s'est retrouvé avec une note de 4 sur 5.

Vincent Coquaz : En France, si vous demandez « est-ce que 4 sur 5 c'est une bonne note », je pense que tout le monde répondra oui, sauf que lui a été désactivé, il a reçu un SMS qui lui a dit : « Vous avez été désactivé définitivement de la plateforme. »

Xavier de la Porte : Définitivement ?

Vincent Coquaz : Uber dit systématiquement : « Nous, quand on désactive un chauffeur, c'est uniquement temporairement ». On a vu le texto qui lui a été envoyé il y avait écrit : « Désactivé définitivement » de la plateforme Uber parce qu’il avait 4 sur 5. Uber lui a proposé un stage pour essayer de se remettre à niveau et, ensuite, il avait une semaine pour essayer d'arriver à une moyenne autour de 4,5.

Xavier de la Porte : Ce qui est impossible, c'est impossible de passer de 4 à 4,5.

Vincent Coquaz : C'est hyper-difficile, parce que ça veut dire qu'il faudrait qu'il n'ait que des 5. Donc il y a des stratégies maintenant mises en place par les chauffeurs de ne prendre que des clients qui ont eux-mêmes des bonnes notes parce que les clients qui ont eux-mêmes des bonnes notes, potentiellement, connaissent mieux Uber, donc vont mieux les noter.

Xavier de la Porte : Là, j'interromps Vincent. On reviendra aux stratégies des chauffeurs pour faire monter leurs notes. En attendant je veux comprendre une chose. Si je comprends bien ce que raconte Vincent, les règles ne sont pas claires. Par exemple, est-ce que les chauffeurs savent en dessous de quelle note ils seront désactivés ?

Vincent Coquaz : Uber refuse de dire précisément à partir de combien un chauffeur est désactivé. On sait que, en fonction des pays et des moments, ça varie entre 4,2 et parfois 4,6.

Xavier de la Porte : Le plus dingue c'est que non seulement la règle n'est pas claire mais qu'elle change. Elle change en fonction de critères compréhensibles comme le pays, mais elle change aussi en fonction de critères qui sont obscurs. C'est-à-dire qu'on peut imaginer que dans une période où il y a suffisamment de chauffeurs actifs par rapport au nombre de clients, la note moyenne de désactivation est plus haute. En fait, c'est comme si les chauffeurs Uber étaient constamment en examen, un examen dont les conditions d'admission ne seraient pas explicites et pourraient être changées de manière discrétionnaire par l'examinateur au cours même de l'examen. Évidemment, la notation par le client n'est qu'un des paramètres qui évaluent un chauffeur Uber. Il y a aussi une sorte de score établi à partir du nombre de courses acceptées par le chauffeur, de sa disponibilité, des jours pendant lesquels il travaille, etc. Ce score influe manifestement sur les courses qui lui sont proposées, les courses les plus intéressantes étant réservées aux chauffeurs les mieux classés. Bon ! Il n'empêche que la note par le client est importante, ce qui induit parfois d'ailleurs, pour ceux qui fréquentent Uber on le sait bien, une sorte d'obséquiosité à l'égard du client qui, je trouve, est parfois gênante ; ça a été évidemment un argument hyper-fort de Uber contre les taxis qui sont ronchons et mal aimables : proposer un service serviable et policé. D'ailleurs, j'ai un copain qui vient de passer l'examen de VTC et on a vraiment rigolé avec les questionnaires de préparation : comment tenir le parapluie, comment ouvrir la porte, comment s'adresser au client, etc. Bref, il arrive de rencontrer un chauffeur de taxi mal disposé, mais j'avoue que, parfois, je préfère ça à l'espèce de fausse politesse induite par la notation chez Uber.
Mais chez Uber, le client aussi est noté par le chauffeur, comme le disait Fanny tout à l'heure. Je demande à Vincent Coquaz l'histoire de cette note client dont il me semble qu'elle est apparue après.

Vincent Coquaz : La note client, au départ, c'était complètement caché dans l'application Uber, c'est-à-dire qu’il fallait aller dans les paramètres pour trouver sa note Uber. La plupart des gens ne savaient pas qu'ils avaient une note. Maintenant ça apparaît directement dans le menu principal de l'application, donc elle est beaucoup plus visible. L'idée, je pense, était de dire : « On crée de la confiance sur ces plateformes, on choisit nos chauffeurs en fonction de notes, il faut aussi que les chauffeurs puissent noter les clients, il faut qu'on leur donne ce pouvoir-là ». Récemment, c'était au mois de décembre dernier, on a découvert ça un peu par hasard pendant l'enquête, parce qu'on a relancé Uber sur des questions. Ils nous ont dit : « Oui, depuis tout récemment, maintenant les clients qui ont une trop mauvaise note pourront être désactivés de l'application », et on s'est rendu compte qu’en fait c'était une demande des chauffeurs. Sauf que les chauffeurs doutent de cet engagement en disant : « Ça ne leur coûte rien de désactiver un chauffeur parce qu'il y en a 200 qui attendent derrière. Par contre, désactiver un client, c'est de l'argent, c'est du chiffre d'affaires en moins » . Les chauffeurs commencent à dire : « On continue à avoir des clients qui ont 2 sur 5, 3 sur 5, alors qu'Uber devait les désactiver. »

Xavier de la Porte : C'est quand même passionnant : les chauffeurs qui demandent la réciprocité de la notation et de ses conséquences. La note comme lieu de conflit social, ça c'est vraiment hyper-intéressant ! Très intéressante aussi la suspicion des chauffeurs que Uber ne remplisse pas ses promesses, que Uber ne joue pas le jeu, que Uber n'applique pas les règles qu'il dit appliquer.
Ça fait complètement écho à un livre que je viens de finir parce qu'il vient de paraître en français, L'âge du capitalisme de surveillance. Il a été écrit par une professeure de Harvard qui s'appelle Shoshana Zuboff1. Un des trucs que raconte Zuboff dans son livre qui est vraiment extra c'est que, dans cette nouvelle ère du capitalisme, on est complètement dépossédé du savoir et du pouvoir, c'est-à-dire qu'on ne sait pas exactement ce que font ces grandes plateformes. Elles en gardent le secret, donc elles agissent comme elles veulent. Zuboff appelle ça « la division de l'apprentissage ». Pour elle, cette division de l'information, de l'apprentissage, succède à la division du travail qui caractérisait le capitalisme précédent. Mais elle est aussi destructrice pour l'ordre social et, sans doute, encore plus aliénante pour l'individu. La notation chez Uber illustre parfaitement ça. Ce qui est vendu comme un outil d'évaluation réciproque, transparent et démocratique, c'est, en effet, un truc parfaitement obscur dont seul Uber sait vraiment comment il est fabriqué et, surtout, sait comment il est utilisé. Comme Zuboff parle beaucoup de ce que ça produit chez ceux qui subissent cette division de l'apprentissage, je veux savoir si Vincent Coquaz a pu le constater : de quoi les chauffeurs Uber parlent-ils quand ils parlent entre eux ? Par exemple, sur l'énorme groupe Facebook qui en rassemble quasiment 25 000, quels sont les sujets de discussion des chauffeurs ?

Vincent Coquaz : En un c'est la rémunération et la commission que prend Uber, de très loin. Ensuite, viennent assez souvent des problèmes sur la notation, donc ils s'échangent des conseils sur comment on l’augmente. Il y en qui disent privilégier la clientèle internationale.

Xavier de la Porte : Qui note mieux ?

Vincent Coquaz : Qui note mieux aussi parce que les pratiques de notation ne sont pas les mêmes d'un pays à l'autre. En France, quand on est bien noté, on a 16 sur 20. Un très bon élève, il a 15, 16, 17 sur 20 de moyenne. Aux États-Unis, quand on est un bon élève, on peut très facilement avoir des notes qui sont excellentes. On peut avoi A, on peut avoir 100 %. Donc les pratiques de notation ne sont pas les mêmes. Je pense que, spontanément, la clientèle internationale va être plutôt alignée sur les pratiques anglo-saxonnes que sur les pratiques françaises, donc, pour eux, une bonne note c'est 5 sur 5. À partir de 4 sur 5, ça devient une mauvaise note.

Xavier de la Porte : Ah, bien sûr ! Moi je n'avais jamais pensé à ça. On mondialise des systèmes comme la notation, OK. Sauf que les spécificités culturelles, elles, elles demeurent. Évidemment ! Que les chauffeurs Uber aient remarqué ça et en jouent, c'est de bonne guerre, c'est même assez malin, mais ça pose une question : qu'est-ce que c'est qu'une bonne note ? Quand on note un chauffeur Uber ou Deliveroo, quand on note un livreur Darty venu livrer une machine à laver ou même l'employé d'un garage où on a fait réviser sa voiture, c'est quoi une mauvaise note et c'est quoi, surtout, les conséquences d'une mauvaise note ?

Vincent Coquaz : Dans la plupart des boîtes, à partir de 8 c'est considéré comme une très mauvaise note. On a découvert que chez Citroën, dans les centres de réparation Citroën, quand quelqu'un mettait un 7 ou un 8, il y avait toute une machinerie qui se mettait en branle.

Xavier de la Porte : C'est-à-dire ?

Vincent Coquaz : Il y avait une alerte chez certains des chefs qui rappelaient immédiatement la personne pour lui dire : « Vous nous avez mis 7 sur 10, on ne peut pas se satisfaire de ça, qu'est-ce qu'on pourrait faire pour vous, pour que vous augmentiez la note ? » Donc on lui offre un lavage gratuit, on lui offre une révision gratuite dans l'espoir qu'elle augmente sa note parce que les salariés de première ligne ont des objectifs en termes de notation, leurs chefs aussi, et ça remonte sur toute la chaîne de commandement.
Depuis quelques mois, ça a été annoncé en mai dernier, 10 % de la rémunération du patron de Carrefour est basée sur un indicateur s'appelle le NPS. NPS, ça ne dit rien à personne. En fait, le NPS est un score qui est calculé avec cette question que vous recevez quasiment tous les jours par mail : « Est-ce que vous recommanderiez cette entreprise à vos proches ? » Il n’y a quasiment plus de questionnaire de satisfaction compliqué aujourd'hui. Maintenant on vous demande de noter l'entreprise sur 10, sur un score de recommandation. Avec ce score de recommandation, on va calculer un score agrégé qui s'appelle le NPS et aujourd'hui le NPS régit la vie de centaines de milliers, voire de millions de salariés en France.

Xavier de la Porte : Dans quels domaines ?

Vincent Coquaz : Tous les domaines où il va y avoir une interaction directe avec un client, donc les télécoms c'est là où ça va être le plus avancé, les concessionnaires automobiles, la grande distribution. À partir du moment où il y a une interaction directe entre l'entreprise et le client, vous êtes quasiment sûr qu'à un moment ou à un autre vous aurez des questionnaires de type NPS.

Xavier de la Porte : Donc voilà ! La notation est en train de gagner le monde du travail largement au-delà du monde numérique à proprement parler. Les notes données par les clients produisent des scores qui sont d'autres formes de notes et ces scores déterminent toutes sortes de choses : l'avancement, la part variable du salaire ou même les interactions avec la hiérarchie.
On peut raconter l'histoire du NPS. Vincent Coquaz et Ismaël Halissat le font dans leur livre. En gros, c'est l'histoire d'un gourou du marketing américain, Fred Reichheld, qui crée un outil assez simple d'évaluation de la satisfaction du client, le NPS donc, pour Net Promoter Score2, et qui réussit à l'imposer pour évaluer les résultats des salariés et des dirigeants, mais aussi la croissance prévisible de l'entreprise, etc. Ce qui me frappe là-dedans, c'est la concomitance entre le moment où le NPS commence à s'imposer dans les entreprises — le milieu des années 2000 ­— et le moment où on commence à mettre des notes partout, sur toutes les plateformes, Amazon, Tripadvisor, Google et tout le reste. J'ai du mal à ne pas voir un lien entre tout ça, une même volonté de tout réduire à des évaluations simples, presque enfantines, mais avec des conséquences qui peuvent être hyper-importantes pour les travailleurs en termes de rémunération par exemple. Donc j'aimerais savoir si les syndicats et autres représentants du personnel s'en inquiètent.

Vincent Coquaz : C'est un combat qu'ils commencent tout juste à mener, on a notamment parlé avec des représentants syndicaux de la CGT, ça commence à les inquiéter assez sérieusement, mais ils n’ont pas encore eu le temps de vraiment regarder dans le détail sauf, pour le coup, dans les télécoms, où là c'est un petit peu plus ancien, donc ils commencent à se battre sur cette part variable qui est déterminée par la note des clients. L'inspection du travail a déjà rendu des rapports à certains centres d'appels de gros télécoms en disant que ça créait un stress qui était trop important et que ça posait de véritables soucis dans l'organisation du travail, Que parfois, en plus, ça cassait des dynamiques collectives parce que dans certaines boîtes, encore une fois des centres d'appels de télécoms, non seulement il faut avoir une bonne note mais, par exemple, on exige que tout le service ait une bonne note. Donc si vous avez une bonne note mais que votre service n'a pas une bonne note, eh bien vous ne touchez pas votre prime. Du coup, ça crée quoi ? Ça crée qu'un salarié va aller voir son collègue pour lui dire : « Écoute, moi j'ai une bonne note mais je vais perdre de l'argent parce que toi, tu fais mal ton travail ! »

Xavier de la Porte : Bon. Jusqu'à maintenant on a parlé de notes dont on peut avoir connaissance. Même si on ne sait pas toujours comment elles sont élaborées et à quoi elles servent, on sait qu'elles existent. Mais l'enquête de Vincent Coquaz et Ismaël Halissat révèle un autre pan de la notation qui est beaucoup plus discret. Là, Vincent Coquaz me raconte l'histoire d'une entreprise qui s'appelle Sift Science.

Vincent Coquaz : Sift Science est une boîte qu'on a découverte complètement par hasard en épluchant les conditions d'utilisation de plateformes de type CouchSurfing ou Airbnb. En gros, je regardais à qui ces boîtes envoyaient mes données – elles sont obligées de le dire – et, dans la liste, je vois ce truc Sift Science. Je vois qu'elles envoient ces données à Sift Science pour calculer un score sur moi, donc je décide, comme le RGPD3 m'y autorise, à demander l'intégralité des données que possède Sift Science sur moi. Elle avait des détails hyper-précis sur ma vie depuis trois ans parce que, du coup, elle pouvait savoir où j'étais, avec j'avais parlé, par qui j'avais été hébergé, alors que je n’ai pas forcément envie qu'une boîte américaine, que je ne connais pas, connaisse tout ça.

Xavier de la Porte : Autrement dit Vincent, comme tout autre utilisateur de plate-forme comme CouchSurfing ou AirBNB, a donc une note. Une note qu'il ne connaît pas, dont il ne sait pas comment elle est établie et dont il ne sait pas à quoi elle sert. Ah si, peut-être que Vincent sait à quoi sert sa note.

Vincent Coquaz : Ce genre de plateforme fait appel à Sift Science pour calculer un score de risques sur chacun des internautes qui se connectent à sa plateforme. Si je suis sur airbnb.fr mais que je me connecte depuis la Chine, à un horaire qui ne correspond pas au fuseau horaire chinois, par exemple, ou alors que je me connecte depuis la France mais à deux heures du matin et que mon clavier est paramétré dans une autre langue que le français, bref !, ils vont utiliser énormément de données pour voir si je ne suis pas un pirate, si je ne suis pas un robot et, du coup, pour calculer ce score, ils vont utiliser un nombre de données qui est absolument délirant.

Xavier de la Porte : Ils les trouvent où ces données ?

Vincent Coquaz : Directement grâce à l'appareil avec lequel je me connecte. Mon adresse IP va renseigner sur d'où je me connecte, l'heure de connexion. Les applications sur téléphone ont accès à beaucoup plus de choses parce que Airbnb va vous demander de vous géolocaliser pour vous proposer des hébergements à proximité mais, du coup, elle peut utiliser cette géolocalisation pour calculer ces fameux risques. Elle utilise un nombre de données qui est absolument hallucinant, qu'elle envoie à une entreprise aux États-Unis que je ne connais pas pour calculer un score de risque.

Xavier de la Porte : OK. Mais si une boîte comme Sift Science nous attribue un score de risque qui va servir aux plateformes d'hébergement, elle peut tout aussi bien établir d'autres scores pour d'autres plateformes, je sais pas, des plateformes de location de voitures, par exemple, avec d'autres données, toujours sans que je le sache. Et puis j'imagine que d'autres entreprises peuvent nous attribuer d'autres types de notes, d'autres types de scores ?

Vincent Coquaz : Il y a des grosses boîtes qui se vantent déjà de calculer ce qu'on appelle des risques de santé, c'est-à-dire que, toujours pareil, elles vont prendre un ensemble de données – votre niveau de diplôme, est-ce que vous consommez tel ou tel produit, est-ce que vous êtes inscrit dans une salle de sport – elles vont mélanger un petit peu tout ça et, de ça, elles vont déterminer si vous avez un risque d'être malade dans l'année qui vient, dans les cinq ans qui viennent ou dans les dix ans qui viennent. Donc elles vont vous donner une note de santé, en fait. Le truc, c'est qu'on ne sait pas bien ce qui est fait avec cette note de santé. Officiellement, normalement, les assureurs n'ont pas le droit d'utiliser cette note de santé pour calculer votre prime à l'assurance, mais les assureurs peuvent déjà utiliser ces données par exemple pour dire : « On ne va faire de la pub et on ne va faire des propositions à des tarifs intéressants que auprès des personnes qu'on estime être en bonne santé ». Donc, déjà là, il y aura une discrimination pas en fonction de votre état de santé effectif, mais en fonction de ce qui a été calculé par une note dont on ne connaît pas l'algorithme, on ne connaît même pas l'entreprise qui fait le calcul, et ça va avoir un impact sur notre vie, sur l'assurance qu’on pourra contracter ou non et sur le prix de cette assurance.

Xavier de la Porte : Dans son livre L'âge du capitalisme de surveillance, Shoshana Zuboff, donc toujours elle, parle aussi de ces scores dont on est affublé sans le savoir, parce que cette question de la notation n’est pas du tout anecdotique. Elle est au cœur de l'Internet d'aujourd'hui dans ce qu'il a de terrifiant. Zuboff parle d'une start-up du nom de Geofeedia qui a pour spécialité de pister les militants – syndicalistes, membres d'ONG, etc. – en leur attribuant ce qu'ils appellent un score de dangerosité. C'est-à-dire que c'est une note individualisée, établie à partir de données recueillies dans les médias sociaux. Évidemment, les premiers concernés ne le savent pas, mais Geofeedia travaille pour des institutions policières aux États-Unis.
Il y a quelque chose de très étonnant là-dedans, dans tous ces systèmes de notation et de classement par lesquels on est évalué sans même le savoir, quelque chose que résume très bien l'écrivain Alain Damasio dans une citation que donnent Vincent et Ismaël Halissat dans leur livre : « La notation – dit Damasio – vient remplacer la hiérarchie des anciennes sociétés ». Si ces notes permettent d'avoir accès ou non à des services, à certaines polices d'assurance, à des prêts bancaires ou autres, ou même si elles peuvent provoquer une arrestation anticipée, eh bien elles créent des catégories de citoyens, donc des formes de hiérarchie sociale. Mais là, il faudrait ajouter un autre élément : ces nouvelles hiérarchies sont complètement invisibles. Elles ne sont pas publiques, elles ne sont pas exposées, elles ne sont pas explicitées, elles se logent dans des notes qui sont secrètes, dans différentes notes d'ailleurs, dont on ne sait pas vraiment comment elles sont établies, qui vont avoir une influence directe sur la vie sans même qu'on le sache.
Je ne veux pas faire mon nostalgique des temps anciens, mais enfin, quand on naissait aristocrate sous l'Ancien Régime, on le savait et tout le monde aussi le savait. OK, c'était injuste, mais on connaissait les raisons des privilèges. Là, dans notre monde d'aujourd'hui, il y a des aristocraties qui sont invisibles, des classes sociales qui sont créées par ceux qui ont besoin qu'elles existent mais selon des critères qui ne sont jamais complètement explicités.
J'interroge Vincent Coquaz sur cette question de l'invisibilité.

Vincent Coquaz : C'est un peu pour ça, tout à l'heure, que je disais que ce n'est pas comme Black Mirror, mais parfois c'est un peu pire. Ce côté omniprésent de la note est insidieux, y compris dans des endroits où on n'y aurait pas pensé, dans des endroits où on ne la voit pas et en fait, quand on ne la voit pas, ça veut dire qu'on n'a aucun pouvoir dessus.

Xavier de la Porte : Oui. Là, j'ai l'impression d'avoir fait une découverte de dingue avec cette idée d'invisibilité alors que Vincent en avait parlé au tout début de notre conversation, je m'en souviens. Ça lui permet quand même d'ajouter une dimension supplémentaire : le pouvoir. Je ne veux pas paraître obsédé par Zuboff, mais c'est exactement ce qu'elle raconte dans son livre L'âge du capitalisme de surveillance. Elle parle du fait que nous avons perdu tout pouvoir en disant que non seulement on ne sait plus qui c'est, mais on ne sait plus qui décide et on ne sait pas qui décide de qui décide. Autrement dit, on ne connaît pas les règles d'exercice de ce nouveau pouvoir. Or, connaître les règles d'exercice du pouvoir, décider par exemple de qui décide en votant, c'est un fondement de la démocratie et là, on en arrive quand même à un truc très paradoxal. Ce qu'on pouvait identifier comme un côté démocratique de la notation, en fait ça s'inverse complètement parce que, quand on ne sait pas sur quels critères la note est fabriquée, par qui elle est utilisée, dans quelles circonstances, quand on ne sait pas si on est noté ou pas, comment c'est utilisé, ça perd tout côté démocratique. C'est même l'inverse. Je comprends mieux pourquoi Vincent Coquaz disait, au début, que finalement notre monde est presque pire que Black Mirror. Au moins, dans Black Mirror, les règles du jeu sont données à tous.
Quand on pense à la notation des individus, on pense immédiatement à la Chine parce qu’on a entendu des dizaines de reportages qui racontent l'instauration d'un système généralisé de note sociale en Chine, depuis deux-trois ans. Un exemple parmi d'autres.

Voix off : Les géants du Web chinois ont plusieurs fois été soupçonnés de laisser Pékin s'immiscer dans leurs plateformes pour mieux observer les données des utilisateurs puisque, justement, les utilisateurs de Wechat peuvent géolocaliser qui a payé ses dettes ou pas.

L'explication officielle c'est de créer un cadre d'honnêteté sociale qui va limiter les personnes qui ont perdu leur crédibilité et l'idée, bien sûr, c'est de redonner de la crédibilité à ces personnes lorsqu'elles auront remboursé leurs dettes. Business Insider a chiffré plus de neuf millions de personnes qui ont eu du mal à réserver le billet d'avion qu'elles voulaient. On va également mettre sur liste d'attente de certains hôtels, un hôtel cinq étoiles, par exemple le Beijing Hotel, les personnes qui ont une mauvaise note et puis inversement, des personnes qui ont une bonne note vont être récompensées, on va les mettre en avant pour qu'elles aient plus de chances de rencontrer l'âme sœur.

Xavier de la Porte : Évidemment, quand on entend ça, j'ai envie de savoir ce que Vincent Coquaz en pense, lui.

Vincent Coquaz : Il y a une espèce de gros malentendu sur la Chine. En gros, on a un peu pris Black Mirror et on a plaqué ça sur la Chine en disant : « Voilà, la Chine fait la société qui est décrite dans Black Mirror ». En gros, en disant « le gouvernement central a créé un outil qui permet de noter en permanence et en temps réel tous les citoyens ». L'exemple qu'on prenait à chaque fois, c'est de dire : « Vous ne traversez pas la rue dans les clous, une caméra de surveillance vous repère, automatiquement, clac !, reconnaissance faciale, votre note est abaissée ». Il suffit d'aller pendant deux jours en Chine pour se rendre compte qu'en fait ce n'est pas vrai, ce n'est pas comme ça que ça fonctionne.

Xavier de la Porte : Vincent et Ismaël Halissat sont donc allés en Chine. Du coup, je voudrais bien savoir comment ça fonctionne si ça ne fonctionne pas comme ça. Parce que ces histoires de note sociale qui monte et qui baisse, qui vont permettre ou empêcher d'accéder à certains avantages, elles ne viennent quand même pas de nulle part !

Vincent Coquaz : Il y a effectivement un grand système qui s'appelle le crédit social, qui, en fait, correspond beaucoup plus à une sorte de casier judiciaire centralisé qu'à un outil de notation. En gros, si vous commettez un délit dans le domaine financier dans une province, ça permet de pas pouvoir rouvrir une boîte dans une autre province et refaire la même chose. Sur ce sont venues se greffer dans certaines villes, dans certaines provinces, des expérimentations de type note citoyenne. À Rongcheng, qui est une petite ville de 100 000 habitants au sud-est de Pékin, là, effectivement, ils expérimentent un système de note citoyenne : au milieu des quartiers, il y a de grands panneaux avec les noms et les notes de chacun.

Xavier de la Porte : Non ! Affichés publiquement ?

Vincent Coquaz : Affichés publiquement. La philosophie même de ce programme c'est de dire qu’en affichant publiquement les bons citoyens et les mauvais on fera en sorte que tout le monde soit un peu meilleur.

Xavier de la Porte : Comment ces notes sont-elles construites ?

Vincent Coquaz : Chaque quartier, chaque résidence, a des responsables du quartier. Ils notent dans un carnet si quelqu'un a fait une bonne action, s'il a ramassé les papiers qui étaient par terre ; ils notent si quelqu'un a jeté des papiers par terre ; ils notent si quelqu'un — évidemment il y a des trucs qui sont un peu plus politiques — a diffusé des fausses informations, a critiqué le Parti ou, au contraire, a participé activement à des activités du Parti. Après, avec ce qui est écrit dans ce carnet, on fait les additions et les soustractions, puis on calcule une note. Donc on n'est pas du tout dans un truc high-tech, en temps réel, machin, où sa note baisse et descend où qu'on soit en Chine. Voilà. Ça, c'est une expérimentation à Rongcheng. Il y a d'autres villes où il y a d'autres expérimentations. Donc déjà, on a un peu confondu les expérimentations locales qui, à priori, n'ont pas vocation à être généralisées à l'ensemble de la Chine et on en a fait un truc où tous les Chinois sont notés en permanence.

Xavier de la Porte : Shoshana Zuboff, ma nouvelle héroïne donc, parle aussi de la note sociale en Chine et elle parle, comme Vincent Coquaz, du fait que ça recoupe plein d'autres choses qu'il faudrait détailler pour être vraiment précis. Mais, comme Vincent Coquaz et Ismaël Halissat, Zuboff est finalement moins alarmiste que je m'y attendais sur la situation chinoise. Enfin, plus exactement, tous les trois disent : « La Chine c'est inquiétant, mais pas forcément plus que ce qui se passe chez nous. Au moins, en Chine, c'est visible ! »
Bon, vu de cette manière, c'est sûr. Pendant que Vincent parle, je me demande ce qu'on peut faire contre cette invasion de la notation, contre les scores cachés. Eh bien, on ne peut pas faire grand-chose !Mais pPour les notations moins cachées, on peut décider de ne pas participer au système, par exemple en ne notant rien ni personne. Sauf que, dans certains cas, ça pénalise la personne qu'on est censé noter. En centre d'appels, par exemple, un salarié qui n'est pas suffisamment noté devient suspect parce que ça signifie qu'il n'arrive pas à mener l'entretien jusqu'au moment de la notation. On peut décider de noter n'importe comment. Mais ça aussi, ça peut avoir des conséquences directes sur la personne qu'on note ou sur le service qu'on note. Quand on est soi-même noté dans son emploi, on peut tricher et gonfler sa note, mais c'est également risqué. Par exemple, des salariés d'Orange ont été licenciés parce qu'ils avaient trafiqué leur note. J'avoue que j'ai du mal à trouver une voie de sortie. J'ai l'impression qu'on est pris dans un truc dont on n'est pas près de s'échapper, alors je demande à Vincent comment lui résout toutes ces contradictions.

Vincent Coquaz : En tant que consommateur, en tant que citoyen, c'est hyper-difficile de résister à la note. Je sais à quel point la note est peu fiable, est subjective et, en fait, ne veut pas dire grand-chose. Pourtant, quand je cherche un plombier, quand je cherche un médecin et que je tape ma recherche dans Google, que le premier truc qui s'affiche ce sont les notes, je sais, au fond de moi, que ça m'influence. Je sais que je vais plutôt me tourner vers le plombier qui a 4,9 sur 5 que vers celui qui a 1,3 alors qu’en plus, parfois, ça repose sur trois commentaires et que c'est peut être le plombier qui a 5 et qui a mis des mauvaises notes au plombier qui a 1,3.

Xavier de la Porte : Est-ce que tu ne crois pas que ça c'est parce qu'on est nés, on a grandi, on a été éduqués dans une culture de la notation ? En fait, on est complètement influencés par l'idée que la note évalue quelque chose alors que tous les théoriciens de l'éducation savent très bien, depuis très longtemps, que la note ne dit rien, par exemple, d'un élève.

Vincent Coquaz : La note, c'est ce qu'on appelle un fait social. C'est-à-dire que c'est quelque chose qui s'impose à nous, qu'on le veuille ou non. D'ailleurs, quand on parle aux gens, la plupart des gens nous disent : « Moi je déteste ça. La note, je le fais pas ! ». Si on demande aux gens, personne ne note. Pourtant, en fait, tout le monde note et tout le monde est noté, parce qu'il y a un truc qui, effectivement, est ancré en nous depuis le plus jeune âge et qu'on ne questionne jamais, qui est qu’une bonne note c'est bien, une mauvaise note ce n'est pas bien. C'est assez confortable de classer et de trier. Ça permet de réduire des situations qui sont hyper-complexes à un chiffre, à un nombre d'étoiles. On n'a plus à se dire : est-ce qu'un hôtel est bien situé, etc. ? On regarde la note et cette note est censée agréger pour nous plein de choses qui sont hyper-complexes.

Xavier de la Porte : Je crois que Vincent résume très bien ce qui me pose problème dans la note, ce qui me pose problème en plus de tout ce qu'on vient de dire. Je crois que c'est ce côté extrêmement réducteur de la note et, en même temps, confortable. Quelque chose de très infantile. Même graphiquement c'est infantile. Les étoiles, c'est quand même la récompense qu'on reçoit en maternelle. Ce qui est étonnant, c'est que la notation se répand partout à un moment où elle est remise en question dans l'Éducation nationale. C'est-à-dire qu'aujourd'hui il y a plein d'enseignants qui préfèrent d'autres modes d'évaluation qui sont beaucoup plus significatifs. Quiconque a enseigné un tant soit peu sait, par exemple, que deux 15 ou, d'ailleurs, deux 7 peuvent avoir des significations complètement différentes. Et la note ne rend pas compte de ça.
Donc l'idée qu'on ait étendu ce système au monde du travail et à tout l'Internet, en notant tout et en étant sans cesse noté, c'est un peu comme les plats de coquillettes au jambon dans les restos branchés. Moi, j'avoue que ça me déprime.

Merci à Vincent Coquaz. Le livre qu’il a cosigné avec Ismaël Halissat s’intitule La nouvelle guerre des étoiles, il est paru chez Kero.

À la réalisation c'était Hélène Bizieau. À la technique Élisabeth Collet. Au mixage Benjamin Orgeret. C’était Le code a changé, un podcast proposé par France Inter en partenariat avec Fabernovel.

Lettre d'information publique de l'April du 1er janvier 2021

ven, 01/01/2021 - 12:50

Bonjour,

La mission sur les données publiques et les codes sources, portée par le député Éric Bothorel, a publié son « rapport pour une politique publique de la donnée » (216 pages). Notre analyse sera prochainement disponible.

Notre émission « Libre à vous ! » sera de retour mardi 5 janvier 2021 sur les ondes, nous recevrons Henri Verdier, ambassadeur pour le numérique. Pensez à vous abonner au podcast de l'émission ainsi qu'à la lettre d'actus.

La contribution de l'April au Collectif CHATONS est le site Chapril qui propose des services libres et loyaux. Nous avons le plaisir de vous annoncer que le Chapril compte trois nouveaux services libres en ligne : une une instance de Bénévalibre, un logiciel libre de gestion et de valorisation du bénévolat dans les associations ; une forge collaborative libre et éthique ; un générateur de code QR libre et éthique

Le palmarès du label Territoire Numérique Libre 2020 a été dévoilé mardi 1er décembre 2020. Toutes nos félicitations aux 26 collectivités labellisées et à leurs équipes pour leur engagement et leurs efforts en faveur des logiciels libres et d'une informatique loyale au service de l'intérêt général.

Nous avons relayé un appel à dons lancé par la FFII, Foundation for a Free Information Infrastructure, dans le cadre de la mobilisation contre les dangers des brevets logiciels, remis sur le devant de la scène par le projet de brevet unitaire, notamment parce qu'il ne propose aucun garde-fou contre les dérives d'organismes comme l'Office européen des brevets.

L'April, avec plus de 40 autres signataires, a signé la tribune de l'association Interhop, publiée lundi 14 décembre 2020 dans Libération, pour demander une refonte structurelle du projet Health Data Hub ainsi que son retrait immédiat de Microsoft Azure qui avait été choisi pour héberger les données de santé.

InterHop a également lancé une pétition officielle via le site du Sénat pour obtenir la création d'une commission d'enquête sur l'accord avec la société Microsoft concernant la gestion des données de santé des Français. Pétition que nous vous encourageons à signer.

InterHop a également pour projet de « dégoogliser la santé numérique » en s'inscrivant dans la démarche du Collectif CHATONS (Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires). Afin de donner corps à ses ambitions l'association a lancé un appel à don auquel nous vous invitons à répondre si vous le pouvez.

Vous pouvez retrouver les podcasts des émissions « Libre à vous ».

Au programme de l'émission du 1er décembre  : « Au cœur de l'April (dé)confinée », épisode 2. Plusieurs personnes actives au sein de l'April ont parlé des groupes de travail, des activités de l'April, son fonctionnement, les coulisses de l'émission ; les résultats du label Territoire Numérique Libre 2020 ; la chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet sur le jeu La sagesse et/ou la folie des foules ».

Au programme de l'émission du 8 décembre : Geotrek, suite logicielle libre pour gérer et valoriser sentiers et activités touristiques ; la chronique de Noémie Bergez sur « La CNIL force Carrefour à positiver sur la protection des données » ; la chronique d'Antanak sur le thème « libérer aussi la pratique des femmes dans nos activités de reconditionnement ».

Au programme de l'émission du 15 décembre : présentation de Fondation pour le Logiciel Libre, Free Software Foundation, FSF ; la chronique d'Éric Fraudain qui présente l'artiste Darren Curtis ; la chronique d'Isabella Vanni sur l'importance de ne rien lâcher face à une commune se vantant de distribuer gratuitement des logiciels non libres aux élèves de l'école primaire.

Le groupe Transcriptions vous offre neuf nouvelles transcriptions.

N'oubliez pas d'écouter les dernières éditions du Décryptualité.

Consultez la lettre publique ci-dessous pour toutes les autres informations et notamment la revue de presse qui propose une quinzaine d'articles.

Vous appréciez cette lettre d'actus ? Partagez-la autour de vous et encouragez les personnes à s'y abonner. Les archives sont disponibles.

Pour finir, une question : quels sont vos espoirs ou attentes pour l'année 2021 ?

Au nom de l'April, je vous présente nos meilleurs vœux pour 2021. Meilleurs vœux de bonheur, de santé pour vous et vos proches. Que 2021 soit remplie d'espoir et d'énergie positive.

Librement,
Frédéric Couchet
délégué général de l'April.

Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez faire un don ou adhérer à l'association.

Message de Véronique Bonnet, présidente de l'April, pour les vœux de l'April

L'April vous présente ses meilleurs vœux pour 2021. Recevez tous nos vœux de santé et de bonheur pour vous et vos proches. Lire le message de Véronique Bonnet, présidente de l'April.

Trois nouveaux services Chapril : Bénévalibre ; une forge collaborative libre et éthique ; un générateur de code QR libre et éthique

Nous avons le plaisir de vous annoncer que le Chapril compte trois nouveaux services libres en ligne et accessibles à tout le monde : une instance de Bénévalibre pour la gestion et valorisation du bénévolat dans les associations; une forge collaborative libre et éthique ; un générateur de code QR libre et éthique.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Message de Véronique Bonnet, présidente de l'April, pour les vœux de l'April
  2. Trois nouveaux services Chapril : Bénévalibre ; une forge collaborative libre et éthique ; un générateur de code QR libre et éthique
  3. Dossiers, campagnes et projets
    1. 26 collectivités récompensées par le label Territoire Numérique Libre 2020
    2. Brevets logiciels : appel à dons de la FFII pour déposer une plainte constitutionnelle en Allemagne
    3. L'April signe la tribune d'Interhop pour le retrait immédiat de Microsoft Azure de la plateforme Health Data Hub
    4. Pour des logiciels libres au service de la santé, répondre à l'appel à don de Interhop
    5. Journée internationale contre les DRM le 4 décembre 2020
    6. Émissions Libre à vous ! diffusées sur radio Cause Commune
    7. S'inscrire à la liste d'information dédiée à l'émission « Libre à vous ! »
    8. Décryptualité
    9. Neuf nouvelles transcriptions
    10. Revue de presse
  4. Conférences, événements
    1. Événements à venir
    2. Événements passés
  5. Vie associative
    1. Revue hebdomadaire
    2. Adhésions
  6. Soutenir l'association
  7. Rejoindre l'association à titre individuel
  8. Rejoindre l'association en tant que personne morale
  9. Archives
Dossiers, campagnes et projets 26 collectivités récompensées par le label Territoire Numérique Libre 2020

Suite aux délibérations du jury, le palmarès du label Territoire Numérique Libre 2020 a été dévoilé mardi 1er décembre 2020. Toutes nos félicitations aux 26 collectivités labellisées et à leurs équipes pour leur engagement et leurs efforts en faveur des logiciels libres et d'une informatique loyale au service de l'intérêt général.

Brevets logiciels : appel à dons de la FFII pour déposer une plainte constitutionnelle en Allemagne

Nous relayons un appel à dons lancé par la FFII, Foundation for a Free Information Infrastructure, dans le cadre de la mobilisation contre le danger des brevets logiciels, remis sur le devant de la scène par le projet de brevet unitaire, notamment parce qu'il ne propose aucun garde-fou contre les dérives d'organismes comme l'Office européen des brevets.

L'April signe la tribune d'Interhop pour le retrait immédiat de Microsoft Azure de la plateforme Health Data Hub

L'April, avec plus de 40 autres signataires (associations, personnalités publiques, syndicats des secteurs de la santé et de la défense des libertés), signe la tribune de l'association Interhop, publiée lundi 14 décembre 2020 dans Libération, pour demander une refonte structurelle du projet Health Data Hub ainsi que son retrait immédiat de Microsoft Azure qui avait été choisi pour héberger les données de santé. InterHop a également lancé une pétition officielle via le site du Sénat pour obtenir la création d'une commission d'enquête sur l'accord avec la société Microsoft concernant la gestion des données de santé des Français. Pétition que nous vous encourageons à signer.

Pour des logiciels libres au service de la santé, répondre à l'appel à don de Interhop

Interhop est une association française loi 1901 qui développe et met à disposition des logiciels libres pour la santé. Elle a ainsi pour projet de « dégoogliser la santé numérique » en s'inscrivant dans la démarche du Collectif CHATONS, autant que mener des actions de plaidoyer, notamment contre l'hébergement des données du Health Data Hub – donc les données de santé de la population – chez Microsoft. Afin de donner corps à ses ambitions, l'association a lancé un appel à don auquel l'April appelle à répondre.

Journée internationale contre les DRM le 4 décembre 2020

L'April a participé, vendredi 4 décembre 2020, à la journée internationale contre les DRM (menottes numériques), organisée par la Fondation pour le logiciel libre. Une action qui s'inscrit dans sa campagne Defective by Design qui peut se traduire en français par « défectueux à dessein ou par conception ».

Émissions Libre à vous ! diffusées sur radio Cause Commune

Trois nouvelles éditions de notre émission Libre à vous ! ont été diffusées en direct sur radio Cause Commune.

Émission du 1er décembre 2020

Au programme : « Au cœur de l'April (dé)confinée », épisode 2. Plusieurs personnes actives au sein de l'April ont parlé des groupes de travail, des activités de l'April, son fonctionnement, les coulisses de l'émission ; les résultats du label Territoire Numérique Libre 2020 ; la chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet sur le jeu La sagesse et/ou la folie des foules ».

Les podcasts sont disponibles ainsi que la transcription.

Émission du 8 décembre 2020

Au programme de l'émission : Geotrek, suite logicielle libre pour gérer et valoriser sentiers et activités touristiques ; la chronique de Noémie Bergez sur « La CNIL force Carrefour à positiver sur la protection des données » ; la chronique d'Antanak sur le thème « libérer aussi la pratique des femmes dans nos activités de reconditionnement ».

Les podcasts sont disponibles ainsi que la transcription.

Émission du 15 décembre 2020

Au programme : présentation de Fondation pour le Logiciel Libre, Free Software Foundation, FSF ; la chronique d'Éric Fraudain qui présente l'artiste Darren Curtis ; la chronique d'Isabella Vanni sur l'importance de ne rien lâcher face à une commune se vantant de distribuer gratuitement des logiciels non libres aux élèves de l'école primaire.

Les podcasts sont disponibles ainsi que la transcription.

S'inscrire à la liste d'information dédiée à l'émission « Libre à vous ! »

Pour savoir toutes les nouvelles de l'émission Libre à vous ! sur les libertés informatiques, inscrivez-vous à la lettre d'actus.

Vous y recevrez régulièrement les actualités concernant l'émission : annonce des podcasts, des émissions à venir et de toute autre actualité en lien avec l'émission.

Décryptualité

Depuis le 20 février 2017, date du premier Décryptualité, un petit groupe de membres de l’April se réunit chaque semaine : « On a eu envie de faire quelque chose d’un petit peu différent de la revue de presse de l’April, qui soit un petit peu plus large ». Dans un format d’une quinzaine de minutes, les sujets concernant l’actualité informatique sont commentés de façon simple et accessible au plus grand nombre.

Neuf nouvelles transcriptions

Le groupe Transcriptions de l'April vous offre de la lecture avec neuf nouvelles transcriptions :

Revue de presse

La revue de presse fait partie du travail de veille mené par l'April dans le cadre de son action de défense et de promotion du Logiciel Libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Pour gérer cette revue de presse, un groupe de travail a été créé (vous pouvez en consulter la charte) ainsi qu'une liste de discussion rp@april.org où vous pouvez envoyer les liens vers des articles qui vous semblent intéressants.

La revue de presse est désormais également diffusée chaque semaine sur le site LinuxFr.org. Cette diffusion lui offre un lectorat plus large.

Il existe un flux RSS permettant de recevoir la revue de presse au fur et à mesure (rapidement et article par article donc).

Les derniers titres de la revue de presse :

Un Petit guide de la revue de presse est disponible pour celles et ceux qui souhaiteraient contribuer.

Voir la page revue de presse sur le site pour le détail des articles.

Conférences, événements Événements à venir
  • Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April jeudi 7 janvier 2021 à 17 h 30, Pour tous les détails et pour vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le bloc-notes
Événements passés
  • Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April, à distance, jeudi 3, 10, 17 décembre 2020
Vie associative Revue hebdomadaire

Chaque vendredi, à midi pile, les permanents et les adhérents qui le souhaitent passent en revue les tâches et actions relatives à l'April dont ils ont la charge lors de la « revue hebdomadaire April » sur IRC (canal #april sur irc.freenode.net, accès avec un navigateur web). La durée est limitée, généralement un quart d'heure. Cela stimule les bonnes volontés, suscite des idées et des contributions, permet de suivre les activités des uns et des autres et éliminer un certain nombre de problèmes bloquants.

Une page décrivant le principe d'une revue hebdomadaire est en ligne.

Vous pouvez en savoir plus en consultant en ligne les archives des premières revues hebdomadaires, et notamment la synthèse de la revue du 4 décembre 2020, la synthèse de la revue du 11 décembre 2020, la synthèse de la revue du 18 décembre 2020, la synthèse de la revue du 24 décembre 2020.

Adhésions

Au 1er janvier 2021, l'association compte 3 972 membres (3 668 personnes physiques, 304 personnes morales).

Soutenir l'association

L'April a besoin de votre aide. Vous pouvez faire un don à l'association et participer ainsi au financement de nos actions.

Pour faire un don à l'association, rendez-vous à l'adresse suivante https://www.april.org/association/dons.html (il est possible de faire un don par chèque, virement, carte bancaire ou encore prélèvement automatique).

Pour tout renseignement n'hésitez pas à nous contacter.

Rejoindre l'association à titre individuel

Dans une association, l'adhésion est un acte volontaire. C'est aussi un acte politique car c'est manifester son soutien à l'objet de l'association ainsi qu'aux valeurs qui le sous-tendent. Une adhésion fait la différence en contribuant à atteindre les objectifs de l'association.

Adhérer à l'April permet :

  • de défendre collectivement un projet de société ;
  • de s'investir activement dans la vie de l'association à travers ses groupes de travail et ses actions ;
  • d'être informé régulièrement des événements logiciel libre ;
  • d'agir sur les institutions à travers un partenaire incontournable ;
  • de soutenir financièrement les actions de l'association.

Il est possible d'aider l'association en lui donnant de son temps ou de son argent. Toutes les contributions sont les bienvenues.

Pour les hésitants, nous avons mis en ligne les réponses à de fausses idées classiques.

Pour adhérer à l'April, vous pouvez remplir le formulaire en ligne.

Pour tout renseignement, n'hésitez pas à nous contacter.

Rejoindre l'association en tant que personne morale

Que vous soyez une entreprise, une collectivité ou une association, adhérez pour participer activement aux décisions stratégiques qui vous concernent !

Votre structure a besoin de tirer le meilleur parti du logiciel libre et pour défendre ses intérêts, elle doit :

  • exercer une veille permanente pour se tenir informée des opportunités et des menaces ;
  • constituer et entretenir des réseaux relationnels institutionnels ;
  • être éclairée sur les contextes juridiques et stratégiques ;
  • contribuer à la défense de l'informatique libre face aux acteurs qui lui sont hostiles ;
  • mieux faire connaître et valoriser son action.

April est au cœur des grandes évolutions du logiciel libre. Adhérer à April permet :

  • de défendre collectivement un projet de société ;
  • de s'investir activement dans la vie de l'association à travers ses groupes de travail et ses actions ;
  • d'être informé régulièrement des événements logiciel libre ;
  • d'agir sur les institutions à travers un partenaire incontournable ;
  • de financer ou cofinancer des actions stratégiques.

Pour adhérer à l'April, il suffit de vous rendre à l'adresse suivante : adhérant dès maintenant à l'April.

Pour tout renseignement n'hésitez pas à nous contacter.

Archives

Pour recevoir automatiquement par courriel cette lettre, inscrivez-vous à la liste de diffusion

Les archives de la lettre sont disponibles en ligne.

Meilleurs vœux de l'April pour l'année 2021

jeu, 12/31/2020 - 10:48

L'April vous présente ses meilleurs vœux pour 2021. Recevez tous nos vœux de bonheur et de santé pour vous et vos proches.

Message de Véronique Bonnet, présidente de l'April :

J'espère que l'année 2021 sera plus sereine et plus douce, à tous points de vue, pour vous-même et pour les vôtres. Que beaucoup de belles et bonnes rencontres pourront se faire, de moins en moins à distance et de plus en plus en présence.

Que votre énergie de libriste, de militant et militante de la cause de l'autonomie des utilisateurs et utilisatrices de logiciels, de la transparence et du partage soit inspirée et inspirante.

Tous mes vœux de réalisation personnelle, familiale, amicale, professionnelle. Inventivité et écoute.

Que 2021 puisse vous satisfaire.

Véronique Bonnet, présidente de l'April

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