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Comment reprendre le contrôle de notre vie numérique - Tariq Krim

APRIL - ven, 07/20/2018 - 15:53


Titre : Comment reprendre le contrôle de notre vie numérique
Intervenants : Tariq Krim - Guillaume Grallet
Lieu : Paris - Le Point
Date : mai 2018
Durée : 34 min 19
Visionner la vidéo ici ou ici
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Tariq Krim 2015 Wikimedia Commons, licence Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Transcription

Guillaume Grallet : On a la chance d’avoir avec nous, au Point cet après midi, Tariq Krim. Tariq, beaucoup de gens le connaissent parce que, Tariq, tu as créé pas mal d’entreprises sur Internet : tu as créé Netvibes, Jolicloud, tu as été vice-président du Conseil national du numérique et tu reviens aujourd’hui avec un nouveau projet Dissident.ai. On va bien sûr en parler. On t’a invité Tariq également pour commenter, pour réagir à une interview que tu as donnée dans Le Point dans Le Postillon : « Il faut limiter certaines technologies avant qu’il ne soit trop tard » et qui a suscité pas mal de réactions en ligne ; ça a été twitté, retwitté, tu as eu des réactions des politiques aussi, tu pourras peut-être nous en parler.

En fait je voulais pour une première question te faire réagir à cette phrase que j’aime beaucoup parce que je crois qu’un des buts de Dissident c’est de reprendre le contrôle sur notre vie numérique, et tu dis dans l’interview : « Nous entretenons une relation symbiotique avec nos applications. Nous avons autant besoin d’elles qu’elles ont besoin de nos données. »

Tariq Krim : Avant tout bon jour et puis merci de me recevoir dans cette maison. Effectivement, c’est un article que j’ai mis du temps à écrire ; c’est un sujet auquel je réfléchis depuis des années. Quand j’étais beaucoup plus jeune, au début des années 90 et du Web, on pensait que la technologie allait être quelque chose de fantastique, ça allait changer le monde en bien, on ne se posait pas du tout la question de savoir s’il y avait des défauts, s’il y avait des choses qui allaient être négatives qui allaient apparaître. Et puis, depuis quelques années, en fait depuis l’apparition notamment des téléphones, je pense qu’on commence à voir que les choses — enfin on l’a vu avec l’élection de Trump, avec le Brexit, avec ce qui s’est passé en Birmanie —, que la technologie sans contrôle a des conséquences inattendues et pas celles qu’on imaginait.

Alors l’idée de cette relation symbiotique c’est qu’en fait, c’est très drôle. C’est qu’il y a maintenant dix ans, quand Steve Jobs a finalement inventé l’iPhone, au départ il n’avait pas du tout la même vision que celle qui a été mise en œuvre ; il voulait faire un truc très simple, très fermé et ensuite, un an plus tard il a changé d’avis, il a décidé de faire l’App Store et donc de permettre à n’importe qui d’avoir une application sur le téléphone.

Alors c’est le problème des plateformes, c’est le cas aussi avec Facebook. À l’époque, quand j’étais à Netvibes, j’ai eu la chance d’être un des tout premiers à avoir un iPhone et puis, la deuxième chose que j’ai faite en ouvrant la boîte, c’est comment on fait pour être sur ce truc. Et c’est la question que tout le monde s’est posée.
Le problème c’est qu’il y a dix applications par écran et avoir un peu d’espace, de surface sur ce téléphone ça devient, à un moment donné, si cet outil devient un outil qu’on utilise tous les jours, une question de vie ou de mort. Tout le monde a voulu avoir son App ; tout le monde a fait tout ce qu’il pouvait pour exister sur l’iPhone et ensuite, un an plus tard sur Android. Le problème c’est qu’effectivement, soit on a une application qui est essentielle, qui fait partie de la vie : les SMS, les notes, le browser, la musique ; mais curieusement, en fait, toutes ces applications étaient au départ développées par Apple donc il a fallu que d’autres sociétés comme Facebook, comme Twitter, comme Foursquare, comme Google, essayent d’être présentes sur le téléphone à tout prix.

Et une des raisons pour, en fait, créer cette sorte d’attention sur le téléphone, ça a été de s’assurer que, finalement, les gens seraient hooked comme on dit aux États-unis, complètement pluggés sur son application du matin au soir. Donc quand on n’utilise pas une application, l’usage descend — on peut avoir, on a tous des dizaines d’applications sur son téléphone qu’on n’utilise plus du tout — et un des moyens de se rappeler à nous ce sont les notifications, c’est d’être présent en permanence et de dire « j’existe ! Il faut absolument que vous utilisiez mon application ». Et c’est là qu’on s’est retrouvés il y a quelques années, on se rappelle tous, à chaque fois qu’on était dans un dîner on avait des dizaines de notifications qui ne servent à rien, mais c’était une des méthodes utilisées par les applications pour exister.

Avec le temps, ce qu’il faut savoir c’est évidemment que tous les gens qui ont développé, Instagram, Facebook, viennent tous de la même école à Standford, Persuasive Design [The Stanford Persuasive Technology Lab] ; en fait l’idée c’est d’apprendre à construire des expériences addictives. Et on peut comprendre pourquoi puisque, finalement, je suis à table, j’ai une notification, je prends mon téléphone, « ah Instagram ; je vais aller sur Instagram », je vais passer une, deux, trois, quatre, « ah une pub ».
Donc en fait, juste avec un simple geste, le simple fait d’avoir lu mon téléphone génère de l’argent pour Facebook de manière passive et ce qui est toujours le cas c’est qu’on se dit « tiens je vais regarder un petit peu » et puis en fait on continue, on continue, on continue et puis, à un moment donné, on se dit « mince ! je viens de passer cinq minutes, j’ai perdu cinq minutes. » Toutes les applications ont été pensées pour ça parce qu’elles doivent exister et elles ne peuvent pas être enlevées du téléphone. Donc pour être sûr que vous ne les enlèvez pas, on vous rend addict.

Guillaume Grallet : Oui. Tout à l’heure tu citais Hooked, c’est le titre d’ailleurs d’un bouquin, d’un livre de Nir Eyal et qui montre bien à quel point le processus d’efforts et de récompenses fait qu’on revient souvent aux applications. Est-ce que tu pourrais nous parler également du temps qu’on passe aux applications et comment reprendre le contrôle du temps ?

Tariq Krim : Un des problèmes de « l’éthique » entre guillemets, c’est qu’effectivement les applications ont été pensées soit par rapport à un tiers, donc publicité ; à chaque fois qu’on prend son téléphone on doit voir, à un moment donné, de la publicité de manière passive, de manière active, mais c’est important parce que c’est un compteur et donc c’est ce qui fait les revenus incroyables soit de Facebook et également de Google ; mais ce qui est intéressant avec Facebook c’est, qu’en fait, on fait de l’argent simplement en déplaçant le pouce, alors que pour Google il faut faire une recherche, cliquer sur la publicité. Facebook et Instagram, on construit une version encore plus simple pour générer de l’argent.
Donc l’un des problèmes que l’on a c’est effectivement que les applications ne sont pas pensées par rapport à nous, elles sont pensées soit par rapport à des tiers, soit dans des logiques de temps, puisque aujourd’hui, une des mesures du succès d’une application c’est le temps passé ; un peu comme la télévision, finalement, c’est exactement le même modèle. Donc on essaie de gagner des secondes par ci, des secondes par là et effectivement ça a un impact, ça nourrit, parce que le temps est la seule chose non-compressible de nos vies.
Mais surtout on essaye, comment dire, de tromper l’utilisateur avec des petites astuces en permanence donc soit des notifications vraiment spécifiques, soit en manipulant les émotions. Il y a une photo de quelqu’un qu’on aime bien, qu’on n’a pas vu depuis des années, hop elle va réapparaître à un moment opportun ; c’est super ! Qu’est ce qui s’est passé ? Là tout de suite on se sent un peu [Tariq mime de la main le cœur qui bat]… Et donc ça crée ce désir et ça crée une addiction. C’est un peu le modèle des machines à sous : quand on arrive dans une salle avec des machines à sous, la règle c’est qu’on entende toujours les pièces tomber parce que ça veut dire que, quelque part, c’est un peu l’argent que vous auriez pu gagner qui est en train de tomber donc il faut absolument aller… Et c’est la même chose : à chaque fois qu’on prend son téléphone on a l’impression qu’on a raté quelque chose ou qu’il y a un truc qui est en train de se passer. Enfin c’est quand même très retors !

Guillaume Grallet : C’est très difficile de couper quoi, de se déconnecter. Alors juste avant de parler de Dissident qui est quand même une nouvelle proposition et puis on parlera aussi du souci que tu as de l’utilisateur, je trouve ça très intéressant, il y a un autre combat, quelque chose qui te tient à cœur, c’est de mettre en avant les développeurs français, des développeurs qui sont souvent derrière des applications très connues, mais on ne le sait pas toujours très bien, ils pourraient avoir encore davantage de succès. D’ailleurs, pour la version en ligne de cet article, de cette interview, on a renvoyé vers un rapport que tu avais présenté il y a quelques années1 où tu mettais en avant les développeurs français. Au Point on avait fait une enquête, c’est Marie Bordet qui avait signé des portraits de développeurs. Pourquoi c’est important de mettre en avant les développeurs français ?

Tariq Krim : Je pense qu’en fait c’est très drôle, quand on parle de la France à l’étranger, quand on parle cinéma, on faisait une version française de cinéma, c’est Truffaut, la nouvelle vague ; pareil dans la gastronomie ; pareil dans le luxe ; pareil dans la musique ; pareil dans quasiment tout et dans la technologie, en fait, on a l’impression qu’il n’y a pas d’école française, que finalement — les mauvaises langues diraient on copie beaucoup ce que font les États-unis — on n’invente rien. Alors qu’en fait c’est totalement faux, on a une véritable expertise. Les gens qui travaillent, quand ils sont en France, c’est drôle, ils sont dans des écoles, on n’en entend pas parler, puis ensuite ils travaillent chez Google, ils ont cofondé Android, l’iPhone, Linkedin, Amazon, Google Cloud, etc.

Guillaume Grallet : Tu parles par exemple de Jean-Marie Hullot qui est derrière l’iPhone ?

Tariq Krim : Qui a été, à priori, d’après ce qu’on sait, initié à Paris avant que le projet reparte en Californie. Donc on a toujours eu une bonne école de développeurs, des gens extrêmement bons, mais on n’a jamais su, en fait, valoriser ce talent alors qu’on le fait dans d’autres domaines avec les chefs, avec les designers ; et c’est vraiment dommage parce qu’on a absolument toutes les ressources, toutes les expertises, pour développer une école française, pour développer une proposition de valeur.
Pour moi, la technologie aujourd’hui est politique ; il y a le modèle américain, il y a le modèle chinois, ce sont des modèles qui sont totalement différents dans leur vision et aujourd’hui, entre les deux, il y a l’Europe qui ne sait pas trop sur quel pied danser et la seule manière d’exister — c’est pour ça que j’ai toujours fait, d’ailleurs, des produits qu’on appelle consumers donc du grand public — c’est que le consumer c’est aussi une vision politique. Soit on développe des outils pour émanciper les gens, soit on développe des outils pour les emprisonner dans des bulles, ce qui a été le cas un peu avec Facebook pendant l’élection et avec le Brexit et avec toutes les élections, on s’est rendu compte que les gens n’avaient aucune capacité d’analyse, c’est-à-dire que leur vision du monde était basée sur des informations totalement fausses, alors qu’à côté il y a des choses comme Wikipédia, enfin il y a tout un ensemble d’éléments qui leur auraient permis de pouvoir changer leurs opinions mais comme les outils sont faits pour nous mettre un peu dans des tunnels !
C’est totalement différent, d’ailleurs, de la vision française, on adore le débat contradictoire, on n’est jamais d’accord sur plein de choses, mais on n’a jamais eu de logiciels — même quand tu regardes les choses comme Dailymotion — où on a appris à consolider ce débat. Et c’est dommage parce qu’on a largement les moyens de développer ces produits, il faut les soutenir et je pense que c’est vraiment, au-delà d’une question technique et de savoir-faire ou de VC [Venture Capital] ou financement, c’est une vision politique ! C’est-à-dire que si la France n’émerge pas dans le numérique et n’invente pas sa vision du monde, ça veut dire qu’on utilise la vision des mondes d’autres gens et si on se plaint on n’a qu’à nous… C’est vraiment un sujet important.

Guillaume Grallet : Un autre Français talentueux, il y a eu Yoshua Bengio par exemple, qui est un des Français, un des pères de l’intelligence artificielle, qui est l’idole de Yann LeCun qui, lui-même, est le responsable chez Facebook de l’intelligence artificielle ; mais tu en avais cité d’autres, des développeurs qui sont derrière des innovations intéressantes. Peut-être tu peux en redire un petit mot et puis surtout, comment on pourrait davantage les mettre en avant, comme on pourrait structurer davantage la Tech française ? Je sais que c’est que c’est difficile, mais tu as sans doute des idées là-dessus.

Tariq Krim : En fait je dis toujours que c’est compliqué parce que, à la fois, les différentes sociétés que j’ai faites on s’est toujours retrouvés en frontal avec Google et à chaque fois l’État a choisi des acteurs US. C’était le cas avec le précédent gouvernement où, en fait, au moment où on faisait Jolicloud , on faisait une plateforme — j’avais monté une équipe top-notch, vraiment la meilleure équipe possible pour faire ça — et ensuite, on découvre à la télé que le gouvernement, finalement, va travailler avec Microsoft. On en apprend beaucoup. Il a y, si tu veux, cette forme de manque de confiance ; on a un complexe d’infériorité et c’est vrai que sur les questions maintenant d’intelligence artificielle qui deviennent essentielles parce qu’elles vont à la fois simplifier le monde dans lequel on est mais aussi le réorganiser d’une certaine manière et donc c’est très important de comprendre comment ça peut se faire. En France on a un des piliers, je pense, dans le développement informatique, c’est notre héritage jacobin, c’est l’État et l’État devrait montrer l’exemple dans sa façon de développer, dans sa façon d’inventer le futur ; et aujourd’hui, chaque fois qu’on voit des articles que tu as écrits ou que d’autres ont écrits, c’est le projet Quaero, le projet Louvois, enfin toutes ces catastrophes, ces désastres où, en fait, on considère que la technologie c’est : on fait un cahier des charges énorme ; on passe la patate chaude à une société, une SS2I. Donc on a l’impression que la technologie est le dernier des éléments alors qu’en fait c’est le cœur du sujet. Il faudrait que ces développeurs soient dans les ministères, conseillent à la fois le président ; le fameux CTO qui, malheureusement, n’existe plus.

Guillaume Grallet : Tu peux en dire un mot parce que je crois qu’il y a des exemples réussis de CTO et ce que ça veut dire ?

Tariq Krim : Aux États-Unis, à l’époque pré-Trump, c’était effectivement très intéressant. Mais l'idée de CTO…

Guillaume Grallet : Chief Technology Officer.

Tariq Krim : Chief Technology Officer qu’il y a dans quasiment toutes les entreprises : la personne qui est responsable de la vision stratégique. Par exemple, quand le président veut faire une manœuvre militaire ou aller en guerre quelque part, il a son chef d’État-Major. Son chef d’État-Major connaît parfaitement les rouages de l’armée, connaît tous les généraux ; tu n’as pas le président de la République qui va appeler un général dans une base en Corse ou dans le Sud de la France et dire « voilà je voudrais aller »… Non ! Il demande à son chef d’État-Major qui va appeler tout le monde, qui va réfléchir à une stratégie et qui va la proposer ; et ensuite le politique qui, en général, ne connaît d’ailleurs rien aux affaires militaires, va suivre ou non.
Pour la technologie ça devrait être la même chose quand on a des projets : quels que soient les projets, réforme des retraites, questions liées au travail, à la réinvention de la Sécurité sociale, enfin tous les projets importants nécessitent une composante technologique. Donc si cette composante technologique n’est pas anticipée en amont et s’il n’y a pas quelqu’un qui est capable d’expliquer en des mots clairs, soit au président, soit au Premier ministre, « voilà les directions qu’il faut prendre ; si on ne prend pas ces directions eh bien on aura soit du retard, soit on ne pourra pas mettre les choses en œuvre » et cette personne, malheureusement, elle est diluée en trois-quatre personnes à des niveaux beaucoup plus bas et qui n’ont pas forcément l’oreille et surtout la vision globale stratégique. Ça je pense que c’est un vrai problème.

Guillaume Grallet : C’est un vrai problème. Alors il n’y a pas de fatalité dans la manière d’innover, en matière de politique d’innovation. On voit des conseils qui, espérons, inspireront peut-être des décideurs. Il n’y a pas non plus de fatalité dans la manière de consommer Internet, j’ai envie de dire, et tu popularises, tu expliques une notion de Slow Web. Est-ce que tu peux nous expliquer ? Tu dis dans l’interview que le Slow Web c’est l’équivalent du mouvement éco-gastronomique Slow Food pour la technologie ; c’est une alternative éthique de l’Internet. C’est quoi le Slow Web ?

Tariq Krim : En fait je voulais juste avant revenir un peu sur la question que tu posais et rappeler que derrière la question du CTO il y a aussi la question de la politique industrielle et puis le fait qu’aujourd’hui cette politique industrielle, dans le numérique en tout cas, est difficile à voir. Je n’arrive pas à voir où est-ce qu’on va et pourtant j’ai l’impression d’être au cœur du sujet.
Il y a aussi la question de ce complexe d’infériorité qui est liée aussi à des choses comme la nomination du patron de Cisco, qui est quelqu’un que, par ailleurs, j’admire parce que c’est un CTO incroyable, mais dire qu’on va prendre le patron d’une grande boîte américaine comme ambassadeur, c’est-à-dire représentant la France, alors qu’on a des dizaines de personnes qui auraient pu avoir ce rôle, ça te montre à quel point on a un complexe d’infériorité qui se traduit aussi dans l’acceptation de modèles qui ne sont pas forcément les modèles sur lesquels on travaille : le modèle de big data, d’analyse permanente qui est un peu le modèle des US aujourd’hui où constamment tu es analysé, constamment on va suivre ce que tu fais ; alors tu as maintenant le modèle chinois qui est un modèle où non seulement tu es analysé, mais, en plus, tes actions personnelles peuvent avoir un impact sur ta capacité à te déplacer.

Et le Slow Web, en fait, c’était l’idée de se dire qu’à un moment donné il doit forcément exister une façon différente d’utiliser la technologie, une façon qui est en phase avec notre cycle personnel. Par exemple il a cinq ans nos téléphones étaient toujours comme ça et les gens étaient en permanence… Ils te parlaient et puis, en fait, ils ne te regardaient plus, ils sont là [Tariq mime une personne rivée à son portable]… Maintenant, systématiquement, on met notre téléphone de côté ; c’est une façon de dire « j’ai du temps pour toi ».
C’est aussi l’idée, par exemple, qu’une application comme Netflix à deux heures du matin quand tu es en train de regarder des séries en Binge-watch, comme on dit, devrait avant de te dire « regarde l’épisode suivant », « il est deux heures du matin peut-être que vous devriez aller vous coucher parce que vous vous levez tôt demain et vous n’aurez pas assez de sommeil ».
C’est aussi l’idée que les applications ne jouent pas en permanence avec tes émotions en te disant « tiens ! si je te montre quelque chose qui va te faire du mal ou qui va te rendre triste ou qui va te rendre euphorique, je sais que, d’une certaine manière, je contrôle les quelques prochaines heures de ta vie parce que tu vas repenser à ce truc en disant « ah ouais, quand même ! » Alors qu’on pourrait être uniquement dans une logique d’assistance, être un compagnon numérique et non pas une sorte de domination.

Donc l’idée du Slow Web est très proche de celle de la nourriture parce que, finalement, la technologie comme la nourriture, ce sont des choses qu’on ingère tous les jours. Et ce qu’on ingère sur certaines plateformes n’est pas toujours très digeste et on se rend compte aujourd’hui que ça a des impacts sur la santé : par exemple aux États-unis la dépression chez les adolescents. Il y avait ce fameux article de The Atlantic de Jean Twenge2, c’est terrifiant ce qu’il te raconte sur le fait que les gamins ne veulent même plus sortir de chez eux ou, quand ils accompagnent leurs parents au centre commercial, ils sont derrière, scotchés sur leur téléphone. Tu as plein de choses qui ont l’air, pour des gens comme nous, qui ont l’air de n’être pas éthiques et pour l’instant le discours qu’on a, au-delà du I’m sorry, c’est qu’en fait on se rend compte que… Mary Meeker a fait sa fameuse présentation il y a deux jours : le nombre de téléphones qu’on vend est en train de tomber à zéro, il n’y a plus de croissance dans les téléphones ; le nombre d’heures qu’on passe par jour sur son téléphone est aussi arrivé, je crois, à 5 heures ou 6 heures donc on est arrivé à une limite – ça c’est en moyenne ; il y a des gens qui sont bien au-delà – et donc il va falloir commencer à consommer moins, consommer mieux et c’est cette idée, en fait.
L’idée aussi des Slow Web, comme le Slow Food, ce n’est pas uniquement comment tu consommes mais aussi comment tu penses tes applications, comment tu inventes quelque chose qui soit beaucoup plus naturel et qui soit beaucoup plus en relation, en phase avec ton propre cycle.

Aujourd’hui, je pense que la technologie nous rend fous parce qu’on n’arrive pas à s’arrêter et la raison pour laquelle on n’arrive pas à s’arrêter, c’est que ces applications ont été pensées by design, comme on dit, pour ne pas pouvoir les arrêter.

Guillaume Grallet : Très bien. En ce moment tu as un gros chantier donc c’est Dissident, je crois que vous êtes en train de le créer, ça pourrait ressembler à quoi Dissident dans quelques semaines, quelques mois, quelques années, le Dissident de tes rêves et qu’est-ce que l’utilisateur pourra faire ?

Tariq Krim : L’idée en fait de Dissident3, c’est on avait envie redevenir dissidents de ce monde qui est uniforme. Moi j’ai eu la chance, il y a des années, de travailler à Radio Nova avec Jean-François Bizot et j’ai découvert un monde de culture incroyable et je pensais, au départ, que l’Internet allait être un monde de culture incroyable. Et aujourd’hui, quand tu regardes, en fait on a restreint les catalogues : tu vas sur Netflix, Netflix ne te met en avant que ses propres productions parce qu’évidemment ça leur coûte moins cher. Spotify, maintenant, fait la même chose. Donc en fait on se retrouve, vingt ans après les débuts d’Internet, avec un Internet plus petit que ce qu’il était au début. Donc il y a cette première idée qui est de pouvoir redécouvrir toutes ces choses que les outils actuels ; ce n’est pas qu’ils nous empêchent de les découvrir c’est qu’ils mettent notre attention ailleurs. Donc cette idée de pouvoir souscrire à des dizaines de choses différentes, du monde entier, que ce soit dans la musique…

Aujourd’hui, si tu veux, ce que nous proposent Google ou Facebook : si tu n’as pas quelqu’un dans la journée qui te poste quelque chose d’intéressant, il n’y a rien d’intéressant sur ton Facebook. Donc tu es totalement, j’allais dire, lié à ce que ton écosystème fait. Or l’Internet c’est aussi un outil de recherche, de découverte.

Donc on a construit cette idée pour, à la fois, ses données personnelles donc pouvoir réorganiser sa vie, ses fichiers, quels qu’ils soient ; parce qu’aujourd’hui c’est une catastrophe, nos trucs sont dans 20 services différents et, au bout du compte, en fait, tu ne sais plus où est quoi. Et en fait, ils sont dans 20 services différents, pas parce que tu voulais que ce soit dans 20 services différents, mais c’est que tu as mis tes photos sur Flickr ; après Flickr a arrêté, a été racheté par Intel. Tu dis « bon ! mes photos sont là-bas ! » Tu as Google, tu as Dropbox, ensuite tu as Google Drive parce que tu as acheté un téléphone Android ; bon eh bien j’ai Google Drive. On t’a donné un tera sur machin parce que tu as acheté un Chromebook et puis tu as le boulot, tu as ça, tu as ci. Au bout du compte tu te rends compte que, finalement, ta vie est sens dessus dessous et que tu n’as aucun contrôle déjà sur ce que tu possèdes.

Donc notre idée, vraiment, c’est de redonner du sens, permettre aux gens de réorganiser ; un peu comme quand tu ranges ta chambre, ton appartement et que tu as l’impression, à un moment donné, que tu vois un peu mieux où tu vis. Et on se dit que si on arrive à faire ça, on arrivera peut-être à mieux retrouver un équilibre avec l’univers qui nous entoure.

Guillaume Grallet : Très bien. C’est un peu se soustraire à la bulle que certains algorithmes voudraient créer pour toi et c’est retrouver le contrôle des données que tu as un peu éparpillées partout et les ranger un peu comme tu veux.

Tariq Krim : Je donne toujours l’exemple de l’hôtel et de la maison ; quand tu es à l’hôtel tu mets tout sens dessus dessous ; tu repars, tu reviens, on t’a remis exactement : le plateau est posé exactement où il est ; ils ont une carte de la chambre, ils savent exactement où ils vont mettre le pot de fleurs, tu ne peux rien changer ! Alors que chez toi tu as peut-être une chaussette qui traîne sous le canapé, mais c’est chez toi tu l’organises de la manière dont tu veux. Et c’est un peu cette idée qu’on veut véhiculer à travers ce que l’on fait, c’est-à-dire remettre un environnement où tu te sens bien toi parce que tu l’as choisi et pas un système qui essaye, en testant plusieurs solutions, de voir ce qui sera le mieux pour toi et qui, aujourd’hui je pense, nous rend encore une fois un peu fous et complètement incapables de vivre correctement avec les outils qu’on a autour de nous.

Guillaume Grallet : Retrouver pas mal de liberté, ranger un peu, mettre un peu tout ce qu’on veut où on veut.

Tariq Krim : Ce n’était pas l’idée originelle de l’Internet d’avoir plus de liberté ; aujourd’hui on est dans une sorte de prison c’est, comment s’appelle-t-il, Nicholas Carr qui disait The Glass Cage, « la cage de verre », et je trouve que c’est d’une justesse incroyable. Les téléphones sont des prisons dorées, c’est une dystopie un peu comme dans le Brave New World, Le Meilleur des mondes où, en fait, tu acceptes progressivement de limiter tes possibilités, mais comme c’est cool, comme c’est simple, comme tout le monde le fait ! Et puis un jour, tu te rends compte que finalement tu ne fais plus grand-chose et c’est ce qui m’a fait peur et c’est pour ça que j’ai voulu lancer ce projet

Guillaume Grallet : À lire aussi le dernier livre de Andrew Keen qui est très intéressant, How to Fix the Future, sur la manière de régler ce genre de problème. Dans l’interview, tu cites également Norbert Wiener, c’est extrêmement intéressant, et puis la doctrine Gerasimov et tu vas jusqu’à dire que certaines technologies peuvent être dangereuses et qu’il faut en limiter la portée. Est-ce que tu peux dire ce à quoi tu penses et puis comment on peut s’en sortir en fait ?

Tariq Krim : Ça c’est toujours compliqué parce que quand on dit «on va limiter la technologie », il y a des gens qui disent « Hou là ! ». Je ne sais pas si c’est la technologie ou les usages, le problème qu’on a aujourd’hui c’est qu’on n’a pas pris l’ampleur du problème : ce qui s’est passé aux États-Unis, mais ce qui s’est passé finalement aussi au Brexit, un peu en France et dans tous les pays.

Je donne toujours cet exemple où tu discutes avec quelqu’un et, à un moment donné, la personne que tu as en face de toi est tellement énervée par quelque chose, ça peut être toi mais ça peut être autre chose qui n’a rien à voir, que quoi que tu lui dises, quelque argument rationnel que tu aies, elle ne t’écoute plus. Et le problème qu’on a aujourd’hui c’est que tu as 30 millions d’Américains qui sont dans cette situation. Tu as un nombre incroyable de gens en Angleterre qui sont dans cette situation. Donc on est dans un déni, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de discussion sur des faits de rationalité. Les politiques sont évidemment, en plus, incapables de rentrer dans ces débats et donc, en fait, on se retrouve dans un moment très bizarre où des institutions qui ont leurs qualités, mais aussi leurs défauts, aujourd’hui sont critiquées pour des choses qui n’ont aucun sens.
Donc la question que je pose c’est : ces technologies de manipulation comportementale qui font qu’en fait, au lieu de te permettre d’avoir toutes les informations pour comprendre et faire partie du débat, soit on te décourage ; c’est ce qui a été fait aux États-Unis : pour plein de gens, l’idée que tu peux hacker — c’était le parti démocrate, et donc de montrer ce que la plupart des gens savaient c'est qu’il y avait une tambouille interne pour que Hillary soit mise en avant — ça a permis de démotiver pas mal de gens qui votaient pour Bernie Sanders. Tu te rends compte qu’une des techniques aussi c’est de démotiver, démotiver les Noirs américains pour voter. Enfin il y a eu plein de techniques qui sont assez effrayantes ! Un jour tu auras peut-être un homme politique qui s’adressera à un million de personnes avec un million de messages différents, personnalisés, exactement ce que tu as envie d’entendre et personne d’autre que toi le saura et donc qu’est-ce qu’on fait ? Que fait le régulateur ? Donc on est à la fois au début de quelque chose mais, en même temps, si on est naïf et qu’on se dit les données personnelles c’est effectivement un problème, le spam, les données personnelles, mais la technique de manipulation qui est possible grâce au téléphone, au timing, si on ne fait rien, eh bien c’est assez inquiétant !

Guillaume Grallet : On va profiter de t’avoir un tout petit peu Tariq, peut-être bien sûr pour prendre les questions. En attendant tu voyages pas mal, tu vas à pas mal de conférences, tu parles parfois, beaucoup t’écoutent également, tu lis pas mal de choses, est-ce qu’il y a des technos, est-ce qu’il y a des choses que tu trouves intéressantes en ce moment ? Tu as donné des livres à lire tout de suite mais est-ce qu’il y a des choses intéressantes que tu as vues récemment ?

Tariq Krim : Pour moi, la chose la plus excitante en ce moment ça se passe aux États-Unis, dans de nombreuses villes des réseaux internet alternatifs, réseaux en Mesh, soit par du laser, soit par du micro-ondes, enfin des réseaux qui se construisent ; alors on oublie, mais en France on a quand même une qualité de réseau incroyable : pour 30 euros, quand tu dis aux gens que tu as 100 gigas en fibre ou même 30 mégas en ADSL, aux États-unis les gens te disent « Ah bon ! ». Et tu as plein de villes où aujourd’hui c’est devenu tellement compliqué d’avoir de l’Internet haut débit que les gens se sont rassemblés. Et puis tu sais, avec ce qui s’est passé avec la fameuse neutralité du Net qui est abolie, qui va faire qu’en fait, en gros, on aura de moins en moins de choix pour ses opérateurs, ils ont commencé à reconstruire leurs propres opérateurs internets ; des villes comme Détroit. Et je trouve ça fascinant parce que un, ça marche très bien, et deuxièmement, ça montre que ces technologies sont aussi des choses que les gens peuvent s’approprier pour reprendre le contrôle de leur vie, justement on en parlait tout à l’heure, et je trouve que c’est quelque chose d’assez positif.

Guillaume Grallet : On dit également que les tycoons d’Internet, de technologie, ne mettent pas leurs enfants dans des écoles où il y a des écrans ; il y a notamment une école internationale Waldorf qui accueille beaucoup d’enfants de ces géants, de ces patrons de techno, où il n’y a quasiment pas d’écran justement. Pour tous les enfants d’aujourd’hui, quels conseils tu donnerais aux parents ? Est-ce qu’il ne faut pas d’écran du tout ? Est-ce qu’il faut apprendre le code comme on l’a dit un moment ou est-ce que c’est complètement idiot comme conseil ? Montessori, apprendre à apprendre ? Est-ce que tu as un conseil sur ce sujet ?

Tariq Krim : C’est compliqué parce que bon, déjà je pense que chacun a sa vision de l’éducation ; je pense que, évidemment, c’est un mélange des deux. On parle toujours des tycoons de l’Internet mais en fait, on ne sait pas trop si c’est vrai ou si ce n’est pas vrai !

Ce qui est sûr c’est que Steve Jobs détestait avoir un ordinateur à la maison, avait une vision très minimale : il avait cette idée que les objets devaient être beaux donc il n’y en avait pas beaucoup. Et cette idée qu’il a toujours dit qui, moi, a été quelque chose qui m’a marqué quand j’étais très jeune, il a dit que le jour où on comprend que le monde autour de nous a été fait par des gens comme vous et moi, ça veut dire qu’on peut le changer, ça veut dire qu’on peut changer les choses. Et ce qui est important c’est que nous, quand on a démarré l’informatique, on démontait les ordinateurs, on apprenait, on savait que ce qu’il y avait à l’intérieur de ça pouvait être changé, pouvait être différent ; on pouvait interagir. Et c’est vrai qu’aujourd’hui il y a peut-être le sentiment que les outils arrivent un peu déjà prêts comme du réchauffé ; on a juste à les mettre dans le micro-ondes et ça fonctionne. Effectivement je pense qu’il est important que l’on comprenne comment les choses marchent, ça ne veut pas dire qu’on doit les comprendre en détail.

Le code. À l’époque on disait que c’est le latin ; le latin ne sert pas dans la vie actuelle mais ça nous permet de comprendre le langage. Le code ne sert pas forcément à tout le monde, mais ça permet de comprendre les bases, de savoir que quand on va acheter un vol sur Air France, par exemple, il y a différents prix en fonction du temps, du moment, de la classe socioprofessionnelle et que tout ce que l’on voit à l’écran n’est pas une fatalité ; ça a été la décision de quelqu’un d’autre ou d’une machine et qu’il faut être capable de le comprendre. Et ça, je pense que c’est quelque chose que toute la jeune génération doit apprendre sinon la technologie ça sera de la magie, quelque chose qui est donné, inné, qu’on ne peut pas changer. Je crois que ce serait très dangereux que ça ne soit pas le cas, qu’on n’ait pas une nouvelle génération de hackers.

Guillaume Grallet : Reprendre le contrôle de la machine grâce à la compréhension des algorithmes et des éventuels biais. L’esprit maker aussi qui peut être important parce qu’on va déconstruire les machines, les reconstruire.

Tariq Krim : Absolument. De toutes façons c’est un des débats ; aujourd’hui on a de plus en plus de gens qui développent. Slors on a deux problèmes : on a la capacité de développer qui n’a jamais été aussi grande et la capacité d’avoir un impact par rapport à son travail. Et là, c’est vrai qu’un des sujets c’est que quand on a fait son app, quand on fait son site web, comment exister dans un monde où il y a des milliers de choses ? C’est très difficile et c’est de plus en plus difficile et c’est là où je pense, par contre, que à la fois l’Europe doit intervenir et doit permettre de casser cette espèce de goulot d’étranglement où, en fait, c’est la vision de 15-20 sociétés, ça veut dire à peu près 1000 personnes, qui est devenue la vision dominante. Et ça, pour moi qui ai toujours aimé développer, être libre sur le numérique, c’est quelque chose qui est souvent un peu insupportable.

Guillaume Grallet : Merci beaucoup, merci beaucoup Tariq. On te remercie. On te suit également sur Twitter.

Tariq Krim : Eh bien oui @tariqkrim si vous voulez ; je ne poste pas beaucoup ; j’essaye de poster un lien ou deux qui m’intéressent tous les deux jours donc je suis un peu moins actif qu’avant, mais en tout cas j’essaye de poster des choses de qualité.

Guillaume Grallet : Et si on veut te rejoindre sur Dissident, encourager Dissident ?

Tariq Krim : Dissident, aujourd’hui, c’est vraiment un side project, c’est une suite d’outils : on a un bureau, on a un lecteur de news et on a une bibliothèque avec des millions de contenus du domaine public. On a fait un modèle sur abonnement parce qu’on ne voulait pas de publicité ; on voulait, en fait, un modèle un peu participatif, une sorte de coopérative où les gens investissent avec nous ; ça coûte 5 euros par mois et on a, à ce prix-là, tout ce qu’on développe.
Évidemment, allez sur dissident.ai, vous pouvez vous abonner et tester. On pourra donner des codes aussi pour que les gens puissent tester gratuitement. C’était l’idée de faire quelque chose un peu artisanal ; au moment où on avait des grosses machines avec du gros marketing, j’avais envie de faire quelque chose de… À chaque fois je me suis heurté à Google et à chaque fois j’ai perdu, donc j’avais envie de faire quelque chose d’un peu plus petit, d’un peu plus artisanal avec une équipe incroyable, mais c’est le produit avant tout. On se compare un peu des fois à un producteur de vins naturels ou à des petites entreprises qui font des produits de qualité, donc on essaie de faire de la qualité dans le numérique et voila.

Guillaume Grallet : Merci beaucoup Tariq.

Tariq Krim : Merci encore de m’avoir invité.

L'idiot du village g00gle - Xavier Coadic - PSES2018

APRIL - mar, 07/17/2018 - 16:56


Titre : L'idiot du village g00gle
Intervenant : Xavier Coadic
Lieu : Choisy-le-Roi - Pas Sage En Seine 2018
Date : juillet 2018
Durée : 1 h 03 min 20
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Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Maisons médiévales à Rennes, vue de la place des Lices Wikimedia Commons, licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Description

Il passait pour l’idiot du village, car il se mettait parfois à marmonner des mots inintelligibles, ce qui semblait une preuve supplémentaire de sa bêtise.
Le roi g00gle dévorait son village et dans sa ferme wiki l’idiot jardinait ses légumes de liberté.
Un jour un agriculteur et un lapin pas sage en seine passèrent devant lui alors qu’il était dans son champ avec sa charrue. Xav était immobile, les yeux fixés vers le ciel. Il pensa silencieusement qu’il pourrait leur confier les expériences vécues d’un idiot dans un village g00gle ou même le débat citoyen oblige à G+.

Transcription

Merci pour ces dix minutes d’attente. Il y a quelques semaines quand j’ai proposé ce sujet de parler des idiots et des idiotes du village g00gle, j’ai trouvé ça méchamment cool en écrivant un bout de texte en trois-quatre lignes d’une personne qui se sent l’idiote du village, qui rencontre un lapin et des pixels qui comprennent son idiotie, et je trouvais ça chouette, vraiment, d’en parler. Après, quand on prépare une conférence, il y a un peu de stress, on doit écrire des textes, on doit faire des slides – moi je ne ferai pas de slides aujourd’hui ; c’est très volontaire. Il y a un truc qui s’est rajouté, qui n’était pas du tout du stress de la conférence, qui était la réalité, c’est qu’en fait il y a des choses que je voudrais vous dire mais que je ne peux pas vous dire. Et je crois que la réalité du village g00gle commence là parce que si je partageais ces choses-là dans un micro, dans un ordinateur ou en live, ça mettrait en difficulté des personnes qui me sont proches et que j’aime beaucoup. Ça, ce n’était pas du tout prévu. C’est juste que je voulais vous le dire et que voilà ! Quand on aborde certains sujets qui paraissent anodins, juste de dire « tiens je vais faire une conf sur les idiots du village g00gle », eh bien on embarque avec soi pas la responsabilité mais une partie des risques pour les personnes qu’on a autour de soi. J’ai un peu de trémolos dans la voix mais, à titre perso, je trouve ça inacceptable. Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir, mais il ne faut pas que ce genre de situation, de configuration sociale, en tout cas de mon point de vue, puisse continuer.

Quand j’ai préparé cette conférence, j’ai essayé de réfléchir quand même, juste par respect pour vous et pour les personnes qui organisent PSES et, à un moment, j’ai utilisé un réseau social libre qui s’appelle Mastodon et j’ai posé la question : c’est quoi être un idiot, une idiote du village pour vous ? et j’ai reçu un texte extrêmement touchant, que j’aimerais vous lire, de la part d’une personne qui s’appelle la Reine des elfes de son pseudo, vous trouvez ça rigolo ou pas, et du coup le fait de lire ce texte est aussi une manière de dire ce n’est pas moi interviens, c’est aussi elle et toutes les personnes qui sont idiotes et idiots du village. Donc je vais essayer de faire le lecteur de texte :

« Elle venait de découvrir le Web. Cela n’avait jamais été présent sans son village. Cela ne l’avait jamais dérangé. Mais le jour où l’ordinateur est rentré dans sa maison cela avait changé sa vie. Tout le monde lui avait dit que si elle posait des questions, Google serait là pour l’aider. Tout le monde lui avait dit que Facebook lui permettrait d’avoir des amis. Mais elle avait beau être la « drauche » du village numérique, il y avait des petites choses qui l’intriguaient. Pourquoi, lorsqu’elle faisait une recherche sur Google, on lui montrait les sujets qu’elle avait regardés deux jours auparavant ? Pourquoi elle ne voyait sur Facebook que les publications des personnes avec lesquelles elle discutait le plus mais pas les autres personnes ?
Elle faisait une peu de tout sur le Web et puis, un jour, elle tapa son nom et son prénom sur Google. Pourquoi son nom et son prénom apparaissaient collés à un petit don qu’elle avait fait ? Pourquoi ses conversations sur les réseaux sociaux se trouvaient-elles là, sur sa page de recherche ?
Elle était devenue l’idiote du village ou plutôt, c’est l’image qui lui était renvoyée, car elle n’avait pas la connaissance de ce milieu-là. On peut être l’idiot ou l’idiote du village pour peu que l’on n’arrive pas à assimiler les règles qui régissent ce village et on peut être l’idiot ou l’idiote du village si on trouve des personnes pour accompagner nos apprentissages. »

C’est un texte que m’avait envoyé via Gist une personne dont le pseudo est la Reine des elfes.

Ça m’a beaucoup touché un, parce que j’ai fait une demande sur Internet et que j’ai reçu une réponse, mais qu’une personne exprime une partie de ses fragilités et dise « moi je me sens idiote ou idiot du village ». La vraie question c'est : c’est quoi les idiots ou les idiotes du village ? Dans la culture populaire vous en avez beaucoup. Vous regardez sur Internet, pour les personnes qui ont des ordiphones et des ordis portables, il y a beaucoup de choses sur l’idiot et l’idiote du village ; il y a plein de légendes, ça fait partie de la culture populaire, des légendes urbaines, des légendes rurales. Moi, je me sens aujourd’hui l’idiot de mon village. Mon village s’appelle Rennes, fait 200 000 et quelques habitants. Comme je me déplace beaucoup, je ne considère pas que j’ai de frontières, un peu comme Internet, le monde est mon pays et mon village c’est l’endroit où je vis de temps en temps. C’était cool ! Il y a 20 ans, j’ai eu la chance, le plaisir, de pouvoir utiliser Internet, de le recevoir, de partager plein de choses, d’apprendre énormément. Et puis, à un moment, il arrive un truc qui s’appelle Gmail, par exemple, en 2004, qui est une adresse mail. C’est cool j’ai eu une adresse Gmail ; je l’ai utilisée ; il y a eu Chrome qui est le navigateur, en 2008 si je dis pas de bêtises. C’était bien ! En même temps il n’y avait pas « trouze-mille choses » [clin d’œil à un ami, note de l'orateur], pour reprendre un terme de quelqu’un d’un peu connu, mais un peu comme la Reine des elfes je me suis posé la question « mais attends ! Il y a du Google partout en fait, sur le truc que j’appelle mon pays, c’est-à-dire la planète ; partout il y a Google. Il y a le moteur de recherche, il y a des adresses, il y a des trucs ». Je me suis senti un peu con quoi ! Vraiment idiot !

Et puis, comme Internet c’est du partage de connaissances et de savoirs, j’ai trouvé des moyens de m’extirper de Google et de ses outils et de ses choses : le logiciel libre, d’autres adresses mail, avec des personnes qui vous expliquent à distance, au quotidien ; elles n’habitent pas en face de chez vous, elles habitent à l’autre bout du monde, en fait vous n’en savez rien où est-ce qu’elles habitent, mais elles vous partagent ce qu’elles ont envie de vous donner et vous apprenez à sortir de Google. C’était chouette ! C’était il n’y a pas si longtemps quand même, c’était il y a dix ans !

Aujourd’hui on en est où ? Je crois que Google est encore plus partout et le fait d’être en dehors de Google ! Quand vous regardez des personnes à l’arrêt de bus, moi c’est ce que je fais souvent, je vais dans les arrêts de bus autour de chez moi, je leur demande ce qu’elles utilisent comme moteur de recherche. Le mot « moteur de recherche » elles ne le connaissent pas ! Elles font une recherche sur Google ; elles ne font pas une recherche sur un moteur de recherche ! D’un côté je me sens exclu, je discute avec elles et on essaye de trouver des moyens, mais c’est compliqué.

Du coup, Google a un peu colonisé ce que j’appelle mon pays c’est-à-dire la planète. J’ai réussi, moi, à m’en sortir, mais il est encore là quoi ! C’est la démocratie, la liberté, il a le droit d’exister, mais on a le droit aussi de ne pas être d’accord. Sauf qu’à un moment, notamment en janvier de cette année, Google est carrément venu dans mon village à Rennes. Ils ont ouvert un truc qui s’appelle « Atelier Numérique ». Moi je préfère l’appeler « boutique où on vend des choses », un peu comme il y avait des Apple Store ou des trucs comme ça, et là Google est rentré dans mon village. Mon voisin c’est Google. J’ai la pancarte tous les jours en face d’un bar que j’aime bien, dans la rue que j’aime bien, en face de mon marché. En plus, comme ils sont intelligents, ils ont dit : « Vous, vous êtes vraiment des idiots du village donc on va vous éduquer au numérique ». Je n’exagère rien, ce sont leurs termes de communication ; ce sont les termes qui sont repris par les personnes en responsabilité publique et je prends là-dedans les enseignants et enseignantes, les politiques, les associations. C’est tous les jours ; « Google va vous éduquer, vous, les idiots, au numérique ».

Donc déjà qu’avant je me sentais idiot du village, là, en fait, on me le dit quoi ! Bon ! J’accepte !

Apparemment je ne suis pas le seul idiot du village, moi je l’assume j’aime bien être un idiot ; un idiot si c’est quelqu’un qui pose des questions ça me va ; la Reine des elfes, avec le beau texte qu’elle a envoyé, apparemment se sent l’idiote du village et je trouve ça tout à fait légitime et intéressant.

C’est quoi notre quotidien d’idiot et d’idiote du village ?

La première des choses c’est quand vous dites « j’ai des questions ou alors je ne suis pas d’accord, du fait que Google colonise mon village », vous recevez des mises en garde. Une personne en responsabilité territoriale – je pèse vraiment mes mots parce que comme j’ai dit au début je sais que certaines choses risquent d’engager des responsabilités et ça m’emmerde – une personne en responsabilité territoriale m’écrit : « Pour faire ce que tu fais, pour dire ce que tu dis — c’est un peu paternaliste son message — il y a des personnes qui prennent des risques ». OK ! Si tu veux, montre-le-moi ! Là, pour l’instant, c’est moi qui prends des risques en allant mettre des coups de boule à Google ou en essayant de militer ou de faire des choses. Ce n’est pas toi, personnage politique ou salarié de la collectivité territoriale, qui prends des risques. Ça commence comme ça les mises en garde.

Après, vous avez les mises en garde qui vont un peu plus loin. Juridiquement c’est quasiment inattaquable ; il n’y a pas de menaces, vous avez beau faire la copie du message, mais on vous dit : « Ah ouais, tu n’es pas d’accord et tu soulèves des questions, mais si tu continues à faire ça eh bien peut-être que tu auras moins de boulot ! » Ça c’est quand même assez champion pour être l’idiot du village : « tu me saoules avec des questions tu n’as plus le droit de travailler ! »

Il y a d’autres problèmes qui en découlent : vous avez un rendez-vous professionnel avec une personne, évidemment, – ça va être dur de ne pas décrire le truc – on va dire une personne connue, vous avez un rendez-vous professionnel pour parler boulot et vous recevez des messages disant « avec cette personne fais très attention, non pas de discuter avec elle ou machin, mais laisse de côté ton truc sur Google et machin et les idiots du village ou le fait que tu aies fait un wiki pour expliquer ce qui se passe dans ta ville ». Attends, vous êtes en train de me dire que professionnellement j’ai acquis des savoir-faire et des compétences et là, quand je vais me pointer, discuter avec une personne pour parler numérique notamment, et notamment inclusion numérique, non pas je ne dois pas dire Google je n’aime pas ou j’aime bien, ce n’est même pas la question, c’est le fait que vous m’ayez étiqueté comme ça, ça engendre un risque pour moi et pour les personnes qui sont autour de moi ? Je ne sais pas si ça vous choque ou pas, mais si ça vous choque, coupez-moi la parole s’il vous plaît ! Je ne me suis pas engagé ! Un jour je me suis levé en tant qu’idiot, j’ai dit « je ne suis pas d’accord avec ce qui se passe ! » Ouais ; j’aurais peut-être dû me poser la question de toute la responsabilité de mes amis et des personnes que j’aime que j’embarquais dedans, mais maintenant je le prends en plein figure.

Il y a d’autres choses qui découlent de ça quand Google arrive dans votre village et que vous dites « hé, je lève le doigt, je suis un idiot du village » ; Google ça peut poser des questions. Il y a un truc c’est qu’il y a des personnes avec lesquelles vous travaillez, des personnes du secteur privé ou du secteur public, et qui vous disent : « Ouais, putain, vous avez un truc énorme sur l’énergie et sur l’écologie il faut qu’on bosse ensemble ! » C’est cool, enfin ! Sauf qu’elles s’aperçoivent qu’en fait vous avez mis un pied, enfin vous n’avez pas mis un pied dans le village g00gle, Google a mis un pied dans votre village, et vous n’êtes pas d’accord, vous êtes en train de dire « OK ils sont en train d’empiéter chez moi » et du coup, ces personnes-là ne tiennent pas leurs promesses. Elles ne viennent plus travailler avec vous. Vous êtes réellement blacklisté.

II y a d’autres choses : à un moment, il y a quelques années encore très récentes, Google a fait une grande politique de mécénat sur le logiciel libre, sur l’associatif, ils ont fait plein de trucs. Si je ne dis pas de bêtises, je crois qu’il n’y a pas loin de dix ans ils avaient ouvert Google Campus à Londres qui est un espace de coworking. Après ils ont fait des trucs en ligne où vous pouviez avoir 200 000, 500 000, un million d’euros pour vous aider en tant qu’association. Donc ces associations locales, dans mon village, comme elles ont eu l’argent de Google, quand aujourd’hui se pose la question de « venez, on en discute, c’est quoi l’impact de Google dans notre quotidien, dans notre village ? Ce n’est pas juste une boîte mail ou un moteur de recherche, ils ont réellement une boutique avec marqué en gros, là, dans la rue », eh bien ces associations-là ne peuvent plus parler, elles sont dans une forme de crainte, une espèce de tyrannie, parce que oui elles ont eu de l’argent de la part de ce que certains diraient le grand diable. C’est compliqué !

En fait, on nous coupe une partie de la liberté d’expression par plein de médiums différents.

Enfin, le truc que j’ai découvert il y a quelques jours, juste avant de venir ici. Google a annoncé qu’ils ouvraient leur atelier à Rennes en janvier, si je ne dis pas de bêtises, il me semble ; ça a été le grand barnum politique : les élus de la métropole, les élus de la mairie ont dit : « Chouette on aura un atelier Google à Rennes ; on va devenir intelligents, ils vont nous aider ». Tout le monde s’est mis à re-twitter comme on dit, sur les réseaux sociaux, en tout cas à réutiliser, faire des articles de journaux. Mais quand on s’est levés à quelques-uns et qu’on a dit « il y a des personnes qui sont contre, il y a des personnes qui posent des questions, nous on est en diversité, pas vous apparemment, on veut juste poser des questions. » Eh bien en fait, les politiques rien ! Personne ! Mais quand je dis personne c’était on ne nous ne parlait pas ; on ne nous parlait pas sur les réseaux sociaux, on ne nous parlait pas en direct. S’asseoir devant une personne politique et lui demander, normalement c’est le principe de la démocratie ; je ne dis même pas de demander des comptes, d’avoir un dialogue ! Non ! Ça, ce n’est pas un sujet à aborder. OK !

Google a ouvert son atelier le 9 juin et là, tout d’un coup, il y a des personnes qui sont sorties du bois en disant « Ah ! C’est nul Google ! » OK, c’est cool, ça fait quelques personnes de plus dans la machine, dans le mouvement, dans l’impulsion, mais vous étiez où il y a six mois ? Vous étiez où il y a un an ? Vous étiez où il y a dix ans ?

On a fait un wiki à Rennes qui s’appelle No G00gle1, on a juste copié une démarche qui existe à Berlin, qui s’appelle « Fuck off Google », à Kreuzberg, le quartier berlinois ; ils ont carrément un campus Google, c’est plus grave que juste une boutique, et ils ont ouvert un wiki. Je fais partie des personnes qui se sont dit c’est une bonne démarche par rapport à la surveillance de masse, par rapport à l’omerta, par rapport à la tyrannie, par rapport au fait de ne pas payer d’impôts, par rapport au fait d’en prendre plein la gueule tous les jours, si à ça on opposait une démarche contributive, démocratique et ouverte.

Là-dessus merci la technologie et les internets. Wiki existe, enfin des wikis existent. C’est ce qu’on a proposé. Et du jour au lendemain des politiques se sont dit « eh bien tiens on va piocher dedans ». Eh bien c'est cool, c’est le but ! On a mis sous licence libre, on a fait un wiki, ouais ! Mais vous étiez où il y a six mois ? Et quand on pose la question encore aujourd’hui, c’est pareil. C’est un peu comme l’encéphalogramme : il y a des courbes, il y a des pics, eh bien chez eux c’est plat.

Je trouve que c’est encore une forme de tyrannie de s’adresser à une personne qui est responsable politique de son village et qu’elle ne vous réponde pas ; c’est assez violent !

Qu’est-ce que ça engendre du coup ? Est-ce qu’il faut faire le deuil d’avoir, non plus un Google dans son ordinateur mais un Google dans sa rue, dans son village ? Je ne sais pas si j’ai du mal avec le deuil, mais la première phase du deuil c’est le choc. Choqué, je l’ai été, je ne suis pas le seul. Je reprends l’anecdote que je vous disais sur les arrêts de bus ou dans les cafés. Comme je me déplace beaucoup, vous avez vu je suis pieds nus et c’est chouette, mais c’est parce que je suis nomade, je rencontre beaucoup de personnes et j’aime bien interroger les personnes ; et je ne suis pas le seul à être choqué en fait. Il y a vraiment beaucoup de personnes qui se posent des questions.

Dans un bar, on était dans un pub irlandais le jour de l’ouverture de Google à Rennes, le pub irlandais faisant face à la boutique Google. Dix heures du matin, à Rennes c’est ce qu’on appelle le marché des Lices, c’est le grand marché rennais qui est énorme, c’est une très belle ambiance à vivre et on avait mis trois flyers, deux ordis, on faisait de la médiation numérique. Il y a des personnes du collectif qui sont rentrées dans l’atelier Google, prenez ça comme de l’espionnage si vous voulez, mais en tout cas pour comprendre ce qu’ils faisaient, les fameuses conférences sur le « figital » ; les conférences sur la cybersécurité par le coach en marketing Google. Plutôt que dire juste des conneries comme là je suis en train de dire dans un micro, on y est allés, on est allés voir, on a écrit ce qui s’est dit ; on a documenté, c’est le principe d’un wiki. Eh bien dans le bar, il y a des personnes qui sont venues nous voir en disant « moi je suis inquiète, je vois Google partout dans ma vie, je vois Google dans mon smartphone, je vois Google dans mon ordinateur, je vois Google maintenant dans ma rue, je vois Google dans ma boîte aux lettres. » Ça nous a vachement surpris, on est sortis du concept du discours et de l’habitude je pourrais dire geek de dire « ouais le libre c’est intéressant, il faut protéger ses données, vous êtes espionnés, Google ne paye pas ses impôts ! » Ouais, tout ça c’est vrai. Mais tout d’un coup, on a eu un discours de l’idiote et de l’idiot du village que nous sommes et qu’elle était, et c’était chouette !

Pour l’anecdote il y a un groupe de musique irlandaise qui s’est mis à jouer avec nous, avec les flyers, ce qui a beaucoup énervé les responsables de l’atelier Google juste à côté.

Après le choc, il y a une autre phase, c’est le déni. C’est de se dire « OK j’ai été choqué parce que Google, mais j’ai envie de renier le fait que Google existe ». Ce qui est assez marrant c’est que pendant cette phase-là, on a été quelques-uns à faire une page sur le wiki qu’on a appelée « annuaire je ne sais plus quoi », en gros on a recensé tout ce qui se fait à Rennes depuis plus de 20 ans sur le numérique, sur l’éducation populaire, en disant « ce n’est pas que le coup de dire Google c’est nul, c’est de montrer qu’il y a des choses qui existent et qui ont existé avant et qui existeront après ». Et en fait, de mon point de vue, c’était une forme de déni de dire « ouais ils ont ouvert une boutique Google à Rennes et nous on va essayer de montrer le contraire en faisant croire qu’ils n’existent pas ».

Et dans ce déni, je pense qu’on commet une faute : on n’a pas le droit d’interdire que Google s’installe à Rennes. Le principe de la démocratie, qu’ils installent le Stardock et Mac Do, on a beau ne pas aimer, mais ils ont le droit d’ouvrir une boutique, une entreprise ! Ce qui m’embête beaucoup c’est quand une entreprise dit « je fais du numérique citoyen d’éducation ». Non ! Vous êtes une entreprise, on est bien d’accord, il faut que vous fassiez du chiffre d’affaires et des bénéfices, vous vendez des choses !

Donc là, on était un peu dans le déni où on est toujours.

Ensuite il y a eu cette phase de colère. Vraiment ras-le-bol, Google nous fait chier ! Et je ne parle pas d’ordinateur. Je pense que ici, à Pas Sage En Seine, il y a un niveau technique assez élevé, on a beaucoup parlé de logiciel libre et de vie privée, mais je parle vraiment du quotidien. Imaginez qu’on remplace votre boulangerie par un truc qui s’appelle Google ! Je vous garantis que ça vous fout en colère.

Et du coup, toujours dans cette phase de deuil, dans cette troisième phase de colère, vous passez au marchandage. Vous allez voir des personnes autour de vous, vous allez voir les associations, vous allez voir les entreprises, et vous négociez avec elles parce que vous pensez qu’il y a des points communs. C’est pareil, je ne peux pas les citer parce qu’elles ne m’ont pas donné le ticket pour le dire, mais il y a un paquet d’entreprises rennaises et pas que rennaises, aussi nantaises et d’autres, et même internationales, qui n’ont pas intérêt à ce que Google s’implante à Rennes ; c’est juste une histoire de concurrence. J’ai essayé de discuter avec elles, essayé de dire « OK, eh bien nous on mène des actions » ; on n’est même pas une association, on est une association de fait, on n’est pas une association loi 1901, nous sommes juste des citoyens, des citoyennes, des idiotes et des idiots du village qui se réunissent dans une démarche participative. On a fait un wiki, on essaie de documenter comment ils nous traquent, comment ils ne payent pas leurs impôts, qu’est-ce que ça fait d’avoir un atelier Google dans une ville, comment ça augmente le prix du loyer et du coup comment ça exclut les gens, comment ça empêche de parler. Eh bien ouais ! Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il y a des personnes, plein de monde, on n’a plus la liberté de parole parce qu’on a une espèce d’épée de Damoclès sur la tête, malheureusement, sur nous, sur nos proches.

Donc on fait, enfin on, il faudrait définir le « on », je fais partie des personnes qui font du marchandage, de la négociation avec des assos, avec des entreprises, j’aurais aimé vous les citer, vous faire une liste comme on fait sur un wiki, et vous dire telle entreprise, qu’elle fasse du Libre ou du propriétaire la question est après, mais d’abord elle n’a pas envie de Google et surtout elle a envie d’être reconnue.

Et puis, toujours dans ces phases de deuil, il y a la phase de résignation. Et je crois que c’est celle que je vis, moi, dans ma chair aujourd’hui. Je suis un idiot du village. Google est venu coloniser mon village et là je suis en phase de résignation parce que devant vous, comme je vous l’ai dit au début, il y a des choses que je ne peux pas vous dire, et ce n’est pas qu’à vous, je ne peux pas les dire publiquement parce que ça menace des personnes. Je ne parle pas de menace terroriste, mais ça menace leur emploi, ça menace leur bien-être quotidien. Si je disais la chose y, il y a telle ou telle personne qui serait emmerdée dans son boulot, dans le secteur privé comme dans le secteur public comme dans le secteur associatif.

Du coup, la phase d'après c’est la tristesse. Je ne sais pas si je suis en train de faire une thérapie devant vous sur scène, mais je crois que je suis en train de la vivre, du coup je m’en rends compte, je vous remercie d’écouter ma thérapie, et après la tristesse il faudrait passer à l’acceptation. Il va falloir que j’accepte, de toutes façons ils ne vont pas fermer boutique, Google à Rennes. Ce qui est assez dingue pour l’anecdote c’est qu’ils se sont installés rue de la Monnaie ; pour une entreprise qui ne paye pas ses impôts, c’est assez chouette !

Il va falloir accepter. Ils sont là, on ne va pas les virer. Je n’ai pas plus, je vais le dire, de haine envers Google qu'envers de H&M ; ils ont le droit d’avoir leur boutique, mais qu’ils ne viennent pas coloniser mon village et ça je l’accepte. Et qu’ils laissent les autres et aussi que les personnes qui gravitent autour de ça, parce qu’il y a beaucoup de hypes, à l’inauguration il y en avait du monde pour dire « ah j’ai fait mon selfie à l’atelier Google » OK ! Et les assos, et les entreprises, et les collectivités publiques, et les bibliothèques qui, elles, font ça depuis 20 ans, vous avez fait le selfie là-bas monsieur et madame… ? La liste existe dans tous les wikis rennais, il y en plein, celles qui s’appellent les personnes élues, celles qui ont le mandat du peuple, enfin bref !

Après cette phase acceptation, je crois qu’il va falloir passer par une phase de reconstruction. Une fois que moi j’accepte et que d’autres personnes acceptent que notre village a été abîmé – je pourrais aller plus loin dans les mots, mais je vais rester calme – par Google, eh bien il va falloir qu’on reconstruise des choses. On ne partira pas de zéro, comme je vous ai dit il y a des assos, des entreprises, des collectivités publiques qui font ça depuis 20 ans mieux, bien mieux que Google sur l’éducation au numérique, sur l’inclusion, sur le partage, sur le respect de la vie privée, sur l’intimité numérique et merci Genma sur l’autodéfense numérique, sur l’hygiène numérique. Il va falloir reconstruire pour non pas les remettre en avant, ce n’est pas une course au marketing, la course au marketing on la perdra toujours ; ils sont plus forts que nous ! C’est pour ça qu’ils ne payent pas d’impôts ! Les 13 milliards qu’ils devraient à la France en termes d’impôts, non ! On ne pourra pas ! Eux ils les mettent dans la com’ et dans des trucs qu’ils savent faire.
Il va falloir qu’on fasse de la reconstruction, je ne sais pas laquelle aujourd’hui, j’espère pouvoir en parler avec vous peut-être ici. Il a fallu que je m’exile quand même de Rennes à Choisy-le-Roi pour en parler, publiquement pour la première fois ; peut-être qu’avec vous maintenant, parce que je vais poser le micro et j’espère que vous prendrez plein de micros ou après, en bas, ou ici, on parlera de reconstruction et comment faire des choses différentes. Je crois qu’ici, dans la salle, à peu près tout le monde, et si vous ne savez pas, connaît Framasoft2, sinon on peut en discuter, ou Dégoooglisons3. S’il n’y avait pas eu ça, ce n’est même pas idiot du village que je serais, c’est l’idiot du village, mais tout seul.

Et comme je vous ai dit au début mon village c’est Rennes, mon pays c’est le truc qui tourne qu’on appelle la planète terre. Framasoft pourrait être Américain ou Hongrois, ce n’est pas le problème, en tout cas ils existent ! Et on se sent beaucoup moins seul avec La Quadrature4, avec Framasoft. Internet nous permet de discuter avec les personnes qui, justement, militent en Allemagne, à Berlin, contre l’implantation de Google, avec d’autres personnes à Palo Alto en Californie. C’est chouette Internet, c’est notre village et on a le droit d’être les idiots ! Mais ce n’est pas à Google de nous imposer d’être complètement stupides et idiots du village.

Parce que Google ne s’arrête pas là en fait. Vous allez dire le mec est Breton ! Alors Rennes n’est pas en Bretagne ; Rennes ce sont les portes de Bretagne. Google a mis les pieds dans la porte de Bretagne. Je peux vous certifier, vous témoigner, quand je suis allé à l’inauguration de cette boutique numérique Google, j’ai mis mon habit de Casper, je suis passé incognito, parce que ça va ils ne reconnaissent pas encore mon visage, c’est cool ! et les discussions étaient juste hallucinantes. J’ai vu des personnalités, enfin des personnalités non ! des responsables politiques élus de la ville de Brest, ce n’est pas faire des câlins, c’est demander réellement aux personnes qui étaient là « installez la même chose à Brest. » Et la responsable, parce que c’est une femme, et le responsable France de Google ont dit : « Ouais, pas de problème, c’est dans les plans. De toutes façons on a déjà prévu d’arriver à Lannion et à Lorient. » Parce qu’on nous a reproché sur le wiki « mais c’est renno-centré votre truc ! » Si c’était renno-centré on aurait créé un wiki Rennes-Google ou un truc comme ça ! Non ! On a écrit No G00gle et merci Framasoft d’héberger ce truc sur Framawiki. On ne l’avait pas vu venir comme ça, mais on savait que ça allait arriver !

Il y a quelques années on a créé des EPN en France, des espaces publics numériques, mais Google ce n’est pas qu’il va le dévorer ce truc, c’est qu’il va tous les remplacer ! De la même manière que vous avez un Starbucks et un Mac Do dans votre ville ou dans votre village, vous allez avoir un atelier Google. Vous imaginez ? Pas Sage En Seine 2019 avec atelier Google sur le trottoir d’en face, ça peut être rigolo ! Mais la réalité c’est ça !

Ce que j’ai appris aussi en discutant à la fois avec les personnes de Berlin qui elles militent depuis des années — il y a quand même un historique social je ne dirais pas chargé mais qui est compréhensible, et elles ne se sont pas levées le matin comme militants ; de ce côté-là de Berlin ça fait des années qu’ils militent contre la gentrification, contre la colonisation intellectuelle et technologique et numérique et autres — c’est qu’en fait Google a appris de ses erreurs. Je vous ai dit il y a dix ans ils ont ouvert Google Campus à Londres, sur la date je ne suis pas sûr, mais il me semble que c’était il y a dix ans. Il y a deux ans ils ouvrent un campus universitaire, juste c’est dingue, à Berlin, enfin ils essayent, et en fait ça leur coûte super cher. Parce que un, ça coûte vraiment de l’argent d’ouvrir un campus, mais deux, dans un campus, vous avez un sacré panel de jeunes étudiants-étudiantes qui n’ont pas envie de se faire croquer, qui n’ont pas envie de payer leurs études – surtout en France quand même, il y a une reforme actuellement – pas trop cher, vous avez des étudiants et des profs qui ne sont pas d’accord avec ça. Vous avez tout un panel de personnes qui vont militer et Google apprend que c’est chiant, en fait ça coûte de l’argent supplémentaire parce que tous les week-ends il y a des manifs, tous les jours on sabote leur truc, donc Google apprend. Google en tant qu’entreprise, je ne parle pas d’intelligence artificielle ou je ne sais pas quoi, Google en tant qu’entreprise apprend de ses erreurs.

Du coup qu’est-ce qu’ils font ? Eh bien ils ouvrent une boutique, « tranquillou bilou » comme on dit chez moi, en centre-ville, un peu comme un H&M. Vous voyez, des endroits un peu embourgeoisés, ce n’est pas grave, ça choque moins de personnes, ça passe plus facilement. Et puis ça coûte moins cher, ça coûte un loyer et puis on va en ouvrir dans plein de villes. Si Google voulait coloniser la Bretagne, il ferait comment ? Eh bien il ouvrirait une boutique dans le centre-ville de Rennes et puis une dans le centre-ville de Saint-Brieuc et puis une dans le centre-ville de Lorient.
Plutôt que d’ouvrir un campus énorme qui coûterait de l’argent où, tous les week-ends, il y a aurait des personnes qui militent, qui manifestent et qui font des trucs, eh bien non, ils ont trouvé un moyen plus intelligent de coloniser nos villages et de nous rendre encore plus idiots.

Donc les prochaines étapes elles sont réellement là et je vous garantis que je ne fais pas de la science-fiction. Si vous pensez que je fais de la science-fiction, regardez-moi dans les yeux et dites-le-moi, mais vraiment !

Là je suis la seule personne qui parle sur scène, mais il faudrait qu’on soit dix mille à parler comme ça ; il faudrait dix mille micros.

Après ces étapes-là, qu’est-ce qu’on a ? Ces étapes concernent nos libertés, le libre arbitre et ces choses-là. Nous on a ouvert, comme je vous ai dit, un wiki ; je pense que toutes les personnes ici ont des connaissances, des savoir-faire, qu’elles soient techniques, technologiques ou intellectuelles, no-google.frama.wiki, allez dessus ; il y a plein de trous dans les pages, il y a plein de trucs qu’on n’a pas faits. Ça va de : on a oublié de faire les affiches, par exemple ; ça va de : on n’a pas fini de documenter comment se passer des outils Google ; ça va de : le prix du loyer au m2 à Rennes ; ça va de : c’est quoi la politique interne de Google. Allez-y. Documentez ! Sur notre wiki, mais sur le vôtre aussi. Allez-y en amont ; n’attendez pas que Google débarque chez vous. Créez votre wiki, votre documentation, votre truc ; faites-le !

Une autre étape pour non pas anticiper, mais pour ne pas rester passif et juste triste par rapport à ce qui se passe quand on devient un idiot, une idiote du village, c’est sortir de sa bulle. Quand je parle de sa bulle ce n’est pas que sa bulle personnelle. Là, ce que je suis en train de vous dire, je pense que je le ferai, du coup je prends l’engagement devant vous, mais je ferai la même chose dans l’arrêt de bus en face de chez moi. Il y aura trois personnes à écouter ; je n’aurai pas de micro ; je ne serai pas devant un public qu’on appelle geek ou geek-convaincu ou voilà ! J’irai voir monsieur et madame Michu. Faites-le ! Allez discuter et ne leur imposez pas un discours. Posez-leur des questions ou écoutez leurs questions ; c’est eux ! La fracture numérique elle est là ; l’exclusion numérique elle est là !

Quand tu as Linux sur ton ordinateur c’est déjà un pas énorme. Ça veut dire qu’intellectuellement tu as fait une démarche. On s’en fout que tu saches le faire tourner ou pas. Tout à l’heure, en bas, on parlait de « installe ton serveur ou n’installe pas ton serveur ». À l’arrêt de bus ce n’est pas la question qui se pose quoi ! C’est : tu utilises quoi comme adresse mail ? Et si tu utilises Gmail, ouais, toi tu es épié. Alors au lieu de traiter de parano et truc, ça va ! Il faut trouver le discours pour le dire. Il y a des personnes qui nous ont demandé de faire sur le wiki no-google.frama.wiki des pages entières : comment je parle à ma belle-mère, à ma sœur, à mon cousin de cette problématique-là, parce que dès que tu arrives avec « surveillance de masse, vol des données, drones qui tuent sur une signature », c’est vachement technique et abstrait comme truc. Il faut trouver le discours pour tous les dimanches, pour les personnes qui mangent le poulet, pour celles qui mangent de la viande ou pour celles qui mangent des légumes, il faut le trouver en famille le discours. Et tu n’as pas envie d’être exclu de ta famille parce que tu as dit« Google c’est une balle ». Non ! Tu as juste envie de trouver les bons mots. Il y a ça aussi à documenter.

Et c’est ça aussi sortir de sa bulle. Je ne vais pas vous faire une déclaration d’amour à vous tous qui êtes ici, mais je vous aime beaucoup, j’adore avoir les discussions qu’on a et c’est vivifiant, mais il faut aller ailleurs. Il faut aller chez le boulanger, chez l’agriculteur qui utilise un service Google Maps. Le pauvre, je ne me souviens plus des chiffres, mais dans l’agriculture c’est une personne et demi en France — je ne sais pas ce que c’est que la moitié — qui se suicide par jour. Là je suis en train de faire du pathos. Mais moi j’aime un terrain agricole ; pour cultiver il est obligé d’utiliser Google Maps, eh bien moi je vais le voir. Je lui dis « écoute, j’ai envie de trois légumes ; je peux te filer deux heures ou trois heures de travail, mais surtout, en échange, on va regarder ce qu’il y a comme solutions libres et un truc qui ne pompe pas tes données ». Voilà, il y a tout un discours qui s’enclenche derrière en expliquant « ouais, tu as une adresse Gmail, mais l’adresse Gmail ce n’est pas que toi qui es embarqué ; dedans tu mets des données, tu mets des métadonnées qui concernent ta famille, tes amis, ton boulot. Il y a l’entreprise qui le pompe derrière ». Voilà ; c’est ça sortir de sa bulle.

Et je crois que le dernier point, enfin l’avant-dernier point, c’est un truc qui existe, enfin pas dans la Constitution française même si je ne la connais pas par cœur, mais qui en était à l’origine, qui s’appelle le serment du Jeu de paume. Quand je paraphrase, et je crois que c’est l’une de mes meilleures manières d’opposer un truc démocratique à Google qui est centralisateur et privateur de libertés, c’est « faisons ici le serment de nous réunir et de nous rencontrer à chaque fois que les circonstances l’exigent et de ne nous séparer que… » et là c’est à vous que je laisse finir la fin. Dans le serment du Jeu de paume c’était « nous ne nous séparerons que quand nous aurons doté la France d’une constitution ». Je n’irai pas jusque-là, mais si on peut se réunir, se rencontrer et ne se séparer que lorsque nous aurons fait de toutes et de tous des idiots et des idiotes du village mais heureuses et heureux et libres, je serai super content de le faire avec vous ou d’apprendre que vous l’avez fait.

Et enfin dernier point, parce que c’est bien beau de sortir des grandes phrases issues du serment du Jeu de paume, ça fait phrase d’autorité c’est – et là-dessus je ne suis assez bon techniquement, mais je crois qu’il y a Stéphane Bortzmeyer dans la salle – la conviction que j’ai c’est que les initiatives que nous faisons tous et toutes sur différentes échelles, sur différentes strates sociales, sur différentes configurations sociales, essayons de les décentraliser. Et la question de la décentralisation est toujours un peu complexe. Mais voilà ! J’espère que je ne vous ai pas assommés ; j’espère que je vous ai donné envie de parler et j’ai très envie de vous entendre.

Merci.

[Applaudissements]

Public : Au niveau de l’Éducation nationale il y a une initiative qui s’appelle Café pédagogique depuis 2001, qui pousse Microsoft à l’école et on ne peut pas les sortir non plus !

Xavier : Je ne sais pas si c’était une question ou une affirmation mais ça me fait penser à un truc effectivement. Plusieurs fois la question arrive sur la table, que ce soit sur le wiki ou on essaye de faire des cafés No-Google, enfin plein de rencontres à Rennes et en dehors de Rennes, c’est pourquoi Google ? Pourquoi vous n’allez pas faire tous les GAFAM ? Et même autres ? Moi quand on me dit ça, je dis « ouais, il n’y a pas que les GAFAM, il y en a d’autres qui nous privent de nos libertés ». Chacun choisit ses combats ; du coup j’avoue que c’est un combat. À titre perso, quand je vois ce que je risque et ce que je dépense, enfin ce que je risque comme problèmes et ce que je dépense comme énergie juste avec Google à Rennes, je sais que je ne serais pas capable de fournir plus pour faire Google, Microsoft, Amazon et Facebook. Je ne sais pas si ça répond.

Public : Ce n’était pas une question !

Xavier : Alors j’ai fait une réponse à un truc qui n’était pas une question ; je suis désolé.

Public : Et Framasoft s’attaque au Café pédagogique.

Xavier : Et il y a Framasoft, heureusement.

Public : Framasoft s’attaque au Café pédagogique depuis longtemps et avec des mêmes contraintes pour ceux qui sont enseignants.

Genma : Déjà je voulais te remercier pour ton témoignage qui m’a beaucoup touché parce que je retrouve le même amour pour Internet que j’ai moi et c’est cool. Ce courage aussi de témoigner et cette approche. Je n’avais pas du tout cette idée-là que Google, en fait, d’être présent dans le monde non numérique pouvait avoir une influence sur nos vies de tous les jours. On me connaît, je suis militant depuis pas mal d’années comme beaucoup ici et je n’ai jamais pensé à cet impact-là. J’explique à des tas de gens « oui il faut dégoogliser Internet, etc. », et là tu es en train de nous dire je dégooglise Internet, mais j’ai le politique de ma ville qui dit : « En fait tu cherches du boulot, mais tu nous embêtes là avec tes trucs » », parce que c’est un côté microcosme, etc. Nous on est un peu dans notre bulle, on est sur Internet, on diffuse, je vais dans des bibliothèques, on m’invite spécifiquement pour en parler, et toi tu fais la même chose, mais tu n’as pas du tout le même impact, la même échelle, et c’est complémentaire.
Donc merci pour nous avoir apporté ce regard-là parce que c’est quelque chose que je ne connaissais pas et je me dis merde ! C’est chiant ! Ça me fait suer pour toi que tu subisses ça et je me dis comment je peux aider. OK, je diffuse des connaissances. Tu disais tout à l’heure comment en parler ? Je me suis permis de faire de l’auto-promo en disant l’année dernière à PSES j’étais là pour dire comment on parle au grand public ; comment on parle à belle-maman ; donc je t’invite à t’en inspirer et j’invite tous ceux qui sont ici à partager comment eux diffusent leurs connaissances à leurs proches, etc. pour soutenir ton initiative.

Xavier : Que ce soit bien clair, ce n’est pas mon initiative.

Genma : Non ! Ton initiative ! L’initiative de ton collectif.

Xavier : Effectivement, je témoigne là, mais je ne suis pas le seul. J’ai réellement rencontré des personnes dans la rue à Rennes ; quand je parlais du jour de l’atelier, c’est marquant. Le jour où ils ont inauguré leur atelier Google à Rennes, il y avait un truc un peu VIP le vendredi, si je ne dis pas de bêtises et l’inauguration était le samedi. Tu vois ils sont intelligents ; c’était le jour du marché ; ce sont des dizaines de milliers de personnes donc ils ont bien joué le truc. On a croisé des personnes sur le marché. On a voulu faire des tracts, ce n’était pas je crois une grande idée parce que tracter, tout le monde se fait tracter et du coup tout le monde se barre, mais les personnes revenaient vers nous en disant « ce n’est pas votre tract que j’aime, c’est vous avez parlé de Google ». Et on a eu des personnes – mais c’est horrible de ne pas pouvoir les nommer, les identifier, ou de montrer la photo ou même un enregistrement ; j’aurais aimé une bande son – qui disent « je suis d’accord avec vous, je ne suis pas au niveau où vous en êtes, je n’ai pas Linux, je n’ai pas une boîte mail privée, je n’utilise pas une clé GPG, mais ce que vous dites c’est chouette ; j’ai besoin d’apprendre avec vous, mais j’ai très peur de le dire publiquement parce que je vais être jugé ! » Et ça je trouve que c’est… Je n’ai même pas de mots pour le dire. Ce n’est pas moi ! C’est moi oui dans ma chair, mais ce sont toutes les personnes qu’on croise dans la rue !

Public : Moi quand j’ai vu l’info passer sur la boutique Google, sur une liste de diffusion, en fait je n’ai pas été choqué parce que je pensais que ça allait durer un week-end. Il y avait deux jours de formation et je n’avais pas capté qu’il y aurait une boutique. La question est pourquoi Google a choisi Rennes ? Je connais Rennes ! Quand même, tous ceux qui font du numérique savent qu’à Rennes il y a énormément d’éducation populaire autour du numérique, autour de la protection des données.

Xavier : Tous sauf, apparemment, les responsables politiques actuellement.

Public : Justement la question c’est : pourquoi – je n’ai pas réussi à avoir la réponse – Google a choisi Rennes pour ouvrir sa première boutique ?

Xavier : Dans leur communication, ils parlent de premier atelier numérique Google au monde. C’est purement de la com’ parce que, comme j’ai dit tout à l’heure, ils ont ouvert Google Campus il y a dix ans minimum, peut-être plus, il faudra regarder vraiment la date à Londres. Il n’y a rien de nouveau en fait. C’est juste la taille qui est plus petite et plus cool, donc il n’y a rien de nouveau. En France, ouais, bon ! Si tu regardes bien, je crois qu’ils font par exemple à Montpellier qui est aussi un territoire de logiciel libre et de formation ++, il y a genre des ateliers Google toutes les semaines, mais ils n’ont pas de boutique physique.

Pourquoi Rennes ? Je n’ai pas de réponse scientifique ou documentée dessus, par contre je me rappelle d’un truc : je suis arrivé à Marseille en 2002, en même temps que le TGV ; ça a beaucoup transformé la ville, pour ne pas dire l'a défigurée. Le TGV aujourd’hui nous permet de faire Rennes-Paris en 1 heure 30, 1 heure 20, voilà. Je crois que c’est réellement ça. Au-delà, effectivement, que Rennes est un territoire assez chouette au niveau du numérique. Ouais on a eu le minitel, on a eu plein de trucs.

Pourquoi ? Ça coûte moins cher que Paris. C’est plus facile ? Je ne sais pas. Les Bretons et les Bretonnes sont tous des idiots et des idiotes du village. Il paraît qu’on est, selon certaines déclarations, alcooliques, incultes et mafieux. Peut-être que ça plaît à Google comme terrain. Je ne sais pas ! En tout cas Rennes est une ville dans laquelle il fait bon vivre, oui ; où il y a de l’éducation populaire depuis 20 ans et certainement plus, où il y a des trucs incroyables. Mais voilà ! Google a débarqué parce qu’ils y trouvent les intérêts dans l’écosystème — comme on dit aujourd’hui, il faut toujours parler d’écosystème apparemment — financiers, et le fait d’être relié à des grandes mégalopoles en moins d’une heure. Si moi je devrais ouvrir une boîte, je pense que je ferais un peu comme eux.

Public : Justement, il y a un petit peu un terreau dans des villes comme Rennes ou Nantes ; ce n’est pas du tout une question que je veux poser. Je pense qu’il est assez important d’observer ce qui se passe dans ces villes-là et de faire le maximum pour ne pas lâcher trop de terrain parce qu’il y a un peu un phénomène où « si ça lâche ici, ça va lâcher très facilement partout ailleurs ». Et, à mon avis, ça peut être un élément de réponse de pourquoi Google s’est installé à Rennes ; c’est que, en fait, si ça passe à Rennes, si ça passe à Nantes, derrière tu peux t’installer dans à peu près toutes les villes de France et ça va passer.

Xavier : C’est une conviction personnelle. Il n’y a pas beaucoup d’analyses structurées dessus, mais je partage largement ton sentiment. Honnêtement quant au mois de janvier de cette année je me suis dit ça y est c’est allé trop loin cette histoire de Google partout et du coup je vais sortir du bois, je vais passer du pseudonymat à pas du tout pseudonymat, à ouvrir des wikis, à aller gueuler partout, j’en ai même éprouvé un sentiment de culpabilité, de me dire ça fait quand même dix ans, même plus, que j’apprends, que je rencontre des personnes, que je vis des trucs super chouettes — parce que venir à Pas Sage En Seine et discuter avec toi et parler en bas de logiciel libre c’est incroyable — pourquoi j’ai attendu janvier 2018 ? Et du coup pourquoi j’ai cédé tout ce terrain-là qui a permis à Google de s’implanter ? C’est une réflexion que d’autres personnes partagent. J’en ai parlé pas plus tard que mercredi soir au hackerspace à Rennes avec des personnes qui avaient la même réflexion. Il y a un moment, si on regarde nos responsabilités, on a été gentils dans notre coin, on a fait des trucs, mais on a cédé du terrain et le terrain qu’on a cédé a fait que Google s’implante et ira ailleurs derrière.

Public : Bonjour. J’avais une question pour vous, avoir votre sentiment. En fait, pour mon cas particulier je milite beaucoup pour la protection des données personnelles et notamment en Inde et je m’adresse à une population qui est n’est pas du tout technophile. Et mon point de vue il est qu'aujourd’hui on a aussi une responsabilité, en fait, dans la manière dont on parle et la pédagogie qu’on fait. Parce que les geeks, les technophiles, je trouve, restent beaucoup entre eux et ont un discours qui n’est pas assez… Comme on a dit il faut savoir parler à sa belle-mère, il faut savoir parler en famille, et je trouve que notre secteur a une responsabilité là-dedans parce qu’on n’a pas su le faire et, effectivement, on a laissé du terrain à Google et les autres. Mais on fait des super trucs ; vous avez dit ça fait 20 ans qu’il y a des choses, il y a des super trucs qui existent qui sont mieux que Google, c’est vrai, mais la force de ces mecs-là c’est qu’ils savent parler à monsieur et madame Tout-le-monde. Et je voulais avoir votre sentiment là-dessus. Il y a un moment où il faut aussi qu’on fasse le point sur notre secteur à nous, sur nous geeks, nous technophiles, nous techniciens, développeurs, tout ce qu’on veut, et dire « eh bien merde ! Ouais, ma mère je ne lui ai peut-être pas expliqué pourquoi c’était bien ce que j’étais en train de faire quoi ! »

Xavier : J’essaie de sortir mes notes discrètement. Je voulais faire la citation de Bourdieu pour invoquer l’autorité intellectuelle ; du coup je ne vais pas le faire. Mais ouais, ce que vous proposez, et à mon avis le premier combat des libertés, c’est le langage. Là où je reprendrais les mots ce n’est pas que « Google sait parler à tout le monde » et ce n’est pas que Google, c’est qu’ils entendent, enfin ils balancent un peu comme on gave une oie, ils balancent un langage que toute personne est prête à entendre. C’est un peu abscons ce que je dis, mais je crois que si on forge des mots, qu’on forge des concepts et l’intellectualité qui va derrière, notamment sur tout ce qui concerne le numérique, les informaticiens, les informaticiennes, il y plein de noms dessus, on n’est pas obligés, notamment si on veut ne plus céder de terrain à Google et même en reprendre voire carrément les virer, on ne doit pas tomber dans le même message que eux qui est une espèce de discours marketing larmoyant. C’est mon point de vue, je pense que c’est ce que vous avez demandé, allons forger des mots, allons forger des phrases, allons forger des concepts qui vont avec ces mots et ces phrases pour leur opposer quelque chose qui soit un tout petit peu solide et qui permette des libertés.

Public : Bonjour. Vraisemblablement vous n’avez pas obtenu à Rennes le fait qu’ils ne s’implantent pas dans la ville. Ma question c’est qu’est-ce qu’il y a eu en amont ? Quelles sont les actions que vous, vous avez vraiment menées en pratique ? Qu’est-ce qu’il faudrait faire, d’après vous, si ça si se produisait dans une autre ville ? Et surtout combien de temps avant vous aviez anticipé l’arrivée ? Combien de temps avant ils ont annoncé leur implantation ?

Xavier : Très honnêtement, j’ai appris leur implantation lors d’une réunion qui a été twittée, donc j’ai appris leur implantation sur Twitter. Je crois que c’était, si je ne dis pas de bêtises, une réunion dans le cabinet du Premier ministre avec le président de la République où une des personnalités de Google France ou monde déclare « on va ouvrir des ateliers numériques en France » ; c’est comme ça que je l’ai appris.

Je reviens sur ce que je disais tout à l’heure, le sentiment de culpabilité. Ouais, en amont j’ai fait des trucs – je ne suis pas le seul, d’autres personnes aussi, nous avons fait des trucs du coup –, mais pas franchement contre Google ou contre leur implantation. D’une certaine manière, peut-être ta question remet en exergue ce sentiment qui est dur à vivre, c’est on ne fait que subir et que répondre de manière presque épidermique au fait qu’ils s’implantent. On n’a pas eu de prévention et de prévision avant. Ou plutôt elle a existé, mais on ne l’a pas utilisée comme telle.

Après, si vraiment je fais mon démocrate chiant, que Google ouvre une boutique à Rennes, pas de problème ! Mais qu’il ne marque pas « atelier numérique citoyen » et qu’il ne forme pas des gens gratuitement. Enfin si, qu’il les forme gratuitement s’il veut, mais qu’il explique comment on leur vole les données et qu’on ne leur vend que Google ! Ils ont le droit au même titre que H&M, Starbucks ou Mac Do d’avoir leur truc avec pignon sur rue.

Mais avant, malheureusement, on n’a rien fait. Du coup comment te dire, pour éviter que ça arrive, rappelons-nous que, effectivement, il y a un historique dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque personne, de culture, d’ateliers, de choses qui ont été faites, de choses qui sont refaites aujourd’hui parce que Framasoft c’est extraordinaire mais ça n’a pas 20 ans ; j’espère qu’on en reparlera dans 20 ans. Remettons ça vraiment sur la table, sur la table des professionnels du secteur privé, sur la table des professionnels du secteur public, dans l’éducation populaire, je crois que c’est la meilleure des préventions qu’on puisse faire avant qu’une catastrophe arrive, parce que je considère que le fait Google ou un truc est une catastrophe ! Est-ce que j’ai répondu ?

Public : Inaudible.

Xavier : Ouvre un wiki. Si vraiment je suis vicieux, je te dis « ouvre un wiki tout de suite ». Là tu seras plus balaise que nous parce que tu commenceras à documenter justement ce fameux terrain qu’on cède ou quelles sont les conditions économiques, sociologiques, intellectuelles qui font que si un jour Google s’implante dans ta ville, tu auras documenté tout le terrain et du coup on pourra reprendre cette documentation et comprendre ; si on peut le comprendre peut-être qu’on pourra l’éviter un jour. C’est un peu comme quand on traite en biologie, on cherche à remonter — en logiciel on parle d’arborescence —, mais on cherche à remonter toutes les circonstances, toutes les conditions qui ont permis à un truc d’arriver. Je crois que c’est ça qu’il faut peut-être documenter pou éviter que ça arrive.

Public : Bonjour. J’ai vu qu’à Rennes a lieu l’European Cyber Week une fois par an. Je ne connaissais pas du tout, je suis allé sur le site Internet. Je découvre un nouveau festival de hackers, de hacking, et puis je suis allé sur les partenariats et effectivement j’ai vu que c’était surtout le ministère de la Défense, Nokia qui a eu le big brother d’or, Thalès qui construit quand même des drones militaires, et là j’étais un peu refroidi sur l’événement. Je voulais savoir ce que tu sais de cet événement-là et ce que tu en penses ? Et pourquoi Rennes ?

Xavier : Ce n’est pas moi qui fais la prog et qui choisis la ville. Mon intérêt pour l’European Cyber Week s’arrête à juste le titre. Je n’y ai pas mis les pieds, je n’y mettrai pas les pieds, ça ne m’intéresse pas. Des trucs cool à Rennes on en a ; on a le Festival des Libertés Numériques qui recommence cette année, qui a été monté par des bibliothécaires, dans lequel il y a des cryptoparties. C’est un acte politique dans le sens ça transforme la ville, mais ils ne sont pas politisés, au contraire ! Si tu as envie de faire un atelier Microsoft, mais tu ne vendras du Microsoft, tu peux le faire pendant le Festival des Libertés Numériques. Je pense qu’au niveau de festivals où tu peux croiser des hackers et des hackeuses, il vaut mieux aller au Festival des Libertés Numériques à Rennes qui est porté quand même par l’INSA donc une école d’ingés quoi ! Ce ne sont pas trois personnes dans une asso, c’est, je trouve, plus fort symboliquement, que l’Europen Cyber Week.
Après qu’ils fassent leur truc corporate, comme disait Genma hier, je n’ai pas de problèmes là-dessus, mais moi je n’y trouve pas d’intérêt et ce n’est pas moi qui ai fait la prog, c’est sûr.

Genma : À nouveau moi. J’ai une petite question, tu dis « faites un wiki ». Là,ça rejoint en fait quelque chose de « tu es déjà rentré dans le camp des informaticiens ». Parce que va expliquer à quelqu’un « va lire un wiki, va regarder Wikipédia » – c’est déjà une bonne chose si la personne connaît Wikipédia –, mais ça va être de la lecture et ce n’est pas forcément le canal de communication à l’heure actuelle. Tu dirais « faites des vidéos YouTube », je te dirais ça aura peut-être plus d’impact.

Xavier : Peertube.

Genma : Oui, ou Peertube, Oui ! Mais pareil ! Peertube, comment les gens connaissent Peertube ? Tu fais des vidéos YouTube tu vas toucher un public là où il est. Après tu peux l’initier à « il existe Peertube » et ça c’est du travail de terrain qu’on fait, que beaucoup font, d’aller dans les bibliothèques, de sensibiliser, dire il y a autre chose. Par rapport au discours ça va être « vous pouvez manger du Mac Do de l’informatique ou du bio de l’informatique, et tout ça », je ne refais les confs ici, mais c’est du travail de terrain ; il faut sensibiliser, il faut éduquer aussi les gens à se réapproprier la lecture sur Internet. Le wiki c’est bien, mais ça va rester un outil, il ne faut pas perdre ça de vue, ça va rester un outil de communication entre personnes sensibilisées, militantes et si tu veux amener d’autres personnes dans ce cercle-là il va falloir les éduquer à « c’est quoi un wiki ? Pourquoi le wiki ? » Il faut garder ça en tête.

Xavier : J’aurais pu faire pire, j’aurais pu dire « utilisez Framagit, GitLab, GitHub ». J’espère que je ne suis pas tombé trop bas ! Mais ouais, il y a ce biais-là et ce défaut-là. J’avoue, je suis à la fois un gros consommateur et un gros contributeur de différents wikis, donc oui dans le discours forcément.

Après je plussoie, comme on dit dans les sociétés mondaines, à ce que tu dis et, pour le mettre en pratique tous les jours, ce que je fais c’est que je prends mon ordi, mais réellement, je vais dans la rue, je ne me fous pas au milieu d’une place sur un banc ; je vais aborder des personnes, ce qui est un peu bizarre : je te tape sur l’épaule, viens j’ai un ordinateur, viens on discute, je te montre ce que c’est un wiki. Oui c’est un travail de terrain ; oui c’est une personne par une personne, là le peer to peer de masse on peut s’asseoir dessus, mais voilà ce que je fais. OK, je suis au milieu d’un parc, je suis dans une serre. Les médiathèques et les bibliothèques j’adore, ici en est un bon exemple. Je crois qu’à partir du moment où on considère les choses comme quatre murs et un toit, il y a forcément une intellectualité et de l’enfermement. Si là on prend, toi et moi, nos ordis et on va dans la rue et on alpague, ouais on va se faire insulter ou d’autres vont avoir peur, ils ne vont pas comprendre que deux hommes leur sautent dessus avec des ordis pour leur parler de wiki, ce n’est pas grave ! Même s’il y en a neuf qui disent non, s’il y a une personne sur les dix qui dit oui et qu’on peut lui prendre dix minutes et avoir l’échange qu’on a là, la journée est gagnée !

Public : Vous dites qu’il y a eu beaucoup d’élus lors de l’ouverture ; je ne comprends pas trop pourquoi. Est-ce qu’il y a eu un financement public de la part de l’État ou des collectivités locales ? Est-ce qu’il y a eu aussi de la part de Google un message, je ne sais pas, disant on s’implante mais peut-être on va créer des emplois ? Enfin quelles étaient les communications entre l’État et Google ?

Xavier : Waouh ! Là on met les pieds dans le plat. Pourquoi ils y sont allés ? Je vais être très jugeant en disant ça, mais parce que c’est hype. Point à la ligne.

Est-ce qu’il y eu des financements publics dans l’histoire ? C’est ce que je continue à rechercher. J’espère qu’il n’y en a pas eus. J’ai de gros doutes, en tout cas sur la campagne de communication et la campagne de pub.

Et troisième point, oui Google dans sa communication a promis, je dis bien mais c’est hallucinant ! Rennes intra-muros c’est 200 000 personnes ; si on prend les chiffres métropolitains ça double tout d’un coup on devient 400 000, donc tout d’un coup on est la cinquième ou sixième ville de France, mais ça je n’y crois pas. Google, je ne me souviens plus du chiffre, mais je crois que c’est ça ; sans mentir, dans le discours et dans ce qui a été écrit dans le communiqué de presse et sur leur site, promet de former je crois que c’est 500 000 personnes par an ! Voilà ! Là ils ont fait bull-shit bingo magique.

Et deuxième c’est oui on va créer de l’emploi. Sauf que la réalité et ça c’est documenté sur le wiki, ils ne créent pas d’emploi. Les personnes qui interviennent chez Google, qu’elles soient conférenciers-conférencières ou formateurs-formatrices, ce sont des personnes qui sont recrutées, il y a des annonces d’emploi – ils ne sont pas si intelligents que ça, tu vois ils publient des annonces d’emploi – auto-entrepreneur, auto-entrepreneuse. Ça ce n’est pas de la création d’emploi ; il n’y a pas de CDI, il n’y a pas de CDD ! Voilà !

Après les politiques y sont allés franchement parce que c’est de la représentativité et voilà ! Si encore ils allaient là et ailleurs ! Je pourrais être beaucoup moins critique et moins virulent. Le fait qu’ils n’aillent que là. Il y a l’entreprise x ou y qui fait plein de numérique super-chouette, ils n’y étaient pas pour faire des selfies et pour des cocktail.

Public : Je ne sais pas, à Linagora, il y a des politiques qui viennent pour les inaugurations.

Organisateur : On a une dernière question je crois et après ça sera l’heure.

Public : Moi, avec le LUG [Linux User Group] de mon bled, je viens de Grenoble, on a fait plein de choses pour parler d’ouverture, de comment est-ce qu’on fait du logiciel libre, pourquoi le logiciel libre c’est important, pourquoi utiliser des services locaux, en fait discuter avec les gens. Et la meilleure stratégie qu’on a trouvée c’est de faire de crêpes. Du coup tu te poses dans un coin, tu fais des crêpes.

Xavier : Bretonnes !

Public : Le problème c’est que tu as pas mal de personnes qui arrivent, qui prennent une crêpe, mais en fait qui s’en foutent un petit peu de ce que tu leur racontes, parce que c’est bien sympa. Elles repartent avec des autocollants ceci dit. Et des fois, tu vois passer une personne parce que tu as quelqu’un qui a dit à son frère qu’il y a quelque chose qui va se passer. C’est super dur d’ouvrir le dialogue. Surtout sur des sujets qui toi te touchent émotionnellement parce que tu sens un peu l’importance de ce qui passe mais que, à côté, la personne avec qui tu en parles n’en a un petit peu rien à carrer parce que ça marche bien, tous ses potes font pareil ! Inaudible.

Xavier : Censure ! Ouais, je partage ton constat. Dans cette démarche-là de Google et les idiots et les idiotes du village, au départ le petit noyau est quand même sacrément nerd et geek ; c’est plutôt chercheur ou chercheuse en vie privée sur les algos, c’est geek autodidacte, c’est biologiste libriste. Mais dès le départ on a essayé de poser les bases de « ce n’est pas de logiciel libre dont on parle » ; on parle d’un projet de société. C’est quoi que tu veux ? On parle de citoyenneté quoi ! On parle de démocratie directe. Ouais, il y a certaines personnes qui disent « il ne faudrait pas qu’il y ait Google à Rennes » et j’en fais partie ; je l’assume. Mais la réalité c’est qu’on veut essayer de créer de la démocratie. On veut être écoutés par les personnes qui décident. Et effectivement le pouvoir politique aujourd’hui ce n’est pas de choisir quelle entreprise s’installe ou ne s’installe pas, ça c’est très clair, il faut bien séparer les choses ; la séparation des pouvoirs heureusement ! Mais ce qu’on propose, ouais, derrière, quelque part, il y a du logiciel libre et quand je dis logiciel libre je ne parle pas que du logiciel comme on le connaît sur l’informatique, je parle aussi de biologie et de choses comme ça ; on parle juste d’un projet de société. Et je crois qu’en parlant de ça on a réussi à toucher, convaincre et embarquer plus de monde que ça.

Et ouais les crêpes on n’a pas fait encore. C’est dommage pour des Bretons ! Super leçon grenobloise à recevoir. Mais bière, cookie, café, marche, randonnée, pique-nique, on essaie de mettre plein de formats différents pour toucher le maximum de monde et ne pas arriver brutalement en disant « utilise du logiciel libre ! » Non ! On parle d’abord du projet de société parce que ta voix est écoutée. Est-ce que tu as le droit de t’exprimer sur la place publique ? Quand tu t’exprimes qu’est-ce que ça fait ? Ce qui in fine n’est pas juste de dire frontalement « ne va pas chez Google parce que leur formation, leur atelier c’est de la merde ! » C’est essayer d’aller en amont pour dire « ils sont quand même en train de te prendre pour un con ou pour une conne en te disant le " figital " et la cybersécurité par coach Google ». Mais avant d’arriver à ce message-là il y a quand même plein de choses à travailler, à déconstruire. Et certainement que ça passera par des crêpes !

Organisateur : Merci à toi. Merci.

[Applaudissements]

Revue de presse de l'April pour la semaine 28 de l'année 2018

APRIL - lun, 07/16/2018 - 18:45

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 28

[Télérama.fr] PeerTube, enfin une alternative éthique à YouTube

Par Annabelle Chauvet, le jeudi 12 juillet 2018. Extrait:
> Pas d’exploitation des données personnelles et pas de financement publicitaire. La plateforme d’échange de vidéos devrait voir le jour à l’automne 2018. Elle a été lancée par l’association Framasoft, déjà connue pour ses logiciels libres.
Lien vers l'article original: https://www.telerama.fr/medias/peertube,-la-plateforme-qui-defie-youtube-avec-lethique,n5715829.php

Et aussi:
[FZN] PeerTube a réussi sa campagne de financement participatif
[Le Monde.fr] PeerTube, le «YouTube décentralisé», réussit son financement participatif

[Numerama] Directive droit d'auteur: le vote du Parlement européen fixé au 12 septembre

Par Julien Lausson, le mardi 10 juillet 2018. Extrait:
> Le Parlement européen sera invité à prendre position sur la future directive copyright, dont deux articles sont au cœur d'une vive controverse.
Lien vers l'article original: https://www.numerama.com/politique/393962-directive-droit-dauteur-le-vote-du-parlement-europeen-fixe-au-12-septembre.html

Voir aussi:
Proposition de directive droit d'auteur: un vrai débat de fond en septembre pour sortir des caricatures

[Batiactu] Logiciels anti-fraude à la TVA: l'administration fiscale apporte des précisions

Par G.N., le mardi 10 juillet 2018. Extrait:
> REGLEMENTATION. Les contours de l'obligation d'utilisation d'un logiciel de caisse certifié pour les professionnels sont détaillés dans un bulletin officiel des Finances publiques, paru ce 4 juillet 2018, soit six mois après l'entrée en vigueur de cette mesure. Analyse.
Lien vers l'article original: https://www.batiactu.com/edito/logiciels-anti-fraude-a-tva-administration-fiscale-53559.php

Et aussi:
[Normandinamik] Logiciels de caisse certifiés: l’administration fiscale précise le dispositif

[ZDNet France] 5 alternatives libres à Skype

Par Stéphanie Chaptal, le lundi 9 juillet 2018. Extrait:
> Longtemps présenté comme l’outil indispensable pour faire des vidéoconférences ou de la messagerie instantanée, Skype a été détrôné pour certaines fonctions, mais pas toutes. Voici cinq solutions issues du monde open source pour s’en débarrasser totalement.
Lien vers l'article original: https://www.zdnet.fr/actualites/5-alternatives-libres-a-skype-39870892.htm

[Rue89 Strasbourg] L'éducation aux outils numériques, thème central des Rencontres mondiales du logiciel libre

Par Simon Adolf, le dimanche 8 juillet 2018. Extrait:
> L’université de Strasbourg accueille du 7 au 12 juillet les 18e Rencontres mondiales du logiciel libre (RMLL). Organisé en partenariat avec l’association Hackstub, le plus grand évènement francophone sur ce thème attend 5 000 participants et des intervenants de top niveau. Cette année, les débats portent sur la place de plus en plus importante que prennent les grandes entreprises dans l’éducation au numérique.
Lien vers l'article original: https://www.rue89strasbourg.com/leducation-aux-outils-numeriques-theme-central-des-rencontres-mondiales-du-logiciel-libre-138982

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 3 juillet 2018

APRIL - ven, 07/13/2018 - 15:07


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 3 juillet 2018 sur radio Cause Commune
Intervenants : Frédéric Couchet - Isabella Vanni - Étienne Gonnu - Harmonie Vo Viet Anh - Jérémie Wojtowicz - Pierre Beyssac - Matthieu Vernet
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 3 juillet 2018
Durée : 1 h 30
Écouter ou télécharger le podcast
Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustrations : Bannière radio Libre à vous - Antoine Bardelli ; licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo radio Cause Commune, avec l'accord de Olivier Grieco
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Transcription

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous. Vous êtes sur radio Cause Commune 93.1 en Île-de-France et partout ailleurs sur le site cause-commune.fm. C’est parti pour la troisième édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Je suis Frédéric Couchet, délégué général de l’April et bien sûr nous allons avoir quelques invités pour nous parler de différents sujets aujourd’hui.

Le site web de l’April c’est april.org, a, p, r, i, l point org, et vous y retrouverez, normalement en fin d’émission, une page consacrée à cette émission avec tous les liens et références utiles, les détails sur les pauses musicales et toute autre information utile en complément de l’émission.

N’hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu, mais aussi des points d’amélioration. Nous vous souhaitons une excellente écoute.

Nous allons commencer par un petit tour de table : Isabella Vanni qui est avec moi.

Isabella Vanni : Oui, bonjour.

Frédéric Couchet : Donc tu es ?

Isabella Vanni : Coordinatrice vie associative, responsable projets pour l’April.

Frédéric Couchet : Étienne Gonnu.

Étienne Gonnu : Bonjour. Moi je m’occupe des dossiers institutionnels pour l’April.

Frédéric Couchet : Ensuite nous allons avoir en studio Matthieu Vernet qui est médiateur au Carrefour numérique² à la Cité des sciences et de l’industrie mais qui est pour l’instant malheureusement bloqué dans les transports en commun. Nous aurons également Pierre Beyssac qui va nous rejoindre qui est ingénieur en informatique et fondateur d'Eriomem.net, un service de stockage de fichiers et nous avons par téléphone, nous avons le plaisir d’avoir par téléphone, Harmonie Vo Viet Anh et Jérémie Wojtowicz, en espérant ne pas avoir écorché vos noms, de l’équipe d’organisation des Rencontres mondiales du logiciel libre qui vont se dérouler à Strasbourg du 7 au 12 juillet 2018. Harmonie, Jérémie est-ce que vous nous entendez ?

Jérémie Wojtowicz : Bonjour.

Harmonie Vo Viet Anh : Oui, on vous entend très bien.

Frédéric Couchet : D’accord. Je vais juste parler du programme du jour. D’ici 30 à 45 minutes on va parler de la révision de la directive sur le droit d’auteur pour faire le point après le vote en commission des affaires juridiques et avant le vote en séance plénière au Parlement européen prévu jeudi 5 juillet. Avant d’aborder ce dossier nous parlerons avec Matthieu Vernet de la place du logiciel libre au Carrefour numérique² à la Cité des sciences et de l’industrie et tout de suite je vais laisser la parole à Isabella Vanni pour parler des Rencontres mondiales du logiciel libre avec Harmonie et Jérémie.

Isabella Vanni : Voilà. Donc bonjour Harmonie et Jérémie. Merci d’être avec nous aujourd’hui, merci notamment parce qu’on sait que vous êtes très occupés : c’est le rush final pour l’organisation de ce bel événement qui arrive bientôt, donc c’est le week-end prochain, les Rencontres mondiales du logiciel libre ; je vous invite à expliquer au public de la radio de quoi il s’agit.

Harmonie Vo Viet Anh : Les Rencontres mondiales du logiciel libre, contrairement à ce que tout le monde indique parce que c’est quand même un événement qui a à peu près 20 ans puisque ça a été créé dans les années 2000, c’est un festival transdisciplinaire sur la culture libre en général, même si c’est beaucoup plus centré sur le logiciel libre.

Jérémie Wojtowicz : Voilà, c’est un événement qui regroupe un petit peu tous les types d’utilisation de l’informatique donc, par des outils qui sortent un petit peu de ce qu’on peut avoir l’habitude avec Google, Facebook, etc., pour développer une informatique on va dire contre-hégémonique.

Isabella Vanni : Très bien. Cette année, l’édition 2018 des Rencontres mondiales du logiciel libre se déroule à Strasbourg et, comment dire, quel est le public, en fait, que vous visez avec cet événement, parce qu’il y a bien sûr les actifs, il y a les utilisateurs, les utilisatrices, mais il y a probablement aussi l’idée de promouvoir le logiciel libre auprès d’un public plus vaste. Est-ce que vous pouvez un petit peu parler du public qui fréquente les Rencontres mondiales du logiciel libre ?

Jérémie Wojtowicz : C’est vrai que cette année on a une petite différence par rapport aux années précédentes, c’est la thématique centrale qu’on a choisie « Éducation numérique : fabrique de la captivité ou nouvelle émancipation ? » et qui veut donc critiquer les modèles pédagogiques existants et voir lesquels proposer avec le logiciel libre. Donc nécessairement ça va toucher un public qui va être celui des enseignants, celui des étudiants, des élèves, celui des institutionnels aussi.

Harmonie Vo Viet Anh : Sans oublier l’éducation populaire donc tous les types d’éducation qui sont hors des institutions habituelles éducatives on va dire. On a aussi un peu rompu avec le vocabulaire habituellement utilisé, par exemple habituellement les RMLL organisent ce qu’on appelle le week-end grand public. On avait envie plutôt de parler d’initiation cette année, parce que le grand public ça ne nous semble pas assez parlant. Je pense qu’un de nos publics cibles c’est plutôt des technos curieux un minimum.

Isabella Vanni : C'est bien. D’ailleurs on va rappeler que les Rencontres mondiales du logiciel libre commenceront le 7 juillet prochain jusqu’au 12 juillet et les lieux, en fait, de cet événement sont différents. C’est-à-dire le 7 juillet les Rencontres mondiales du logiciel libre se dérouleront sur la presqu’île Malraux et c’est en coïncidence, en fait, avec l’EdgeFest. Donc c’est une volonté de votre part aussi peut-être d’élargir un petit peu le public qui peut fréquenter cet événement ?

Harmonie Vo Viet Anh : Exactement. Parce que l’EdgeFest c’est vraiment pour du beaucoup plus grand public, même pas forcément habitué aux nouvelles technologies. Et ce qui est drôle c’est que EdgeFest, à la base, est née de la volonté des organisateurs des RMLL 2011 à Strasbourg d’organiser un événement beaucoup plus orienté grand public. Donc cette année on renoue entre les deux événements.

Isabella Vanni : Très bien. Par contre les autres jours, donc du 8 au 12 juillet, les Rencontres mondiales du logiciel libre se dérouleront plutôt dans le campus de l’université de Strasbourg. Est-ce que vous pouvez dire un petit peu au public de la radio, de notre émission, quels sont les événements que vous proposez à l’occasion des Rencontres mondiales du logiciel libre ?

Jérémie Wojtowicz : Juste pour compléter sur les lieux parce qu’on a parlé de la presqu’île Malraux pour le 7 juillet, donc ce samedi, et du campus central pour le reste, en réalité il y a aura aussi des activités sur le campus central le 7 et il y aura aussi des activités sur la presqu’île Malraux le reste de l’événement. Le Shadok, qui est un des bâtiments emblématiques du numérique à Strasbourg, puisque c’est l’institution publique de la ville, de l’Eurométropole, sur toutes ces questions-là, accueillera du coup pendant toutes les RMLL un hackerspace, donc un espace ouvert dédié à la pratique collective de l’informatique et des technologies. Et il y aura aussi des ateliers qui auront lieu à la médiathèque Malraux.

Harmonie Vo Viet Anh : À la médiathèque Malraux on aura une programmation spéciale jeune public.

Isabella Vanni : Super !

Jérémie Wojtowicz : Et ensuite, sur tout le reste du campus du coup on aura trois bâtiments où on pourra retrouver des conférences, des ateliers, des tables rondes ; des salons de discussion aussi qui sont un peu un nouveau format qui nous tient à cœur cette année et on est contents de voir que les participants qui ont répondu à notre appel s’en sont emparés. Des journées comme inter-GULL, donc des groupes d’utilisateurs de logiciels libres ou les Chatons qui sont les hébergeurs associatifs vont se retrouver pendant toute une journée, du coup, pour discuter des problématiques qui leur sont chères.

Frédéric Couchet : Jérémie, Harmonie, deux petites questions. Tout à l’heure Harmonie a parlé de présence de jeune public. Donc la première question c’est à partir de quel âge les enfants peuvent venir pour assister à ces évènements ? Et la deuxième question, Rencontres mondiales, est-ce qu’il y a une langue officielle ? Est-ce qu’il faut forcément parler anglais ou est-ce qu’il y a des ateliers, conférences en français ? Comment ça se passe en pratique au niveau des langues ?

Harmonie Vo Viet Anh : Au niveau des langues il n’y a que deux langues différentes pour les interventions : soit elles sont en français soit elles sont en anglais et c’est matérialisé tout simplement par le fait qu’on a demandé que les interventions en français aient un titre et une description en français et que les activités en anglais aient un titre et une description en anglais sur notre site internet.

Frédéric Couchet : D’accord. Et pour le jeune public c’est à partir de quel âge ?

Harmonie Vo Viet Anh : Je dirais que c’est à partir de 7 ans, à partir du moment où l’enfant a une capacité de discernement et une capacité de concentration, je pense, pour assister à l'atelier, quand même.

Jérémie Wojtowicz : La programmation jeune public sera quand même assez limitée on va dire. Il ne faut pas non plus compter sur les RMLL pour être une espèce de camp de vacances pour les enfants !

Harmonie Vo Viet Anh : Mais c’est quand même un camp de vacances pour tous les libristes en général,

Frédéric Couchet : C’est le début des vacances pour les libristes en général. En plus, Strasbourg, il y a un camping sympa, la ville est sympa et le beau temps y est, donc…

Harmonie Vo Viet Anh : On a vérifié sur la météo, normalement ils donnent une météo excellente pour toute la durée des RMLL.

Frédéric Couchet : C’est super ! Isabella.

Isabella Vanni : D’accord. En fait je voulais savoir, en pratique, vous pouvez dire aux personnes qui souhaitent participer à l’événement, qui souhaitent suivre une conférence ou participer à un atelier, comment ça se passe ? Est-ce qu’il faut une inscription ? Est-ce que c’est payant ?

Harmonie Vo Viet Anh : Non. L’entrée est libre et gratuite. On peut accepter des petits dons, mais il n’y a aucune obligation financière pour assister aux RMLL, tout le monde est le bienvenu.

Isabella Vanni : Très bien.

Jérémie Wojtowicz : On peut aussi préciser qu’il y aura certains ateliers quand même sur inscription. Toutes les informations sont à retrouver sur notre site internet rmll.info et vous pourrez aussi retrouver dessus la programmation des soirées parce que chaque soir, après 20 heures, il y aura aussi des choses dans la ville pour fêter la culture libre, avec le samedi soir, notamment, la grande nocturne et le dimanche soir le repas du Libre, l’habituel repas du Libre pour rencontrer les grandes figures et partager autour d’un bon repas du Libre.

Isabella Vanni : C’est super. Vous avez abordé le sujet du repas du Libre donc dimanche soir. Est-ce qu’il y a encore des places ? Est-ce qu’on peut encore s’inscrire ?

Harmonie Vo Viet Anh : Il y a encore des places. On a deux menus, un menu entre guillemets « carné » et un menu végan. Donc même si vous avez des particularités alimentaires ; je crois que le menu végan est même sans gluten, donc !

Isabella Vanni : Parfait. Par contre pour participer à ce genre d’événement, pour le repas du Libre, il faut s’inscrire sur le site.

Jérémie Wojtowicz : Tout à fait.

Harmonie Vo Viet Anh : Oui parce que les places sont limitées.

Jérémie Wojtowicz : Donc à 20 euros, menu carné ou végan ; c’est un tarif unique.

Isabella Vanni : Parfait. Très bien. En tout cas on est vraiment impressionnés par la richesse du programme ; j’ai compté jusqu’à dix événement,s entre conférences et ateliers, en parallèle, donc bravo vraiment pour cette organisation. Le programme est disponible sur le site, donc 2018.rmll.info. Est-ce qu’il y aura aussi un programme sur place, éventuellement sur papier ?

Harmonie Vo Viet Anh : Oui, on a prévu un programme papier. Cependant il est moins bien à jour que le programme qui est sur le site internet à cause de toutes les dernières annulations de dernière minute, etc.

Jérémie Wojtowicz : Il y a peut-être une dizaine d’erreurs qu’il faudra relever. On va essayer de faire un erratum dans les prochains jours avec notre petite équipe, nos petits bras.

Harmonie Vo Viet Anh : On tient à préciser que c’est peut-être la première fois que le noyau technique a moins de 25 ans et est majoritairement composé de femmes.

Isabella Vanni : C’est super ! En tout cas bravo, parce on l’a déjà dit peut-être au début mais c’est bien de le répéter c’est un grand événement donc on attend vraiment beaucoup de personnes ; c’est sur une durée quand même importante ; il y a énormément d’événements et l’organisation est complètement bénévole. Donc bravo deux fois pour ce que vous faites ! Vous souhaitez peut-être rappeler les partenaires de cette édition ?

Jérémie Wojtowicz : Ouais. On peut parler de la ville et de l’Eurométropole qui nous soutiennent ensemble à hauteur de 30 000 euros.

Isabella Vanni : Plutôt pas mal !

Harmonie Vo Viet Anh : Les éditions Diamond qui nous font de la publicité et nous fournissent des magazines à distribuer gratuitement dans les RMLL.

Jérémie Wojtowicz : Il y a l’April, les Mongueurs de Perl, Framasoft qui nous fait aussi un prêt. Il y a Oisux ; oh là là, c’est dur de n’oublier personne alors qu’on n’a pas la liste devant les yeux.

Harmonie Vo Viet Anh : Alsace Digitale qui organisent le EdgeFest et qui vont mettre en place le village du Libre pour le 7 juillet.

Isabella Vanni : Très bien.

Jérémie Wojtowicz : Il y a surtout la FSFE, la Free Software Foundation Europe, merci à Tsanta [stagiaire de la licence CoLibre,NdT] qui est à ma gauche et qui me l'a soufflé à l'oreille.

Isabella Vanni : Et que nous saluons. Vous avez parlé du village du Libre. De quoi il s’agit ?

Harmonie Vo Viet Anh : Le village du Libre ce sera un village dans lequel il y aura des stands tenus par des associations qui font du logiciel libre pour expliquer leurs actions et présenter au public qui ne connaît pas déjà les associations concernées.

Jérémie Wojtowicz : Juste pour revenir rapidement sur la Free Software Fondation Europe, on doit quand même dire qu’ils organisent une track à part entière. Une track c’est un ensemble de programmations plus ou moins linéaires, en quelque sorte, et donc cette organisation européenne va profiter du week-end, ce week-end du 7 au 8, pour faire leur rendez-vous annuel, leur grand-messe où il y a aura plein d’ateliers, de conférences, de débats, anglophones pour le coup.

Isabella Vanni : Très bien. Écoutez, je vous remercie beaucoup pour votre intervention. Est-ce qu’il y a quelque chose… Oui ?

Frédéric Couchet : J’ai encore d’autres questions. Éventuellement, est-ce qu’il y aura cette année des captations vidéos permettant aux personnes qui ne sont pas présentes de pouvoir ultérieurement voir les vidéos de certaines conférences ou des conférences en totalité ?

Harmonie Vo Viet Anh : On aura quand même un minimum de captation qui sera assuré directement par les services de l’université de Strasbourg, qui nous offrent la prestation de captation. Mais c’est vrai que cette année on est un petit peu en difficulté pour ce qui est des captations vidéos étant donné que l’équipe historique est partie sur un autre événement qui s’appelle Pass the SALT, uniquement sur la sécurité dans le logiciel libre. Mais on va faire notre maximum. Il y a énormément de bénévoles qui sont en train de s’organiser pour qu’il y ait une captation Et on est en train de s’organiser également pour avoir un endroit pour s’occuper de vidéo, en tout cas pour qu'elles restent disponibles.

Jérémie Wojtowicz : Voilà. Il y aura aussi la radio qui sera coordonnée par Radio Rhino qui est une petite web radio locale et qui va faire le son pour retransmettre en direct avec l’aide de l’équipe captation quelques conférences. Mais vraiment, étant donné que notre budget est très limité cette année parce qu’on a été globalement un peu en retard, on a préparé en six mois, donc on fait de notre mieux.

Frédéric Couchet : D’accord. D’ailleurs ça me fait penser qu’il y a toujours le moyen d’aider les Rencontres mondiales justement financièrement, il y a un appel à don sur le site des Rencontres c’est rmll.info ; vous pouvez faire un don et tout don sera utile, comme vous l’entendez par rapport aux besoins, parce qu’en fait organiser les Rencontres mondiales, même si c’est organisé de façon bénévole, eh bien il y a des frais de déplacement éventuellement à prendre en charge, il y a des frais de location de matériel, etc., donc ça coûte de l’argent. C’est important de pouvoir les aider. Est-ce que vous avez éventuellement des derniers messages à faire passer ? Des appels ?

Jérémie Wojtowicz : Je pense qu’on a fait un bon tour.

Harmonie Vo Viet Anh : Venez nombreux. On aura de la bière bio artisanale libre.

Isabella Vanni : C’est bien ! C’est bien placé !

Frédéric Couchet : C’est très bien placé effectivement ; ça peut encourager pas mal de gens à venir. J’encourage les gens à s’inscrire notamment pour le repas du Libre parce que c’est toujours un moment très intéressant et très convivial qui permet de se rencontrer, parce qu’après, une des difficultés des Rencontres mondiales c’est qu’il y a beaucoup de choses partout ; des fois on pense qu’on va voir telle ou telle personne et finalement on ne la voit pas du tout. En tout cas Jérémie, Harmonie merci pour votre intervention. Merci aussi pour ce que vous faites, pour l’équipe. Ça fait plaisir d’entendre que l’équipe a moins de 25 ans, surtout qu’autour de la table, ici, je pense qu’on est au-delà des 25 ans en moyenne.

Isabella Vanni : Largement !

Frédéric Couchet : Largement. Donc ça fait plaisir de voir ce renouvellement. On sait d’expérience que l’organisation des Rencontres c’est quelque chose qui est vraiment très compliqué, qui prend beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Encore une fois bravo et merci à vous. Les personnes qui nous écoutent venez si possible à Strasbourg, ne serait-ce qu’une journée ou plusieurs journées ; la ville est belle, les rencontres sont intéressantes, comme l’ont expliqué Jérémie et Harmonie pour tous les publics. Que vous soyez très spécialiste du sujet ou que vous vouliez découvrir, vous pouvez même emmener, comme l’a expliqué tout à l’heure Harmonie, vos enfants. Je me souviens que lors de la dernière édition à Strasbourg j’avais emmené mes deux grands enfants qui avaient 7 et 9 ans je crois à l’époque, ils en étaient vraiment ravis. Donc merci Harmonie, merci Jérémie. Isabella.

Isabella Vanni : Merci beaucoup pour votre temps.

Harmonie Vo Viet Anh : Dernière petite anecdote : j’aimerais quand même dire que Strasbourg n’est qu’à une 1 heure 40 de Paris !

Isabella Vanni : Donc il n’y a pas d’excuse, même les Parisiens, les Parisiennes peuvent aller aux Rencontres mondiales du logiciel libre. Merci beaucoup pour avoir été avec nous aujourd’hui et bon courage pour ces derniers jours. On a hâte d’arriver, de vous rencontrer.

Jérémie Wojtowicz : Merci à vous. Merci pour le soutien.

Harmonie Vo Viet Anh : Merci beaucoup.

Frédéric Couchet : Merci, à bientôt.

Isabella Vanni : Merci. Je voudrais juste rappeler à notre public qu’un stand de l’April sera présent au village du Libre, au village associatif, donc passez nous voir, ça nous fera plaisir.

Frédéric Couchet : Il y aura des mugs disponibles, des tee-shirts, des sacs.

Isabella Vanni : Des goodies, des nouveaux goodies conçus spécialement pour les Rencontres mondiales ; il ne faut pas louper cette occasion. Les mugs et les sacs.

Frédéric Couchet : Les tee-shirts c’est une adaptation du Liberté j’écris ton nom de Paul Eluard, donc vous la découvrirez là-bas. Il y aussi deux conférences April au moins : dimanche à 16 heures la conférence « Au cœur de L’April » pour expliquer comment fonctionne l’April et le 10 juillet Étienne donnera une conférence sur les aspects plutôt institutionnels.

Étienne Gonnu: Le 11.

Frédéric Couchet : Pardon ! Le 11 juillet. Excuse-moi.

Isabella Vanni : Et l’April participera aussi à la journée inter-GULL, donc la journée dédiée aux groupes d’utilisateurs-utilisatrices de logiciels libres qui sera mardi 10 juillet sur toute la journée.

Frédéric Couchet : On va faire une petite pause musicale. C’est une pause musicale qui nous tient à cœur particulièrement parce que c’est un membre de l’April qui fait de la musique, je ne sais pas d’ailleurs de façon professionnelle ou pas, en tout cas son nom d’artiste c’est Texas Bardubos et le nom du titre c’est The sun is back et nous on est de retour juste après cette pause musicale.

Voix off : Cause commune 93.1 – La voix des possibles

Pause musicale : The sun is back par Rico da Halvarez.

Voix off : Cause commune – cause-commune.fm – Partage ta radio

Frédéric Couchet : Nous voici de retour sur Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April.

Notre intervenant de la Cité des sciences et de l’industrie a un problème technique donc nous avons changé le planning de l’émission. Nous a rejoints Pierre Beyssac qui est fondateur d’Eriomem.net, un service de stockage de fichiers, mais Pierre ce n’est pas simplement ça ! Avant de te laisser la parole, Pierre c’est aussi une des personnalités qui a permis l’introduction des systèmes libres en France il y a bien longtemps, l’un des cofondateurs, l’un des quatre cofondateurs de Gandi donc le bureau d’enregistrement de noms de domaine. C’est aussi un développeur de FreeBSD qui est un autre système d’exploitation libre, peut-être moins connu du grand public mais quand même très utilisé. Merci Pierre d’être avec nous.

Pierre Beyssac : Bonjour d’abord. Merci beaucoup à vous de me recevoir. Je suis très content d’être ici en particulier pour parler de la directive copyright.

Frédéric Couchet : Exactement. Nous allons revenir sur la directive droit d’auteur que nous avions longuement abordée lors de la précédente émission si vous vous souvenez bien, si vous l’avez écoutée ; en fait il y avait un vote en commission des affaires juridiques du Parlement européen qui devait avoir le lieu le 20 juin 2018 ; le vote a eu lieu. Étienne Gonnu, mon collègue, va faire un retour sur ce vote et sur ce qui nous attend en séance plénière ce coup-ci le 5 juillet 2018, tout simplement jeudi, parce que les choses ont un petit peu évolué et il faut toujours se mobiliser ; donc Étienne je te laisse la parole.

Étienne Gonnu : Merci. Tout à fait. Pour rappeler peut-être – on ne va pas refaire effectivement tout le contenu de l’émission, enfin de nos échanges du 5 juin – il y a dans cette directive deux points de tension en particulier : l’article 11 qui devait donner un droit d’auteur donc aux éditeurs de presse pour leur permettre de faire payer, voire d’interdire, les liens vers leurs articles ; on parle souvent là de taxe sur les liens de tax link pour décrire cette idée. Pour ceux peut-être qui s’intéressent à ces sujets, on se rappellera qu’en Allemagne et en Espagne ils ont tenté des législations similaires et que le résultat a été catastrophique, notamment pour la presse à qui ça a coûté beaucoup d’argent.
L’autre point de tension qui nous a concernés plus directement, l’article 13. L’article 13 qui, en gros, veut rendre les plateformes responsables des contenus que leurs utilisateurs et utilisatrices vont mettre en ligne et, pour ce faire, eh bien leur imposer la mise en place de filtres automatisés.

Donc pour résumer : l’article 13 serait un filtrage généralisé des contenus mis en ligne et l’article 11 l’instauration d’un droit voisin pour les éditeurs de presse.

Comme je vous ai dit, nous on s’était consacrés à l’article 13 parce qu'il faut quand même se rappeler que le code source relève du droit d’auteur, il est soumis au droit d’auteur et que les forges logicielles, en tant que plateformes, étaient donc concernées, dans un premier temps, par cette directive. Donc c’était un peu le centre de notre mobilisation, c’était de nous assurer que les forges seraient exclues du champ d’application.

Frédéric Couchet : Étienne est-ce que tu peux rappeler ce qu’est une forge logicielle ?

Étienne Gonnu : Bien sûr. Les forges logicielles ce sont donc des plateformes où les développeurs et les développeuses peuvent mettre en ligne leur code, le partager et construire ensemble des logiciels. C’est typiquement des plateformes de collaboration et de partage de contenus.

Alors ça a été la bonne nouvelle.

Tu parlais du vote du 20 juin. Effectivement c’est l’étape normale.
D’abord avant que ça arrive au Parlement européen ce sont les commissions, ce qu’on appelle la commission au fond qui va se saisir du dossier et, dans le cadre de cette directive, de fait c’est la commission affaires juridiques, la commission JURI qui se saisit de ce dossier.

Il y a eu une forte mobilisation et, pour le coup, elle a eu du succès sur ce point-là, car effectivement les forges logicielles ont été sorties du champ d’application, donc ça c’est à l’article 2. On voit d’ailleurs, et c’est assez significatif de l’usine à gaz qu’est ce texte, à chaque mobilisation qui a réussi à faire suffisamment de bruit, le résultat a été une exclusion spécifique du périmètre. On voit que ça a été le cas pour les forges logicielles libres ; Wikipédia a également été sortie, et encore heureux, du champ d’application du texte et il y a d’autres typologies de plateformes qui ont été sorties, mais il n’y a pas de corrélation entre ces différentes plateformes si ce n’est qu’à chaque fois il y a eu une mobilisation suffisante pour obtenir ce résultat.

Donc le 20 juin que s’est-il passé ?

Eh bien l’article 11, malheureusement, et l’article 13 ont reçu un vote favorable : 15 votes contre 10 pour l’article et 13 contre 12 en faveur de l’article 11. Donc effectivement, c’était un résultat décevant. Mais ce n’est pas fini ! Comme tu le disais il y a effectivement un vote à venir le 5 juillet.

On peut peut-être repréciser : ça c’est l’étape normale. À la commission, donc, le texte a été voté, les articles 13 et 11 notamment ont donc été votés. Ce n’est pas la seule chose qui a été votée à l’occasion de ce vote : la commission JURI, pour le Parlement européen, a donné ce qu’on appelle un mandat au rapporteur sur le texte afin qu’il porte ce texte dans ce qu’on appelle le trilogue ; on avait un peu expliqué ce que c’est.
Donc dans le processus on va dire normatif, normal d’une directive, la commission européenne va proposer un texte, là elle l’avait fait en septembre 2016 ; puis de son côté le Parlement européen par une commission au fond va retoucher le texte, il va faire sa propre proposition ; le Conseil de l’Union européenne composé des représentants des États membres, c’est une forme de Conseil des ministres, va faire de même de son côté. Puis, sur la base de ces textes, il va y avoir des négociations à trois voix, donc un trilogue, qui va aboutir à un texte final qui, en fin de parcours, sera acté par le vote au Parlement européen.

Donc là, théoriquement, le texte était acté et c’est sur ce texte que le rapporteur Axel Voss a un mandat pour porter et discuter ce texte.

Des voix, notamment par l’entremise de Julia Reda du groupe des Verts européens, qui est très active sur ces sujets-là et qui, depuis le début, s’oppose à ce texte liberticide, portent ce qu’on appelle une motion. C’est une procédure qui est prévue à l’article 69 semble-t-il du règlement intérieur, qu’importe !
La campagne Save your Internet a publié un court billet pour résumer un petit peu cette procédure. On a traduit ce texte en français, le lien sera disponible sur april.org.

Donc en somme, si 76 parlementaires se mettent d’accord, ils vont déposer une motion, une motion qui va être votée, et si cette motion est votée à majorité eh bien le texte sera rediscuté en session plénière. En gros ça remet en cause le mandat, ça rejette le mandat qui a été donné, donc ça ré-ouvre le champ à des amendements, pour qu’un nouveau mandat soit déposé.

C’est tout l’enjeu du 5 juillet ; c’est le rejet de ce mandat qui a été donné.

Frédéric Couchet : Pour comprendre, pour les personnes qui ont plus l’habitude de suivre les procédures parlementaires françaises où en commission on vote sur un texte et des amendements et ensuite en séance plénière on revote sur le texte et sur des amendements, là en l’occurrence, suite au vote de la commission des affaires juridiques en gros il y a des amendements qui ont été votés, certains positifs, mais globalement quand même le texte reste à rejeter, et il y a eu donc un mandat de négociation qui a été voté pour le rapporteur de la commission JURI et ce qui se passe là, en séance plénière, c’est qu’on ne va pas rediscuter des amendements, de nouveaux amendements sur le texte. Normalement il ne se passe rien, c’est-à-dire que le mandat a été voté, sauf si 10 % des parlementaires européens donc 76 sur 751, déposent une motion pour soumettre au vote du Parlement européen le fait de donner mandat effectivement à la commission JURI pour aller négocier avec les autres partenaires, donc le Conseil et la Commission.
Donc là, l’enjeu pour l’instant, le premier enjeu, c’est d’avoir que ces 76 parlementaires déposent ce recours et, si ce recours est déposé, à priori il sera soumis au vote jeudi 5 juillet et là il faudra évidemment une majorité de parlementaires pour dire « non, nous ne voulons pas donner ce mandat ; nous voulons revenir sur le texte et discuter pour si possible l’améliorer ou peut-être le repousser s’il n’est pas possible qu’il soit amélioré. »

Étienne Gonnu : Tout à fait. On peut déposer un amendement qui appelle à la suppression de l’article, ça se voit assez régulièrement, que ce soit au niveau européen ou français. Et d’ailleurs c’est intéressant, parce qu'on sait de source sûre, et ça ne nous surprend pas particulièrement mais c’est rassurant de le savoir que normalement les 10 %, donc ce nombre de 76 a été atteint, donc une motion devrait bien être votée ; et donc là, à nous aussi d’être en mesure de nous mobiliser pour convaincre au moins 50 % des parlementaires européens de soutenir cette motion, de voter le rejet de ce mandat. Au moins que le texte soit re-soumis au débat qui devrait, du coup, se dérouler en septembre, si la motion est acceptée.

Frédéric Couchet : D’accord. Donc ça c’est la procédure, pour que les gens comprennent bien.
Ça change aussi l’argumentaire qu’on peut apporter parce qu’en fait vous avez parlementaires qui peuvent se dire même si l’article 13 par exemple est dangereux, globalement on est en faveur de la directive donc on va refuser de rejeter ce mandat alors qu’avant c’était amendement par amendement, article par article ; donc ça différencie un petit peu la discussion avec les parlementaires et on peut même dire que certains groupes parlementaires sont divisés parce qu’ils considèrent que globalement la directive va dans le bon sens alors même que certains articles pourraient effectivement être revus et corrigés.

Donc là c’est la situation juridique, on va dire. Donc le 5 juillet, à priori, il va y avoir un vote sur ce JURI-là. Il faut toujours agir pour exprimer nos inquiétudes, notamment sur la question évidemment de l’article 13 et du filtrage. C’est pour ça aussi qu’on a invité Pierre Beyssac qui, comme je le dis, fréquente Internet depuis des années et des années et qui a publié récemment un billet explicatif sur le filtrage.

Étienne Gonnu : Tout à fait. Pour simplement rappeler c’est vrai que le 5 juin on avait parlé de ça avec en pleine ligne de mire à cette époque le vote du 20 juin. Ce qui a été intéressant c’est que, entre l’enregistrement de cette première émission et puis la tenue de ce vote, on a vu une mobilisation s’intensifier et devenir quand même très forte, à un point d’ailleurs que les détracteurs de cette mobilisation accusent les GAFAM donc Google, Amazon, Facebook, surtout Google, on voit bien que c’est ça qui est en ligne de mire, de manipuler cette campagne derrière les rideaux ; c’est assez risible malheureusement mais ça a fait peur ! Ces réactions ça a fait peur ! Donc une grande mobilisation.
Je pense qu’il est intéressant de citer deux éléments de cette mobilisation qui ont été assez marquants : une lettre ouverte qui a été signée le 12 juin et qui a été publiée sur le site de la EFF, l’Electronic Frontier Foundation, le titre étant que « plus de 70 sommités sonnent l’alarme sur le filtrage automatisé ». Je n’ai pas voulu citer les 70 ; on peut quand même mentionner Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web ; Jimmy Wales et Katherine Maher, respectivement cofondateur et directrice exécutive de la Wikimedia Foundation ; il y a le directeur du MIT Media Lab ; Bruce Schneier, un des plus grands spécialistes de la cryptologie ; voilà, des gens de cet acabit-là qui ont sonné l’alarme.
D’autre part, également, une lettre de David Kee ; David Kaye est tout simplement rapporteur spécial pour les Nations unies sur la liberté d’opinion et d’expression. Il a écrit à la Commission européenne pour s’inquiéter des conséquences du texte qu’il considère disproportionné dans ses atteintes à la liberté d’expression.

Comme tu le disais il y a eu aussi des mobilisations en France, notamment celle de Pierre Beyssac qui a fait un excellent billet. À titre personnel ou du moins pour l’April, merci, car dans ma mobilisation en tant que chargé de missions affaires publiques, je contactais par courriel et par téléphone les députés et ce texte m’a beaucoup aidé, notamment parce qu’il était difficile [facile, NdT] de dire « regardez, là ce ne sont pas les grandes plateformes qui poussent, ce sont des professionnels du logiciel libre, ce sont des professionnels d’informatique, ce sont des militants de longue date, des gens qui savent de quoi ils parlent ». Donc c’était intéressant car c’est un des grands sujets qui était au centre des discussions : est-ce qu’il y a bien filtrage et en quoi les filtrages sont dangereux ? Voilà ! Peut-être tu peux nous parler de ce qui t’a poussé à écrire ce billet et ce que tu as voulu exprimer dedans.

Pierre Beyssac : D’abord merci beaucoup Étienne pour ton retour et tes explications et je suis très touché de savoir que mon texte a servi à quelque chose.
En fait, ce n’est pas la première fois que j’appelle des parlementaires pour différentes lois, les lois renseignement, les choses comme ça. Je sais qu’un peu toutes les formes de mobilisation sont utiles, donc la pétition, de signer une pétition ça a un petit effet, mais on atteint vite un effet de masse. Par exemple je crois qu’il y a une pétition sur change.org qui a dû dépasser les 700 000 ou 800 000 ces derniers jours contre les articles 11 et 13. Et j’ai déjà effectivement appelé des parlementaires ; je n’ai jamais eu la chance d’avoir directement un parlementaire lui-même, mais en général, au mieux, on tombe sur l’assistant, l’assistante, et donc c’est quand même toujours bien d’avoir un argumentaire personnel à développer plutôt que de répéter des choses en boîte qu’on ne maîtrise pas forcément, donc de se faire sa propre idée à son propre niveau. Et les argumentaires que j’avais vus étaient très juridiques donc ils étaient très intéressants, en particulier ceux de Julia Reda, mais moi j’ai voulu faire un argumentaire à ma sauce de tekos de l’Internet. Voilà ! Donc j’ai un petit peu démonté le texte, j’ai regardé un petit peu sachant qu’effectivement, comme tu l’as dit, mon billet je l’ai écrit avant le vote en JURI, quelques jours avant en fait parce que je m’y suis pris assez tard. J’ai suivi d’assez loin les débats sur le sujet ; j’avais vu l’épisode GitLab lorsque GitLab a fait son appel.

Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux expliquer ce qu’est GitLab ?

Pierre Beyssac : Pardon, excuse-moi.

Frédéric Couchet : C’est GitHub, je crois, qui a fait l’appel.

Pierre Beyssac : Pardon GitHub, excuse-moi, tout à fait. Donc GitHub c’est une forge logicielle, comme on l’a expliqué tout à l’heure, qui est semi-commerciale, on peut dire, mais qui est très prisée par les gens qui écrivent des logiciels libres, qui a formé toute une communauté et qui donc risquait d’être sévèrement impactée par la version initiale de la directive, de l’article 13 et donc qui a obtenu une exemption. Moi j’ai vu passer ça ; l’exemption donc a été votée, si j’ai bien compris, lors de la commission JURI le 20 juin.
Mais ce que je n’avais pas compris, enfin ce que je n’ai vu qu’assez tard, c’est que je pensais que l’article 13 allait sauter beaucoup plus rapidement que ça parce que c’est quelque chose d’assez énorme quand même et que la mobilisation était suffisante pour écarter les risques qu’il comporte. Mais en fait, comme l’a très bien expliqué Étienne, ce qui s’est passé c’est qu’il y a eu des exclusions ponctuelles, donc celle demandée par GitHub, les exclusions pour Wikipédia ; il y a une exclusion également pour les sites de vente en ligne d’objets physiques, donc les sites type eBay ont réussi à éviter d’avoir à mettre un filtre sur les copyrights des photos des objets vendus, ce qui paraît être la moindre des choses. Mais ce qui veut dire aussi que si par exemple GitHub n’avait pas existé ou s’il n’y avait eu aucune forge logicielle militante pour exclure les forges de l’article 13, elles seraient touchées sans même qu’on le sache puisque les concepts n’ayant pas été inventés !

Enfin je ne suis peut-être pas très clair, mais ce que je veux dire c'est qu'avec des exclusions ultra-ponctuelles on est en train de se couper de tout un tas de potentiels usages futurs qui vont être tués dans l’œuf parce que, pour citer l’étude impact elle-même – donc là ce n’est pas un chiffre que je sors de mon chapeau – le coût d’un service de filtrage à priori de contenus c’est environ 900 euros par mois pour 5 000 transactions : ça correspond à un service réel qui, tel que j’ai compris, était étasunien — c’est facile à retrouver, il est cité dans l’étude d’impact de la directive — donc ça représente un coût d’environ 20 centimes d’euros par transaction. Inutile de dire qu’un petit réseau social qui veut se monter n’est pas en mesure de payer 20 centimes d’euro pour chaque commentaire ou chaque photo postée par ses utilisateurs et ça, qu’il soit à but non lucratif ou à but commercial.

Ce qui s’est passé aussi le 20 juin c’est qu’apparemment il y a eu une exclusion des sites à but non lucratif, tel que j’ai compris les amendements, mais alors vous me détromperez peut-être.

Étienne Gonnu : C’est un peu la difficulté. Ce texte est par ailleurs assez mal écrit ce qui fait qu’effectivement il est difficile de se rappeler de tout ce qui est spécifiquement. Sur les forges, dans un premier temps, c’était seulement les forges à but non lucratif et c’est parce que la mobilisation a été suffisamment forte pour expliquer et se faire entendre, de dire qu’exclure les forges qui seraient uniquement à but non lucratif ne servirait à rien, notamment parce que c’est tout un équilibre économique qui fait que c’est aussi en fournissant des services, par exemple dans le cas GitHub des services payants, que d’un autre côté il y a aussi des activités non lucratives qui sont disponibles. On voit que c’est tout ça, de cette manière-là que ça a été écrit. Dans le cas de Wikipédia je crois que c’est plus eux qui sont concernés dans cet aspect non lucratif.
Alors la liste exacte des exceptions je ne l’ai pas en tête.

Pierre Beyssac : La formulation est assez ambiguë. Là j’ai le papier, mais je ne vais peut-être pas vous le lire surtout c’est la version anglaise, mais tel que c’est rédigé ça parle de sites non lucratifs, no profit, tels que, par exemple, les encyclopédies en ligne.

Étienne Gonnu : Oui c’est ça.

Pierre Beyssac : Wikipédia est donnée, enfin Wikipédia n’est pas citée mais l’encyclopédie en ligne est donnée comme exemple, mais juridiquement est-ce que ça ne cadre pas un peu ? Est-ce qu’un site non lucratif d’un autre type, similaire mais pas identique, ou complètement différent va être touché ou pas ?

Frédéric Couchet : C’est un peu le problème de définir, de lister des exceptions parce qu’en fait ils sont partis du principe de viser un certain nombre de services, très large, et ensuite, suite à la mobilisation et suite à des explications disant « eh bien oui, les forges logicielles libres vont être touchées, Wikipédia va être touchée, etc. », on rajoute des exclusions et effectivement un, juridiquement on ne sait pas si ça va tenir. Et puis effectivement, de rajouter des exclusions ça ne fonctionne pas, en fait. Il faudrait plutôt définir exactement ce qui est visé, très clairement, voire ne rien faire du tout, plutôt que mettre en place ces exclusions.
C’est pour ça d’ailleurs que même si les forges logicielles ont été exclues du dispositif de l’article 13, on continue à se mobiliser parce que ça ne veut pas dire que le logiciel libre n’est pas touché. Par exemple Peertube qui est un outil de partage de vidéos décentralisé, que poussent nos amis de Framasoft, pourrait très bien être touché par cet article 13 ; donc il est important de se mobiliser.

Ce qui était un point intéressant dans ton article aussi, c’était que tu revenais sur cette question du filtrage qui semble être le mot tabou chez la plupart des gens qui sont pro-article 13 en disant « mais non, le filtrage n’est pas marqué dans le texte », alors qu’en fait il est clairement question de filtrage. Est-ce que tu peux revenir un petit peu rapidement, enfin rapidement, pas trop longuement, mais en tout cas pour expliquer les différents types possibles de filtrage qui existent aujourd’hui et en fait leurs limites aussi ?

Pierre Beyssac : Tout à fait. Donc en fait, en gros on peut considérer qu’il y a trois types de filtrage à priori : on a le filtrage par fichiers identiques ; c’est ce qu’on appelle les « résumés crypto » ou les checksums. C’est assez fruste et ça peut servir dans certains cas, mais c’est très facile à contourner donc ce n’est pas extrêmement efficace pour protéger des œuvres copyrightées.

Frédéric Couchet : En fait il suffit de légèrement modifier le fichier pour que finalement l’empreinte change et donc ça ne fonctionne pas.

Pierre Beyssac : Oui. On modifie même un bit du fichier, rien du tout ! Et à fortiori, évidemment quand on ré-encode le fichier dans un autre format c’est la même chose ; donc c’est extrêmement facile à contourner.
En général, ce que font les YouTube et compagnie, c’est qu’ils ont des systèmes beaucoup plus complexes qui connaissent et comprennent le format du fichier concerné et qui en extraient les informations pertinentes pour être capables de reconnaître tel contenu audio, telle image, quel que soit le format sous-jacent et même avec des modifications mineures.
Le problème c’est que ces systèmes sont très propriétaires, donc on ne sait pas du tout comment ils fonctionnent de l’extérieur. Il n’en existe aucune implémentation libre évidemment. Ils fonctionnent sur une base qui doit être remplie par les ayants droit qui fournissent des œuvres types et, au final, même éventuellement ça peut peut-être fonctionner en ce qu’on appelle l’apprentissage profond, c’est-à-dire les réseaux de neurones mais avec des résultats encore plus aléatoires sur la détection. Donc on ne sait pas exactement quels vont être les résultats en termes de faux positifs, donc des contenus qui ne sont pas en infraction mais qu’ils vont détecter comme l’étant, incorrectement, ou faux négatifs : donc des contenus qui devraient être détectés comme étant en infraction mais qui vont passer à travers.
Et par ailleurs, en particulier sur les faux positifs, ça pose la question des mèmes, qui a donné lieu à un certain nombre d’articles en France.

Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux expliquer ce que sont les mèmes ?

Pierre Beyssac : Les mèmes ? Eh bien je prends une image de OSS 117, par exemple, et puis je mets une déclaration de Macron dessus, au hasard ! Il peut très bien se produire que les ayants droit de OSS 117 n’aient pas envie que les extraits du film soient utilisés d’une façon détournée, sous forme de parodie.

Frédéric Couchet : C’est marrant que tu prennes cet exemple-là, parce que le réalisateur de OSS 117 c’est Michel Hazanavicius qui a été célèbre pour faire un de ses premiers films basé sur des reprises ; c’est le grand détournement de films de la Warner dans les années 90, je crois.

Pierre Beyssac : J’ignorais cet élément ; d’accord ! C’est d’autant plus intéressant effectivement. Donc ce qui risque de se produire c’est qu’il y ait des filtrages abusifs sur les mèmes qui empêchent un utilisateur de poster sa parodie, alors que la loi lui donne un droit d’exercice de parodie ; parodie, mèmes, etc.

Frédéric Couchet : Là en fait, ce que tu expliques, et je vais relaisser la parole à Étienne c’est que finalement ils veulent mettre en place des robots de filtrage, tu citais tout à l’heure quand tu parlais du filtrage par, je sais plus quel terme tu as employé, tu parlais de Content ID notamment de YouTube.

Pierre Beyssac : Oui. Par similarité.

Frédéric Couchet : Par similarité voilà, je ne me souvenais du terme. Ces robots, en fait, vont remplacer, finalement, la loi, ce qui est strictement impossible, et donc le résultat, effectivement c'est qu'il y a des vidéos qui vont se faire déréférencer, supprimer, sans qu’on puisse intervenir sauf éventuellement à aller tenter de faire valoir son droit devant un juge, donc quelque chose de très compliqué. C’est pour ça qu’on dit clairement que c’est un filtrage ; c’est de la censure. Étienne ?

Étienne Gonnu : Là-dessus moi je voulais aussi rebondir parce qu’effectivement une des campagnes qui a fait pas de mal de bruit, notamment je pense parce qu’elle a un côté assez fun, c’était Save the meme qui était « les mèmes sont en danger, sauvons les mèmes ! Pour ça il faut se mobiliser ». Ça a été aussi du coup en réaction, et ça faisait partie de ce discours « non il n’y a pas de filtre ». Les défenseurs de l’article 13 nous disant « bien sûr qu’on ne veut pas s’attaquer aux mèmes ; l’article 13 n’interdit pas les mèmes ». Et au cœur de leur argumentaire c’est de dire « ça ne touche pas à l’exception, les exceptions au droit d’auteur continuent à exister et sont encore protégées ».
Pour moi ça évoque deux choses : d'une part effectivement il y a des exceptions, alors ça reste des exceptions au droit d’auteur et il faut savoir que le droit des exceptions n’est pas un droit qui est harmonisé ; donc chaque pays va avoir sa propre manière d’appréhender ce que va être de la parodie, de la citation, et est-ce que ça relève bien d’une exception légitime. On sait très bien comment, on imagine sans mal comment au niveau d’un marché européen, d’un marché unique numérique — vu que c’est ça qu’ils essayent de défendre, le numérique — on imagine bien que les services vont s’aligner sur le plus restrictif pour limiter le risque, enfin pour assurer leur sécurité juridique. Donc si la parodie est interdite dans un pays on va s’aligner sur ce pays-là, en caricaturant un peu.

Moi ce qui m’inquiète le plus, au cœur de leur discours ils disent « regardez, dans l’article 13 on dit bien : il faut que les plateformes assurent un recours, un moyen de recours aux personnes dont le contenu sera bloqué alors qu’elles ont mis du contenu légitimement, que ça peut relever par exemple d’une exception ».
Déjà on imagine bien le temps que ça peu prendre, mais ça veut surtout dire que c’est la plateforme qui sera, dans ce cas-là, juge de la légitimité du moyen d’expression ; c’est elle qui va décider, dans le cas d’un mème, si effectivement ça relève bien de la parodie. Moi je ne trouve pas ça acceptable que la liberté d’expression, parce que c'est une exception au droit d’auteur et c’est déjà contestable que ce soit juste une exception alors que c’est une des garanties de la liberté d’expression, que cela dépende, finalement d’un recours auprès d’un opérateur privé.

On sait d’ailleurs très bien d’ailleurs qu’un amateur, quelqu’un qui va mettre ce mème-là, son contenu va être bloqué, est-ce qu’il va vraiment aller s’embêter à aller attaquer la plateforme ? Sauf s’il est militant un petit peu ou qu’il a un petit peu cette fibre-là ! Sinon la plupart vont s’autocensurer et accepter de laisser passer. Donc c’est assez emblématique ; ce truc sur les mèmes peut paraître accessoire, mais en fait il est assez emblématique.

Pierre Beyssac : Oui. D’ailleurs Julia Reda l’explique très bien dans son argumentaire c’est que le fait de pouvoir contester ne garantit rien. Parce que les plateformes vont se trouver dans une situation où elles auront tout intérêt à bloquer, enfin à sur-bloquer, à bloquer plus que nécessaire, pour ne pas risquer d’ennuis vis-à-vis des ayants droit du copyright, même dans les cas où elles seraient protégées. J’ai même vu des gens ce matin qui râlaient sur Twitter parce qu’un article de presse avait été cité, mais juste deux paragraphes, ce qui était à priori du droit de citation, mais qui n’avait pas l’air de leur convenir.

On voit qu’il y a une interprétation assez subjective de la chose, d’une part, et que, d’autre part, les plateformes n’auront absolument aucun intérêt à prendre des risques en la matière, effectivement.

Frédéric Couchet : Et c’était aussi un des risques pour les plateformes d’échange de code source effectivement, c’est qu’à la fois les plateformes ne voudraient prendre de risques d’avoir un téléversement de contenu éventuellement soumis à droits qui interdiraient ce téléversement, mais également les contributeurs et contributrices n’ont pas forcément envie de se considérer par défaut comme des contrefacteurs alors qu’en fait ils téléversent un contenu pour lequel ils ont les droits. Effectivement, on met un principe de précaution monstrueux qui fait que, au-delà même des actions de ces fameux robots filtrants, robots copyrights, il y a effectivement la limitation préventive, finalement, des plateformes.

Moi j’avais aussi une question. Tu as dit que tu avais contacté des euro-députés, des parlementaires et que tu avais eu principalement leur collaborateur ou collaboratrice ; c’est souvent le cas ; c’est rarement le parlementaire qui répond directement, mais ce n’est pas inquiétant parce que, finalement, les collaborateurs sont aussi là pour faire ce travail d’analyse, de rédaction d’argumentaire, de compréhension. Quand tu as eu ces personnes est-ce que tu as senti une compréhension du sujet ? Quels sont les arguments clefs qu’on t’a opposés pour te dire finalement « l’article 13 c’est le bien » ?

Pierre Beyssac : En fait on ne m’a pas opposé d’arguments !

Frédéric Couchet : Ah !

Pierre Beyssac : Dans un cas on m’a dit « de toutes façons le parlementaire compte voter contre l’article 13 », donc ce n’est pas la peine d’insister. Dans un autre cas ça concernait un parti qui venait juste d’être bloqué par YouTube, dont le compte venait d’être fermé par YouTube en raison d’utilisation d’extraits d’actualités – donc là encore, à priori c’étaient des droits de citation – et qui était en train de faire campagne, trouvait que c’était une censure inacceptable ; mais parallèlement le parlementaire, enfin l’assistant du parlementaire que j’ai eu, m’a expliqué que son député comptait voter comme la chef de file du parti en la matière, c’est-à-dire en faveur de la directive.

Frédéric Couchet : Tu parles du Parti Front national ?

Pierre Beyssac : Oui, c’est ça ; Regroupement national je crois maintenant. Oui exactement.

Frédéric Couchet : Je ne me souviens plus du nom de la parlementaire européenne.

Pierre Beyssac : Moi non plus, je suis désolé.

Étienne Gonnu : C’est Marie-Christine Boutonnet.

Frédéric Couchet : Voilà. Marie-Christine Boutonnet. Parce que c’est vrai que nous aussi on a envoyé des messages et c’est vrai que c’était assez marrant de les voir hurler sur, effectivement, ce qu’ils appelaient cette censure et puis, d’un autre côté, vouloir voter pour quelque chose qui allait automatiser cette censure ! C’est des fois l’absence de cohérence des parlementaires. Visiblement on a eu la même personne, en tout cas le même cas. Et on a bien vu d’ailleurs que dès que l’article 13 a été voté, Marie-Christine Boutonnet et d’autres parlementaires du même acabit ont diffusé directement un communiqué de presse pour se féliciter de ça, ne même pas avoir conscience de l’opposition avec ce qu’ils reprochaient en France en fait !

Pierre Beyssac : À cet égard d’ailleurs, il faut noter que ça peut être intéressant de se renseigner sur les positions des parlementaires qu’on veut appeler, effectivement avant d’appeler l’assistant de son collègue. Je n’ai pas réussi à avoir directement les assistants de Mme Boutonnet. Il n’y avait pas de répondeur, il n’y avait rien ! J’ai appelé plusieurs fois à Bruxelles et ça sonné dans le vide ! Mais bon, ça ce n’est pas très grave ! Et j’ai vu sur les expressions publiques qu’elle avait fournies sur la question qu’elle était fermement en faveur de la directive. Je l’ai appelée quand même, au cas où, parce qu’il y avait quand même un argument percutant sur la question. Mais c’est quand même intéressant de voir ! Par exemple, ce n’est peut-être pas la peine d’appeler Jean-Marie Cavada, je ne pense pas qu’on le fera changer d’avis.

Frédéric Couchet : Ah ! Jean-Marie Cavada ça parait assez compliqué. Mais par rapport à ce que tu dis c’est toujours intéressant de contacter des parlementaires, alors peut-être pas Jean-Marie Cavada parce qu’effectivement il a l’air vraiment sur une ligne très claire, pour lui en tout cas, mais il y a pas mal de parlementaires, en fait, qui ne maîtrisent pas forcément tous les sujets ; qui, des fois, suivent les consignes de groupe mais sont ouverts au débat. On a vu ça sur d’autres sujets : il y a des parlementaires qui peuvent changer d’avis, ça existe, ce n’est pas toujours le cas mais ça peut exister ; il ne faut pas, effectivement, hésiter à passer du temps avec ces personnes-là. Et c’est vrai que par rapport à ce que tu dis, si on a le temps d’essayer un peu de comprendre le positionnement de ce parlementaire, on comprend mieux sa logique et on est capable de dialoguer même si on n’est pas forcément d’accord avec sa logique. Donc c’est important, effectivement, de faire ce travail préparatoire avant d’appeler ou avant d’envoyer un courriel. Étienne.

Étienne Gonnu : On appelle aussi, du coup on a encore deux jours et encore le temps d’avoir un impact, et le fait d’appeler et d’envoyer aussi des courriels c’est extrêmement utile en ce sens ; ça participe finalement à montrer aussi la réalité de cette opposition. Ce n’est pas seulement quelque chose de factice et construit par les GAFAM.
Peut-être quelques points clefs : on va vous donner le lien vers la liste officielle, enfin sur le site du Parlement qui liste les parlementaires français. Vous pouvez ensuite les trier par circonscription, par groupe politique ; donc il y a plusieurs filtres que vous pouvez appliquer. Ils ont deux numéros : Strasbourg et Bruxelles ; cette semaine, donc jusqu’à vendredi, ils sont à Strasbourg ; si vous cherchez à les contacter choisissez bien le bon numéro.

Effectivement Marie-Christine Boutonnet je n’ai même réussi à avoir son bureau non plus ; alors je lui ai écrit, mais je n’ai jamais réussi à avoir son bureau ; ça sonne effectivement dans le vide. Il y a des parlementaires il faut réessayer : parfois j’ai mis deux-trois fois, mais j’ai réussi à avoir quelqu’un. Donc il ne faut pas hésiter et se décourager si ça ne répond pas. Et effectivement il y a différents profils.
Ceux qui sont déjà convaincus de la nocivité de ce texte, effectivement après c’est remercier la personne de son soutien et passer à la suite.
Parfois on tombe sur des gens qui sont très opposés ; c’est une manière de travailler un peu ses arguments mais c’est vrai que ce n’est pas la peine d’y déployer une énergie folle.
Et puis, on tombe sur des personnes qui nous disent « mon député ou moi en tant que député je vais soutenir la délégation ou mon groupe politique », mais on sent qu’il y a quand même un appétit, qu’il y a un intérêt pour les questions ; donc peut-être qu’on ne la convaincra pas directement sur ce point-là, mais c’est aussi un travail de longue haleine, c’est une manière de montrer ce qu’on défend et qu’il y a aussi une réelle mobilisation.

Moi je trouve qu’il y a un argument qui a la portée qu’il a, mais c’est aussi de rappeler sur ce texte que l’objet ce n’est pas tout de suite de supprimer l’article, même si peut-être la personne peut avoir un regard favorable, il s’agit de rouvrir simplement les débats et de rouvrir la possibilité d’amendements et de faire ça en assemblée plénière. Donc même si la personne est convaincue qu’il s’agit d’un bon texte, ce qu’on peut trouver regrettable, il ne s’agit pas de le rejeter tout de suite. Donc juste appeler à voir rouvrir un peu le débat, je pense qu’il y a des parlementaires qui peuvent être sensibles à ce genre de choses.

Frédéric Couchet : Tout à fait. Pierre ?

Pierre Beysac : Je crois, effectivement. Pour compléter un petit peu, appeler un parlementaire ça prend du temps ; il y a d’autres moyens d’action : on peut passer par du courrier électronique aussi. C’est bien déjà de se présenter pour dire un petit peu d’où on vient, expliquer un peu avec ses propres mots et suivant les angles d’intérêt de chacun pour présenter son propre argumentaire parce que ça a toujours plus de poids. Mais même signer une pétition qui est un truc un petit peu en boîte, c’est déjà utile parce que ça fait quand même… Après à chacun suivant son temps, mais toute action est utile même si on n’a pas forcément l’envie ou la possibilité d’appeler un parlementaire.

On peut appeler aussi des parlementaires, si on maîtrise des langues étrangères, on peut appeler d’autres parlementaires. Moi j’avais appelé une députée luxembourgeoise parce qu’en France le sujet a l’air quand même relativement, je ne dirais pas passé sous silence mais ça n’a pas tellement buzzé en France. Curieusement le buzz est plutôt venu des pays limitrophes et même éventuellement des États-Unis, d’ailleurs. En France il y a eu d’autre préoccupations avec des lois, la nouvelle loi de programmation militaire, etc. ; il y a pas mal de choses qui se passent par ailleurs, qui ne sont pas forcément plus réjouissantes, je pense.
N’appelez pas forcément uniquement des parlementaires français ; ça peut être utile aussi d’appeler des parlementaires francophones belges, si vous en avez la possibilité ou des parlementaires en anglais dans un peu n’importe quel pays si vous avez un petit peu le courage de parler anglais à ce niveau-là.
D’ailleurs j’ai traduit mon article français initial pour l’utiliser en anglais également, à toutes fins utiles.

Frédéric Couchet : C’est important ce que tu dis. Effectivement c’est que les parlementaires restent sensibles aux appels ou aux messages de gens qui appellent de leur propre plein gré et en expliquant leurs problématiques. C’est-à-dire que les parlementaires reçoivent quotidiennement des notes de lobbies, etc., de représentants d’intérêt et quelque part c’est le boulot, mais ils sont preneurs de gens qui peuvent expliquer leurs problématiques quotidiennes avec leurs propres mots. Il ne faut pas avoir peur de ne pas être une experte du sujet ou un expert du sujet pour appeler. On peut aussi simplement relayer des messages sur les réseaux sociaux ; relayer les articles qui sont de qualité ; il y a l’article de Pierre effectivement sur le filtrage qui est relativement court et qui explique bien les trois méthodes de filtrage et leurs limites et qui explique aussi, en fait, que ce que veut mettre en place l’article 13, eh bien quelque part existe déjà et que, notamment, les artistes reçoivent quand même beaucoup d’argent via les différentes plateformes.

Par rapport à la mobilisation en France on peut constater que la mobilisation commence à prendre parce qu’on voit notamment des vidéos d’artistes français qui appellent. J’ai vu tout à l’heure — quel nom j’ai dit ? je ne me souviens plus — Cabrel voilà ! qui a fait une petite vidéo de quelques secondes disant « je soutiens l’article 13 ». On sent bien qu’en fait il y a une mobilisation qui prend.
Ça veut dire aussi qu’il y a sans doute un écart très faible en faveur de la directive et contre la directive au Parlement européen parce qu’il y a une mobilisation ; on voit bien. Donc c’est important de se mobiliser et effectivement se mobiliser ce n’est pas agir contre les auteurs ou les artistes ou autres ; au contraire, c’est essayer de trouver une solution. Et clairement il a été démontré que l’article 13 et notamment la directive n’est pas la solution donc il faut revenir sur le tapis, sachant que ce sera peut-être le rôle de la prochaine Commission européenne de mettre en place ça, le prochain Parlement qui sera renouvelé l’an prochain.

Donc n’hésitez pas à vous mobiliser. Effectivement sur le site de l’April il y a un certain nombre de références ; il y a la campagne aussi saveyourinternet.eu, site sur lequel il y a des éléments en français. Et n’hésitez pas aussi à utiliser vos propres outils pour contacter des parlementaires. Étienne je crois d’ailleurs que certains se sont plaints de l’intense mobilisation ; des parlementaires qui, tout d’un coup, trouvent anormal d’être contactés ! Intense mobilisation, disant même finalement ce sont les GAFAM qui pilotent tout ça. Là-dessus tu as quelque chose à dire ?

Étienne Gonnu : Peut-être que ça va dans la ligne de ce que tu disais c’est que finalement ils sentent, à mon avis ils commencent à sentir cette mobilisation monter, ça leur fait peur ; donc ils inventent.
C’est vrai que moi, comme d’autres personnes, je m’amuse sur les réseaux sociaux parfois — c’est une manière de travailler un petit peu son argumentaire — à aller taquiner les défenseurs de l’article 13. On voit très vite qu’il n’y a absolument aucun argument de fond ; ça tourne autour de deux choses : « vous êtes les méchants GAFAM qui voulez finalement enlever le pain de la bouche des artistes » et c’est uniquement ça qu'on trouve et « il n’y a pas de filtrage, arrêtez vos fantasmes ; en 2001 tout le monde criait au loup sur la directive, la précédente directive droit d’auteur et Internet va très bien ». Sauf que si Internet allait très bien il n’y aurait pas besoin de tous ces textes-là qu’ils défendent ; donc on voit très vite les incohérences de tout ça.

Oui, les GAFAM ! Il y a l’April en France, il y a Framasoft, il y a La Quadrature, il y a Wikimedia France qui se lèvent ; je pense qu’on peut difficilement les critiquer d’être des soutiens de ces silos technologiques. D’ailleurs le cœur de notre action c’est de lutter contre, justement, le modèle des GAFAM. Il y a Roberto Di Cosmo qui est un cador du logiciel libre, d’ailleurs tout le monde reconnaît la qualité de son projet Sofware Heritage, une sorte d’archive universelle des codes, donc vraiment un modèle sur le partage et sur la protection d’une connaissance commune ; tous les pionniers et pionnières que je citais tout à l’heure et le rapporteur spécial des Nations Unies ; il me paraît quand même créatif d’imaginer qu’il serait au service des GAFAM. De manière générale on parle de fake news et pour moi quelqu’un qui fait appel à l’argument du fake news se disqualifie automatiquement et prouve finalement qu’il n’a aucun argument à avancer.

Frédéric Couchet : Sur la page qui listera les références de l’émission, sur le site de l’April, vous retrouverez un lien vers le rapport de ce rapporteur spécial liberté d’expression et vous verrez qu’effectivement il est très clair, donc rapporteur spécial auprès de l’ONU ; on ne peut pas dire qu’il soit à la solde de qui que soit, au contraire il exprime une problématique très claire.
On a vu tout à l’heure que wikipedia.it, le Wikipédia italien, a fermé ses portes donc a mis un bandeau, en fait comme il y a quelques années au moment d’autres batailles sur la neutralité du Net. Donc ça montre bien quand même que ces gens-là sont très inquiets et on ne peut pas nier l’importance de Wikipédia.

On parlait aussi de la prise de débat qui était peu présente en France tu disais. En fait ce soir vous avez une façon d’agir alors sur une autre radio, un peu plus connue que radio Cause Commune mais c’est temporaire, c’est sur France Inter. À 19 heures 15 vous avez l’émission Le téléphone sonne qui sera consacrée à la révision de la directive droit d’auteur avec deux invités donc Pascal Durand qui est un eurodéputé d’Europe Écologie Les Verts, qui est contre la directive, l’article 13, et Virginie Rozière qui est pour la directive droit d’auteur [Jean-Marie Cavada est le troisième invité de cette émission, NdT]. Je rappelle le principe du Téléphone sonne : vous pouvez appeler pour poser des questions, pour exprimer une inquiétude ; il faut être relativement court parce qu'évidemment vous ne pouvez pas discuter pendant cinq minutes, mais si vous exprimez une prise de position claire et une question claire, vous avez une chance de passer. Donc je vous encourage à appeler le numéro de France Inter que je n’ai pas en tête mais vous trouverez ça facilement, sinon vous vous branchez sur France Inter à 19 heures 15.

On va bientôt passer à la suite avec une pause musicale, mais est-ce que vous avez quelque chose à ajouter, peut-être, Pierre ou Étienne ?

Pierre Beysac : Peut-être un petit mot. Effectivement comme Étienne j’ai trouvé assez cocasse d’être inclus comme suppôt des GAFAM avec tous les libristes. Quand on connaît l’historique d’Internet c’est assez comique. Et par ailleurs, effectivement il y a une grosse campagne médiatique en ce moment par les défenseurs de l’article 13 et 11 et je n’ai pas vu de couverture équivalente dans les médias généralistes disons, sur l’autre point de vue. Donc ce sont des gens qui ont porte ouverte chez les grands médias ; il y a eu une interview de Jean-Michel Jarre dans Le Monde ; il y a eu des articles dans Les Échos, dans Le Figaro et par contre, côté anti-article 13, eh bien c’était plutôt la presse tech qui a couvert ça ; la presse généraliste s’en est relativement peu préoccupé effectivement.

Frédéric Couchet : Il faut rappeler que la presse généraliste est plutôt en faveur de l’article 11.

Pierre Beysac : Sans en parler beaucoup !

Frédéric Couchet : Sans en parler beaucoup, mais ce qui peut expliquer aussi ce soutien, finalement, à la directive. Ils défendent aussi leur intérêt sans voir, en fait, que ce n’est pas forcément leur intérêt qu’ils défendent, ils n’ont pas compris le fond du problème, mais enfin ce qui peut expliquer cela. Étienne est-ce que tu as quelque chose à rajouter ?

Étienne Gonnu : Peut-être juste rappeler. Bien sûr qu’il y a un enjeu, il y a une question fondamentale de comment collectivement on rémunère la création, comment on assure finalement une équitable rémunération des personnes qui produisent en ligne : tout ce qui peut être avancé en faveur de l’article, de ce que c’est censé justifier l’article 13. Ce qu’il faut rappeler, justement, c’est qu'en promouvant un Internet libre et ouvert, un Internet neutre, un Internet acentré, c’est en promouvant ces choses-là qu’on promouvra la création. Internet est un formidable outil de liberté ; la liberté, la création, la créativité vont main dans la main. Donc il me paraît complètement absurde et incompatible de vouloir protéger la création en censurant. Ne serait-ce que là, je pense que finalement le vice premier de ce texte-là réside ici. Il faut un débat de fond qui dépasse le droit d’auteur, qui promeuve un Internet décentralisé. Tu citais Peertube, donc l’initiative qui serait une alternative à YouTube mais basée sur le logiciel libre, basée sur un réseau acentré, c’est une initiative qui serait mise à mal par l’article 13. Donc il faut absolument que cet article saute.

Frédéric Couchet : N’hésitez pas à aller sur le site april.org, sur aussi saveyourinternet.eu. On est à la radio, dommage vous ne voyez pas le tee-shirt que porte Pierre Beyssac mais c’est marqué I’m director Internet France, deal with it, donc « je suis le directeur de France de l’Internet, faites-en ce que vous voulez », je ne sais plus comment se traduit deal with it .

Pierre Beysac : Débrouillez-vous !

Frédéric Couchet : Débrouillez-vous ! Voilà ! En tout cas donc nous avions le directeur d’Internet France et donc le directeur d’Internet France est contre l’article 13, tenez-vous le pour dit ! On va passer par une petite pause musicale avant de changer de sujet car Matthieu Vernet nous a rejoints. La pause musicale c’est Con Nombre De Tango par Daniel Bautista on se retrouve.

Pierre Beysac : Merci à vous pour votre invitation.

Frédéric Couchet : Tu restes encore un petit peu avec nous parce que tu es concerné encore par ce qui suit.

Pierre Beysac : D’accord !

Frédéric Couchet : Donc Con Nombre De Tango par Daniel Bautista.

Voix off : Cause commune 93.1 – La voix des possibles

Pause musicale : Con Nombre De Tango par Daniel Bautista.

Voix off : Cause commune – cause-commune.fm – Partage ta radio

Frédéric Couchet : Nous sommes de retour dans Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April. Nous venons de parler de la directive droit d’auteur. Nous allons maintenant changer de sujet pour parler, en fait, de la place du logiciel libre à la Cité des sciences et de l’industrie. Pour cela j’ai invité Matthieu Vernet qui est médiateur au Carrefour numérique² de la Cité des sciences et de l’industrie. Avant de lui passer la parole et de lui poser quelques questions, eh bien un petit historique parce qu’en fait ça 20 ans : en octobre 1998 l’April, avec d’autres organisations, a lancé les premiers événements autour du logiciel libre à la Cité des sciences ; c’était la Semaine de la science donc une semaine d’initiation au logiciel libre avec des ateliers dédiés au grand public et aux enfants notamment. Il y a avait un enseignant, Charlie Nestel, qui était venu avec les élèves de sa classe de Saint-Denis, donc imaginez en 98 ; je vous parle bien de 98. Il y avait des conférences, je disais que Pierre Beyssac était concerné parce qu’à l’époque Pierre était venu faire une conférence sur les systèmes BSD et les logiciels libres ; ça avait duré pendant une semaine et depuis cette période il y a de nombreux événements autour du logiciel libre à la Cité des sciences. Donc on fête nos 20 ans, en tout cas de la présence du Libre à la Cité des sciences ; ça c’était important. Pour cela on a invité Matthieu Vernet ; donc tu es médiateur au Carrefour numérique² de la Cité des sciences et de l’industrie. Bonjour Matthieu et déjà est-ce que tu peux nous présenter le Carrefour numérique² ?

Matthieu Vernet : Bonjour à vous. Je vais tenter de le faire. En fait, c’est un lieu qui fait 1000 m2, qui se trouve au niveau moins 1 de la Cité des sciences et de l’industrie et qui accueille des événements de manière générale, mais aussi un fab lab et un living lab ainsi qu’une salle de CAO, où nous tentons de faire la promotion des logiciels libres depuis quelque temps.

Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux expliquer fab lab, living lab et CAO, s’il te plaît ?

Matthieu Vernet : Ouais. Donc la CAO c’est la création assistée par ordinateur, c’est-à-dire qu’on va employer des logiciels qui sont libres, pour la plupart, parce qu’on n’a pas les licences pour les logiciels payants et on ne veut pas les avoir. Donc pour faire du dessin vectoriel on va utiliser un logiciel comme Inkscape, c’est-à-dire dessiner avec des traits ; pour faire de la 3D on va utiliser un logiciel comme Blender ou alors OpenSCAD ou alors LibreCAD, qui sont des logiciels libres qui nous permettent de modéliser des modèles qu’on va ensuite pouvoir passer dans les imprimantes 3D ou alors les découpes laser ou alors les découpes vinyle, qui sont des machines à commande numérique.
Donc on a simplement, en fait, besoin de passer par cette étape de création assistée par ordinateur pour pouvoir justement réaliser un projet.

Frédéric Couchet : En fait, ça permet aux gens de modéliser via des outils libres et ensuite de voir l’impression de cet objet via l’imprimante 3D ; donc de voir clairement, de repartir carrément avec son objet en fait.

Matthieu Vernet : En effet. Ils vont pouvoir, de manière concrète, repartir avec un objet qu’ils auront créé eux-mêmes parce que moi je ne ferai pas à leur place ; je suis médiateur ; je ne fais pas de la presta quoi ! Donc ça sera plutôt les assister et les accompagner pour qu’ils soient en confiance avec ces outils numériques et que, justement, ils ne soient pas en défaut au moment où ils vont devoir réaliser leur projet.

Frédéric Couchet : D’accord. Et le public que tu accueilles, j’ai l’impression qu’il y a la fois des enfants et des adultes ?

Matthieu Vernet : Il y a un peu tout le monde. Ce qui est intéressant dans un lieu comme celui-ci, enfin ce qui est intéressant surtout dans ce lieu, c’est que les personnes peuvent s’approprier la Cité des sciences.

Frédéric Couchet : D’accord !

Matthieu Vernet : À la limite la hacker j’ai envie de dire !

Frédéric Couchet : Donc la détourner de son usage initial ?

Matthieu Vernet : Non ! Se l’approprier réellement.

Frédéric Couchet : Se l’approprier, d’accord ! OK ! Tu n’aimes pas le terme « détourner ».

Matthieu Vernet : C’est déjà un rôle premier de la Cité des sciences et de l’industrie. C’est un des premiers lieux où on a eu le droit de manipuler, toucher les différentes expériences qui étaient proposées. Mais là, en fait oui, en plus les gens peuvent réellement fabriquer quelque chose qui va se retrouver dans le Carrefour numérique² et le présenter. Ça peut être une lampe, ça peut être tout et n’importe quoi. Il y a des personnes qui fabriquent des fèves en céramique.

Frédéric Couchet : D’accord !

Matthieu Vernet : On a imprimé un clitoris pour une chercheuse qui travaille auprès du Planning familial. Parce qu’en fait le clitoris n’a été recensé qu’à partir de 1993, ce qui est flippant.

Frédéric Couchet : C’est un peu flippant effectivement ! Oui !

Matthieu Vernet : Donc ma collègue Mélissa l’a aidée à modéliser, lui a apporté les clefs.

Frédéric Couchet : Mélissa Richard ?

Matthieu Vernet : Oui tout à fait !

Frédéric Couchet : D'accord !

Matthieu Vernet : Sur Blender pour réussir à modéliser, pour qu’on puisse ensuite imprimer via des imprimantes 3D un clitoris. En fait, c’est une chercheuse qui travaille sur la manière dont on enseigne aux enfants, en quatrième, l’éducation sexuelle en SVT.

Frédéric Couchet : D’accord !

Matthieu Vernet : En Sciences de la vie et de la Terre. Donc elle travaille autour de ce domaine pour apprendre à appréhender la chose. Donc ma collègue l’a aidée à modéliser un clitoris pour qu’ensuite on puisse l’imprimer en 3D et qu’elle puisse présenter. On parle toujours du pénis et du vagin, mais on parle rarement du clitoris.

Frédéric Couchet : D’accord ! Donc en fait les gens viennent avec leur projet, avant toute chose, et le Carrefour numérique² est là pour aider, les accompagner à établir leur projet, à le réaliser.

Matthieu Vernet : Oui, à le mettre en place.

Frédéric Couchet : À le mettre en place. Donc c’est un échange avant toute chose, dans les deux sens.

Matthieu Vernet : Ensuite on lui a demandé de documenter son projet, qu’elle mette les fichiers en ligne, qu’ils soient réemployables dans n’importe quel autre fab lab et qu’on puisse, justement, échanger autour. Ça a créé plein de choses, en fait. Maintenant il y a plein de gens qui viennent se faire des pendentifs clitoris, des boucles d’oreilles, des emporte-pièces pour faire des gâteaux.

Frédéric Couchet : D’accord !

Matthieu Vernet : Oui, justement, de ce projet initial qui était réellement un projet de recherche…

Frédéric Couchet : Ont dérivés d’autres projets, d’autres usages.

Matthieu Vernet : Énormément d’autres projets, enfin des projets totalement ! Jamais je pensais que je ferai un emporte-pièce !

Frédéric Couchet : Quand on libère la créativité des gens, ils en font finalement des choses qu’on n’a pas prévues au départ. Pierre tu voulais réagir ?

Pierre Beyssac : Ça peut remplacer le modèle classique de la théière qui était utilisé dans toutes les simulations 3D de rendu. Voilà un nouvel objet fétiche pour remplacer la théière.

Frédéric Couchet : Ah oui ! Je vois à quoi tu fais référence ; d’accord ! Qui était effectivement utilisé classiquement dans les objets de rendu. J’ai une petite question pratique parce que je vois que le temps avance. À la Cité des sciences donc les expositions sont payantes, au Carrefour numérique² l’accès est libre et gratuit ?

Matthieu Vernet : Est libre et gratuit, ouais. C’est ouvert tous les après-midis, en fait, pour tout un chacun. Le matin on est ouverts mais pour les groupes constitués, les assos…

Frédéric Couchet : Les écoles.

Matthieu Vernet : Les écoles… Donc le matin c’est plutôt sur ce ton-là. Sinon on a des résidences d’artistes. Il est possible aussi de répondre à l’appel à résidence sur le site du Carrefour. Je vous invite vivement à checker le wiki, enfin à aller jeter un œil, parce qu’il y a réellement des réalisations qui sont marrantes.

Frédéric Couchet : D’accord ! Donc là c’est le Carrefour numérique² en général.
Pour revenir sur le sujet de la place du logiciel libre au-delà de ce que tu nous expliques parce qu’effectivement c’est du quotidien on va dire, il y a des événements qui sont plus récurrents et ciblés ou, en tout cas, qui ont un objectif un peu différent. Je pensais notamment aux Premier samedi. Donc chaque premier samedi du mois, sachant que le prochain c’est samedi 7 juillet, c’est le samedi qui vient.

Matthieu Vernet : Tout à fait.

Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux nous expliquer ce que sont les Premier samedi à La Villette ?

Matthieu Vernet : Les Premier samedi du Libre nous permettent d’accueillir différentes communautés. Par exemple Parinux organise les installe-parties qui se déroulent en classe numérique et certaines conférences aussi qui se déroulent dans l’agora. On accueille Wikimedia. On a des ateliers Brique Internet.

Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux expliquer ce qu’est La Brique Internet ?

Matthieu Vernet : La Brique Internet ça permet de s’auto-héberger. C’est quelque chose qui a été développé par la FFDN. Alors là, par contre, je ne connais pas l’acronyme.

Frédéric Couchet : C’est French Data Network, donc c’est la Fédération des French Data Network, FFDN ? Pierre ?

Pierre Beyssac : Alors c’est fédération française quelque chose.

Frédéric Couchet : On est pris en défaut !

Pierre Beyssac : Je suis désolé, je n’ai pas révisé.

Frédéric Couchet : Les gens chercheront La fédération FDN regroupe des Fournisseurs d'Accès à Internet associatifs, NdT

Matthieu Vernet : En tout cas c’est un petit boîtier qui vous permet d’avoir votre Internet partout, là où vous le souhaitez. Ça peut-être dans un hôtel ou même chez vous. Ça vous permet de vous auto-héberger.

Frédéric Couchet : Auto-héberger son courriel par exemple, son serveur de courriel, son petit site web, etc.

Matthieu Vernet : Exactement. Et l’ensemble de toutes ces données, en fait, est garanti et protégé par cette technologie. En gros c’est une petite « boîboîte » qui fait on va dire…

Frédéric Couchet : Là Matthieu fait des gestes.

Matthieu Vernet : Je suis désolé.

Frédéric Couchet : En gros ça fait quoi ? 5-6 centimètres ?

Pierre Beyssac : 5 par 10.

Frédéric Couchet : 5 par 10 centimètres.

Pierre Beyssac : oui, en effet. C’est tout petit.

Frédéric Couchet : C’est tout petit. OK !

Matthieu Vernet : Mais c’est un outil qui est plus que puissant et tout à fait intéressant pour justement justifier la garantie de la liberté de ses données.

Frédéric Couchet : D’accord. Donc les Premier samedi, si je comprends bien, s’adressent en fait à tout public. Parce que là tu t’adresses à un public un peu avancé qui, effectivement, veut faire de l’auto-hébergement, mais il y a aussi le public qui veut simplement découvrir les logiciels libres et qui peut assister soit à des conférences ou des ateliers, soit se faire aider à installer un système d’exploitation libre sur son ordinateur ?

Matthieu Vernet : Il y a toutes les personnes, en fait, qui viennent. Premièrement, du fait du lieu dans lequel ça se passe, j’ai une disparité des publics qui est relativement énorme, mais en plus il y a énormément de gens, puisqu’on travaille avec les communautés de manière générale ; ça peut être les Repair Cafés, ça peut être… Ils ont une connaissance de notre existence par ces biais. Moi j’ai de la mamie de 93 ans qui vient avec son vieux PC portable qu’elle ne réussit plus à faire tourner au gosse de 6 ans qui veut jouer à Minetest parce que Minecraft c’est payant et que ses parents ne peuvent pas lui payer une licence Minecraft.
Donc la pluralité des publics est gigantesque, mais c’est normal c’est un lieu public.

Frédéric Couchet : Oui, c’est le but de la Cité des sciences et de l’industrie. On comprend, en fait, que ça fonctionne aussi en partenariat avec les structures locales de Paris, donc Parinux par exemple qui est le groupe d’utilisateurs et d’utilisatrices de logiciels libres ; Wikimedia qui permet de faire des initiations autour de Wikipédia. Donc c’est vraiment un centre de ressources où les gens apportent leurs compétences pour enrichir une connaissance commune et produire des choses ensemble ou se faire aider en fait.
Et le Premier samedi c’est un rendez-vous récurrent, donc chaque premier samedi de 14 heures à 18 heures, pareil, l’accès est libre, ce qui permet aux personnes de se dire « tiens si demain je veux découvrir le logiciel libre ; si samedi 7 juillet je veux découvrir le logiciel libre parce que je ne suis pas à Strasbourg pour les Rencontres mondiales du logiciel libre, je peux aller à la Cité des sciences, il y aura Matthieu qui sera là, il y aura Parinux qui sera là ».

Matthieu Vernet : Oui. On dira bonjour et on paiera notre café ou notre thé ou ce que vous voulez. Oui, en effet, c’est toujours comme ça. En fait les premiers samedis de chaque mois on organise des événements autour du Libre de manière générale, donc du monde du Libre et là je suis même ouvert à toute forme de proposition.

Frédéric Couchet : Même des BSD, par exemple, pourraient venir, Pierre ?

Pierre Beyssac : Mon dieu !

Frédéric Couchet : C’est clair que la Cité des sciences est un endroit ressource et tu expliques bien, effectivement, que tu es preneur de personnes qui apportent quelque chose pour effectivement…

Matthieu Vernet : Je suis réellement là pour mettre à disposition un lieu, pour que les gens se sentent chez eux et se l’approprient. Je sais que c’est un bâtiment qui est impressionnant : 300 mètres de long, 42 mètres de haut ; oui, ça peut faire peur, mais en fait ce lieu vous appartient.

Frédéric Couchet : C’est un lieu magnifique ; en plus il n’est pas très loin : c’est Porte de la Villette, c’est juste à la sortie du métro pour ceux qui ne sont jamais venus à la Cité des sciences. Il y a un parking souterrain pour ceux qui préfèrent venir en voiture. Une fois qu’on rentre, le Carrefour numérique² est au niveau moins 1. C’est totalement accessible comme tu l’as dit. C’est ouvert du mardi au dimanche, c’est ça ?

Matthieu Vernet : Du mardi au dimanche.

Frédéric Couchet : Le lundi c’est fermé. Effectivement l’expérience qu’on a nous depuis 20 ans, même si aujourd’hui on n’organise plus d’événements directement à la Cité des sciences, mais on est présents de temps en temps au Premier samedi, c’est que c'est un univers ressource formidable tant en termes matériels qu’en termes humains. Là il y a Matthieu Vernet ; tout à l’heure on parlait de Mélissa Richard qui, dans le passé, a travaillé aussi à La Quadrature du Net.
Je vois le temps qui passe, je voulais quand même faire un petit coucou, je ne sais pas s’ils sont encore là Pierre Ricono, Thomas Séchet qui ont été des gens très importants pour la place du Libre à la Cité des sciences et aussi Jérémie Nestel qui a été celui qui a fait introduire ça il y a une vingtaine d’années.

Matthieu Vernet : Thomas étant le premier président de Parinux.

Frédéric Couchet : Thomas Séchet donc premier président de Parinux [Thomas Séchet n'a pas été le premier président de Parinux, association créée en 1998, mais président en 2009 et 2010, NdT]). Avant qu’on conclue, est-ce que tu as quelque chose à rajouter Matthieu ?

Matthieu Vernet : Je n’ai pas décrit ce que c’était qu’un living lab.

Frédéric Couchet : Ah ! Exactement. Alors qu’est-ce que c’est qu’un living lab ?

Matthieu Vernet : Un living lab c’est une manière d’expérimenter avec des usagers, donc notre public, les personnes qui viennent, qui fréquentent le lieu de manière générale, chaque étape de l’élaboration d’un projet. C’est-à-dire qu’en fait on accueille des personnes en résidence ; ça peut être des artistes, mais ça peut être des expériences scientifiques. On accueille souvent des événements avec le CRI [Centre de Recherches Interdisciplinaires] ou ce genre de choses et en fait ils viennent expérimenter et avoir un retour d’usage.

Frédéric Couchet : OK ! Là c’est le générique de fin qui arrive, donc rendez-vous à la Cité des sciences. Je voulais remercier l’ensemble des intervenants et William Asgavari qui est en régie et je voulais juste dédier cette émission, parce qu’on a parlé des 20 ans, à René Cougnenc qui a disparu il y a 22 ans, en juillet 1996, et qui était une des personnes qui a permis la découverte du logiciel libre pour beaucoup de gens de ma génération. Quelqu’un qui était très important. Je voulais lui dédier cette émission.
On se retrouve le 4 septembre 2018 pour la prochaine émission. Je vous souhaite de passer un bel été et d’ici là portez-vous bien.

Pause musicale : Wesh Tone, Realaze.

Humanités numériques - Culture numérique - introduction, 2e partie - Hervé Le Crosnier

APRIL - jeu, 07/12/2018 - 14:25


Titre : Culture numérique - introduction - 2ème partie
Intervenant : Hervé Le Crosnier
Lieu : Caen - Centre d'enseignement multimédia universitaire
Date : septembre 2017
Durée : 50 min 16
Visionner la vidéo
Diaporama support de la présentation, à partir de la page 32
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : diapositive 65 du diaporama ; licence OER Open Educational Resources, licence Creative Commons, by-sa
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Transcription

On va repartir d’arrache-pied pour la deuxième heure. Je me suis aperçu qu’il me reste encore beaucoup de diapositives donc il y a des choses que je vais zapper un peu plus. De toutes façons là déjà j’espère vous avoir donné dans cette première heure le cadre, non pas le cadre de ce que vous devez savoir, ça ça viendra, vous avez trois ans de cours de culture numérique devant vous une fois pas semaine, ça va donner de la matière, mais c’est plus l’angle, la manière dont il vous faut aborder ; et la seule chose que j’espère à la fin c’est que quand vous lirez n’importe quelle annonce traitant de numérique dans la presse, vous essaierez de vous poser une question : est-ce que c’est bien comme ça ? Est-ce que ça marche comme ça ? Qui y gagne ? Qui y perd ? Qu’est-ce que ça construit ? Qu’est-ce que ça détruit ? Et après on juge, on fait. J’ai un mobile comme les autres, j’ai un ordinateur comme les autres et je suis même un fan de l’Internet depuis 1993 maintenant, ce qui commence à faire de moi un vieux croûton de l’Internet.

Économie de l’attention

Derrière ce dont je viens de vous parler sur l’économie de l’influence, en fait c’est ce qu’on appelle aussi l’économie de l’attention, c’est-à-dire comment, en fait, le système numérique – j’utilise à dessein ce terme générique « système numérique », c’est-à-dire pas chaque outil, pas chaque site, mais l’ensemble du système numérique – cherche à vous capter, à capter votre attention. Pourquoi ? Parce que l’attention c’est la seule chose qui est rare. C’est-à-dire que la puissance de calcul, la quantité d’œuvres disponibles, tout ça c’est énorme. Par contre vous, vous n’avez que des journées de 24 heures et encore ! Vous passez un certain temps à dormir et, je l’espère, à faire des tas d’autres choses en dehors de vos appareils numériques.

Convertibilité de l’attention

Comment est-ce qu’on va pouvoir convertir cette attention ?
En fait, les médias sont là pour capter votre attention, pour vous garder, d’où la nécessité pour eux d’envoyer des alertes en permanence, d’envoyer des notifications, de vous dire « ah ! untel a écrit quelque chose sur Facebook ; ça fait longtemps que vous n’êtes pas allé le voir alors allez-y ! » Vous voyez le genre de choses régulières pour, tout simplement, vous faire rentrer dans le système. Je pense qu’au travers de ça on a perdu un droit fondamental, peut-être un droit que vous n’avez malheureusement pas connu, que j’appelle le droit à l’ennui ; le droit de s’ennuyer, le droit de rester à ne rien faire, le droit de rêver à la lune ; ce droit qui fondamentalement nous donne envie de lire, nous donne envie de comprendre, nous donne envie de regarder des choses intéressantes, nous donne envie de vivre autre chose. Et aujourd’hui, c’est vrai qu’il y a toujours quelque chose à faire. On a toujours cet appareil qu’on va sortir : on fait la queue, eh bien on sort, on en profite pour checker son Facebook et voilà. C’est un droit qui, je pense, est une perte, je dis ça très sérieusement, le droit juste de ne rien faire et de s’ennuyer parce que c’est là que se régénèrent, à l’intérieur de nous, nos capacités créatrices. Mais bon, pour l’instant en tout cas, ce système numérique a su transformer notre attention en des richesses incroyables, je dirais les Google, etc. Après est-ce que ça va durer ?

L’intrusion sur notre vie privée ; nous donnons notre vie privée en fait à ces systèmes, en échange des services qu’ils nous rendent ; les services sont intéressants. Je veux dire un service de média social comme Facebook, un service de photos comme Instagram, un service de microblogging comme Twitter, ce sont des choses passionnantes ; un service de publicité, euh ! de recherche – vous voyez le lapsus, il est très significatif – de recherche comme Google, c’est absolument indispensable, ça marche bien, ça répond à nos besoins. Mais est-ce que le prix est vraiment raisonnable ? C’est-à-dire le prix en termes d’autonomie, en termes d’individualité, en termes de capacité à prendre son recul ; enfin tout ce qui fait de nous des humains autonomes, citoyens, responsables d’eux-mêmes, est-ce que ce prix n’est pas trop important ?
Si on regarde bien, si on prend tous les revenus de Facebook, qu’on le divise par le nombre d’usagers, c’est 2 euros 38 par an. Est-ce que vous croyez que pour 2 euros 38 par personne on ne peut pas avoir la même chose que Facebook sans être tracé ? Est-ce que vous ne croyez pas que c’est ça qui va devenir l’avenir de l’Internet ? En tout cas l’avenir d’un Internet qui serait libre, ouvert et, je dirais, démocratique.

Le problème c’est qu’il faut y réfléchir. On parle de la marchandise en général au travers de sa valeur d’usage – à quoi elle sert – et de sa valeur d’échange – combien ça se vend sur un marché – et on essaye d’établir le fait que ça me sert à ça donc je suis prêt à payer tel prix sur le marché.

Oui ! Mais en fait, derrière les systèmes d’influence, comme on a vu, les systèmes qui vivent sur l’économie de l’attention, il y a une autre valeur qui émerge, c’est la valeur de pouvoir. Vous avez des gens qui achètent des systèmes qui perdent de l’argent juste parce que ça leur donne plus de pouvoir. Aujourd’hui Twitter ne gagne pas d’argent, mais ce n’est pas grave. Quand Google a racheté YouTube, YouTube perdait de l’argent tous les mois ; et il a continué pendant des années à en perdre, mais vous voyez le pouvoir qu’a Google aujourd’hui en étant celui qui possède YouTube.

Lolcat

[Projection d’une vidéo de chats : deux mains qui chatouillent un chat]

Pourquoi est-ce qu’on est prêt à regarder des lolcats, à regarder des vidéos qui ne nous disent rien. Je dis « on » est prêt, parce que vous je sais bien ! Mais moi aussi ! On est tous là, on a tous envie des fois juste de rester à vérifier que le système marche, à regarder comment on peut faire circuler et puis parfois, parmi toutes ces choses répétitives, ce qu’on appelle des mèmes, il y en a certains qui sont excellents comme celui-ci. Ça nous plaît bien d’être capables de capter celui qui est excellent.

De facto, il ne faut pas mépriser non plus cette activité qu’on appelle la communication phatic, au sens « je vérifie juste que le système marche, qu’on est capables de communiquer, qu’on est capables d’échanger, de partager, faire suivre une vidéo, voire de créer une vidéo simple comme celle-là avec son appareil photo et de la faire diffuser ». Donc derrière, les lolcats ont de l’intérêt qui est l’intérêt de l’apprentissage du système numérique, parce qu’on devient producteur en même temps ou au moins re-diffuseur.

Et ça, les gens ensuite sont capables de s’en resservir au moment où il y en a besoin, au moment où il y a des mouvements sociaux ou des activités pour lesquelles ils ont besoin de se servir de l’Internet.

Document

Ça, c’est une version numérique de Wittgenstein pour introduire la question du document. On avait parlé de tas de choses qui avaient changé, mais le document lui-même, la notion de document a profondément changé avec l’irruption du numérique. En fait le document c'est deux choses : ça sert à transmettre et c’est une preuve ; les deux grandes missions du document : ça sert à transmettre quelque chose et à faire une preuve.
Vous savez que les premières écritures, les tablettes cunéiformes, étaient dans leur majeure partie, parce que j’ai appris récemment qu’il paraît qu’il y avait des romans, enfin des histoires, des récits dedans, mais le reste, dans l’immense majorité, c’est de la comptabilité. Donc c’est avoir des documents qui font preuve pour l’avenir.
Aujourd’hui ça a donné les métiers, les filières : professeur, bibliothécaire, ceux qui transmettent et derrière il y a les écrivains, les artistes, les auteurs, etc., et puis le notaire qui va garder, qui organise la confiance, en fait, à partir des documents qui prouvent – il a bien, lui, le document qui prouve que je suis propriétaire de ma maison – et puis l’archiviste qui va garder les traces du passé de manière à ce qu’elles puissent être réutilisées, qu’on puisse aller vérifier des choses même si c’était au passé.

Or ça, ça change profondément avec le numérique. Quelles sont, comment dire, les affordances techniques du numérique ? C’est que sa multiplication coûte zéro : le prix des mémoires c’est presque rien ; le prix de la transmission c’est presque rien, donc le document numérique est facile à retransmettre.

Typiquement c’est ce qui c’est passé au tournant des années 2000 où tout le monde a fait des MP3 à partir de ses CD et puis les a distribués très largement au point de mettre en péril, quand même, l’industrie de la musique. Puis on a trouvé la solution du streaming et puis il y a la solution juridique aussi, c’est-à-dire il y a les impositions juridiques qui est une convention : la convention qui dit « ce n’est pas parce que je peux reproduire gratuitement que je vais le faire » ; il y a le droit d’auteur qui s’installe entre les deux, qui est donc une convention, en fait, qui n’est pas liée à la nécessité technique ou tout ça, mais qui est lié aux règles du jeu d’une société.

Ça, ça veut donc dire que le document numérique, et plus que tous les autres, son économie est dirigée par la politique, c’est-à-dire par les choix de lois qui traitent des questions de droits d’auteur, de partage.

Métadonnées

Autre aspect nouveau du document numérique c’est qu’il inclut des métadonnées. Méta - données ça veut dire des données sur les données ; métadonnées, des données sur les données. Toutes les photos que vous prenez avec vos appareils, j’allais dire de téléphone, vos mobiles, tout ce que vous prenez avec vos mobiles, dedans c’est marqué à quelle heure, à quel endroit, avec quelle focale, est-ce qu’il y avait un flash, pas de flash et éventuellement même il peut y avoir le numéro de votre appareil photo, votre nom si vous l’avez enregistré, etc., donc toute une série de données sur la photographie que vous venez de prendre. Alors en MP3 ce sont toutes les données MP3 qui vous permettent de savoir quel est le titre, etc. Elles sont plus ou moins complètes, plus ou moins bien renseignées. Il y a des professions dont le métier c’est de renseigner les métadonnées, par exemple les bibliothécaires c’est leur métier, une partie de leur métier excusez-moi, c’est de renseigner clairement les métadonnées, mais il y a toujours des données sur les données et elles sont à l’intérieur du document numérique donc elles vont se balader. Il y a même des voyous, des bandits qui regardent est-ce que la maison est occupée parce que les photos qui ont été prises à Bali nous montrent qu’il y a de grandes chances qu’il n’y ait personne dans la maison. Vous voyez, des événements comme ça !

Roger T. Pédauque

Il y a un livre essentiel, je pense, pour les trois ans que vous allez faire en humanités numériques, enfin deux livres : Le document à la lumière du numérique et Vu, lu, su qui nous montrent que pour analyser le document à l’heure du numérique, il faut regarder trois choses :

  • ce qui est vu c’est-à-dire la forme que va prendre un document ; par exemple quand on est passé du MP3 au streaming ça change radicalement la forme ;
  • et derrière ça va changer aussi ce qui est su, c’est-à-dire notre capacité à construire une collection de musique ;
  • et puis le lu c’est justement cet aspect des métadonnées : tout ce qu’on va lire, qu’on va retenir, qu’on va être capable d’indexer ; indexer c’est-à-dire être capable de retrouver ensuite dans un moteur de recherche ou un système documentaire.
Wattpad

Question : combien d’entre vous sont sur Wattpad ? C’est tout ! Non ! Ah oui, c’est déjà mieux. C’est quand même impressionnant. C’est quand même impressionnant ce système où tout le monde peut venir écrire et lire ce qui est écrit par des pairs et non pas écrit par des auteurs. Je parlais tout à l’heure de la culture participative.

Le plaisir d’écrire

J’aime beaucoup cette citation d’une jeune fille qui s’appelle Elia, pseudonyme Elinoub sur Wattpad, qui à l’époque où elle a écrit ça devait avoir 14 ans, elle était en collège, et elle dit : « Sur Wattpad, on nous aide à écrire des histoires. Ce n’est pas parce qu’on n’écrit pas bien qu’on n’a pas envie d’écrire et de dire des choses. » Et puis elle dit : « On nous aide ; on ne nous enfonce pas ! » C’est un peu une pierre dans la cour du jardin de l’Éducation nationale ça. C’est de dire « attends ! Comment on va faire avec ces systèmes-là nouveaux ? » Ce n’est pas tant d’avoir un peu de vidéo quand on fait des cours, etc., là on est typiquement dans l’ancienne éducation : il y a un amphi, il y a un gars qui va causer, qui a la bouche sèche au bout de deux heures et vous qui avez envie de roupiller et de dire quand est-ce que ça s’arrête ? Ce n’est pas inutile sinon je ne le ferais pas, mais ça ne suffit pas à faire de l’éducation. Il faut, au contraire, qu’on ait à côté toute une série de situations où c’est vous qui prenez la main et où l’enseignant est là pour vous accompagner, vous aider, pas mettre du rouge dans la marge, mais vous aider à améliorer votre histoire.

Et des systèmes comme Wattpad c’est assez impressionnant. YouTube fait ça aussi pour la vidéo, c’est-à-dire il y a la capacité de se mettre à plusieurs, d’ouvrir des chaînes vidéo, etc.

Wikipédia

On nous dit que les gens ne veulent plus écrire. Mais enfin c’est quand même extraordinaire ! Vous avez une encyclopédie, la plus grande encyclopédie du monde, qui est écrite par des gens qui n’ont jamais touché un centime pour le faire, qui y ont passé du temps, de l’énergie, de la volonté, qui ont donné leurs connaissances, qui ont une pulsion épistémologique ; ils ont envie profondément d’accéder à la connaissance et, quand ils l’ont, de la transmettre. Et ça nous donne la plus grande encyclopédie du monde. C’est ce qu’on appelle un commun. C’est quelque chose qui dépasse l’activité de chacune des personnes qui a donné.

Mais il faut, en échange, qu’on se dise aussi que ce commun n’est pas là par hasard : il est là parce qu’il y a des gens qui le font ; parce qu’il y a des règles d’organisation, ce qu’on appelle la neutralité du point de vue sur Wikipédia. J’imagine que vous aurez un cours spécifique sur Wikipédia en culture numérique, mais il faut bien regarder l’autre côté. D’ailleurs il faut que vous écriviez dans Wikipédia ; c’est indispensable ! Apprenez à écrire dans Wikipédia ; c’est apprendre des règles du jeu qui construisent une connaissance commune, une connaissance partagée.

Questions de genre

Quelques autres questions soulevées par le numérique. La question de genre.

Au début du numérique, au début de l’Internet, au début de la micro-informatique, tout le monde s’est dit c’est un outil de libération ! Spontanément, sans se poser de problème ; ça change le monde comme disait Steve Jobs tout à l’heure. Ouais ! Mais ça ne change pas le monde pour tout le monde ! C’est ça le problème !

Question de genre, ça veut dire est-ce que le point de vue des femmes est aussi bien traité que le point de vue des hommes dans l’univers numérique ? Et la réponse est clairement non. Les femmes sont 8 % des contributrices de Wikipédia. Vous verrez : sur les femmes on dit toujours quel est leur mari ? On ne dit jamais, quand c’est un homme, quelle est sa femme ? Voilà ! Les écrivains américains ne sont pas des écrivaines ; c’est comme s’il n’y en avait pas ! Donc ça crée forcément des biais cette situation-là.

C’est aussi ce qu’on a appelé le gamergate ; c’est une espèce de réaction de petits machos de moins de 20 ans qui se sont mis à critiquer les femmes qui jouaient aux jeux vidéo, les filles qui jouaient aux jeux vidéos, au point qu’aujourd’hui dans des jeux comme World of Warcraft ou League of Legends les femmes prennent un pseudonyme d’homme pour être tranquilles. D’accord ? Donc on est là dans une situation où ces questions de genre sont devenues très importantes.

Alors c’est en train d’exploser autour du harcèlement sexuel dans les entreprises de nouvelles technologies, notamment dans la Silicon Valley, mais c’est plus large que ça, c’est vraiment l’ensemble de l’activité. Et derrière cette activité si c’est important c’est que ça crée de stéréotypes.

[Diffusion d’une vidéo de la Dove Campaign for Real Beauty]

Il paraît que c’est interdit maintenant de « photoshopper » ou en tout cas qu’il faut l’écrire. Vous avez vu beaucoup de changements vous dans les unes des magazines féminins depuis un an et demi que c’est interdit ? Pas moi ! Donc on est dans une situation où on crée des mythes inaccessibles. Et malheureusement on crée beaucoup plus pour les femmes que pour les hommes. Donc on est là dans une situation où comment est-ce que les outils numériques qui nous permettent de transformer les personnes, de transformer les voix – vous avez l’Auto-Tune, tout ça –, de transformer les images et de rejouer sur les apparences, etc., comment est-ce que ça crée des stéréotypes inaccessibles et donc renferme les gens ?

Donc cette question de genre est une question qui mérite d’être traitée à chaque fois qu’on va parler du numérique.

Robots et IA

Une autre question qui mérite toujours d’être évoquée, c’est la question dite de l’intelligence artificielle et des robots. Aujourd’hui, il y a tout un mythe comme quoi les robots allaient prendre votre place : les robots de travail, les robots de réponse qui parlent à notre place de plus en plus, les robots sexuels, etc. Et puis les intelligences artificielles qui vont devoir décider ; j’ai essayé de vous montrer tout à l’heure, quand j’ai parlé des calculs, qu’en fait elles ne décident pas : elles reproduisent à partir d’indices du passé, à partir de comportements de groupes, d’agrégats, de la manière dont les individus font les mêmes choses à un moment donné. Mais la création, justement, l’art c’est faire du nouveau ; c’est changer la vision. Vous ne voyez plus le monde de la même manière avant et après Picasso. Il a changé la représentation même du monde. Donc ça a donné tout l’art qu’on connaît ensuite.

Donc les IA sont aujourd’hui en train de s’installer un peu partout et on nous explique que nous allons devoir passer par elles. C’est-à-dire qu’il n’y aura plus de travail, il n’y aura plus rien ; elles vont faire ça à notre place. Non ! C’est très peu crédible. Qu’on négocie avec des systèmes de plus en plus perfectionnés qui auront le goût et l’odeur de l’intelligence mais qui n’en seront pas, oui, ça c’est certain, mais de là à confier…
Quelles vont être les règles, en fait, d’encadrement ? J’ai dit la culture numérique c’est penser la citoyenneté de demain ; l’objectif est là. Quelles vont être les règles d’encadrement de ces systèmes ? S’il y a un bug qui est responsable ? Est-ce que c’est le propriétaire d’une IA ou son développeur qui va être responsable ? Quelle est la capacité qu’on a de contrôler ce qui se passe dans une IA ? Est-ce qu’elle est capable de dire ce qu’elle fait ? Donc si on ne peut pas contrôler, il y a quand même des problèmes.

Et enfin, dernier débat en date, est-ce qu’on peut accepter qu’il y ait des armes autonomes ? C’est-à-dire des systèmes autonomes capables de décider s’il faut tuer ou pas ? C’est quand même un grand débat lancé par Elon Musk qui est contre, avec plusieurs prix Nobel qui se sont engagés, etc., et en même temps, de l’autre côté, les systèmes armés, l’appareil militaro-industriel, qui poussent à ça !

Traces

Yes We Scan.

Il y a des traces en permanence ; c’est devenu là aussi une question de politique et de citoyenneté essentielle. Qui nous trace ? Pour quoi faire ? Et comment faire pour l’arrêter ? Comment faire pour arrêter, pour protéger notre vie privée ?

Qui nous trace ? On a tous peur que ce soient les États. Oui, les États le font, mais ils le font parce que c’est devenu pas cher de tracer et c’est devenu pas cher parce que les entreprises avec lesquelles nous échangeons – nous, nous acceptons de travailler avec Facebook, de travailler avec Google, de travailler avec Apple, nous acceptons, nous aimons ça même, c’est pire ! – mais ça a baissé le coût de la surveillance de masse. Donc on peut aujourd’hui, et les lois en viennent à dire « avant ça se faisait, mais il ne fallait pas le dire » ; donc maintenant, la dernière loi renseignement en France dit « maintenant vous pouvez le faire ». Donc on peut mettre en place des systèmes qui vont surveiller les gens à l’échelle de masse.
Sauf qu’il y a une enquête qui est parue hier, qui montre qu’il faut 100 000 faux résultats pour capter un terroriste avec des systèmes de vidéo de surveillance. C’est-à-dire les intelligences artificielles qui disent : « Ah, ce comportement est susceptible de cacher une activité douteuse, voire dangereuse pour la société », eh bien il y a 100 000 personnes qui peuvent être visées pour qu’il y en ait une d’attrapée. Cette disproportion est déraisonnable. Donc la surveillance de masse c’est déraisonnable. On ne surveille pas tout le monde, comme vous l’êtes aujourd’hui, en échange du fait de pouvoir, peut-être, un jour, en attraper un. Il y a une disproportion qui jusqu’à présent a toujours été en dehors de notre système juridique. Notre régime juridique vise à protéger les personnes. Là c’est fini et vous avez un ministre qui a déclaré récemment que si ça permet d’en attraper un c’est donc que c’est bien ! Un sur 100 000 ça se discute sacrément quand même ! On ne peut pas dire ça ; au moins qu’on mette la question sur la table.

Traces et surveillance

Il y a un excellent livre [Surveillance:// de Tristan Nitot] et le document dont on parlait tout à l’heure, ça va être l’introduction de ce livre-là qui montre ces questions-là et qui montre aussi qu’on peut faire des choses soi-même ; être conscient qu’on est tracé, c’est déjà beaucoup. Et puis deuxièmement, il y a des systèmes de protection : il faut mieux, par exemple, utiliser des logiciels libres que d’autres pour essayer d’éviter d’être tracé.

Humour situationniste

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Hervé Le Crosnier : Une des manières de résister à cette société de surveillance, c’est l’humour. Et sur Internet, c’est très largement pratiqué. Là on est vraiment dans une situation assez intéressante où on ne va pas forcément s’affronter frontalement, mais on va essayer de détourner, donc c'était une hypothèse des situationnistes des années 60. Vous avez peut-être entendu parler hier, avant-hier, du fait que Donald Trump allait supprimer la loi qui protège ce qu’on appelle les dreamers donc les jeunes migrants mais qui sont venus parce que ce sont leurs parents qui sont venus. Ils sont soit nés en Amérique, soit ils sont venus en étant enfant, et aujourd’hui ils avaient réussi à être protégés par une loi de 2012 alors que le débat sur la loi, le DREAM Act date de 2001, donc ça a été très long et c’est remis en cause donc cinq ans après, six ans après.

Ce qui est intéressant c’est de voir que ces jeunes dreamers ont essayé d’expliquer que Superman était le premier des dreamers ; il est arrivé enfant dans Smallville, il venait de la planète Krypton et il s’est mis au service du peuple américain alors même qu’il n’était pas Américain, qu’il ne l’a jamais été, qu’il n’a jamais pu l’être puisqu’il était Superman quand même.

Vous voyez cette capacité de détourner, de prendre à l’envers les systèmes, est une des forces qu’on a sur Internet et contradictoirement un des outils de ça c’est YouTube, c’est-à-dire la principale plateforme de diffusion sur Internet, qui diffuse aussi bien les vidéos djihadistes que les vidéos situationnistes. Problème ! Qui aujourd’hui est en train d’essayer de nettoyer la plateforme des vidéos djihadistes mais qui en fait en même temps pour nettoyer la plateforme avec les vidéos jugées par exemple anti-guerre, des mouvements anti-guerre, ou jugées trop à gauche aux États-Unis. C’est-à-dire que le problème de la censure est quelque chose de très compliqué à gérer surtout quand on est dans des systèmes anonymes. Les gens déposent, il n’y a pas de débat, il n’y a pas eu de comité de rédaction, il n’y a pas de choses comme ça : ils déposent, c’est en ligne et ça circule. Donc on est là dans la situation où ce n’est pas facile. Bien loin de moi l’idée de penser qu’il y aurait un règlement facile de cette question-là. Et tous ceux qui disent : « Il suffit que les plateformes empêchent le terrorisme ! » Non ça ne marchera pas comme ça. Par contre c’est beaucoup plus compliqué d’autant que ces plateformes vivent de l’audience ; on l’a vu tout à l’heure, elles vivent de leur capacité à capter de l’audience et même ces fausses nouvelles finissent par rapporter de l’argent.

User generated content

Ce qui est intéressant avec YouTube c’est l’idée du User-generated content, c’est la capacité pour tout un chacun à Broadcast yourself qui était le premier terme utilisé par YouTube.

[Projection de la vidéo Charlie bit my finger – again!]]

C’est juste 577 millions de vues. Vous voyez la popularité n’est pas la même chose que l’autorité, cf. la diapositive sur laquelle j’ai parlé tout à l’heure. Donc c’est quand même quelque chose de très important cette idée que ce sont les gens qui font le contenu des grands systèmes sociaux, des grands médias sociaux.

Donc on est passé d’un système où on avait des professionnels, des journalistes, des hommes de média, des artistes, des écrivains, des cinéastes, qui produisaient des données pour d’autres, à un système où ce sont les usagers qui produisent les mêmes données qui font la richesse du système.

Médias sociaux

C’est ce qu’on appelle les médias sociaux. Mais je pense qu’il faut continuer de les appeler des médias sociaux et non pas des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux ça existe bien avant Internet, c’est la manière dont les gens réseautent entre eux, dont ils ont des amis, des opportunités, des contacts, des choses comme ça. C’est la manière dont les gens se constituent avec d’autres personnes.

Les médias sociaux, ce qui est différent c’est comment ils offrent une plateforme média, c’est-à-dire qui va vivre comme tous les médias du paiement par un tiers – gratuit pour l’usager, paiement par un tiers, c’est donc bien un média – et qui va sélectionner ensuite, parmi tout, ce que vous pouvez recevoir, ce que leur algorithme de sélection, qui s’appelle Edge sur Facebook par exemple, a jugé que vous allez avoir le plus envie de recevoir. Vous savez bien quand vous ouvrez votre Facebook, si vous allez sur votre page d’accueil, vous ne voyez qu’un certain nombre de posts des gens qui sont dans votre réseau d’amis. Ce sont les posts que Facebook a sélectionnés pour vous.
Par contre si vous regardez, si vous faites le « 20 + », là on a l’ordre chronologique et on s’aperçoit qu'il y a plein de gens qui sont nos amis et qu’on ne voit plus parce qu’on n’a pas cliqué depuis longtemps, parce qu’on n’a pas fait un « like », parce qu’on n’a pas commenté un de leurs textes, parce qu’ils n’ont pas commenté un des nôtres, etc. Et donc il y a cette incitation en permanence à être actifs sur le système, cette fameuse économie de l’attention dont j’ai parlé tout à l’heure, qui vous incite à participer en permanence au système parce que sinon vous allez perdre, y compris une partie de vos amis, suite à la gestion de l’algorithme de Facebook.

Affordances des médias sociaux

Les médias sociaux aussi changent des choses, c’est que des conversations vont durer ; on appelle ça les affordances. Affordance1 : un outil, un appareil quelconque a une tendance à nous pousser à un certain usage. Globalement une chaise c’est pour s’asseoir, un fauteuil c’est aussi pour s’asseoir. Ouais, mais c’est plutôt pour s’avachir. Donc il y a une différence, ce sont deux outils pour s’asseoir et ça se voit bien : quand on voit un fauteuil, nous savons que c’est un fauteuil et non pas une chaise. C’est la logique des affordances.

Les affordances des médias sociaux, donc ce que ça incite à penser, c’est :

  • les choses vont rester : persistance ;
  • les choses sont visibles et on ne sait pas par qui. L’audience de ce qu’on met sur Facebook peut être des amis des amis ; ça peut être quelqu’un qui va repartager. Donc on est public même si croit ne parler qu’à ses amis ;
  • c’est la diffusion : on va pouvoir reprendre des choses et les faire circuler ;
  • et enfin c’est la recherche ; je vais pouvoir faire du doxing. Doxing, c’est-à-dire dire je vais faire un dossier, un document, un dossier sur quelqu’un en gardant les photos que je vais pouvoir lui ressortir au bon moment, etc.

Donc on a là des affordances radicalement nouvelles qui font qu’on croit être dans une conversation privée, sympathique, et puis en réalité on est dans un tout autre domaine. Qui va créer…

Paniques morales

Avec les médias sociaux se développent les paniques morales. Là aussi, bien comprendre ce terme, je pense que vous aurez l’occasion d’y revenir dans les cours de sociologie ou de choses comme ça que vous allez avoir ; ça a toujours existé les paniques morales. Il y en a une que j’adore, c’est quand Singer a inventé la machine à coudre qui était maniée par des pédales en dessous, donc la personne qui cousait devait en même temps appuyer sur la pédale pour faire monter et descendre l’aiguille. La panique morale c’était « ça va rendre les femmes infertiles ! » Donc à chaque avancée technologique il y a une panique morale comme ça. Mais alors le numérique, comme ça touche en plus à de l’intime, c’est quelque chose qu’on a près de notre corps en permanence, etc. on y parle de nous-même, les paniques morales sont tout de suite extrêmement énormes, donc on tend à accuser le numérique de tous les maux. Ce n’est jamais que le reflet des maux de la société ; ce n’est pas la cause.

Mondialisation

Sur la musique, je voulais passer assez vite. La musique, en fait, vous connaissez. Juste, intéressant, toujours penser mondialisation ; mondialisation de la musique et il y a un système que je trouve extraordinaire qui s’appelle Radiooooo, qui nous permet de prendre un pays, une période, et d’écouter la musique qu’il y avait dans ce pays à cette période-là. Donc de pouvoir s’imprégner de toute la musique du monde et pas seulement ce qu’on appelle musique du monde dans les rayons de la Fnac, c’est-à-dire la musique venant d’ailleurs mais retravaillée pour être acceptable par nos oreilles d’occidentaux.

Invisibilité

Un autre aspect important du numérique, c’est l’invisibilité. Dans les fabriques habituellement il y a des fumées, il y a des tuyaux colorés, il y a des machines, il y a du bruit, enfin quelque part on voit ce qui se fabrique quand on fabrique des objets matériels. Avec le numérique personne ne voit ce qui se fabrique, personne ne sait qui capte les traces, qu’est-ce qu’il en fait, à qui il les donne, comment ça se passe, etc., et ça c’est un changement très profond parce que ça veut dire que le citoyen lambda n’a pas forcément les moyens de savoir si une pratique numérique est positive pour la société, positive pour lui-même ou si, au contraire, elle est négative pour la société ou négative pour lui-même. Donc il va y avoir des corps spécialisés, typiquement pour le logiciel ce sont des gens qui font des tests, qui s’aperçoivent qu’il y a une trace et qui vont nous le dire. Donc on va avoir un corps de spécialistes, d’experts, qui va être capable de dénouer l’invisibilité.

L’affaire Volkswagen

Le cas typique de ça c’est l’affaire Volkswagen, c’est une affaire de culture numérique, absolument ! Volkswagen, c’est celui qui s’est fait prendre avec les mains dans le pot de confiture ; depuis on s’est aperçu que tous les autres faisaient pareil, mais cette affaire est majeure. Volkswagen a un logiciel qui dit « je suis capable de reconnaître — c’était avant l’intelligence artificielle, je ne vous raconte pas maintenant —, je suis capable de reconnaître quand je suis en mode test, et dans ce cas je ne pollue pas [prononcé à voix basse] ; et quand je suis en mode réel, et dans ce cas je n’en ai rien à faire ! [prononcé avec un geste du bras]. » C’est-à-dire un système, et là il y a des développeurs qui l’ont écrit, il y a des ingénieurs qui l’ont mis au point, qui ont réfléchi le système ; il y a des complices quelque part ; ça n’a pas été décidé uniquement au niveau du patron. D’ailleurs il y a un complice qui vient de prendre 40 mois de prison la semaine dernière.

Mais derrière, ça pose un problème de mentalité. Pourquoi, à partir du moment où c’est possible avec l’informatique de faire quelque chose d’antisocial, on va trouver des gens pour le faire ? Quelle est justement cette absence de culture numérique, cette absence de réflexion éthique ? Qu’est-ce que je fais ? Je ne fais pas mon boulot ! Je ne suis pas le kapo du camp de concentration disant « c’est mon boulot, le soir je rentre avec mon salaire ». Non ! On fait des choses. Et aujourd’hui on a tout un corps d’informaticiens qui font des choses qui sont antisociales et personne pour, en face, dire « il y a des règles d’éthique à respecter ; il y a des lois qui doivent être mises en place ». On estime qu’à partir du moment où c’est invisible il n’y aura pas de lois pour l’empêcher. C’est ce que vous pensiez d’ailleurs quand vous échangiez des morceaux de musique.

Ouvrir le code

Ce qui est intéressant aussi c’est la lettre-ci, c’est celle de l’EPA, l’Environmental Protection Agency aux États-Unis qui avait écouté les lobbyistes et qui disait : « Eh bien non il ne faut surtout pas mettre des logiciels libres dans les voitures, donc dans les systèmes de contrôle, parce que dans ce cas les gens sauraient comment ça marche ! Et ils pourraient donc s’en servir pour truquer le système ! » On n’a pas eu des logiciels libres ; on a eu des gens qui, volontairement, ont mis des logiciels truqueurs !

Mot de l’année 2016

Le mot de l’année est décerné tous les ans par le Oxford English Dictionary, ça a été post-truth donc au-delà de la vérité, non pas après la vérité ; ça, ça voudrait dire qu’avant c’était vrai. Excusez-moi ! La guerre d’Irak a été déclenchée parce que les médias ont reproduit l’idée d’armes de destructions massive qui n’ont jamais existé. Non, avant ce n’était pas la vérité ! Mais c’est au-delà de la vérité, c’est-à-dire la vérité est quelque chose qui n’a plus d’importance dans le fonctionnement du système médiatique des médias de l’Internet. Ça développe en fait un individualisme autoritaire, c’est-à-dire que des individus peuvent raconter des fausses nouvelles, créer des sites qui racontent n’importe quoi – que le pape soutenait Trump – et les gens qui étaient d’accord avec ça rediffusaient sans jamais se poser de questions toute cette fausse nouvelle.
Donc on est dans un régime où, en fait, les émotions ont remplacé la réflexion. Et ça, ça a forcément des conséquences importantes surtout quand on a de plus en plus des outils qui permettent de masquer la vérité. Je vous ai montré tout à l’heure cette transformation d’une personne réelle en le mannequin, l’image plutôt qu’on va afficher à la sortie des villes. Vous avez la même chose maintenant pour le son. On peut traiter le son pour faire dire à quelqu’un quelque chose qu’il n’a jamais dit et on a la même chose pour la vidéo ; récemment on a pu, en regardant les mouvements des lèvres et en modélisant le mouvement des lèvres, faire dire un discours qu’il n’avait jamais dit à Barak Obama. Donc transformer en fait le mouvement des lèvres comme ça.

On s’aperçoit que les outils capables de créer – c’est là où on n’est même pas dans des fausses nouvelles – des choses qui sont fausses en elles-mêmes mais qui ont un objectif, sont disponibles et on a en face une attitude qui consiste à redistribuer ce qui nous plaît et non pas ce qu’on a lu.

Moi je ne saurais vous dire que dès aujourd’hui, avant de redistribuer, lisez ! C’est tout ; ça suffit. Donc avant de dire je clique sur le bouton partager, d’ailleurs on ne partage rien, on redistribue, ou retwitter sur Twitter, juste ce que vous allez lire. Vous allez voir, ça change radicalement tout.

Je crois qu’on arrive à la conclusion et vous êtes bien contents parce qu’il reste cinq minutes.

Conclusion en trois diapositives.

Écosystème

La première c’est sur cette notion d’écosystème numérique. Un écosystème c’est un endroit dans lequel des gens sont plongés. Je pense qu’aujourd’hui le numérique est un écosystème. Nous vivons sur deux écosystèmes simultanément : notre écosystème terrestre dont on sait qu’il est en danger notamment à cause du changement climatique, notamment à cause des risques de guerre qui n’ont jamais été aussi forts depuis au moins 40 ou 50 ans. On est dans un système matériel qui est en danger et donc on se pose forcément des questions de citoyen qui est comment est-ce qu’on va agir dans ce système-là pour réparer la destruction du climat, si c’est encore possible, et empêcher la guerre, si c’est encore possible. Accessoirement ça passera, tout ça, par ramener de l’égalité dans le monde ; ça ne serait pas mal, ça aiderait !

Le numérique c’est la même chose ; nous sommes plongés dedans et plus personne ne pense qu’on peut s’en passer ; plus personne ne pense qu’il y aura un demain. Non, une fois qu’on a inventé l’écriture on a écrit et une fois qu’on a inventé le numérique, eh bien on a écrit en numérique, on a diffusé en numérique, on a partagé en numérique, enfin nous sommes dedans. Le problème c’est que dans un écosystème il y a des dominants et des dominés. Il y a des gens qui gardent tout pour eux, quitte à même détruire leur écosystème comme on le voit avec le climat et puis il y a des gens qui subissent tout ça. Donc comment est-ce qu’on va penser l’écosystème numérique comme un nouvel endroit dans lequel il faut créer de l’égalité, de la liberté et de la fraternité. C’est un endroit dans lequel il faut le faire et ce n’est pas un outil qui va nous permettre de le faire dans le monde physique et réel que nous utilisons. C’est aussi un autre endroit dans lequel, je vais sortir les grands mots, la lutte de classe a lieu : il y a des dominants des dominés et voilà. Comment ça va se faire ?

Aujourd’hui dans cet écosystème on est coincés entre l’utopie et la concentration. Il y a concentration des pouvoirs. J’en avais parlé tout à l’heure avec les fameux GAFA plus WeeChat, Alibaba, Tencet, enfin tout ça, ces grands conglomérats. Et puis, en même temps, il y a une utopie qui a été créée, il y a un message idéologique très fort qui est apparu au moment de la création de l’Internet et que j’avoue, moi, comme je vous dis je suis un papy d’Internet, j’ai trouvé fabuleux ; c’est l’utopie qu’on allait vers de l’horizontal, qu’Internet c’est horizontal, que tout le monde est au même niveau, qu’Internet c’est la liberté d’expression garantie, etc.

Je pense qu’on est coincés entre cette utopie et concentration et puis on est coincés entre l’idée qu’on va avoir un échange mondial, cette question de mondialisation des langues sur laquelle j’ai insisté pas mal, elle est mise face à une compétition aggravée, grande compétition.

Modèles de la régulation

Après, ce que nous offre l’Internet, c’est de savoir quel est le modèle de régulation. Régulation c’est trouver un équilibre social. Et en France nous avons tendance à réduire la régulation à la loi. Moi j’aime beaucoup l’approche de Larry Lessig. Larry Lessig c’est celui qui a inventé les Creative Commons, je pense que vous aurez aussi des développements là-dessus, il dit il y a quatre pôles en fait qui font société, sur lesquels quatre pôles :

  • on peut obtenir une régulation dans l’intérêt du public, pas forcément dans l’intérêt de quelques-uns ;
  • il y a la loi, bien sûr, mais il y a aussi le marché, la manière dont le marché est organisé. La baisse des coûts, par exemple, favorise une démocratisation de l’accès aux outils culturels ;
  • il y a l’architecture. Larry Lessig utilise la formule qui dit Code is law. C’est-à-dire la manière dont sont codés les systèmes numériques crée la loi du numérique bien plus que les lois qui peuvent être votées dans les parlements. Dans Facebook, il y a des choses qu’on ne peut pas faire : par exemple il n’y a pas de typographie, on ne peut pas faire de gras et d’italique. C’est le code qui a décidé que ça serait comme ça et puis on n’a pas le choix ! Voilà ! L’architecture de l’Internet permet effectivement beaucoup de réalisations ; elle en interdit d’autres ;
  • et enfin le quatrième pôle ce sont les normes sociales. C’est-à-dire la manière dont les gens se comportent et la manière dont ils font société en fait. Donc ils s’influencent les uns les autres pour avoir des comportements. Et c’est pour ça que je pense qu’il ne faut pas hésiter à dire qu’un certain nombre de comportements sur Internet sont des comportements antisociaux. Ils sont contraires à l’intérêt, non pas de la société in abstracto mais du faire société, de la manière dont on se met ensemble à faire société et que ça, ça crée des normes sociales qui sont souvent bien plus fortes que les lois ou que le marché.

Je pense qu’aujourd’hui il y a cinq compétences, j’appelle ça les cinq « C », qui sont nécessaires pour essayer de garder son autonomie, parce qu’en fait c’est ça l’objectif dans l’intérêt du monde numérique :

  • le codage et vous allez avoir même si vous êtes en humanités, vous allez avoir des cours où vous allez apprendre à coder, même un minimum, pas forcément à devenir programmeurs, savoir comprendre ce qu’est la base informatique sur laquelle ça fonctionne ;
  • la coopération. On s’aperçoit qu’Internet est un outil de coopération fabuleux et, dans son usage majoritaire, nous le prenons comme un outil de diffusion ou de réception. Nous regardons plus YouTube que nous produisons, ensemble, des vidéos pour les mettre sur YouTube. Donc la compétence de coopération pour faire des activités sur Internet est à mon avis une compétence essentielle ;
  • la compréhension de ce qui se passe, ce que j’ai essayé de survoler. Bien sûr, en deux heures on ne peut pas approfondir ; je ne suis pas certain qu’en deux heures je vous aie donné les moyens de comprendre : j’ai essayé de pointer ce qu’il fallait essayer de comprendre. Après il y a des livres, des articles, et puis il y a tous les cours qui vont venir qui vont vous permettre de comprendre vraiment ;
  • la culture. Il faut accepter qu’il y ait une culture numérique à la fois en termes de comportement qu’on a dans le numérique et puis de nouvelles pratiques culturelles.
  • et puis les comportements justement, le savoir-être. Dans une société de services comme l’est la société numérique savoir-être, savoir tisser des relations, construire des réseaux, bénéficier d’opportunités, est quelque chose d’aussi important que le savoir-faire.
Culture numérique

Enfin c’est le dernier, quel est l’objectif au final ? Je crois que je l’ai répété tout le temps, l’objectif c’est de faire des citoyens autonomes, ou de tout le monde d’ailleurs. L’idée de développer la culture numérique c’est permettre aux gens d’être autonomes, d’apprécier à leur juste valeur à la fois les avantages et les inconvénients de cet écosystème numérique et de voir comment est-ce qu’ils vont pouvoir y mener les batailles à l’égalité, la liberté et la fraternité.

Et j’aime bien terminer en général par ce transparent. Marcel Mauss est un sociologue qui a travaillé beaucoup sur la logique de don et contre-don en disant « pour faire société on donne et puis on va recevoir ; pas forcément de celui à qui on donne d’ailleurs, on va recevoir globalement ». Typiquement notre société est organisée sur la protection sociale qui fait que quand on travaille on va donner une partie de son salaire à la Sécurité sociale, etc., mais quand on va être malade, on va recevoir aussi par le biais de ce système et pas forcément de celui qui a donné ou pas forcément de ce que soi-même on a mis de côté tous les mois en donnant à la sécu, mais globalement. Donc le don et contre-don c’est ce qui fait société.

Mais là où il y a rupture c’est quand le don de l’un devient le capital de l’autre. !

Si vous avez cru comprendre que c’est un peu ce qui se passe dans le monde numérique, je pense que j’aurais réussi mon coup.

Merci à vous.

[Applaudissements]

Apéro April le 19 juillet 2018 à Montpellier

APRIL - jeu, 07/12/2018 - 12:03
Début: 19 Juillet 2018 - 18:30Fin: 19 Juillet 2018 - 19:30 Un apéro April ?

Un apéro April consiste à se réunir physiquement afin de se rencontrer, de faire plus ample connaissance, d'échanger, de partager une verre et de quoi manger mais aussi de discuter sur l'actualité et les actions de l'April. Un apéro April est ouvert à toute personne qui souhaite venir, membre de l'April ou pas. N'hésitez pas à venir nous rencontrer.

Quand et quoi

Le prochain apéro à Montpellier aura lieu jeudi 19 juillet 2018 de 18h30 à 19h30 à l'adresse suivante : Le Faubourg - 15, rue du Faubourg de Nîmes, 34000 Montpellier.

Pour tous les détails rendez-vous sur le site de Montpel’libre.

Vous pouvez aussi vous inscrire sur le pad.

Les Aprilapéro Montpellier auront lieu le 3e jeudi de chaque mois.

Humanités numériques - Culture numérique - introduction, 1re partie - Hervé Le Crosnier

APRIL - mer, 07/11/2018 - 14:01


Titre : Humanités numériques - Culture numérique : introduction, première partie
Intervenant : Hervé Le Crosnier
Lieu : Université de Caen Normandie - Centre d'enseignement multimédia universitaire
Date : septembre 2017
Durée : 56 min
Visionner la vidéo
Diaporama support de la présentation, pages 1 à 31
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : diapositives 3 et 4 du diaporama ; licence OER Open Educational Resources, licence Creative Commons, by-sa
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Description

Cours de Culture numérique dans le cadre de la Licence Humanités parcours Humanités numériques.

Transcription

On m’a demandé un challenge qui est d’arriver en un peu moins de deux heures, parce qu’on va faire une petite pause quand même, à introduire ce que sont, ce que peut être la culture numérique.

Définir la culture numérique

J’ai choisi comme première image de cette définition quelqu’un qui vient de changer de statut : vous savez que Mario [personnage du jeu vidéo de Nintendo] n’est plus plombier, que c’est toute votre jeunesse qui est en train de disparaître.

Pourquoi parler de Mario en culture numérique ? Parce qu’en fait la culture numérique c’est à la fois une culture générale pour le 21e siècle, nous allons le voir par la suite, mais c’est aussi de la pop culture ou de la pop philosophie. Il ne se passe un jour sans que, en ouvrant un journal, en regardant une télévision, on ne s’aperçoive qu’il y a des questions numériques qui sont posées dans toutes les interventions. Ce matin Le Temps, le grand journal de Genève, titrait à sa une « Comment l’agriculture suisse se met au numérique ». Vous voyez ! Tous les sujets aujourd’hui sont complètement confrontés à cette question du numérique. Et en même temps pour nous, pour nos pratiques quotidiennes, le numérique c’est plus proche de Mario, c’est plus proche des jeux, c’est plus proche de notre usage du téléphone, des médias sociaux, etc.

Ce qui est une difficulté aussi pour parler de la culture numérique c’est, bien évidemment, que vous êtes plongés dedans. Vous êtes plongés dedans et vous avez l’impression, donc, qu’il n’y a rien à apprendre puisque vous êtes déjà plongés ; vous savez très bien vous servir de Snapchat1, peut-être même mieux que moi parce que je n’aime pas Snapchat. Donc voilà ! À quoi ça sert d’apprendre la culture numérique ?

Donc ça va être un peu l’objectif aujourd’hui, c’est de vous montrer qu’il faut qu’on arrive à comprendre que derrière chaque activité numérique – vous en faites, j’en fais, et ce ne sont pas forcément les mêmes, et des tas de gens, vous avez vu donc les agriculteurs suisses sont en train de s’y mettre, ils font des activités numériques, mais ce ne sont pas forcément les mêmes – il y a toute une série d’enjeux qui se retrouvent parmi toutes ces activités. Donc ce qui est important c’est d’être capable de regarder la culture numérique ; non pas apprendre comment on s’en sert mais apprendre selon quel angle de vue on peut analyser les phénomènes numériques qui se déroulent sous nos yeux, qui forgent, vous le savez bien, la société d’aujourd’hui. Vous n’êtes pas sans savoir que le président du pays le plus riche et le plus actif dans le monde a mené la campagne sur Twitter et sur Facebook et donc vous savez bien qu’en fait toutes nos activités passent maintenant par les réseaux numériques.

Angles de vue

Après il faut le regarder selon plusieurs angles de vue :

  • il y a un angle économique ; je pense qu’on ne peut pas oublier que derrière il y a de l’économie ; que parmi les entreprises les plus riches de la planète, parmi les dix premières, il y en a sept qui viennent du monde numérique. On ne peut pas non plus ignorer ce que ça représente, c’est-à-dire qu’il y a un marché, je vais y revenir tout à l’heure. Donc à partir du moment où il y a beaucoup d’argent, il faut bien que quelqu’un donne cet argent et, en même temps, pour la majeure partie de vos activités, vous avez l’impression que c’est gratuit. Donc ça pose quand même là une question de la nature même de cette économie du numérique ;
  • il y a un angle de vue social. Social aux deux sens du mot : vos relations sociales et puis le social, les conditions de travail, l’avenir du travail, le remplacement je n’y crois pas trop, mais au moins la modification du travail par l’apport de l’intelligence artificielle et des robots ;
  • il y a l’aspect de la culture. La culture au sens traditionnel, la culture lettrée, je vais y revenir un peu tout à l’heure, comment est-ce qu’elle est profondément modifiée par l’irruption du numérique ;
  • il y a un angle de vue politique, bien évidemment. Vous savez certainement que Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, est en train de préparer sa campagne électorale de 2020 ;
  • il y a un angle de vue historique. Alors là je sais que j’ai du mal, parce que vous êtes en plus des jeunes qui sortez du lycée, à faire passer que tous ces appareils numériques que vous utilisez au quotidien sont en réalité très récents. Pour vous, vous êtes nés avec Google donc c’est un peu plus compliqué, mais pour une grande partie des gens ce sont des choses qui ont eu une histoire. Et retourner sur l’histoire, se poser des questions sur comment on en est arrivé là, c’est souvent un bon moyen de comprendre ce qu’on peut faire à partir d’aujourd’hui pour préparer demain ;
  • il y a un aspect de géopolitique, c’est-à-dire qu’il y a un rééquilibrage du monde qui se fait au travers des usages numériques et il ne faut pas l’oublier. Je vais y revenir aussi, tous ces éléments-là ;
  • et enfin il y a des aspects pratiques. Quelles sont les pratiques au quotidien, ce que font les gens, en fait, avec leurs appareils numériques ?
Objectifs

Mais derrière, il ne suffit pas d’avoir plusieurs points de vue, plusieurs angles de vue pour analyser l’objet « culture numérique », il faut aussi avoir des objectifs. Quel est l’objectif de la culture numérique ? À quoi ça va servir ?

J’ai mis en tête l’émancipation. Comme toute culture, elle sert principalement à favoriser l’autonomie des gens : ils deviennent autonomes en comprenant le monde dans lequel ils sont plongés.

Comprenant, moi j’ai écrit critique. Pourquoi la critique ? La critique ce n’est pas forcément dire du mal. La critique c’est avoir un regard en recul ; je me recule, je regarde et je dis « Ah ben là, ça c’est bien, ça c’est moins bien. Ça avance aux intérêts de x ou aux intérêts de y ; les intérêts de x et y ne sont pas tout à fait les mêmes. Je ne suis pas convaincu que les intérêts de l’usager de Facebook soient les mêmes que ceux de Mark Zuckerberg ; je ne suis pas convaincu que les intérêts de l’usager de Google soient les mêmes que ceux des dirigeants de Google.

L’autre objectif c’est l’influence et l’influence c’est l’objectif qu’ont, en fait, tous les gens qui vont financer la culture numérique, qui vont financer des outils numériques. Ils ont un objectif d’influence, je vais y revenir, j’appelle ça l’industrie de l’influence.

Il y en a d’autres qui ont un objectif marketing. C’est-à-dire ils regardent la culture numérique, ils produisent des livres très intéressants sur la culture numérique, sur les pratiques des gens, sur leurs usages, sur leur capacité à suivre un système numérique et donc, finalement, à verser de l’argent, à verser leur obole à cette immense économie, mais ils le font du point de vue de l’incitation du contrôle sur l’usager. Donc ce que j’appelle l’approche marketing.

Enfin, il y a une approche de citoyenneté, c’est-à-dire à partir du moment où on est d’accord avec les prémisses que j’ai posées tout à l’heure, c’est-à-dire le fait que nous sommes plongés dans le monde numérique, ce n’est plus aujourd’hui un outil qui nous est extérieur, qu’on mobiliserait de temps en temps ; ce n’est pas un ordinateur qui est dans une grande salle blanche et qui nous sert pour faire les calculs pour envoyer un homme sur la lune. Non, non, c’est un monde qui existe, dans lequel nous sommes plongés et donc que devient la citoyenneté ? Et dans cet aspect de citoyenneté que devient la citoyenneté mondiale ?

Là aussi, un autre aspect. Vous rentrez à l’université, vous allez débuter en culture numérique, vous allez travailler des humanités numériques, je vous conseille de penser la mondialisation ; penser le monde comme un seul monde et, dans ce cadre-là, de tenir compte à la fois des conflits, des divergences, mais aussi des convergences, des pratiques communes.

Digital Natives

Autre mythe qu’il faut évacuer, peut-être dès le début, c’est celui des digital natives. Cette idée que vous, parce que vous êtes nés à l’époque où ça existait déjà, vous sauriez parfaitement vous débrouiller avec les appareils numériques. Ça c’est un mythe marketing et on comprend très bien qui a intérêt à développer ce mythe-là : ce sont tous ceux qui vous vendent l’informatique magique ; c’est-à-dire tous ceux qui disent : « Il n’y a pas de problème, c’est facile. Faites et ne vous posez pas de questions ! Oubliez l’aspect critique de la culture numérique, de vous poser des questions : comment ça marche ? Pourquoi ça marche ? Qui gagne quelque chose quand ça marche ? Qu’est-ce qu’on me cache quand ça marche ? Qu’est-ce que je ne peux pas faire qui est aussi important que de savoir ce qu’on peut faire ? » Donc ce mythe des digital natives.

Il y a un autre mythe c’est de croire qu’il y a uniformité des gens à cause de leur âge. Mais non, vous êtes tous différents ici. En plus ici vous êtes relativement homogènes : vous êtes une classe de L1 en Lettres à l’université de Caen, c’est relativement homogène. Mais à l’échelle de l’ensemble des pratiques de la jeunesse, dans notre pays, en Europe, dans le monde entier, il y a d’énormes différences et d’énormes contradictions.

Enfin, j’aime beaucoup la phrase de Eszter Hargittai que j’ai mise en bas des diapositives qui dit qu’on a plus souvent à faire à « des naïfs du numérique » qu’à des « natifs du numérique ».

À ce propos je voulais dire que les diapositives vous seront accessibles. Elles seront sur le site du CEMU, après vous pourrez les retrouver.

[Projection d’un extrait d’une vidéo]

Je voudrais vous faire deviner ce qui se passe dans cette vidéo. À votre avis qu’est-ce que se passe là ?

Pokémon. Ouais, exactement. On est à New-York et ce sont tous ces gens il y a un an ; un an ! Vous vous rendez compte ; un siècle ! Ça s’est passé il y a un an et on n’en parle plus aujourd’hui, mais à l’époque vous étiez tous en train de lancer vos Pokéballs sur le prof parce qu’il avait un gros Pokémon d’écrit sur le ventre.

Donc on est quand même là aussi dans cette pop culture numérique qui est de comprendre deux choses :

  • la première c’est qu’il n’y a plus de distinction entre le monde réel et le monde virtuel. C’est ça que nous a montré Pokémon Go, c’est-à-dire l’idée que quand vous regardez le monde réel, au même endroit il y a des éléments virtuels qui se mettent en place ;
  • et le deuxième élément c’est l’importance des cartes dans la géographie du numérique. C’est-à-dire à l’intérieur du numérique la majeure partie des applications aujourd’hui sont liées à de la géolocalisation. Où êtes-vous avec l’appareil que vous utilisez ? Et comment on va gérer avec vous les déplacements de votre appareil et donc de vous-même par voie de conséquence ?

Enfin, il y a peut-être une troisième leçon, c’est qu’en un an on a oublié. C’était sympa Pokémon Go il y a un an ; aujourd’hui on a complètement oublié !

En même temps l’économie qui a été générée, les bénéfices de Nintendo, etc., tout ça continue d’exister et va se répercuter sur d’autres jeux, d’autres éléments, d’autres succès, donc on est non seulement dans une industrie de la pop culture, mais on est aussi dans une industrie de la mode.

Culture

La culture. Culture ! Culture on en parle. Le terme de culture a deux sens, en fait.

C’est une notion anthropologique. Qu’est-ce qui fait qu’on a une culture commune qui se manifeste par exemple dans la manière de manger, dans le type de plats que l’on déguste, dans le type de poésie, dans la vivacité ou la lenteur de l’ensemble de nos activités, etc., qui forment des groupes homogènes ? Ça c’est un aspect anthropologique et on voit bien que la culture numérique a à voir avec cet aspect-là, avec l’aspect de nos pratiques, de l’uniformisation de nos pratiques au travers des outils numériques, du type d’échanges et de contacts, de réseau social qui va se mettre en place.

Et la deuxième interprétation, la deuxième acception de la culture, c’est une notion lettrée. On a la culture lettrée. Mais on voit bien là aussi avec le numérique qu’on a à la fois l’ancienne culture lettrée qui devient numérisée, y compris la musique classique, la numérisation des livres, toute cette activité, les radios qui deviennent des podcasts et ainsi de suite, donc la numérisation de l’ancienne activité de culture lettrée, mais aussi, et ça c’est tout aussi intéressant peut-être même beaucoup plus, l’émergence d’une nouvelle culture lettrée, de nouvelles pratiques, de nouvelles manières d’échanger, de nouvelles vidéos, de nouveaux podcasts justement faits par des gens, les youtubeurs, les podcasteurs ; enfin vous voyez, toute une série de nouvelles cultures qu’on pourrait appeler aussi un développement de la culture participative parce que la majeure partie de cette nouvelle culture qui émerge de l’Internet est d’emblée quelque chose de collectif, quelque chose qui se passe par le réseau et qui interagit entre le spectateur et l’émetteur de culture.

Peut-être le grand basculement pour la culture lettrée, c’est qu’il n’y a plus quelqu’un qui est en haut de l’estrade et qui parle à un public, mais il y a une interaction permanente entre les émetteurs de culture, donc les gens qui font du son, de la musique, de la vidéo, du texte, etc., et les récepteurs de la culture qui ne sont plus considérés comme des individus passifs ; donc ce qu’on appelle la culture participative.

La longue traîne

Dernier point dans mon introduction un peu générale, c’est peut-être une courbe qui me semble très importante à garder en tête pour l’ensemble des cours de culture numérique que vous allez avoir cette année. Cette courbe-là : en abscisse, vous avez le rang ; ici, il y a le morceau de musique le plus écouté, puis un peu moins écouté, puis un peu moins écouté, et puis là il y a tous les morceaux de musique très peu écoutés ; ce sont les rangs, l’ordre, le premier jusqu’au dernier. Et puis en ordonnée c’est le nombre de fois que le morceau de musique a été écouté, la fréquence.

Et on peut distinguer sur une telle courbe trois zones très simples :

  • il y a une zone de l’audience ; presque tout le monde écoute les mêmes morceaux de musique au même moment. Presque tout le monde lit les mêmes livres au même moment, on appelle ça des best-sellers. Presque tout le monde regarde les mêmes films au même moment, ce sont les blockbusters et ainsi de suite. Donc il y a une zone qui va concentrer, en fait, l’ensemble de l’activité culturelle ;
  • il y a une autre zone, qu’on appelle la zone de la longue traîne, qui consiste en énormément d’activité culturelle, de livres, de disques, de films, de textes, de blogs, mais qui sont lus par un nombre relativement faible de personnes. Donc c’est une longue traîne, sur lesquels, en fait, on a tendance à penser qu’il faudrait être le Zorro de la culture, c’est-à-dire qu’il faudrait dire « Ah ouais, c’est scandaleux, il faut les monter ! » Non ! Plus vous allez faire monter les gens de la longue traîne et plus la traîne va s’allonger parce que d’autres personnes vont se mettre à écrire, à faire de la musique, à tout ça. Elle restera toujours : c’est indispensable pour la valeur de la culture qu’il y ait de la diversité culturelle, donc qu’il y ait cette longue traîne. C’est aussi indispensable pour la culture numérique, celle dont je vous dis qu’il y a une relation entre l’émetteur de culture et le récepteur, que les amateurs puissent se servir des appareils numériques. Qu’il y ait donc des blogs faits par des amateurs, qu’il y ait de la vidéo faite par des amateurs, qu’il y ait de la musique faite par des amateurs, qu’il y ait des photographies faites par des amateurs et ainsi de suite. Ils n’espèrent globalement pas être lus, avoir une économie, mais bien être présents et construire cette culture participative ;
  • et puis entre les deux il y a la zone de la diversité culturelle. Disons que comme il y a suffisamment de gens qui vont regarder, écouter, lire, on peut espérer qu’il y a une économie derrière et que ça va favoriser. Là, globalement, ce sont des gens dont entend parler mais qui ne sont pas dans le Top 50 : Des films qu’on va voir quand même, les films d’art et d’essai, des trucs comme ça. C’est sur cette zone-là qu’il faut penser des politiques culturelles. Ce n’est pas la peine de les penser sur la zone de l’audience, là le marché se débrouille très bien, et sur la zone de la longue traîne non plus ; il faut trouver des modèles économiques pour cette longue traîne, mais ce sont presque des modèles au cas par cas.

Et il faut toujours garder cette idée en tête. Quand on parle d’une culture quelconque, en fait on a tendance à se focaliser tous spontanément sur cette zone de l’audience où il y a énormément d’écoute de très peu, en réalité, de productions culturelles, ou bien à être sur la longue traîne. Mais la chose importante c’est peut-être l’entre deux.

Séisme

Sur ces éléments d’introduction, maintenant je voudrais dire à quel point l’irruption du numérique a provoqué un séisme, c’est-à-dire globalement, toutes les activités ont été touchées par l’irruption du numérique. Les industries sont modifiées : regardez tout à l’heure pour la photographie. Il y a des nouvelles industries, ce qu’on appelle les pure players, Google, Facebook, Amazon ; ce ne sont pas des petits rigolos ; ce sont des gens qui viennent sur le numérique et qui, à partir de ça, vont disrupter, c’est le terme à la mode, donc vont modifier, en réalité, les industries qui étaient déjà en place, les modèles aussi d’usage qui étaient déjà en place.

Il y a des rapports de force mondiaux qui sont modifiés. Là aussi, la montée en puissance de l’Asie dans le numérique est quelque chose d’absolument exceptionnel, j’y reviendrai tout à l’heure.

Et puis il y a des rapports de force politiques. Je vous disais tout à l’heure, si vous avez remarqué, dans les dix dernières années la plupart des gens qui ont été élus ont commencé par l’annoncer sur Twitter avant de l’annoncer à la télévision. C’est quand même un changement assez radical.

Photographie

[Projection d’une publicité Kodak Instamatic]

« Vacances. Instants magiques. Souvenirs magnifiques. Instamatic. Oh ! Chargeur super pratique. Quelques secondes et clic. Instamatic. Ah ! Clic couleurs féeriques. En noir et blanc classique. Instamatic. Ah ! Pratique clair électrique. Pour un seul flash cubique. Instamatic. C’est photo fantastique, un appareil unique. Instamatic. Ah ! Ah ! Ah ! Clic ! Clac ! Clic ! Clac ! Clic ! Clac ! Merci Kodak ! »

Hervé Le Crosnier : Voilà. Donc là on est 1963, c’était la publicité de l’Instamatic de Kodak. Kodak, il faut vous rendre compte que c’était la plus grande entreprise mondiale du 20e siècle. Toutes les familles avaient un Kodak chez elles pour prendre les photos de l’album famille. C’était l’industrie qui servait à tout le monde, qui était l’industrie de la joie, celle du souvenir, celle de la manière dont on allait garder trace du passé.

[Projection d’une publicité pour l'iPhone]

Maintenant tout a changé et vous remarquerez que dans cette publicité pour l’iPhone, les premiers gestes sont de faire des selfies, c’est-à-dire de se prendre soi-même dans toutes les circonstances, toutes les situations, avec une massivité de la production de photos, avec la création de collections aussi ; donc on peut gérer à ce moment-là plusieurs photos en collections. Et puis l’aspect d’immédiateté de la photographie : là où auparavant il fallait développer un film, ce qui prenait beaucoup de temps, là où aujourd’hui on la regarde presque immédiatement et on la pose sur Facebook à peu près aussi vite. Donc on est dans une situation ! Et Kodak n’existe plus. Et Kodak n’existe plus ! Un élément important donc, une industrie majeure qui vient de disparaître : en dix ans Kodak a disparu !

Rupture

Cette industrie aime la rupture. Vous avez ici Steve Jobs ; je vous propose d’écouter le début de son intervention ; Steve Jobs est un homme de spectacle.

[Projection de la vidéo, en anglais, Steve Jobs Introducing The iPhone At MacWorld 2007]

Steve Jobs : This is a day I’ve looking forward to for two-and-a-half years. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : C’est en anglais, je ne saurais trop vous dire, vous êtes en L1 apprenez l’anglais, vous ne pouvez pas faire autrement.

Steve Jobs : Every once in a while a revolutionary product comes along that changes everything and Apple has been, well, first of all, one’s very fortunate if you get to work on just one of these in your career. has been, well, first of all, one’s very fortunate if you get to. It's been able to introduce a few of these in the world. In 1984, we introduced the Macintosh. It didn't just change Apple, it changed the whole computer industry. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : Grosso modo, il a eu la chance de faire des produits révolutionnaires qui ont changé le monde tout le temps. Donc les gens sont contents quand ils font un produit révolutionnaire, mais Apple a eu la chance de le faire plusieurs fois, à commencer par, en 1984, le Macintosh qui introduisait l’informatique individuelle réellement accessible à tout le monde.

Steve Jobs : In 2001 we introduced the first iPod and it didn’t change the way we all listen music ; it changed the entire music industry.

Hervé le Crosnier : Le iPod que vous avez eu quand vous étiez enfant.

Steve Jobs : Well today we're introducing three revolutionary products of this class. The first one is a widescreen iPod with touch controls. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : Alors les gens qui applaudissent, c’est très intéressant, ce sont des journalistes. En principe on n’applaudit pas quand on est journaliste, on enquête. La puissance de la société du spectacle chez Apple est d’avoir transformé les journalistes en confrères, en amis, en réseau de soutien à leur propre activité.

Steve Jobs : The second is a revolutionary mobile and the third is a breakthrough Internet communications device. So three things, wide-screen iPod with touch controls, a revolutionary mobile phone and a breakthrough Internet communications device.

Hervé le Crosnier : Le spectacle continue.

Steve Jobs : An iPod, a phone and an Internet communicator. An iPod, a phone, are you getting this? These are not three separate devices, this is one device and we are calling it iPhone. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : Donc voilà. J’interromps ici parce que la présentation continue. Mais je trouve que c’est très important de mesurer cette proximité entre le spectacle de la technologie et l’avancée de la technologie. La culture numérique, justement, a pour raison d’être de nous permettre de ne pas être victimes de ce qu’on appelle le déterminisme technologique, de croire que c’est la technologie qui va changer le monde ; mais c’est l’usage rendu possible par la technologie qui change le monde. Donc à partir de ce moment-là, il y a la nécessité de décrire cet usage, de le faire vivre et ça, c’est de l’ordre du spectacle.

Effectivement Steve Jobs et derrière lui Apple, était un grand, comment on dit, une vedette du spectacle.

Cette photo maintenant est pour introduire l’autre aspect dont je vous ai un peu parlé tout à l’heure qui est celui de la mondialisation. Nous sommes là sur un marché au nord du Vietnam, les gens sont les Hmong des couleurs en habits traditionnels mais ils ont tous un téléphone mobile à la main. Le Wi-fi est partout et ils peuvent communiquer en permanence.

Géopolitique

Donc là, bien se rendre compte que ce n’est plus l’apanage des pays riches d’être dotés d’outils de communication – ce n’est pas forcément les mêmes outils de communication, avec des règles adaptées à chaque niveau de vie –, mais aujourd’hui c’est devenu un outil.

On a longtemps pensé que les pays asiatiques étaient l’usine à bas coût sur laquelle on faisait fabriquer des appareils qui étaient designés, qui étaient conçus dans les pays du Nord. C’est fini ! C’est fini ! Aujourd’hui les plus avancés sur les usages sont à trouver en Chine. En Chine, plus de 50 % des gens payent avec leur téléphone mobile, avec deux entreprises qui s’appellent Alibaba avec Alipay et Tencent-WeChat.
Donc je voudrais vous mettre en garde sur la vision occidentalo-centrée de l’Internet et des nouvelles technologies. C’est un mythe qui a été développé en particulier par un grand discours très connu de Al Gore en 1994 à Buenos-Aires, où il disait que les autoroutes de l’information avaient comme modèle et comme cœur les États-Unis, ce qui s’était fait aux États-Unis. C’est fini et radicalement fini ! Pourtant les journalistes continuent à parler des GAFA, Google, Amazon, Facebook, Apple. C’est vrai , ce sont quatre grands costauds ; on pourrait rajouter Twitter, Microsoft, mais surtout ils sont à peine plus costauds aujourd’hui que les géants asiatiques qui émergent, notamment Alibaba qui fait du commerce électronique mais qui fait aussi du paiement, qui fait de la messagerie. Tiens la messagerie !

En Chine, l’outil principal c’est la messagerie et c’est à l’intérieur de la messagerie qu’on va faire des achats, qu’on va payer, qu’on va s’échanger de l’argent, etc. En Europe, c’est le navigateur : on va regarder sur son navigateur, même si c’est celui de son téléphone mobile, pour trouver les sites qui vont nous permettre d’acheter, d’échanger, les réseaux sociaux, etc. Donc là c’est une première divergence importante.

Donc Alibaba, très fort. Tencent avec Wechat qui est le système de blog qui doit être le plus gros système de blog de la planète. Et puis Baidu qui fait de la recherche documentaire, qui fait des voitures autonomes intelligentes, Baidu qui est, en fait, l’équivalent chinois de Google.

Donc il faut qu’on arrête de penser occidentalo-centré ; il faut regarder le développement de l’Internet à l’échelle du monde et peut-être certainement demain le développement de nouvelles formes de l’Internet qui émergeront en Afrique.

Multilinguisme

Et un dernier point sur cette mondialisation c’est arrêter de penser l’Internet comme étant monolingue, voire bilingue avec l’anglais. Aujourd’hui, la langue la plus parlée sur Internet c’est le chinois. Vous me direz c’est facile, n’importe quoi que font les Chinois c’est d’un seul coup la chose qui est la plus réalisée au monde ! Vous croyez tous que c’est le foot qui est le sport le plus pratiqué. Non, c’est le volley-ball parce que les Chinois font du volley-ball.

Donc voilà. Il faut penser des langues. Vous êtes en plus de jeunes étudiants, continuez à faire des langues ! Je vous assure, c’est la voie de l’avenir, c’est peut-être la chose la plus importante que vous pouvez faire c’est acquérir un maximum de capacités à échanger dans les langues de l’Internet, enfin toutes les langues qui se pratiquent sur Internet ; il y a 280 langues pour l’encyclopédie Wikipédia.

Société des calculs

Dernier aspect. Nous sommes en train d’entrer dans une société des calculs. On assiste à un changement assez radical. La majeure partie des activités sont calculées. Pas comme quelqu’un qui t’a calculé, non, quelqu’un qui fait des calculs sur l’ensemble de ton activité. Il y a un excellent petit livre de Dominique Cardon qui s’appelle À quoi rêvent les algorithmes ? qui essaye de montrer ce basculement très important de qu’est-ce qu’on peut calculer, en fait, sur une personne ? On dit qu’on fait des algorithmes qui calculent, mais qu’est-ce qu’on calcule ? Et on ne calcule pas toujours la même chose. On peut calculer la popularité : combien de personnes ont liké votre post sur Facebook ? Combien de personnes sont venues voir tel et tel site ? Voilà.

Ça, ça a une conséquence, c’est que si la popularité est importante, on va faire des clicbaits. Clicbaits, ce sont des pages entières qui ne disent pas grand-chose mais qui ont un titre qui donne envie d’aller cliquer dessus. C’est tout ce que fait BuzzFeed, le nom m’échappe, Konbini et tout ça. Et là aussi, prendre du recul face à ce type de sites c’est comprendre qu’en fait ce sont des attrape-mouches : c’est du miel pour nous coincer à l’intérieur de leur bulle, mais ça n’est pas un système d’information, ni un système d’échange, ni un système de partage. Par contre c’est une certaine logique économique qui a des effets importants, on y reviendra tout à l’heure, en termes politiques.

Une des choses qu’on peut calculer, c’est l’autorité. Auteur et autorité, vous remarquez que c’est la même racine. Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre peut avoir de l’autorité même si elle a moins de popularité ? C’est parce que, en fait, les gens qui savent vont s’y référer. Un des éléments de classement, un parce qu’il y en plusieurs, un des éléments de classement des résultats par Google, c’est de faire monter en tête les articles, les pages, les vidéos dont d’autres personnes, qui ont pris soin, pas n’importe qui qui est venu voir, pas seulement des spectateurs, mais des gens qui ont pris le soin de faire eux-mêmes une page de blog, une page Facebook, etc., auront pointé vers ces documents-là. Ça veut dire que plus il y a de gens qui pointent vers un document, non pas de gens qui vont voir — popularité —, mais des gens qui se donnent le temps d’écrire quelque chose et de pointer vers un document, ce document va avoir, lui, de l’autorité.

Il y a la réputation. Ah la réputation ! Je suis sûr qu’on vous en a parlé au lycée. On vous a dit que si vous mettez une photo de vous en train de faire la fête, vous ne trouverez jamais de travail ! Ce à quoi d’autres répondent en disant : « Je suis employeur, je regarde votre Facebook ! Vous ne faites jamais la fête ! Moi je ne veux pas de vous ! » On ne sait pas ! La notion même de réputation change avec le temps. Moi, quand j’étais jeune on disait que les jeunes filles qui avaient une mini-jupe avaient une mauvaise réputation et que les garçons qui avaient les cheveux longs, comme moi, avaient une mauvaise réputation. La preuve on a toujours continué et puis on s’est arrangé.

Donc il y a cet aspect de quel est le type de réputation qu’on peut avoir à l’intérieur d’un réseau numérique ? Et derrière, cette réputation on ne l’a pas ; on se la fabrique. Donc comment vous allez jouer dans ce spectacle qu’est le monde numérique pour obtenir votre réputation ? Et pas seulement la subir, l’obtenir ! Parce que malheureusement il y a les cas où on subit sa mauvaise réputation ; c’est ce qu’on appelle le harcèlement ou le cyberharcèlement. D’accord ? Donc il faut éviter d’arriver de se retrouver en situation de subir sa réputation mais de la créer soi-même. Ça, ça implique des fois d’aller fouiller un peu sur comment c’est calculé cette réputation. Qu’est-ce qui fait qu’on vous propose dans la liste des amis que vous pourriez peut-être avoir sur Facebook ou sur Twitter. On vous propose. Ah, si on vous propose c’est bien que vous aviez défini un certain espace qui peut matcher. Pire encore, les sites de rencontre. Pourquoi on vous propose ? Qu’est-ce qui fait que ça a des chances de matcher ? Quel est l’algorithme et comment fonctionne-t-il ? C’est devenu une question indispensable pour être autonome dans la société numérique.

Mégadonnées

Enfin, le dernier aspect de la société des calculs c’est de prédire en fonction de traces : ce que vous avez fait m’incite à penser que vous allez faire telle chose demain. C’est ce qu’on appelle les mégadonnées, big data. Alors le terme officiel français c’est mégadonnées, moi je le trouve très beau mais visiblement c’est big data qui a gagné sur le marché. Voilà ! Le marché de la langue c’est comme le reste.

C’est quoi les big data. Je trouve que l’exemple qui est là est très bien, c’est vous avez quelqu’un qui fait du vélo et qui donc achète des pizzas et puis des salades. Et il y a quelqu’un qui fait de la course à pied à côté et lui il achète des pizzas, des salades, mais aussi une certaine boisson soft drink, et donc d’un seul coup on s’aperçoit que celui qui fait du vélo ne l’a pas dans son panier, alors on va lui recommander. On a un algorithme de recommandation. Voilà comment marchent la plupart des choses issues des mégadonnées. On regarde une catégorie de gens, on essaye de définir quels sont les critères qui les définissent. On dit « eh bien si ces deux catégories de gens sont proches, alors ce qui est acheté par la catégorie-ci a des chances d’intéresser », donc on va le recommander à d’autres. Donc on a là une espèce d’homogénéisation des gens à partir de pratiques individuelles.

Les tenants des mégadonnées oublient qu’en fait il y a des phénomènes de groupe. Parce qu’on ne sait pas calculer, on ne sait pas organiser le calcul des phénomènes de groupe. Les phénomènes de groupe ça peut être les associations, les partis, les syndicats, les groupes de théâtre, enfin tous les phénomènes de groupe, les groupes scolaires, voilà ! Le prof on l’aime ou on ne l’aime pas et souvent ce n’est pas une question individuelle, c’est quelque chose qui se crée à l’intérieur du groupe des élèves et des étudiants.

Donc on a un problème philosophique, épistémologique important, c’est qu’on a tout un système de calculs qui a comme objectif de nous recommander, donc de nous influencer, alors même qu’il est basé sur des comportements individuels ; mais la réalité des humains c’est que ce sont des individus sociaux.

Donc on a là toute une contradiction qui n’est pas résolue en termes de la pensée du système, sauf pour ceux qui croient, selon le mot de Margaret Thatcher : « Thre is no such thing as a society  » : une société ça n’existe pas ; ce sont des individus qui se coordonnent et qui voient chacun leur intérêt personnel. Il y a effectivement une large partie des gens qui pensent ça. Je suis désolé, mais je ne suis pas cette logique-là.

Culture statistique

Juste pour terminer sur ces aspects des calculs, je crois que vous allez avoir ça en humanités numériques en tout cas, c’est le besoin d’avoir une culture statistique. C’est quoi tous ces chiffres qu’on nous balance ? Ces pourcentages sans nous dire le pourcentage de quoi ? Pourcentage sur combien de personnes ? Pourcentage sur quelle utilisation ? Etc. C’est quoi tous ces graphiques qu’on nous montre pour nous en mettre plein la vue alors que, en réalité, ils ne démontrent pas grand-chose parce qu’il manque la marge d’erreur ? Vous voyez ? Il y a toute une culture statistique qu’il est absolument nécessaire d’acquérir pour garder ce regard critique qui nous permet d’être autonomes dans la société.

Google Fashion Trends

Juste un exemple : Google Fashion Trends. Comment, à partir de l’analyse par des data scientists des requêtes qui sont faites sur Google, on a pu s’apercevoir que ça allait être vraiment trendy en 2015 les robes de tulle ?

Robes de tulle

Je ne sais pas si vous vous rappelez, en 2015 vous avez porté certainement des robes comme ça, il y en avait plein, particulièrement aux États-Unis. Et on voit sur les cartes là, en 2013 très peu en rouge, très peu de gens qui posent des requêtes là-dessus, jusqu’à ce que ça devienne, en 2015, absolument une requête standard : où est-ce que je peux acheter mes robes de tulle ? Celui qui, à partir d’avril ou mai 2014, a compris qu’il y avait un développement de ça, va être prêt en décembre ou en janvier 2015. Donc il va fabriquer la mode que les gens vont attendre : les traces permettent de prédire le futur. Donc on a cette logique-là.

Vous avez peut-être entendu récemment — puisque tout ce que je vous raconte il y a des trucs d’actualité, mais d’actualité dans les quinze derniers jours qui se réfèrent à ça — vous avez vu qu’on dit que Disney va choisir les histoires qu’il va mettre en film avec une intelligence artificielle. « Intelligence artificielle » ça veut dire un système de calculs qui va essayer, à partir d’indices, de dire « eh bien ça, ça va marcher ». Voilà.

Petite pause. Respirez. Ça va ? Je ne vais pas trop vite ? J’essaye de balayer donc je suis forcé d’aller un peu plus vite. Vous avez des conférences comme ça toutes les semaines, donc ça va vous permettre de revenir sur chacun des thèmes que j’aborde avec, des fois, un angle différent, etc.

Confiance

Là je voudrais vous parler de la confiance. Le monde numérique est un monde auquel il faut absolument faire confiance. On n’a pas le choix et ça c’est grave, parce que la confiance ça se donne et là on s’impose d’avoir confiance.

Tous les matins mon ordinateur me dit : « Il y a des mises à jour ». Oui ! Est-ce que j’ai le choix de ne pas les faire ? Pas vraiment, donc je fais la mise à jour ; je fais confiance à mon ordinateur. Oui ! Sauf que vous entendez parler aussi qu’il y a des pirates, des hackeurs, des cyberguerres, des gens qui peuvent s’immiscer à l’intérieur des réseaux, se faire passer pour quelqu’un de confiance, c’est ce qu’on appelle le phishing, le hameçonnage. Vous recevez sans arrêt des mails disant « votre carte bleue est bloquée, il faut, pour la débloquer, que vous vous connectiez, que vous donniez votre mot de passe, votre code, etc. » Donc c’est un véritable problème d’avoir une société basée sur la confiance dont la réalité est que des gens peuvent détourner cette confiance. On y reviendra tout à l’heure sur la question des fausses nouvelles, des fake news, etc.

Est-ce qu’on a le contrôle sur ses appareils ou est-ce qu’on a juste la capacité à faire confiance ? Est-ce que les gens ont pu aller vérifier ? Est-ce que d’autres gens, pas forcément vous, ont pu aller vérifier que la nouvelle version du logiciel va réellement nous apporter des améliorations ? Qu’elle ne comporte pas des bugs ou des trous de sécurité plus importants que l’ancienne version ? On n’a pas le temps ! Il faut mettre à jour, il faut faire confiance !

Économie collaborative

La confiance c’est aussi la confiance entre les personnes. Et là, il y a un nouveau secteur qui s’est développé, qu’on a appelé l’économie collaborative, qui vise, en fait, à construire cette confiance.

Vous utilisez BlaBlaCar régulièrement j’imagine. Bon, eh bien il y a la confiance ; il y a la confiance de celui qui va être passager envers celui qui va conduire la voiture. Et puis il y a la confiance de celui qui conduit la voiture vers le fait que le passager ne va pas l’agresser, qu'il va le payer à la fin, etc. La plateforme elle-même sert là pour construire la confiance.

Drivy. Quand je prête ma voiture, eh bien en fait c’est la plateforme qui l’assure ; donc elle prend un pourcentage au passage et elle construit une économie pour mettre en place de la confiance. Ce qui explique par exemple que la MAIF, un assureur, a décidé de s’engager avec l’économie collaborative pour dire « eh bien voilà c’est assuré ces histoires-là » ; il y a de la confiance qui se construit.

Oui. C’est la bonne idée de l’économie collaborative.

Et après vous voyez bien que ça peut créer Airbnb qui provoque une augmentation des loyers insupportable puisque c’est plus intéressant de louer à la semaine que de louer à l’année. Donc les propriétaires vont se retourner vers des locations à la semaine qui vont expulser les gens des centres-ville.
C’est Uber pour lequel on voit bien que la confiance est assez limitée : les agressions de passagers Uber par des chauffeurs Uber sont non négligeables ; le suivi des trajets parfois nominatifs est non négligeable. Uber s’est vanté d’être capable de savoir pour quelques célébrités où est-ce qu’elles avaient passé la nuit.

Vous voyez ? Donc il y a tout un échange où la confiance peut être trahie à partir du moment où la plateforme qui construit la confiance pense d’abord à construire le portefeuille de ses actionnaires.

Commerce électronique

Le commerce c’est de la confiance ; la base du commerce c’est la confiance. C’est-à-dire il faut que je fasse confiance que l’objet qu’on me vend rend bien le service auquel je peux prétendre ; qu’il est vendu à un prix qui correspond à la moyenne des prix du marché ; que je vais bien être livré quand je fais une commande électronique, etc. Donc le commerce c’est la construction de la confiance.

Or aujourd’hui, on voit en fait se mettre en place toute une série de places de marché de commerce.

Un marchand comme Amazon n’est pas seulement là pour vendre des livres, mais il organise une place de marché dans laquelle chacun peut revendre ses livres d’occasion. La plupart des systèmes de commerce électronique font ça.

Et la dernière nouveauté c’est que le commerce électronique est en train de s’étendre, en fait, au-delà de ce qui était, disons, facile à faire : le livre pour Amazon, le livre c’est là qu’il y a le plus grand nombre de titres, cette fameuse longue traîne dont j’ai parlé au début, donc c’est pour un domaine donné ; en France il y a 300 à 400 000 livres disponibles et il y a 25 000 médicaments ; vous voyez, on est facteur 10, donc c’est non négligeable. Les livres c’était pratique parce que sur Amazon on pouvait avoir, puisque c’est électronique, les 30 000 livres de décrits et on pouvait acheter même s’il s’en vendait très peu.

Aujourd’hui, basé sur cette position de force, Amazon est en train de s’étendre. Il vient de racheter un Whhole Foods qui est un supermarché bio aux États-Unis – c’est l’équivalent de Bio c’ Bon en France –, gros supermarché pour livrer des légumes, commander des légumes et faire des livraisons rapides.

En face, Google vient de faire un accord avec Wallmart. Wallmart c’est, disons, Carrefour puissance deux. C’est plus gros que Carrefour à l’échelle du monde.

Donc la fusion : des entreprises qui font du commerce physique et puis des entreprises qui font des plateformes qui organisent la vente et la confiance en ligne sont en train de fusionner. Donc là vous voyez à nouveau que l’ensemble de nos activités – le commerce ça fait partie des choses qu’on fait quand même régulièrement – va devenir complètement imprégné de culture numérique.

Ça ne serait pas très grave s’il s’agissait de services, c’est-à-dire si les plateformes numériques étaient là pour nous rendre des services. Or, ce qui se passe, c’est qu’elles se servent des services qu’elles rendent pour faire la fameuse recommandation de la boisson gazéifiée que vous avez vue tout à l’heure entre les deux sportifs. Donc faire de la recommandation c’est vouloir influencer les gens.

Industrie de l’influence

Et ce qui se passe avec le numérique c’est qu’on construit une industrie de l’influence. Le terme industrie ici est très important. L’influence c’est normal. Tout cela pour influencer votre voisin ou votre voisine. Pour être amoureux, il faut influencer l’autre ; pour l’ensemble de nos activités : pour être prof eh bien il faut influencer les élèves, voilà, ça fait partie de l’influence et c’est humain ! C’est indispensable à la cohésion des groupes humains ; on cherche à s’influencer réciproquement.

Industrie c’est autre chose : c’est qu’on va remplacer cette influence qui est propre aux humains et donc qui dépend de leur personnalité, de leur volonté, de leurs désirs — toutes choses qui sont propres à chaque individu isolément — par les calculs, par la volonté de pointer à quel endroit, cette personne, je peux essayer de lui faire acheter quelque chose que pour l’instant elle ne sait même qu’elle veut acheter ? Quelle est la manière dont je vais pouvoir avoir sur elle un poids et un pouvoir ? Qu’est-ce que je vais faire, en sorte qu’elle revienne demain réutiliser le même site en permanence ? C’est ça l’industrie. Et ça, c’est tout le système de calcul des traces, d’où l’importance de la question de la vie privée, du fait que derrière on est tout le temps suivi.

Temps de cerveau disponible

Voix off : Le président de TF1 livrait sa conception du métier. Voici l’extrait de la polémique : « À la base le métier de TF1 c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Pour qu’un message publicitaire soit perçu il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible. » Maladroit diront certains. Non, Patrick Le Lay a bien relu et validé cet entretien avant la parution du livre [Les dirigeants face au changement].

Hervé Le Crosnier : C’est rare qu’un patron de média affirme aussi clairement qu’il est un des relais de l’industrie de l’influence. Que son métier c’est de faire en sorte que son spectateur… Et ce qui est vrai pour TF1 est vrai pour tous les médias, y compris les blogs, y compris Facebook ; tous les médias sont concernés par cette logique-là qui est : c’est un tiers qui paye. Donc il va falloir qu’il vous donne – vous ne payez pas, ça c’est intéressant, vous ne payez pas – par contre il y a bien quelqu’un qui paye et c’est un tiers. Donc c’est lui le vrai client.

Vous savez que dans toute économie ce qu’il faut c’est satisfaire le client ; pas satisfaire le tiers qui ne paye pas, satisfaire le client, donc lui proposer des gens, du temps de cerveau disponible ; pas du temps idiot parce que la phrase est rapide, mais TF1 fait un très bon travail pour arriver à avoir ce temps de cerveau disponible pour un certain type d’annonceurs ; les annonceurs de TF1 ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux du Monde, je ne sais pas pourquoi ! C'est parce que le cerveau rendu disponible n’est pas tout à fait le même non plus. Donc pour avoir ce temps de cerveau disponible il faut aussi que le média produise des choses de qualité ou, du moins, de la qualité adaptée au type de lectorat, d’auditeur, etc., qu’il vise. Donc c’est un vrai travail et nous, nous tous, ce qui nous intéresse, c’est la qualité. On oublie que cette qualité est faite en sorte pour que nous soyons là au moment de la pub. Et c’est ça qu’il faut absolument garder comme regard critique parce que ce qui change avec le numérique, c’est que les programmes de médias sont diffusés – ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, vous zappez, vous allez sur la Cinq ou sur TF1 ce ne sont pas les mêmes donc voilà. Sur Internet c’est vous, vous comme personne unique.

Les torches de la liberté

Or cette idée que, comment dire, on va pouvoir vous influencer, on va pouvoir créer de nouveaux modes de vie, c’est la raison d’être de ce qu’on appelle les public relations. Là vous avez Edward Bernays qui est un des fondateurs de la notion de public relations et qu’est-ce qu’il a fait ? Il a inventé un truc qui s’appelle « Les torches de la liberté ». Ça c’est vraiment quelque chose d’extraordinaire. On est là en, je ne sais plus, 1924-25, j’ai oublié la date, et le jour de la Saint-Patrick, dans les rues de New-York, c’est la petite vidéo qu’il y a en bas, il fait défiler un groupe de jeunes femmes avec des fume-cigarettes, qu'elles vont allumer devant la presse qu’il avait convoquée. Toutes les méthodes sont là : il avait convoqué la presse, un groupe de femmes mannequins ou célébrités qui vont allumer une cigarette en disant : « La cigarette c’est la liberté ! » À l’époque les femmes ne fument pas ! D’un seul coup, du jour au lendemain, avec le buzz que ça a fait, le marché potentiel des cigarettiers a doublé. Au nom de la liberté ! Si vous regardez aujourd’hui les magasins qui vous vendent des cigarettes électroniques c’est « e-liberté », « liberté-clop », enfin c’est toujours ce même message que la consommation nouvelle va être de l’ordre de la liberté en oubliant de dire que c’est au service de… En l’occurrence, là c’était au service des marchands de tabac, avec toutes les conséquences dramatiques, 50 ans après qu’on peut avoir au niveau de la santé publique. Ils s’en moquent ! Ils s’en moquent pourquoi ? Parce que « ne mesurez pas l’opinion, faites-là ! » C’est le message de base des gens du marketing.

Opinion

Faire l’opinion c’est être capable de façonner, en fait, la pensée des individus. Donc même des choses aussi régressives que d’utiliser des cigarettes au quotidien va devenir non plus quelque chose qu’on fait machinalement parce qu’on est accro, c’est une liberté, ce sont « Les torches de la liberté ». Et les effets secondaires sur la société sont complètement négligés par les gens qui pratiquent l’influence.

Et l’Internet ?

Qu’est-ce qui se passe avec Internet ? J’aime beaucoup cette citation de, comment il s’appelle, Edwin Artz, c’était le responsable de la publicité chez Procter & Gamble ; Procter & Gamble c’est le plus gros groupe de chimie, ce sont des lessives, ce sont des choses comme ça, ce sont aussi des couches Pampers, enfin vous imaginez ! c’est un truc énorme de toute la chimie qui s’adresse aux individus, qu’on trouve dans les supermarchés. Et il dit : « Eh bien voilà, avec Internet — on est en 93, c’est visionnaire ce qu’il fait — avec Internet les gens resteront devant le poste au moment de la coupure publicitaire, parce que la publicité s’adressera à eux précisément. Si vous venez d’avoir un enfant et ça on le saura parce que ça laisse des traces, alors on va vous proposer des couches Pampers, bien évidemment, au moment de la publicité. »

Donc cette idée que l’individu va devenir soumis à une pression permanente mais qu’il va aimer ça, deuxième aspect important, il va aimer ça, il va aimer qu’on lui parle de choses qui lui plaisent à lui ; c’est le mot qu’utilisent aujourd’hui les grands opérateurs du système numérique c’est « je vais améliorer l’expérience utilisateur ; je vais vous donner la publicité que vous aimez. » Donc ça nous a donné ensuite la première publicité internet en 94, c’était marqué « cliquez ici ». Voilà m!

Je vais m’arrêter là pour faire une petite pause parce que je sens qu’il y a des yeux qui se ferment ; c’est le moment. On fait cinq minutes de pause et cinq minutes pour rentrer.

Revue de presse de l'April pour la semaine 27 de l'année 2018

APRIL - lun, 07/09/2018 - 17:24

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 27

[FIGARO] «Avec les réseaux sociaux, chacun est devenu le surveillant de l'autre»

Par Etienne Campion, le vendredi 6 juillet 2018. Extrait:
> Laurent Gayard a étudié en profondeur l'univers d'Internet: celui des réseaux sociaux, des GAFAM, du darknet... Voyage dans ce monde troublant.
Lien vers l'article original: http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/07/06/31003-20180706ARTFIG00153-avec-les-reseaux-sociaux-chacun-est-devenu-le-surveillant-de-l-autre.php

[Numerama] Directive Copyright: le Parlement européen dit non et reprend la main

Par Julien Lausson, le jeudi 5 juillet 2018. Extrait:
> Le mandat de négociations de la commission des affaires juridiques pour la directive sur le droit d'auteur a été rejeté par le Parlement européen en séance plénière, jeudi 5 juillet.
Lien vers l'article original: https://www.numerama.com/politique/392882-directive-copyright-le-parlement-europeen-desapprouve.html

Et aussi:
[Numerama] Directive Copyright: 146 organisations lancent un ultime appel au Parlement européen
[Next INpact] Directive Droit d'auteur: vers une pluie de millions pour les sociétés de gestion collective
[Le Monde.fr] Qu'est-ce que la directive sur le droit d'auteur?
[Le Monde.fr] Directive sur le droit d'auteur: une victoire du lobbying des GAFA, vraiment?

Voir aussi:
Proposition de directive droit d'auteur: un vrai débat de fond en septembre pour sortir des caricatures

[Agoravox TV] PeerTube: L'alternative à Youtube

Par matthius, le mercredi 4 juillet 2018. Extrait:
> Nous avons reçu Pouhiou pour nous parler de son alternative à Youtube.
Lien vers l'article original: https://www.agoravox.tv/actualites/economie/article/peertube-l-alternative-a-youtube-77640

[ActuaLitté.com] En Italie, Wikipedia ferme pour dénoncer la directive droit d'auteur

Par Clément Solym, le mardi 3 juillet 2018. Extrait:
> La communauté Wikipedia d’Italie a décidé de bloquer l’accès à ses pages et ses résultats de recherche, protestation contre la directive européenne sur le droit d’auteur. Débattue au Parlement européen, elle «menace la liberté du en ligne et crée des obstacles dans l’accès au Net». Juste cela.
Lien vers l'article original: https://www.actualitte.com/article/patrimoine-education/en-italie-wikipedia-ferme-pour-denoncer-la-directive-droit-d-auteur/89716

Et aussi:
[Silicon] Droits d’auteur: Wikipédia proteste contre les nouvelles directives de l’UE

[Usbek & Rica] «La création de machines agricoles doit être en open source»

Par Vincent Tardieu, le lundi 2 juillet 2018. Extrait:
> Joseph Templier est maraîcher en bio et cofondateur, en 2011, de l’Adabio Autoconstruction, devenu en 2014 l’Atelier Paysan. Cette SCIC (société coopérative d’intérêt collectif, à but non lucratif), installée dans une ancienne papeterie de la petite ville de Renage, au nord-ouest de Grenoble (Isère), est un modèle de coopération, de solidarité et du Do It Ourselves («faire ensemble») entre agriculteurs. Mais aussi de diffusion des innovations paysannes pour en faire un bien commun.
Lien vers l'article original: https://usbeketrica.com/article/la-creation-de-machines-agricoles-doit-etre-en-open-source

[ZDNet France] Quand les grands éditeurs irritent et abusent de leur force

Par Christophe Auffray, le lundi 2 juillet 2018. Extrait:
> Géants de l'IT et entreprises clientes, des partenaires? Pas sûr que toutes les pratiques des éditeurs (Microsoft, SAP, Oracle et Salesforce en tête) puissent être jugées acceptables d'acteurs qui se présentent volontiers comme des partenaires. Le Cigref plaide pour une relation ”équilibrée”.
Lien vers l'article original: https://www.zdnet.fr/actualites/quand-les-grands-editeurs-irritent-et-abusent-de-leur-force-39870570.htm

Et aussi:
[ChannelNews] Le Cigref dénonce les pratiques abusives des grands éditeurs en position dominante

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Wikipédia en français atteint 2 millions d'articles

Un article sur une formation géologique de Vénus, publié ce dimanche, est le 2 millionième de l'édition en français de Wikipédia. En presque 8 ans, les wikipédiens ont doublé le nombre d'articles dans cette langue.

Le podcast de l'émission « Libre à vous ! » diffusée mardi 3 juillet 2018 sur radio Cause Commune est disponible

APRIL - sam, 07/07/2018 - 17:23

La troisième émission Libre à vous ! de l'April a été diffusée en direct sur la radio « Cause commune » mardi 3 juillet 2018 de 15 h 30 à 17 h. Le podcast est disponible.

Écouter le podcast

Et vous pouvez consulter la page avec toutes les références utiles (liens…) qui ont été citées pendant l'émission.

Proposition de directive droit d'auteur : un vrai débat de fond en septembre pour sortir des caricatures

APRIL - jeu, 07/05/2018 - 15:48

Communiqué de presse du 5 juillet 2018.

À l'issue d'une mobilisation internationale incroyable, le Parlement européen réuni en séance plénière ce jeudi 5 juillet a rejeté, 318 voix contre 278 1, le mandat accordé à l'eurodéputé Axel Voss sur le rapport adopté en commission des affaires juridiques (JUI) le 20 juin dernier 2. L'April félicite les eurodéputés de leur vote et applaudit l'ensemble des personnes qui se sont mobilisées. Le projet de directive est renvoyé en séance plénière avec réouverture des amendements, lors de la session qui débutera le 10 septembre. Il sera donc à nouveau possible d'amender le texte, voire de le rejeter. La mobilisation doit donc se poursuivre.

Les partisans de ce projet de directive ont mené ces dernières semaines une opération de décrédibilisation de l'importante mobilisation citoyenne contre ce texte. La caricaturant comme étant orchestrée par les « GAFAM » et se contentant de labelliser chaque argument avancé de « Fake news » sans jamais y répondre. Cette stratégie, visant à éviter de parler du fond du texte c'est à dire du filtrage automatique, a échoué. Les eurodéputés n'ont pas été dupes.

« Une importante mobilisation a permis le rejet du mandat mais la mobilisation doit se poursuivre d'ici le vote en plénière sur le fond soit pour corriger les dispositions dangereuses du texte soit pour le rejeter » a déclaré Frédéric Couchet, délégué général de l'April.
  • 1. Le détails des votes est disponibles dans ce fichier PDF à la page 7 (« + » représentant les votes favorables au rapport JURI, « - » les votes défavorables, « 0 » les abstentions.
  • 2.

    Ce qui a été rejeté aujourd'hui est le mandat de négociation de la commission JURI pour les négociations avec le Conseil européen et la Commission. Le mandat ayant été rejeté, le texte sera examiné en plénière en septembre. Pour en savoir plus sur la procédure

La directive sur le droit d’auteur : désinformation et étude indépendante

APRIL - mer, 07/04/2018 - 12:33

Ce texte est une traduction réalisée par Copyright for Creativity (C4C) d'un texte (PDF, en anglais) rédigé par l'organisation CREATe et publié le 29 juin 2018.

Déclaration d’universitaires européens à l’attention des députés du Parlement européen préalable au vote en séance plénière de la directive sur le droit d’auteur le 5 juillet 2018

En nous fondant sur le travail de chercheurs en droit, en économie et en sciences sociales, nous nous sommes efforcés d’éclairer le débat public autour de la proposition de directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique (COM(2016) 593 final) via une approche indépendante et universitaire de la question. Deux Lettres ouvertes bénéficiant du soutien de 25 centres de recherche d’excellence partout en Europe ont fait le bilan des données disponibles et diffusé les résultats d’une étude indépendante sur ce sujet.

À l’approche du vote en séance plénière sur la directive sur le droit d’auteur, on entend quantité de rumeurs et d’informations erronées.

Si les uns y voient un vote de la dernière chance pour garantir un Internet ouvert (campagne « sauvez votre Internet » : #saveyourinternet), les autres dénoncent une campagne de spam financée par la filière technologique américaine.

Ses partisans prétendent que les dispositions de la proposition de directive ne font que renforcer le pouvoir des artistes, journalistes et autres créateurs dans les négociations des conditions d’exploitation en ligne de leurs œuvres ; ses opposants décrient un boulevard ouvert aux principaux ayants droit, qui seront les grands bénéficiaires des retombées financières, pendant que créateurs et créatrices de contenus se verront réduit⋅e⋅s au rôle de figurant⋅e⋅s.

Ne nous leurrons surtout pas ! Ce vote est d’une extrême importance. Dans leur forme, les articles 11 (un nouveau droit exclusif pour les éditeurs de presse) et 13 (obligation nouvelle faite aux plateformes d’obtention de licence pour la diffusion de contenus chargés par des utilisateurs ou de mise en place de systèmes de filtrage pour empêcher la mise en ligne de contenus soumis au droit d’auteur) font preuve, en apparence, d’une modération qui dissimule la radicale nouveauté propre à ces initiatives. La présence de propos rassurants dans certains considérants et dispositions (par exemple, sur les liens hypertextes), complétée par des cas d’exemption favorables aux acteurs non commerciaux, ne suffit pas à masquer la faiblesse de ces mesures de rééquilibrage. Aucun député européen n’ignore que les lobbyistes n’investissent pas des millions d’euros dans des campagnes qui se prolongent pendant des années à moins que le résultat escompté ne soit financièrement prometteur. Le droit de la propriété intellectuelle est un instrument puissant et ce n’est pas sans raison que des artistes éminents décident soudainement de s’impliquer.

Les chercheurs sont unanimes à considérer que l’article 11 va privilégier l’émergence de droits très étendus chez les éditeurs de presse en ligne diffusant actualités et autres informations, bouleversant ainsi la manière dont les nouvelles circulent et portant atteinte à un aspect vital du fonctionnement démocratique : la libre circulation de l’information.

Nous sommes là face à des changements radicaux qui exigent d’être justifiés par des données vérifiables. Or, aucun des éléments de preuve ayant été recueillis par les chercheurs ne plaide en faveur des dispositions prévues aux articles 11 et 13, et cette conclusion fait l’objet d’un large consensus rassemblant l’ensemble des universitaires européens. C’est pourquoi nous vous demandons instamment d’apporter votre soutien à des propositions ne compromettant pas l’équilibre sous-jacent entre innovation et investissement créatif. Les articles 11 et 13 peuvent être remplacés par d’autres solutions, qui existent et qui sont raisonnables.

Le projet de rapport de la commission JURI rédigé par Therese Comodini Cachia (PPE) estimait pertinente l’introduction d’une présomption de représentation à l’article 11, permettant à l’éditeur d’agir en justice en nom propre en défense des droits d’un auteur. Cette idée jouit d’une grande popularité. Quant à l’article 13, Catherine Stihler (S&D), pour la commission IMCO, et Michał Boni (PPE), pour la commission LIBE, se montrent soucieux dans leurs rapports de protéger les droits des utilisateurs en privilégiant une approche équilibrée pour cet article.

Pour que ces améliorations puissent se concrétiser, il est nécessaire de rejeter le rapport JURI en l’état à l’occasion du vote en séance plénière, afin que la proposition de directive puisse être amendée en commission.

Nous faisons entendre ici une voix critique portée par les meilleurs instituts de recherche. Or, celle-ci se verra très probablement considérée tout de suite comme nulle et non avenue au prétexte qu’elle serait partisane. Cette réaction sera d’autant plus étonnante que nous, chercheurs, poursuivons une mission d’intérêt public. Nos instituts ont vocation à mener des recherches scientifiques indépendantes allant dans l’intérêt général. Que des lobbyistes se sentent autorisés à salir toute enquête critique en prétendant qu’elle est financée par Google ou les majors de l’industrie musicale serait une défaite affligeante.

Nous rappelons par la présente déclaration que notre avis est celui de chercheurs et experts indépendants. Nous déclarons ne pas être financés par une quelconque partie à ce débat, mais proclamons agir dans l’intérêt général. S’il est exact que certains d’entre nous ont participé à des missions commanditées par des gouvernements, des parlements, des députés, des agences, des sociétés de gestion collective, des entreprises technologiques ou des associations de consommateurs, nous dissocions toujours avec la plus grande rigueur financement de projet et résultats de recherche. Respecter cette déontologie en toutes circonstances fait partie intégrante de la mission confiée aux universités par l’ensemble de la société.

Voir émerger un consensus scientifique si largement partagé autour d’une question de politique faisant l’objet de vifs débats n’arrive pas tous les jours. Mais c’est le cas aujourd’hui. Aux décideurs politiques d’en prendre bonne note !

Equipe universitaire de coordination :
Christina Angelopoulos ; Lionel Bently, Stef van Gompel, Martin Husovec, Martin Kretschmer, Martin Senftleben, Sophie Stalla-Bourdillon

Note

Plus de 200 universitaires travaillant dans plus de 25 centres de recherche, dont les meilleurs instituts de recherche européens, ont signé des lettres ouvertes qui contestent le bien-fondé des articles 11 et 13. Si vous souhaitez en savoir plus sur cette initiative, consultez https://www.create.ac.uk/policy-responses/eu-copyright-reform/ : vous y trouverez un suivi du processus législatif, des liens renvoyant à des études scientifiques, ainsi que les deux Lettres ouvertes, celle du 24 février 2017 et celle du 26 avril 2018, signées par des centres de recherche européen, également accessibles ici : Open Letter #1 (en anglais) et Open Letter #2 (en anglais).

Annexe : Avis relatifs à des questions de fond spécifiques

− Postulat : les dispositions sont propices à l’instauration d’un environnement juridique mieux maîtrisé.

Réponse : faux.

Les garanties introduites par la liberté d’expression ne suffisent pas à traiter les situations mises en évidence par la Cour de justice de l’Union européenne dans les affaires Sabam, avec notamment une variation des exceptions légales au droit d’auteur entre les différents États membres. En particulier, il demeure difficile de savoir dans quelle mesure les systèmes de filtrage automatique pourront évaluer la liberté d’expression. Ces systèmes ne sont tout simplement pas assez intelligents pour faire le distinguo entre citations, parodies, remixes, mashups, etc. autorisés et les copies non autorisées, a fortiori sur la base de la législation nationale en matière de droit d’auteur, qui diffère d’un État membre à l’autre.

− Postulat : Internet ne sera pas filtré.

Réponse : faux.

Les filtres de chargement deviendront une obligation pour les plateformes souhaitant accéder au marché. La distinction entre Internet et plateformes est artificielle. Il n’existe quasiment plus aucun service Internet sans implication active des utilisateurs. L’éventail du contenu généré par l’utilisateur va des sites web des journaux aux blogs en passant par les réseaux sociaux, les forums et les solutions de cloud.

− Postulat : Il n’y a pas de conflit avec la liberté d’expression.

Réponse : faux.

L’article 11 influe directement sur la diffusion de l’information. Si une protection des liens a été introduite via le paragraphe 2a, les liens ne marchent que si l’on sait vers quoi ils pointent. Le nouveau droit va être étendu aux fragments qui correspondent à ce contexte. L’article 13 incitera les sociétés à recourir à des filtres de téléchargement économiques qui bloqueront le contenu légal. Les mécanismes de plainte et de recours ne suffiront pas à résoudre ce problème. Les expressions telles que les parodies autorisées seront affectées.

− Postulat : La directive n’aura pas d’effet sur les mèmes.

Réponse : faux.

Les garanties introduites par la liberté d’expression ne suffisent pas à traiter les situations mises en évidence par la Cour de justice de l’Union européenne dans les affaires Sabam, avec notamment une variation des exceptions légales au droit d’auteur entre les différents États membres. En particulier, il demeure difficile de savoir dans quelle mesure les systèmes de filtrage automatique pourront évaluer la liberté d’expression. Ces systèmes ne sont tout simplement pas assez intelligents pour faire le distinguo entre citations, parodies, remixes, mashups, etc. autorisés et les copies non autorisées, a fortiori sur la base de la législation nationale en matière de droit d’auteur, qui diffère d’un État membre à l’autre.

− Postulat : Les intérêts des utilisateurs sont protégés par les dispositifs de plainte et de recours.

Réponse : les dispositions sont insuffisantes, voir ci-dessus.

Les utilisateurs ne formulent aucune plainte. Quand ils le font, les plateformes et les ayants droit (qui, sur proposition, peuvent prendre part à la réponse apportée à la plainte) auront bien du mal à réagir dans des délais raisonnables au vu de leurs positions divergentes dans ce débat. Même si l’article 13 n’établit d’obligations que pour les plateformes et non pour les utilisateurs finaux, le filtrage aura assurément un impact considérable sur les consommateurs. Ils risquent de continuer à charger des œuvres sur 9GAG (un site spécialisé dans les comédies), sur Facebook et sur d’autres plateformes. Toutefois, ces chargements n’aboutiront jamais s’ils sont identifiés comme étant illicites par les mécanismes de filtrage.

− Postulat : Les auteurs bénéficieront d’une part plus grande des revenus générés par les droits d’auteur.

Réponse : une déclaration d’intention n’équivaut pas nécessairement à l’obtention du résultat souhaité.

Les résultats offerts par les mesures précédentes, notamment les dispositions accompagnant la directive sur la durée de protection, montrent que les bénéfices vont surtout aux principaux ayants droit (c’est-à-dire en majorité les grands labels et les héritiers des artistes célèbres décédés). En Allemagne et en Espagne, la mise en place du droit des éditeurs de presse n’a donné lieu à aucun avantage pécuniaire aux journalistes, qui y sont largement opposés.

Participez à la campagne Save Your Internet

Directive droit d'auteur : mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé sur Internet ; Dernières heures pour agir avant le vote du 5 juillet

APRIL - mer, 07/04/2018 - 12:17

La commission des affaires juridiques (JURI) a adopté mercredi 20 juin 2018 la proposition de directive sur le droit d'auteur et notamment son article 13 qui impose aux plateformes d'hébergement la mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé des contenus que nous mettons en ligne sur Internet. Les plateformes de développement de logiciels libres sont exemptées de ces exigences de filtrage1 mais l'idée même de ce principe est désastreuse. L'April appelle les parlementaires européens à rejeter la proposition de directive dans sa globalité lors de la plénière de juillet. Vous pouvez arrêter ce désastre en demandant aux parlementaires européens de rejeter jeudi 5 juillet le mandat de négociation sur la proposition de directive droit d'auteur. On compte sur vous !

Mercredi 20 juin la commission des affaires juridiques a notamment adopté l'article 13 qui impose aux plateformes d'hébergement la mise en place d'outils de censure automatiques. Cette disposition a pourtant été très largement critiquée, par des organisations de défense des libertés sur Internet, des auteurs, des entreprises du logiciel libre… mais aussi par le rapporteur spécial des Nations Unies sur la promotion et la protection de la liberté d’opinion et d’expression.

Sur la question des forges de logiciel libre plus spécifiquement, la commission JURI a fait un pas dans le bon sens en les excluant du champ d'application de l'article 13, qu'elles soient ou non à but lucratif. Malgré cette avancée, l'April considère que le principe même d'un filtrage généralisé est à proscrire.

La Commission a également adopté la décision d’entrer en négociation avec le co-législateur, le Conseil. Lors de la plénière les parlementaires pourront contester cette décision et demander à cette occasion qu'un vote ait lieu sur le lancement ou non des négociations. Ce vote crucial pour la sauvegarde d'un Internet libre et ouvert devrait avoir lieu jeudi 5 juillet vers midi. L'association appelle les parlementaires européens à rejeter le projet de directive.

Participez à la campagne Save Your Internet

Appelez aujourd'hui les eurodéputés

Vous pouvez retrouver la liste des eurodéputés et leurs coordonnées sur page dédiée sur le site du Parlement européen.

  • 1.

    L'amendement de compromis dit « CA 2 » adopté (voir page 2 de ce document PDF (en anglais)) a introduit l'exclusion des forges de logiciel libre en modifiant l'article 2 qui précise la définition de «  online content sharing service providers  », terminologie qui est ensuite utilisée dans la nouvelle version de l'article 13 :
    « Providers of cloud services for individual use which do not provide direct access to the public, open source software developing platforms, and online market places whose main activity is online retail of physical goods, should not be considered online content sharing service providers within the meaning of this Directive ».

    La nouvelle version de l'article 13 étant page 14 du même document (amendement CA 14).

Émission « Libre à vous ! » diffusée mardi 3 juillet 2018 sur radio Cause Commune

APRIL - mar, 07/03/2018 - 17:45

La troisième émission Libre à vous ! de l'April a été diffusée en direct sur la radio « Cause commune » mardi 3 juillet 2018 de 15 h 30 à 17 h. Vous retrouverez sur cette page le podcast dès qu'il sera disponible et les références citées pendant l'émission. Celles qui pourraient manquer seront ajoutées ultérieurement.

Écouter le podcast

--> toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Les ambitions de l'émission Libre à vous !
  2. Programme de l'émission du 3 juillet 2018
  3. Personnes participantes
  4. Référence pour les Rencontres mondiales du logiciel libre
  5. Références pour la partie directive droit d'auteur
  6. Références pour la partie événements à venir
  7. Pauses musicales
Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio « Cause commune » a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission sera également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! sera principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission mensuelle, qui sera diffusée en direct chaque 1er mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

N'hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi les points d'amélioration. Vous pouvez nous contacter par courriel, sur le webchat dédié à l'émission (mais nous n'y sommes pas forcément tout le temps) ou encore sur notre salon IRC (accès par webchat). L'émission dispose d'un flux RSS compatible podcast.

Programme de l'émission du 3 juillet 2018

Au programme :

  • le premier sujet a traité des Rencontres mondiales du logiciel libre qui se dérouleront à Strasbourg du 7 au 12 juillet 2018 avec l'interview par téléphone de deux personnes de l'équipe d'organisation, Harmonie Vo Viet Anh et Jérémie Wojtowicz ;
  • nous avons ensuite abordé la place du logiciel libre au Carrefour numérique² à la Cité des Sciences et de l'Industrie avec Matthieu Vernet, médiateur. La Cité des Sciences accueille depuis 20 ans des événements autour du logiciel libre. Nous avons signalé notamment les Premier Samedi : le premier samedi de chaque mois, de 14 h à 18 h, des bénévoles proposent au Carrefour Numérique² une fête d'installation de systèmes d'exploitation libres, ainsi que des ateliers et des conférences ;
  • et avons avons fait avec Pierre Beyssac, fondateur d'Eriomem.net (service de stockage de fichiers), un point sur la proposition de directive droit d'auteur suite au vote en commission des affaires juridiques du Parlement européen du le 20 juin et avant le vote en plénière prévu le 5 juillet.
Personnes participantes

Les personnes qui ont participé à l'émission :

Référence pour les Rencontres mondiales du logiciel libre

Les Rencontres mondiales du logiciel libre se dérouleront à Strasbourg du 7 au 12 juillet 2018, vous retrouverez toutes les informations utiles sur le site de l'événement.

Références pour la partie directive droit d'auteur

L'April a une page dédiée sur son site où vous pouvez retrouver les dernières actualités sur ce dossier.

Références pour la partie événements à venir
  • L'Agenda du Libre propose un calendrier des manifestations organisées autour du logiciel libre en France et dans quelques autres pays. Le site propose également un moteur de recherche sur les groupes d'utilisateurs et d'utilisatrices de logiciels libres (GULL)
  • Le site du 1er samedi : le premier samedi de chaque mois, de 14 h à 18 h, des bénévoles proposent au Carrefour Numérique de la Cité des Sciences une fête d'installation de systèmes d'exploitation libres, ainsi que des ateliers et des conférences
  • Le site des Rencontres Mondiales du Logiciel Libre qui se dérouleront à Strasbourg du 7 au 12 juillet 2018
  • L'April propose un vendredi par mois un apéro francilien dans ses locaux à partir de 19 h, la date est annoncée sur le site de l'April et sur le site de l'Agenda du Libre. Le prochain apéro April aura lieu vendredi 20 juillet 2018
  • Montpel’libre organise chaque 3e jeudi du mois un apéro April. Les détails sont annoncés sur le site de Montpel'libre et sur le site de l'Agenda du Libre
  • Fête des possibles, du 15 au 30 septembre 2018
Pauses musicales

Les références pour les pauses musicales :

Quel droit pour les robots - Alain Bensoussan

APRIL - mar, 07/03/2018 - 11:37


Titre : Quel droit pour les robots
Intervenant : Alain Bensoussan
Lieu : Paris - Palais des Congrès - Conférence Devoxx France
Date : avril 2017
Durée : 17 min
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : copie d'écran de la vidéo
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Description

Grâce à la technologie robotique, l’émergence de nouveaux « êtres » est en passe de devenir une réalité. Intelligence artificielle oblige, les robots sont aujourd’hui beaucoup plus que de simples automates : leurs capacités grandissantes les amènent à véritablement collaborer avec les hommes. Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir ? Une chose est certaine : les questions d’ordre éthique et juridique sont majeures, et les défis à relever immenses. Bienvenue dans une nouvelle civilisation : la robohumanité.

Transcription

Merci de cette merveilleuse introduction. Je dois vous dire que je voudrais vous marquer toute la fierté que j’ai d’être devant vous. Et je vous propose une conversation un peu unilatérale, bien sûr, mais une conversation sur la responsabilité sociétale des codeurs dans un monde des robots.

Vous êtes l’avenir. Le monde de demain sera codé par vous, un peu moi aussi ; je vous propose cette réflexion. Est-ce que, en tant que codeur, on a des droits ? Est-ce que aujourd’hui, on était des programmeurs, on est devenu l’écriture de l’avenir, et je vous propose quelques réflexions à travers des cas d’usage.

Regardez !

La manipulation des émotions. Peut-on concevoir un système qui soit un thermostat des émotions, un système qui permet de mettre les gens en condition, comme vous l’êtes, heureux ou peut-être malheureux ? Un système d’organisation de la pensée et de l’émotion des personnes ?
Eh bien c’est possible ! Oui c’est possible, cela a été conçu par une université américaine. Il suffit d’avoir un réseau social, de filtrer les messages ; un code qui permet de mettre tous les messages positifs d’un côté, tous les messages négatifs de l’autre, et on va bombarder la personne de ces messages positifs ou négatifs ; et à partir de ce moment-là, eh bien peu à peu recevant des messages négatifs, négatifs de l’ensemble des personnes avec qui elle interagit, son émotion va être modifiée. Un véritable système : 699 000 personnes qui se transforment en cobayes des organisations d’un thermostat émotionnel.
Quelle est la société qui a programmé un tel système ? Selon The Guardian en 2014, c’est Facebook. Peut-on, et c’est la question que je vous pose, peut-on coder ce genre d’algorithme ? Est-ce que les codeurs sont neutres ? Au fond, peut-on leur demander de coder n’importe quoi et dans la mesure où simplement ils codent, alors ils sont irresponsables ?

Continuons ! Continuons ! Un autre algorithme. Après la manipulation des émotions, la manipulation des informations. Un moteur diesels, un moteur diesel qui ne fait rien d’autre que polluer la planète depuis des années ; simplement on a décidé, à un moment donné, de réduire la pollution de ces moteurs diesels et pour cela on fait des mesures. Et là un algorithme, codé avec intelligence, tapi à l’intérieur du moteur, un algorithme qui, détectant des systèmes permanents d’informations lorsque la voiture est en mouvement sur place, alors là mesure que tout est stable, on détecte qu’on est sur un banc d’essai et là l’algorithme codé, de l’intérieur, caché par des codeurs qui l’ont dissimulé, non ne riez pas ! Ne riez pas c’est toute la planète, tous ces diesels qui sont derrière. Est-ce que vraiment on est irresponsable ?

Mais continuons encore à se poser la question de quelle est cette planète des codeurs ?

Cette fois-ci c’est une poupée. Une poupée mi-Internet des objets, mi-robot en devenir ; j’y reviendrai sur les robots, parce que là la situation est encore plus grave. On n’est ici que sur des algorithmes comprimés dans un espace donné. Cette poupée permet de dialoguer avec la petite fille. Elle parle, la petite fille lui raconte toute sa vie. Et pour pouvoir lui répondre, l’ensemble des données de la chambre où se trouve cette petite fille sont projetées dans des clouds, on ne sait pas très bien où, je crois à priori aux États-Unis, mais je n’ai pas vraiment étudié en détail, peu m’importe ! Peu m’importe ! Ce qui est important c’est que pour pouvoir répondre à la petite fille, rentrer dans son intimité, lui dire effectivement des choses, on va violer l’intimité de l’ensemble de la pièce, parce que toutes les données partent effectivement aux États-Unis, sont filtrées pour pouvoir avoir la conversation ; le code va pouvoir distinguer effectivement la petite fille du bruit et pouvoir lui répondre.
Oui, mais ! Oui, mais dans la chambre il n’y a pas que le son de la petite fille, dans la chambre il n’y a pas que la réponse de la poupée ; il y a peut-être le père en train de lui parler, la mère, ou tous les deux, père et mère, en train de se disputer, je ne sais, mais là l’ensemble du code a pris tout l’enregistrement, a filtré, a gardé les éléments et a répondu.
Est-ce que la petite fille le savait ? Eh bien non, bien sûr !

Et c’est en Allemagne, en Allemagne que cette poupée Barbie, elle s’appelle Barbie Hello, elle est blonde superbe, la poupée !
Est-ce que les gens le savaient ? Et la presse allemande a traité « Barbie Stasi ».

Continuons encore le parcours des robots. Les robots sont là. Ils sortent des laboratoires, ils entrent dans les hôpitaux, les entreprises et même les domiciles.
Les robots sont soit des robots-logiciels, soit des robots-physiques. En fait un robot-physique ce n’est qu'un robot logiciel qui dispose d’une coque avec des actionneurs utilisant les technologies de mécatronique.

Fermez les yeux ! Oui fermez les yeux ! Vous êtes dans une cour d’assises. À la barre l’officier qui était présent au moment du drame présente le schéma suivant : une route, une route de deux voies séparées par une ligne, incrustée dans la montagne ; il n’y a pas de place ni à droite ni à gauche, descend, dit-il, normalement une voiture. Il montre sur le schéma une voiture A à une vitesse normale. À l’intérieur de l’habitacle une seule personne. Au kilomètre 7 une voiture derrière, de sport, à une vitesse déraisonnable, tente de doubler alors que remonte, remonte tranquillement, à la vitesse maximale autorisée, une voiture C. La voiture B qui descend, la voiture C qui monte sont face à face ; l’accident est irréversible et pourtant, et pourtant la voiture qui remonte, cette voiture sans conducteur décide de laisser passer la voiture B et de fracasser la voiture A, ne laissant aucune chance au conducteur.
Il continue et précise que l’enquête a montré que cette voiture autonome a été codée de telle manière à pouvoir anticiper ; elle dispose de capteurs et la voiture autonome a vu qu’il y avait quatre personnes dans la voiture B, une personne dans la voiture A, alors, confondant jeu d’échecs, les codeurs et l’algorithme ont décidé quatre contre un : il fallait tuer le conducteur de la voiture A !
Dans ce silence de plomb, comme dans la cour d’assises, le président reprend la parole et pose la question, la question que je vous pose : qui est responsable ? La mère qui a décidé d’envoyer la voiture autonome chercher les enfants ? Le père, propriétaire de cette voiture autonome, mais qui n’était pas présent au moment des faits ? Le constructeur de cette voiture ? Ou les codeurs de l’algorithme qui a décidé quatre contre un ? Ils sont tous sur le banc des accusés.

L’avocat de la partie civile et l’avocat général soutiennent la même thèse. Ils prétendent que celui qui est responsable, le coupable, c’est celui qui a codé l’algorithme, celui qui a confondu code de loi et code informatique ; celui qui a décidé quatre contre un. Le criminel c’est le codeur, disent-ils.

L’avocat de la défense prend la parole. Il sait que ce qu’il va dire est difficile. Alors il se tourne vers les bancs de la partie civile et dit : « Madame, nous partageons votre chagrin ; vous avez perdu votre mari, mais ils sont innocents. Le code de loi n’est pas le code informatique. Il n’y a pas de responsabilité de ce type. En matière pénale il faut une infraction particulière et dans la mesure où ne trouvera pas d’élément permettant de déclarer qu’ils sont responsables, c’est un accident. » Acquittement !

Mais je vous pose la question : est-ce que c’est vraiment une solution ? Qui doit coder le quatre contre un ? Est-ce qu’on peut tout coder ?

Des robots disposent aujourd’hui d’une intelligence artificielle primitive. La vraie révolution ça a été de mettre des robots avec des capteurs et une intelligence artificielle : puissance de calcul et un code optimisé. À partir de là ces machines intelligentes sont capables de prendre des décisions. La voiture autonome qui se trouve sur les routes n’a pas du tout d’éléments de guide autres que les éléments généraux. Les robots, à ce niveau-là, ne sont plus des objets plus, ils ne sont pas des humains moins, ils ne sont pas des animaux mécaniques. Le fait de pouvoir disposer de créer une intelligence artificielle à l’intérieur d’un robot, qu’il soit un robot-logiciel ou un robot-physique, donne une puissance inouïe.

Un code malveillant, un code qui n’accepterait pas des contraintes, un code qui définirait seul les règles du jeu n’est pas possible. En tout cas il est aujourd’hui un système qu’on peut peut-être changer.

Et puis lorsqu’on regarde l’intelligence artificielle, lorsqu’on examine ces robots, on ne peut pas s’empêcher, même avec des systèmes encadrés, de se poser aussi la question de l’erreur artificielle. Cette intelligence artificielle dans un robot qui est capable de modifier son environnement, comment traiter le codage de la bêtise artificielle ? Est-ce que c’est un simple bug qui, au fond, n’engage personne puisqu’on ne sait pas faire de logiciel sans code avec des bugs, toujours avec des bugs !

Regardez ! Elle est seule. Il fait froid. Elle entre dans le service des urgences. L’infirmière l’écoute. Elle lui présente ses difficultés ; elle nécessite un diagnostic, un diagnostic d’un cancer immédiatement. Alors, après l’avoir écoutée, l’infirmière du dispatching la regardant dans les yeux lui dit : « Madame, voulez-vous un rendez-vous avec un robot ou un médecin ? » Et elle répond bien sûr : « Un humain, je veux un médecin humain ; pas un robot ! » Et là dans ses yeux, l’infirmière voit qu’elle a fait un mauvais choix. « Couloir 2, porte 7 » dit-elle, alors que au couloir 1, effectivement Watson, celui qu’on vous a présenté, Watson était là ; il pouvait la recevoir en colloque singulier, et Watson concentré d’algorithmes, intelligence artificielle parmi, effectivement, les meilleures aujourd’hui, champion du monde au jeu Jeopardy!, [rires], réutilisé dans le monde médical, Watson se trompe pour certains cancers une fois sur dix, alors que ses collègues se trompent une fois sur deux. On voit bien que là l’erreur artificielle et l’erreur humaine ne sont pas la même ; on ne permet pas au robot d’être un phénomène d’erreurs.

Les robots ne sont pas objets de droit, ils sont sujets de droit parce qu’ils possèdent une intelligence artificielle qui leur donne une autonomie et ceux qui codent cette autonomie doivent nécessairement enfermer dans un environnement, un environnement qui va définir des règles sur la responsabilité. C’est sûr que c’est la plateforme d’intelligence artificielle qui est responsable en premier niveau. C’est sûr que ce sont les codeurs de cette plateforme qui sont en état de responsabilité. Il faut une traçabilité ; il faut un respect de la dignité des personnes ; et pour cela, j’ai conscience de la difficulté, mais vous êtes l’écriture de l’avenir de demain.

Alors pourquoi pas ? Pourquoi ne pas penser à une charte universelle du code ? Pourquoi ne pas envisager de redéfinir les règles du jeu et ne pas décider à d’autres de le faire. Et dans cette charte on pourrait souligner, je ne sais pas si vous êtes d’accord avec moi, vous le direz tout à l’heure, mais on pourrait définir un droit de refus ; un droit qui nous permettrait de dire non à tout système de codage qui serait contraire aux droits de l’homme. Un système qui nous permettrait, après le droit de refus, un droit d’alerte, de dénonciation de tout ce qui pourrait être liberticide. Peut-on coder sans responsabilité sociétale un système qui trompe tous les moteurs diesels ? Ce n’est pas possible !

Alors si vous êtes d’accord avec moi, si on veut changer le monde, si aujourd’hui on écrit grâce au code ce monde nouveau, l’intelligence artificielle pourrait être différente de l’intelligence humaine. On pourrait créer un monde où le code serait éthique by design, véritable compilateur d’un code de l’honneur des codeurs.

Merci.

[Applaudissements]

Apéro April le 20 juillet 2018 à partir de 19h00 dans les locaux de l'April (Paris)

APRIL - mar, 07/03/2018 - 10:28
Début: 20 Juillet 2018 - 19:00Fin: 20 Juillet 2018 - 22:00 Un apéro April ?

Un apéro April consiste à se réunir physiquement afin de se rencontrer, de faire plus ample connaissance, d'échanger, de partager une verre et de quoi manger mais aussi de discuter sur l'actualité et les actions de l'April. Un apéro April est ouvert à toute personne qui souhaite venir, membre de l'April ou pas. N'hésitez pas à venir nous rencontrer.

L'apéro a lieu à Paris notamment parce que le local s'y trouve ainsi que les permanents et de nombreux actifs. Membre ou pas de l'April vous êtes les bienvenus. Contactez-nous pour organiser un Apéro April dans votre région.

Quand et quoi

Le prochain apéro francilien aura lieu le vendredi 20 juillet 2018 à partir de 19h00 dans les locaux de l'April au 44/46 rue de l'ouest, bâtiment 8, 75014 Paris (entrée possible par la place de la Catalogne, à gauche du biocop, au niveau des autolib), le téléphone du local est le 01 78 76 92 80 en cas de besoin.

En ouverture de l'apéro nous ferons un court point sur les dossiers/actions en cours.

Pour tous les détails et vous inscrire rendez-vous sur le pad.

Revue de presse de l'April pour la semaine 26 de l'année 2018

APRIL - lun, 07/02/2018 - 16:16

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 26

[Les Numeriques] Google aurait bien voulu racheter GitHub

Par la rédaction, le samedi 30 juin 2018. Extrait:
> En rachetant GitHub pour 7,5 milliards de dollars en juin, Microsoft a grillé la priorité à Apple, mais pas seulement… Selon Bloomberg, Diane Green, la responsable de Google Cloud, a laissé entendre que la firme de Mountain View s'était intéressée au rachat de la plateforme de codage.
Lien vers l'article original: https://www.lesnumeriques.com/vie-du-net/google-aurait-bien-voulu-racheter-github-n75755.html

Et aussi:
[MacGeneration] Google avait des vues sur GitHub avant son acquisition par Microsoft

[Libération] Est-il vrai qu'on ne pourra bientôt plus poster de GIF ou de mèmes sur Internet?

Par Fabien Leboucq, le vendredi 29 juin 2018. Extrait:
> La directive n'est pas encore passée devant le Parlement européen, mais c'est bien un risque, selon les détracteurs du projet.
Lien vers l'article original: http://www.liberation.fr/checknews/2018/06/29/est-il-vrai-qu-on-ne-pourra-bientot-plus-poster-de-gif-ou-de-memes-sur-internet_1662604

Et aussi
[Contrepoints] Directive sur les droits d’auteur: une menace pour la presse

Voir aussi:
Directive droit d'auteur: mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé sur Internet; vote décisif en juillet
Campagne "Save Your Internet"

[20minutes.fr] C'est quoi PeerTube, le logiciel qui se présente comme l’alternative libre à YouTube?

Par Marie De Fournas, le mercredi 27 juin 2018. Extrait:
> Tout comme Youtube, Dailymotion ou Vimeo, PeerTube permet de visionner, commenter et publier des vidéos sur des plateformes où les administrateurs choisissent leurs propres règles d’utilisations…
Lien vers l'article original: https://www.20minutes.fr/high-tech/2296959-20180627-quoi-peertube-logiciel-presente-comme-alternative-libre-youtube

Et aussi:
[Clubic.com] PeerTube, le YouTube libre, se finance sans peine sur Kisskissbankbank
[3DVF] Crowdfunding: PeerTube, plateforme vidéo libre initiée par Framasoft
[Zebulon.fr] PeerTube: Framasoft offre une alternative open-source à YouTube

[CNCD-11.11.11] Des semences open source pour libérer les paysans

Par Jean-François Pollet, le mardi 26 juin 2018. Extrait:
> A l'origine des récoltes, il y a les semences. Qui les détient, tient le monde. Le projet Semences open source encourage la production de semences collaboratives qui appartiennent à tout le monde.
Lien vers l'article original: https://www.cncd.be/agriculture-brevetage-vivant-semences-open-source-paysans

[We Demain] Pas de communs sans gouvernance démocratique

Par Myriam Bouré, le mardi 26 juin 2018. Extrait:
> Je m’appelle Myriam, j’ai cofondé Open Food France, une plateforme basée sur un logiciel libre où paysans, mangeurs, restaurateurs, peuvent organiser et opérer des circuits de distribution courts et indépendants.
Lien vers l'article original: https://www.wedemain.fr/Pas-de-communs-sans-gouvernance-democratique_a3406.html

[neon] Fake news, complotisme, neutralité…: Comment internet est devenu un gigantesque fail

Par Charles Faugeron, le lundi 25 juin 2018. Extrait:
> Liberté, égalité, praticité : quand on nous l’a présenté, internet devait nous sauver. Depuis, il semble qu’on a tout foiré.
Lien vers l'article original: https://www.neonmag.fr/fake-news-complotisme-streaming-neutralite-comment-internet-est-devenu-un-gigantesque-fail-508169.html

[cio-online.com] Le Cigref tonne, l'orage approche pour les fournisseurs

Par Bertrand Lemaire, le mercredi 20 juin 2018. Extrait:
> En y mettant du poids et de la solennité, le Cigref a adressé un nouvel avertissement sans frais aux grands fournisseurs IT. Le dernier? A l'heure des promesses non-tenues du cloud et des pressions insupportables sur les budgets, les grandes entreprises semblent avoir pris le virage des alternatives. Oracle, Microfocus, SAP et les autres devraient sérieusement se méfier ou ils se réveilleront quand les entreprises cesseront brutalement leurs contrats, une fois les migrations en cours achevées.
Lien vers l'article original: https://www.cio-online.com/actualites/lire-le-cigref-tonne-l-orage-approche-pour-les-fournisseurs-10418.html

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Lettre d'information publique de l'April du 1er juillet 2018

APRIL - lun, 07/02/2018 - 07:42

Bonjour,

Le 5 juillet 2018 se tiendra un vote décisif au Parlement européen pour la sauvegarde d'un Internet libre et ouvert, dans le cadre de la révision de la directive droit d'auteur. L'April appelle les parlementaires européens à rejeter la proposition de directive dans sa globalité. Vous pouvez agir en demandant aux parlementaires européens de rejeter le projet de directive.

L'April a désormais son émission sur radio Cause Commune (diffusion sur 93.1 sur la bande FM en Île-de-France et sur le site web de la radio). La 2e émission a été diffusée mardi 5 juin 2018. Le podcast ainsi que toutes les références citées sont disponibles. Une partie de l'émission a été consacrée à la révision de la directive droit d'auteur. Je vous souhaite une bonne écoute et je vous donne rendez-vous mardi 3 juillet 2018 de 15 h 30 à 17 h pour la 3e émission. Vous pouvez vous abonner au flux RSS compatible podcasts.

Le groupe Transcriptions vous offre neuf nouvelles transcriptions.

N'oubliez pas d'écouter les dernières éditions du Décryptualité.

L'association sera présente aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre à Strasbourg du 7 au 12 juillet 2018. L'association tiendra un stand et donnera des conférences. Si vous êtes disponible vous pouvez venir nous aider à tenir le stand quelques heures, merci de vous inscrire sur le wiki.

Consultez la lettre publique ci-dessous pour toutes les autres informations et notamment la revue de presse qui propose une vingtaine d'articles.

Librement,
Frédéric Couchet
délégué général de l'April.

Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez faire un don ou adhérer à l'association.

L'Internet libre et ouvert est en danger : agir maintenant pour arrêter ce désastre

Lors de la session plénière du Parlement européen qui débute le 2 juillet, aura lieu un vote décisif pour la sauvegarde d'un Internet libre et ouvert. Les membres du Parlement voteront sur la proposition de directive sur le droit d'auteur. Son article 13 entend imposer aux plateformes d'hébergement la mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé sur Internet des contenus que nous mettons en ligne. L'April appelle les parlementaires européens à rejeter la proposition de directive dans sa globalité lors de la plénière de juillet. .

Le vote aura lieu le jeudi 5 juillet, vous pouvez arrêter ce désastre en demandant aux parlementaires européens de rejeter le projet de directive. On compte sur vous !

Émission Libre à vous ! diffusée mardi 5 juin 2018 sur radio Cause Commune - podcast disponible

L'April a désormais son émission sur radio Cause Commune (diffusion sur 93.1 sur la bande FM en Île-de-France et sur le site web de la radio). L'ambition de Libre à vous ! est d'être une émission d'explications, d'échanges et d'actions concernant les dossiers politiques et juridiques que l'April traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission sera également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. Elle sera diffusée en direct chaque 1er mardi du mois de 15h30 à 17h00.

La deuxième émission Libre à vous ! de l'April a été diffusée en direct sur la radio « Cause commune » mardi 5 juin 2018 de 15h30 à 17h. Le podcast ainsi que toutes les références citées sont disponibles. Je vous souhaite une bonne écoute.

La troisième émission sera diffusée en direct mardi 3 juillet 2018 de 15 h30 à 17 h.

Vous pouvez vous abonner au flux RSS compatible podcasts.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. L'Internet libre et ouvert est en danger : agir maintenant pour arrêter ce désastre
  2. Émission Libre à vous ! diffusée mardi 5 juin 2018 sur radio Cause Commune - podcast disponible
  3. Dossiers, campagnes et projets
    1. Directive droit d'auteur : mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé sur Internet ; vote décisif en juillet
    2. La commission des affaires juridiques du Parlement européen a voté pour les robots-censeurs de l'article 13 : quelle sera la suite ?
    3. Article de Glyn Moody dans « boingboing.net » : Du foutoir, de l'Article 13, et de la déconstruction de mythes
    4. Collectivités, participez à l'édition 2018 du label Territoire Numérique Libre
    5. L'April participe à la Fête des possibles, du 15 au 30 septembre 2018
    6. Neuf nouvelles transcriptions
    7. Décryptualité
    8. Revue de presse
  4. Conférences, événements
    1. Événements à venir
    2. Événements passés
  5. Vie associative
    1. Revue hebdomadaire
    2. Adhésions
  6. Soutenir l'association
  7. Rejoindre l'association à titre individuel
  8. Rejoindre l'association en tant que personne morale
  9. Archives
Dossiers, campagnes et projets Directive droit d'auteur : mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé sur Internet ; vote décisif en juillet

La commission des affaires juridiques (JURI) a adopté le 20 juin 2018 la proposition de directive sur le droit d'auteur et notamment son article 13 qui impose aux plateformes d'hébergement la mise en place d'un filtrage généralisé et automatisé des contenus que nous mettons en ligne sur Internet. Les plateformes de développement de logiciels libres sont exemptées de ces exigences de filtrage mais l'idée même de ce principe est désastreuse. L'April appelle les parlementaires européens à rejeter la proposition de directive dans sa globalité lors de la plénière de juillet.

La commission des affaires juridiques du Parlement européen a voté pour les robots-censeurs de l'article 13 : quelle sera la suite ?

Le 20 juin 2018, la commission des affaires juridiques (JURI) du Parlement européen (PE) a adopté le désastreux article 13 (CA 141) proposé par le rapporteur et député européen Axel Voss, au moment du vote de leur rapport sur le droit d'auteur dans le marché unique numérique. En votant ainsi, 15 des 25 membres de la commission JURI ont ouvertement ignoré les appels des experts en tous domaines, mais aussi les 188 990 messages envoyés ces deux dernières semaines par des citoyens de l'Union européenne avec les outils de #SaveYourInternet ainsi que les plusieurs autres milliers de messages transmis par d'autres moyens. Pour savoir quelle sera la suite.

Article de Glyn Moody dans « boingboing.net » : Du foutoir, de l'Article 13, et de la déconstruction de mythes

Traduction d'un article rédigé par le journaliste Glyn Moody et publié sur le site boingboing.net le 7 juin 2018 :

« Comme quiconque ayant suivi la triste saga de la réforme du droit d'auteur européen, les éléments-clefs — les articles 3 sur la fouille de texte, 11 sur la « taxe des liens » et 13 sur le filtrage des contenus par des robots censeurs — sont en train de devenir comme le repas du chien dans le proverbe anglais, un foutoir complet. Les critiques justifiées de la proposition législative se sont accumulées à un niveau encore jamais atteint, obligeant les politiciens derrière à des subterfuges répétés. Les arguments successifs contre chacun des trois articles mentionnés ont conduit à ajouter des précisions pour tenter de faire face à ces critiques, mais cela a juste empiré les choses et réduit le texte initial en bouillie, le tuant ». Lire l'article complet.

Collectivités, participez à l'édition 2018 du label Territoire Numérique Libre

Le label « Territoire Numérique Libre » est une initiative de l'ADULLACT (Association des Développeurs et des Utilisateurs de Logiciels Libres pour les Administrations et les Collectivités Territoriales), destinée à mettre en valeur l’utilisation de logiciels et systèmes d’exploitation libres au sein des collectivités territoriales françaises. Son objectif est aussi d'y promouvoir l'utilisation des logiciels libres et des formats ouverts ainsi que la mise à disposition de données ouvertes.

Les collectivités territoriales peuvent proposer leur candidature au label « Territoire Numérique Libre » avant lundi 15 octobre 2018, 23 h 59.

L'April participe à la Fête des possibles, du 15 au 30 septembre 2018

Du 15 au 30 septembre 2018, nous participons avec plus de 120 autres organisations et réseaux de la transition à la Fête des Possibles (nouveau nom de la Journée de la Transition). Plus de 3 000 rendez-vous sont prévus en France et en Belgique pour rendre visibles les milliers d’initiatives locales qui embellissent la société et construisent un avenir plus durable et solidaire.

Neuf nouvelles transcriptions

Le groupe Transcriptions de l'April vous offre de la lecture avec Neuf nouvelles transcriptions :

Décryptualité

Depuis le 20 février 2017, date du premier Décryptualité, un petit groupe de membres de l’April se réunit chaque semaine : « On a eu envie de faire quelque chose d’un petit peu différent de la revue de presse de l’April, qui soit un petit peu plus large ». Dans un format d’une quinzaine de minutes, les sujets concernant l’actualité informatique sont commentés de façon simple et accessible au plus grand nombre.

Revue de presse

La revue de presse fait partie du travail de veille mené par l'April dans le cadre de son action de défense et de promotion du Logiciel Libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

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Les derniers titres de la revue de presse :

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Conférences, événements Événements à venir Événements passés Vie associative Revue hebdomadaire

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Une page décrivant le principe d'une revue hebdomadaire est en ligne.

Vous pouvez en savoir plus en consultant en ligne les archives des premières revues hebdomadaires, et notamment la synthèse de la revue du 1er juin 2018, la synthèse de la revue du 8 juin 2018, la synthèse de la revue du 15 juin 2018, la synthèse de la revue du 22 juin 2018, la synthèse de la revue du 29 juin 2018.

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Droit d’auteur, doit-on marquer les œuvres à la culotte

APRIL - ven, 06/29/2018 - 09:33


Titre : Droit d’auteur, doit-on marquer les œuvres à la culotte ?
Intervenants : Séverine Dusollier - Léa Chamboncel - David El Sayegh - Hervé Gardette
Lieu : émission Du grain à moudre - France Culture
Date : juin 2018
Durée : 39 min 50
Écouter le podcast ou visualiser la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Electronic Frontier Foundation og-copyrightbot, licence Creative Commons EFF's Copyright Policy
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Description

La directive européenne « copyright » vise à renforcer la protection des droits d’auteurs sur internet. L’article 13 oblige l’utilisation de technologies de filtrage des contenus avant publication. Est-ce une forme de censure ou une nécessité pour la protection des artistes ?

Transcription

Hervé Gardette : Bonsoir à toutes et à tous. Bienvenue dans Du Grain à moudre. Ce soir « Droit d’auteur, doit-on marquer les œuvres à la culotte ? » Vous êtes musicien, vous avez envie de percer dans le milieu ; ce soir c’est la Fête de la musique et c’est peut-être la chance de votre vie : soit parce qu’un producteur passait par hasard devant votre prestation et, épaté par la qualité de vos compositions, va vous faire signer un gros contrat ; soit parce que dans le public quelqu’un va vous filmer avec son smartphone, va publier la vidéo sur YouTube, laquelle va faire le buzz et vous valoir des millions de vues. Quelques jours auront passé, vous voilà donc désormais célèbre mais pas riche pour autant car en dépit du nombre plus que conséquent de clics, la plateforme sur laquelle circule votre musique vous rémunère à peine ; mais heureusement, les choses vont bientôt changer.

Le Parlement européen est en effet en train d’adopter une directive sur le droit d’auteur, directive qui vise à mieux rémunérer les créateurs de contenus. La commission des affaires juridiques du Parlement l’a adoptée hier. Est-ce une bonne nouvelle ? Eh bien pas pour tous les créateurs. Certains dénoncent, en effet, un des articles de cette directive, l’article 13 ; celui-ci prévoit la mise en place de filtres automatiques sur les plateformes numériques pour détecter les contenus qui relèvent du droit d’auteur, avec la possibilité d’effacer les œuvres qui enfreindraient ce droit. Les parodies, remix et autres reprises pourraient ainsi faire les frais de ce contrôle automatisé, réduisant d’autant la liberté de création alors que l’objectif initial est bien de la protéger. « Droit d’auteur, doit-on marquer les œuvres à la culotte ? » C’est le titre de ce soir en compagnie de trois invités. Léa Chamboncel bonsoir.

Léa Chamboncel : Bonsoir.

Hervé Gardette : Vous êtes créatrice, vous faites de la photo, vous publiez notamment une série de podcasts intitulée « Place du Palais Bourbon »1 et vous êtes membre du mouvement Create.Refresh2 qui fait campagne contre cet article 13 que j’évoquais de la directive européenne sur le droit d’auteur. Je précise que c’est un mouvement qui a été lancé par des ONG et par des organisations de la société civile. Pour discuter avec vous David El Sayegh bonsoir.

David El Sayegh : Bonsoir.

Hervé Gardette : Secrétaire général de la Sacem ; la Sacem c’est une des grandes sociétés d’auteurs en France, Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, et vous y êtes en charge notamment, à la Sacem, de la direction juridique. Et puis troisième invitée Séverine Dusollier, bonsoir.

Séverine Dusollier : Bonsoir.

Hervé Gardette : Juriste, spécialiste des questions de droit d’auteur. Vous êtes professeur à l’école de droit de Sciences Po et cofondatrice de la European Copyright Society ; en un mot qu’est-ce que c’est ?

Séverine Dusollier : Il s’agit d’un groupement d’une quinzaine, vingtaine de professeurs du droit d’auteur en Europe qui se sont regroupés pour émettre des avis sur les évolutions du droit d’auteur en Europe, faire entendre la voix des professeurs.

Hervé Gardette : C’est une société qui va avoir l’occasion de revoir un petit peu, justement, ses avis parce que c’est en train de bouger. J’ai presque envie de dire, Séverine Dusollier, c’est en train de bouger enfin ! Parce que cette directive des droits d’auteur elle vient de loin, il ne faut peut-être pas exagérer, mais en tout cas ça fait déjà quelques années qu’on l’évoque.

Séverine Dusollier : En fait, pour le moment le droit l’auteur à l’échelon européen est régi principalement par une directive qui date de 2001, donc quelques années après l’émergence d’Internet comme un média public. En 2001, Google n’existait pas, YouTube n’existait pas, Facebook n’existait pas, les smartphones n’existaient pas. Donc vous imaginez combien le cadre juridique peut sembler peut-être un peu dépassé, un peu ringard. Cela fait plusieurs années que la Commission européenne essaye d’intervenir et, contrairement à ce qui avait été fait dans cette première directive, je pense que l’objectif réel est de développer le marché européen. Donc de permettre à des opérateurs économiques de proposer des œuvres sur Internet, en accord avec le droit d’auteur, pour rémunérer les auteurs, mais de le faire de manière plus efficace que ce n’est le cas à l’heure actuelle. Donc d’essayer d’enlever les barrières.

Les textes qui ont été proposés il y a quelques années vont dans ce sens-là. Le texte qui est en train d’être discuté au Parlement et qui mènera, peut-être, à une directive dans les mois qui viennent, est un texte un peu fourre-tout dans lequel il y a plusieurs dispositions ; on s’est un peu éloigné de l’objectif initial de favoriser l’exploitation des œuvres sur Internet.

Hervé Gardette : L’objectif aujourd’hui c’est peut-être quoi ? De mieux réguler et de mieux harmoniser et rémunérer les créateurs David El Sayegh ?

David El Sayegh : Oui, c’est un peu l’objectif. Mais peut-être pour comprendre où l’on va il est nécessaire de faire un retour sur d’où on vient. Et madame Dusollier l’a très bien expliqué. Il y avait d’abord une directive de 2001 dont l’objectif était d’accorder des droits aux créateurs sur Internet, mais en parallèle il y a eu une autre directive très importante à la même époque, qui est la directive commerce électronique, qui organisait un système d’irresponsabilité pour les prestataires techniques de l’Internet. Et je dirais que ces directives coexistaient pacifiquement jusqu’au moment où certains acteurs de l’Internet, qui n’étaient pas de simples intermédiaires techniques, qui étaient en réalité de véritables diffuseurs – YouTube, SoundCloud, Dailymotion pour citer quelques-uns d’entre eux – sont devenus de véritables diffuseurs [ont utilisé cette directive commerce électronique à leur profit, note de l'intervenant]. Et là, on a eu une problématique très forte pour les créateurs, c’était comment mettre en œuvre nos droits vis-à-vis d’entités qui bénéficiaient d’un régime d’hypo-responsabilité et qui ne contractualisaient pas des accords avec les créateurs.
D’où cette difficulté de trouver un point d’équilibre entre des revendications légitimes de la part de créateurs et un système [de responsabilité, note de l'intervenant] vis-à-vis d’entités qui n’étaient pas de simples prestataires techniques, qui étaient plus que des hébergeurs mais pas non plus des éditeurs au sens traditionnel comme peuvent l’être une chaîne de télévision ou une radio. Voilà, c’est ça l’objectif aussi qu’entend poursuivre la directive.

Hervé Gardette : Et ces entités justement, David El Sayegh, qui sont plus que des hébergeurs mais pas tout à fait des éditeurs au sens juridique du terme, est-ce qu’elles en sont toujours à ce point ou bien est-ce que certaines, quand même, ont commencé à contractualiser avec les créateurs ?

David El Sayegh : On n’a pas attendu le projet de directive pour avoir des relations contractuelles avec ces nouvelles entités ; par exemple, une société comme YouTube, ça fait plus de dix ans qu’on a un accord avec cette société ; on a signé un accord avec Facebook, on a signé un accord avec SoundCoud. Donc il existe des accords. Mais malheureusement, ces accords sont insuffisants parce que les règles qui les régissent dépendent de la volonté de ces plateformes pour qui nous représentons de simples créateurs. Il faut bien comprendre que quand vous négociez avec un GAFA, je veux dire une grosse société américaine [c'est-à-dire une multinationale américaine de l'Internet, note de l'intervenant], et que vous représentez des créateurs français, vous n’êtes qu’une petite province dans une stratégie internationale et vous êtes souvent laissé pour compte. D’où la nécessité dans un rapport par nature déséquilibré de réintroduire un dispositif permettant de mieux faire valoir les prérogatives des créateurs.

Hervé Gardette : Léa Chamboncel, donc vous qui êtes créatrice, qui pouvez avoir par exemple certaines de vos œuvres qui se retrouvent sur ces plateformes, pas forcément d’ailleurs à votre insu, peut-être aussi parce que vous, vous avez intérêt à être visible ; on va beaucoup parler de YouTube ce soir parce que c’est vrai que c’est la principale plateforme à laquelle on pense. Est-ce que vous partagez déjà ce constat d’une relation assez déséquilibrée et de la nécessité, en tout cas, de revoir les relations qu’il peut y avoir entre ces diffuseurs que sont quand même les plateformes numériques et ceux qui les alimentent, notamment les créateurs ?

Léa Chamboncel : Oui effectivement, je pense que la problématique est celle-ci. Il ne faut pas non plus qu’on tombe dans une autre problématique qui est celle de la régulation des plateformes. Et on a parfois le sentiment qu’à travers cet article c’est aussi ce qu’on cherche à faire.

Hervé Gardette : Attendez ! On parlera de l’article plus tard, si vous voulez bien, de l’article 13. Mais simplement, déjà sur la philosophie générale et sur l’idée que quand on crée des œuvres et qu’on les diffuse sur une plateforme comme YouTube on n’a peut-être pas un traitement suffisamment équitable, en tout cas qui permet, par exemple, d’être rémunéré à la hauteur de ce qu’en retirent ces plateformes.

Léa Chamboncel : À mon avis ça dépend aussi de quel type de créateur vous êtes en quelque sorte. Si vous êtes effectivement un créateur très établi je comprends qu’on ait envie d’essayer de retirer de l’argent de ce travail qui est fait. Nous on n’est pas contre le droit d’auteur ; ça permet quand même aux auteurs d’en vivre. La question du copyright, en revanche, je pense que ça ne doit pas non plus être un frein à la création. C’est-à-dire que moi, aujourd’hui, si je n’avais pas eu l’opportunité de pouvoir poster effectivement ce que j’ai créé tant sur SoundCloud ou sur YouTube, ce qui serait la réalité demain avec l’adoption de l’article 13, car ça viendrait à être bloqué en amont, c’est-à-dire que je n’aurais même pas eu la possibilité d’avoir la chance de mettre mon travail et de pouvoir le partager avec mon audience ; c’est-à-dire que je n’aurais pas été connue, en fait, tout simplement, ç’aurait été quand même très compliqué. Donc je pense que la question dépend aussi de comment on se positionne.

Hervé Gardette : Ça veut dire que pour vous, finalement, ces plateformes-là sont plus intéressantes en termes de notoriété qu’en termes de rémunération. C’est-à-dire que vous n’attendez pas forcément une rémunération ?

Léa Chamboncel : Absolument. En termes de notoriété. Si la question de la rémunération peut se poser ; en tout cas moi je parle en ce qui me concerne, ce n’est pas une priorité à ce stade. La priorité à ce stade, c’est d’arriver à me faire connaître, tout simplement.

Hervé Gardette : S’agissant alors de la rémunération, j’ai trouvé un article sur le Journal du Geek3 qui est un magazine en ligne, qui date de janvier 2018 donc assez récent, qui s’intéresse aux rémunérations ; alors c’est au niveau américain, au niveau des États-Unis, et on trouve sur les dix principales plateformes qui diffusent en l’occurrence de la musique, la première c’est Groove Musique, je ne connaissais pas, et à chaque, je ne sais pas comment dire, écoute d’un morceau voilà, à chaque écoute d’un morceau l’auteur va toucher 0,0273 dollar ; le dixième c’est YouTube : à chaque écoute 0,00074 dollar. Séverine Dusollier, est-ce que déjà, du point de la rémunération, il y a de vrais déséquilibres entre les plateformes et c’est ce que la directive européenne sur le droit d’auteur vise aussi, peut-être, à rééquilibrer ? Et à ce que celles qui sont peut-être les plus populaires rémunèrent un peu mieux les auteurs ?

Séverine Dusollier : La directive ne va pas vraiment essayer d’amener une égalité dans le niveau des rémunérations, mais elle essaye de mettre tous les opérateurs sur le même plan. C’est vrai qu’il peut paraître extrêmement injuste que des plateformes, telle YouTube qui exploite des œuvres protégées [ne rémunère pas les créateurs pour l’utilisation de ces contenus, note de l'intervenante] – il faut quand même savoir que chaque minute il y a des centaines d’heures qui sont postées sur YouTube, avec de la publicité, donc YouTube se rémunère au passage du flux d’internautes qui vont le visiter. Donc il y a des flux monétaires qui sont créés qui ne reviennent pas aux auteurs ou un peu avec les accords que les titulaires de droits arrivent à négocier avec ces plateformes.
En revanche, on a d’autres opérateurs tels Deezer, Spotify, qui eux jouent le jeu et rémunèrent les auteurs. Donc il y a à la fois une injustice pour les créateurs qui ne sont pas rémunérés alors que ces plateformes se rémunèrent très grassement et aussi une injustice par rapport à des concurrents économiques qui eux rémunèrent les auteurs. Donc il y a là plusieurs gaps ou value gaps, comme on en a parlé au niveau européen, que la directive essaye de combler.
Ensuite, sur la manière dont les rémunérations vont réellement arriver chez les auteurs, c’est un autre débat sur lequel par exemple la France a agi par rapport aux plateformes de streaming de musique, mais la directive ne donne que le moyen aux auteurs de négocier leurs droits. Elle ne leur donne pas de garantie qu’ils obtiendront une rémunération juste.

Hervé Gardette : Léa Chamboncel.

Léa Chamboncel : Excusez-moi, je voulais juste intervenir. Effectivement la question de la pluralité des plateformes, c’est une question assez intéressante et souvent on met en avant un monopole qui est un fait, d’un certain nombre de plateformes qui sont déjà très bien établies dont on a déjà cité le nom, donc je ne reviendrai pas là-dessus. Le problème du système qui est aujourd’hui envisagé c’est qu’il risque, en fait, de renforcer la centralisation du Web au profit de ces plateformes-là qui ont, elles, les capacités de mettre en place ce type de filtrage, car il faut savoir que ça coûte énormément d’argent et que c’est très compliqué à mettre en œuvre. Donc ça veut dire qu’il y aura certainement des petites plateformes émergentes qui auraient la volonté, imaginons, de mieux rémunérer les auteurs, qui n’auront pas la capacité de venir sur ce marché qui est déjà complètement saturé et qui, demain, sera parfaitement centralisé au profit des grosses plateformes qu’on vient de citer.

Hervé Gardette : Le système de filtrage. On va y arriver dans un court instant ; ça fait partie effectivement de la discussion, mais pour qu’on comprenne bien le cadre je retarde encore un tout petit peu, si vous le voulez bien, le débat juste sur ce sujet. Je voudrais d’abord vous poser une question, David El Sayegh, et après promis, on arrive sur cet article 13. Par rapport à ce que disait Séverine Dusollier, donc ces plateformes dont YouTube notamment qui capte effectivement cette production sans rémunérer très bien, c’est un euphémisme, ceux qui produisent, ceux qui sont les créateurs.

David El Sayegh : C’est tout le problème.

Hervé Gardette : Mais personne n’oblige les créateurs à aller sur ces plateformes. Pourquoi par exemple quand on est un musicien, on ne se contenterait pas de proposer sa musique sur Deezer, sur Spotify, puisqu’il y a des accords, et de ne pas la proposer sur YouTube ? Est-ce que c’est tellement puissant aujourd’hui qu’on ne peut pas faire autrement que d’y être ?

David El Sayegh : C’est tellement puissant qu’on ne peut pas faire autrement que d’y être ! Et vous avez raison, il y a deux problématiques en réalité. Il y a une problématique d’exposition et on a besoin de ces plateformes quand on est un artiste pour se faire connaître ; mais indépendamment de l’exposition vous avez une problématique de rémunération. Et parlons bien et parlons chiffres. Moi je vais vous donner deux chiffres : quand vous faites un million de vues sur YouTube, la Sacem vous donne 80 euros [la valorisation de ces streams représente pour la Sacem 80 euros, note de l'intervenant]. Quand vous faites le même nombre de streams sur Spotify ou Deezer vous touchez environ, ça dépend des services, mais à peu près 1 000 euros. Donc on est dans un rapport de plus de 1 à 10 en termes de rémunération. Un autre chiffre qui vous permettra de prendre l’ampleur du phénomène : aujourd’hui, en matière de streaming, YouTube capte 94 % du trafic de streams ; donc le nombre de streams c’est à 94 % YouTube et c’est moins de 3 % de la rémunération des créateurs. Donc on a un vrai souci d’équilibre économique que la directive, au travers d’un système tendant à mieux responsabiliser les plateformes, tente de remédier. C’est une problématique très forte.

Qu’est-ce que c’est YouTube en réalité, ou une plateforme ? Ce sont deux choses. C’est un cloud, c’est-à-dire un service dans lequel les gens vont déposer des vidéos pour que d’autres personnes les regardent et une régie publicitaire puisque, à chaque message, vous avez un passage publicitaire. Et YouTube prend automatiquement, que vous soyez petit, grand ou moyen, plus de 50 % des revenus ; et autre problématique, c’est que personne ne connaît le chiffre d’affaires de YouTube. Ce n’est pas une société, c’est un service qui appartient à Google et on travaille dans une totale opacité. Quand bien même on augmenterait nos pourcentages de rémunération, à partir du moment où nous n’avons aucune maîtrise sur la monétisation des flux générés par la plateforme, nous ne pouvons que prendre une portion congrue, si je puis m’exprimer ainsi, des recettes générées par la plateforme. Donc c’est une vraie problématique et je comprends tout à fait la problématique d’exposition : elle est prégnante, elle est essentielle et nous avons besoin d’exposition. La radio aussi est un formidable outil d’exposition : quand votre titre passe sur France Culture il est bien mieux rémunéré que quand il passe sur YouTube, je vous le garantis ! Et pourquoi ? Parce que la radio a une responsabilité primaire et doit négocier en amont des accords avec les titulaires de droits alors qu’aujourd’hui l’article 14 de la directive commerce électronique, c’est-à-dire le statut d’hébergeur, ne rend pas, à priori, ces plateformes responsables des contenus qu’elles diffusent.

Hervé Gardette : Séverine Dusollier.

Séverine Dusollier : Je voulais revenir sur votre question : pourquoi est-ce que les auteurs iraient sur ces plateformes ? Une des grandes difficultés et spécificités de YouTube c’est que ce ne sont pas uniquement les auteurs qui mettent leurs contenus sur les plateformes, c’est ce que vous faites vous [Léa Chamboncel] comme artiste. Mais il y a beaucoup de contenus et la majorité des contenus qui sont sur YouTube sont mis par des gens qui n’ont pas les droits d’auteur sur les contenus. Tous les contenus audiovisuels, la musique, ce sont vous et moi qui pouvons, en tant qu’internaute, aller mettre cela sur YouTube sans aucune autorisation. Et c’est ce qui rend le débat plus compliqué puisque YouTube n’est pas un éditeur pour cette raison. Deezer, Spotify, ils décident ce qu’ils insèrent dans leur catalogue, ça les rend éditeurs, alors que YouTube a un catalogue très flou qui est constitué par les internautes, par des artistes qui volontairement mettent leurs contenus sur YouTube, mais aussi par tout un chacun et c’est bien là la difficulté ; il y a à la fois des créateurs qui veulent être exposés et qui alors, peut-être, acceptent de ne pas être rémunérés contre exposition, mais on a toute une série de contenus qui sont mis à l’insu ou contre la volonté des créateurs.

Hervé Gardette : Et donc il y a cette directive européenne qui arrive sur le droit d’auteur et qui vise à quoi notamment dans son article 13, Séverine Dusollier, pour nous expliquer peut-être le plus concrètement possible ce qui est envisagé ? C’est quoi ? C’est trouver, mettre en place des outils qui vont permettre d’avoir une gestion la plus, comment dire, la plus fine possible, la plus pertinente possible des droits d’auteur ? C’est ça ?

Séverine Dusollier : L’article 13 a eu une longue évolution, est parti d’un texte très flou, très contestable dans ses principes juridiques, je ne vais pas aller dans la technicité juridique. Pour le moment on a deux versions sur la table : celle qui a été négociée, acceptée par le Conseil de l’Union européenne et celle qui a été votée hier par le comité juridique du Parlement européen et qui sera peut-être votée en assemblée plénière début juillet par le Parlement européen. Ensuite, sur ces deux versions il faudra avoir un accord entre la Commission, le Conseil et le Parlement européen ; on n’y est pas.

Hervé Gardette : Globalement ça dit quoi ?

Séverine Dusollier : Les deux versions sur la table prévoient en fait deux options. La première, celle dont on parle le plus, en fait c’est la deuxième, c’est le filtrage. Mais il y a d’abord une première option qui a émergé durant les discussions qui est de dire que les plateformes font un acte de communication au public. Cet acte de communication au public doit être autorisé par les créateurs et par les titulaires de droits d’auteurs, donc notamment par les sociétés de gestion collective.

Hervé Gardette : Comme la Sacem.

Séverine Dusollier : Et donc le texte donne un pouvoir en effet aux sociétés de gestion collective d’aller négocier avec ces opérateurs en leur disant « vous voyez, vous n’avez pas le choix ; vous devez négocier avec nous parce que ce que vous faites est une atteinte à notre droit d’auteur ». Si les plateformes ne le font pas elles doivent mettre en place des outils qui peuvent reconnaître les contenus sur indication des titulaires de droits. C’est pour ça que le cas des artistes qui mettent leurs contenus en ligne ne sera pas vraiment concerné puisqu’ils ne vont jamais indiquer que ces contenus-là doivent être filtrés. Mais en effet, ça met en place un filtrage extrêmement étendu, préventif, proactif, alors qu’à l’heure actuelle on n’a que des identifications de contenus illicites qui sont ponctuelles et qui sont réactives.

Hervé Gardette : Donc soit il y a des accords qui sont passés avec les sociétés d’auteurs, soit il n’y en a pas et donc il y a l’obligation de mettre en place ce système de filtrage qui est un système de filtrage automatique ; c’est-à-dire on délègue, en gros, à une machine le fait de pouvoir constater s’il y a un problème sur les droits d’auteur ou pas. Vous n’êtes pas d’accord avec cette interprétation David El Sayegh ?

David El Sayegh : Je voudrais nuancer. Ce n’est pas que je ne suis pas d’accord avec cette interprétation, l’explication je la trouve brillante et pertinente, mais simplement je rappelle quand même l’objectif de l’article. Le premier objectif c’est de conclure des licences ; c’est ça qui est dit dans le paragraphe premier ; personne ne peut le contester.

Hervé Gardette : Donc licences, c’est-à-dire ?

David El Sayegh : Des contrats.

Hervé Gardette : Des contrats entre sociétés d’auteurs et…

David El Sayegh : Mais là aussi il faut des mesures techniques, je vais être très franc avec vous. Quand vous concluez des licences, c’est pareil quand vous concluez un accord avec Radio France, il vous faut des outils techniques. Vous êtes excellent, je prends votre exemple Radio France, vous nous déclarez à la minute les œuvres que vous diffusez ; n’importe quel jingle est identifié. C’est ça qu’on demande à une plateforme comme YouTube. Et aujourd’hui ces plateformes, au motif qu’elles ne sont pas responsables des contenus qu’elles diffusent, se refusent de nous envoyer la déclaration des programmes – j’utilise un terme un peu l’ancienne –, mais c’est notre problématique parce que la Sacem ne peut revendiquer que les œuvres qu'elle gère. Et si demain, en l’absence de programmes, je ne suis pas en mesure d’identifier les œuvres que je représente, je vais avoir des grandes difficultés à justifier de ma rémunération. Il n’y a pas que de la musique sur YouTube ; il y a énormément de contenus. Moi je ne suis là que pour la musique et c’est ça que je dois revendiquer et j’ai besoin, bien évidemment pour travailler efficacement et pour identifier toutes les œuvres qui relèvent de mon répertoire, d’une coopération technique avec la plateforme.

Et aujourd’hui les fameux outils de filtrage qu’on évoque existent déjà, ils sont déjà mis en œuvre par ces plateformes. Notre problématique c’est qu’ils ne sont paramétrés que par la plateforme et dans une totale opacité, ce qui pose un véritable défi pour les créateurs de pouvoir identifier leurs œuvres. Ce qui me semble important dans ce texte c’est que demain la coopération devra être transparente. Le texte précise que les mesures devront être appropriées mais aussi proportionnées, donc ce n’est pas un filtrage général à l’aveugle. Par ailleurs il nécessitera, et ça c’est un point essentiel, une coopération précise des titulaires de droits qui devront enrichir les outils et identifier leurs œuvres, parce qu’il ne s’agit pas d’aller bloquer les œuvres des autres. Ça c’est important aussi.

Hervé Gardette : David El Sayegh, avant d’aller plus loin, je voudrais quand même bien qu’on entende justement du coup maintenant les arguments de Léa Chamboncel qui depuis le début de l’émission essaie de nous amener sur cet article 13 ; mais il me semble que c’était quand même très important de cadrer, même si évidemment les minutes avancent. Qu’est-ce qui vous pose problème, vous, en tant que créatrice et à travers cette campagne à laquelle vous participez, le mouvement Create.Refresh, qui n’est pas seulement un mouvement français, qui est un mouvement international ?

Léa Chamboncel : Européen.

Hervé Gardette : Qu’est-ce qui vous pose problème dans la mise en place de ces outils de filtrage automatique ?

Léa Chamboncel : Merci beaucoup de me donner la parole. Je tiens aussi à vous remercier au nom de tous les créateurs que je représente aujourd’hui.

Hervé Gardette : Ne perdez pas trop de temps dans les remerciements parce que sinon vous n’aurez pas le temps de développer vos arguments. Allez-y !

Léa Chamboncel : C’est quand même important, je me permets, on n’a pas toujours l’occasion d’être entendus ; c’est très important pour nous. Ce qui pose problème et ce n’est pas forcément qu’à nous, on aura peut-être eu la chance de voir sur Internet passer pas mal de choses, la question qui se pose et qui pose problème à plusieurs personnes : il s’agit notamment de David Kaye, qui est rapporteur spécial des Nations Unies qui parle du problème que ça peut poser en termes de liberté d’expression ; il s’agit de la mobilisation des internautes. Il y a des associations type Wikimedia, des artistes ; les fondateurs d’Internet ont écrit une lettre au Parlement européen pour alerter sur les problèmes de ce filtrage. En fait on ne comprend pas !

Hervé Gardette : C’est quoi les problèmes ?

Léa Chamboncel : Précisément les problèmes, justement, c’est le fait que ce soit un filtre automatique en amont de tous les contenus qui seront uploadés sur Internet. C’est-à-dire que la plateforme va choisir ce que vous pouvez ou non publier, c’est une réalité, et par ailleurs votre contenu sera, du coup, automatiquement filtré. Le problème en termes de liberté de création c’est que les contenus vont être effectivement bloqués en amont tel que j’étais en train de vous le dire. J’ai trouvé cette expression très intéressante dans un article dont j’ai oublié la source, pardonnez-moi, en fait on renverse l’échafaudage juridique actuel. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on va pour publier ; on se rend compte que c’est protégé ; l’ayant-droit fait une requête ; le contenu est supprimé. C’est-à-dire qu’on a quand même cette chance en tant que créateur qui a peu de moyens, qui a envie de se faire connaître. Parce que j’ai l’impression qu’on ne parle pas forcément toujours le même langage. Moi j’ai grandi avec Internet ; pour moi c’est un outil exceptionnel. C’est l’outil de démocratisation et d’accès à la culture. C’est-à-dire que si on met un filtre aujourd’hui, les gens n’auront plus cet accès. On ne pourra plus être inspiré aussi facilement. C’est-à-dire que le fait qu'Internet soit un outil aussi fluide, où les idées circulent à une rapidité exceptionnelle, ça va être remis en cause ; ça c’est vraiment un risque important.

Hervé Gardette : Prenons un exemple peut-être concret de votre travail de création. Le podcast, est-ce que ça veut dire par exemple, vous faites un podcast dans lequel vous allez utiliser des bouts d’œuvres dont vous n’êtes pas l’auteur. Est-ce que vous craignez qu’en le publiant, en essayant de le publier sur YouTube, ce système de filtrage vous l’efface, vous l’interdise, parce qu’une partie de la création sera soumise… ?

Léa Chamboncel : Tout à fait, mais c’est ce qui se passera.

Hervé Gardette : C’est ça votre crainte ?

Léa Chamboncel : Oui parfaitement.

David El Sayegh : Je ne suis pas d’accord !

Léa Chamboncel : Alors qu’aujourd’hui on a quand même la possibilité de faire un recours – pardonnez-moi de vous interrompre, laissez-moi terminer, merci. Tout à l’heure on parlait effectivement d’opacité. Je suis désolée de mettre ça en avant, mais on parlait de transparence : je ne suis pas sûre, en tant que représentant de la Sacem, que vous soyez le mieux placé pour parler de transparence, parce qu’il y a quand même de grosses problématiques quant au reversement des sommes.

David El Sayegh : S’il vous plaît, pas d’attaque ad hominem.

Léa Chamboncel : Non, non naturellement. C’est un rapport de la Cour des comptes.

David El Sayegh : Je vous laisse dérouler votre inventaire. Je ne laisserais pas la Sacem se faire insulter par quiconque. Revenons à l'article 13 et revenons au cœur du débat. S’il vous plaît, un peu de dignité.

Hervé Gardette : Essayons de garder un petit peu de sérénité. En tout cas les craintes sont exprimées à travers cette campagne Create.Refresh ; vous nous avez donné des exemples Léa Chamboncel. Vous, vous dites, David El Sayegh, donc secrétaire général de la Sacem : ces craintes ne sont pas justifiées. Ensuite je reviendrai vers Séverine Dusollier.

David El Sayegh : Elles ne sont pas justifiées pour deux raisons. Si vous êtes un auteur indépendant vous pouvez publier vos podcasts, vos œuvres sur n’importe quelle plateforme et personne ne viendra empêcher cela. Par ailleurs, la problématique qui peut se poser, c’est quand vous utilisez des œuvres qui appartiennent à autrui. De deux choses l’une. Normalement vous êtes censé demander l’autorisation, c’est le principe du droit d’auteur et du droit de propriété. Vous avez soit un usage qui nécessite une autorisation, donc il y a une autorisation à obtenir et généralement l'autorisation est obtenue par les accords que vous avez avec les sociétés d'auteurs [que les sociétés d’auteurs ont conclus avec la plateforme, note de l'intervenant] et vous avez une disposition dans le texte qui précise que lorsqu’un titulaire de droit donne une licence, les uploaders non professionnels sont couverts par la licence qui a été consentie par la Sacem pour un autre organisme de gestion de droits. Donc on va permettre à des gens qui mettaient à disposition des œuvres protégées de pouvoir le faire en toute légalité et donc de pouvoir s’exprimer et de rémunérer par ailleurs les créateurs.

Hervé Gardette : C’est-à-dire prenons un exemple, David El Sayegh, là encore. Je suis musicien, je fais de la guitare, je maîtrise particulièrement bien tout le répertoire de Bob Dylan et je veux faire un tuto que je veux poster sur YouTube. Je ne vais pas me tourner vers la société qui gère les droits de Bob Dylan en lui demandant est-ce que vous m’autorisez à faire ce tuto ?

David El Sayegh : C’est nous qui gérons les droits de Bob Dylan en l’occurrence.

Hervé Gardette : Mais est-ce que je ne risque pas moi de me voir interdit de poster ma vidéo ?

David El Sayegh : Mais non, parce qu’on va justement négocier avec YouTube ; on ne va pas négocier avec des millions d’utilisateurs qui upload les fichiers. On va avoir un accord général avec YouTube qui permettra à YouTube de mettre à disposition ces contenus et qui permettra aux internautes qui utilisent la plateforme de YouTube de mettre à disposition ces contenus. Notre objectif est d’assurer une rémunération des créateurs. Par ailleurs, un autre point me semble très important.

Hervé Gardette : Brièvement, pour qu’on entende aussi Séverine Dusollier.

David El Sayegh : Il y a des usages qui relèvent des exceptions au droit d’auteur et ces exceptions sont préservées par le texte. Il y a un mécanisme qui n’existe pas aujourd'hui en droit français, il n’existe pas ! qui est introduit dans le texte de la directive, qui va permettre [de protéger les consommateurs, note de l'intervenant] s’il y a des abus, parce qu’il peut y avoir des abus ; ce n’est jamais le cas de la Sacem, nous n’avons fait retirer aucun contenu depuis dix ans avec YouTube, tous les contenus sont disponibles ! Mais allez sur cette plateforme, dites-moi s’il vous manque un contenu aujourd’hui, si un artiste n’est pas sur cette plateforme ! Parce qu’on nous dépeint un monde orwellien, mais Internet n’est ni un goulag juridique, mais ni une zone de non-droit. Donc aujourd’hui il y a des accords qui doivent fonctionner.

La problématique, vous savez ce n’est pas tellement de savoir si les gens peuvent poster des contenus, ils peuvent le faire. C’est de savoir si ces plateformes qui se font beaucoup d’argent sur ces contenus doivent rémunérer justement les créateurs. C’est vrai qu’il y a des zones grises aussi. Moi je ne suis pas là pour non plus dire c’est blanc ou noir, c’est le goulag juridique, c’est la zone de non-droit. Il y a des zones de friction mais il y a justement un principe qui a été adopté dans le texte, c’est qu’il doit y avoir une mise en balance des intérêts et des droits fondamentaux. Et il y a plusieurs droits fondamentaux en jeu.

Hervé Gardette : David El Sayegh, voilà, qu’on entende bien aussi tous les invités. Séverine Dusollier, je ne veux pas forcément vous demander d’arbitrer le débat qu’on entend entre Léa Chamboncel et David El Sayegh, mais en tout cas est-ce qu’il y a quand même des raisons d’être si ce n’est inquiet, en tout cas vigilant par rapport à ce qui est en train d’être discuté ? Est-ce que des risques existent d’une mauvaise utilisation, peut-être, de ces outils de filtrage ? Ou bien est-ce que la directive prévoit quand même suffisamment de garde-fous pour rassurer certains des créateurs qui pourraient estimer qu’ils vont peut-être être limités dans leur liberté de création ?

Séverine Dusollier : Il y a plusieurs craintes qui, à mon avis, sont quand même assez réelles. La crainte d’un filtrage assez automatique est importante parce que même si c’est vrai que les titulaires de droits sont invités à identifier les œuvres pour lesquelles il faut filtrer, il faut aussi comprendre que ces opérateurs vont essayer d’être prudents et vont filtrer sans doute très largement.

Hervé Gardette : Prudents au regard du risque juridique ?

Séverine Dusollier : Exactement. Vous intégrez dans vos podcasts de la musique pour laquelle vous ne demandez pas l’autorisation parce que vous considérez être dans le cadre d’une exception au droit d’auteur. Vous avez un podcast sur les nouveautés musicales et vous passez quelques secondes des nouvelles sorties. On est dans le cadre, à mon sens, d’une exception — exceptions qui peuvent être différentes d’ailleurs d’un pays à l’autre. Vous le postez sur YouTube et YouTube doit respecter un peu la loi de partout. C’est clair que la notion de citation en droit français est une des plus restrictives en Europe, donc YouTube, pour être prudent, va enlever ce contenu parce qu’on lui a dit : « Telle musique vous la stoppez ». Il est vrai que ce qu’introduit la directive, qui n’existe pas à l’heure actuelle, ce sont des mécanismes de recours des internautes dont le contenu a été supprimé, qui peuvent dire : « Attention ! Là c’était une parodie, c’était une citation ; c’est un contenu sur lequel j’ai eu une autorisation, etc. » L’expérience a montré, par exemple aux États-Unis où de tels recours existent, qu’ils ne sont jamais utilisés ou pratiquement jamais utilisés. Aux États-Unis le système de responsabilité des plateformes est tel que lorsqu’elles enlèvent un contenu, si l’internaute qui était celui qui avait mis à disposition ce contenu se plaint, on est obligé de remettre le contenu sur la plateforme. Les chiffres [les plaintes des internautes, note de l'intervenante] sont très limités. Donc je ne pense pas que cette possibilité pour les internautes va vraiment être effective.

Hervé Gardette : En même temps je vois bien, Séverine Dusollier, quelle peut être l’évaluation du risque pour les plateformes en se disant « on a peut-être intérêt à interpréter le droit de manière assez stricte ». Mais en même temps est-ce que ce n’est pas jouer contre elles-mêmes ? C’est-à-dire que ce qui fait la richesse de ces plateformes c’est bien le fait d’avoir un maximum d’internautes qui ne sont pas tous des créateurs, des je ne sais pas, des Bob Dylan pour reprendre l’exemple, des Francis Cabrel, mais aussi des gens comme vous et moi qui allons créer des choses sur ces plateformes. C’est ce qui fait la richesse aussi, par exemple aujourd’hui de YouTube ; donc elles n’ont peut-être pas intérêt à appliquer de manière trop stricte. David El Sayegh.

David El Sayegh : C’est exactement ce qu’elles font aujourd’hui : elles n’appliquent pas le droit. C’est bien la problématique. Les systèmes de reconnaissance techniques dont on nous vante l’efficacité et qui sont peu onéreux contrairement à ce qui a été dit, ne fonctionnent pas ; ils ne fonctionnent pas parce qu’ils ne sont pas efficaces, parce que ceux qui les paramètrent ne souhaitent pas les faire fonctionner. Je tiens quand même aussi à souligner que si ces plateformes passent des accords avec les titulaires de droits, il n’y a pas de filtrage. Moi si je donne une autorisation à une plateforme, on a le droit de publier les contenus.

Par ailleurs, il y a une autre problématique qui se pose qui n’est pas une problématique économique, qui est celle du droit moral. Il y a des artistes, des créateurs, qui ne souhaitent pas que l’on mélange leurs œuvres à d’autres œuvres. C’est une prérogative extra-patrimoniale. La Sacem n’a rien à dire là-dessus ; aucun exploitant n’a rien à dire là-dessus : c’est la simple volonté de l’auteur. On doit aussi laisser la possibilité à des gens qui ne veulent pas que leurs œuvres soient utilisées dans un contexte par exemple publicitaire, être associées à une marque ou un produit, le droit de dire non et de ne pas voir sur une plateforme ou chez un diffuseur tel type d’exploitation.

Séverine Dusollier : Mais ça ils en ont toujours eu le droit et ils continueront à l’avoir !

David El Sayegh : Oui. Mais problématique aujourd’hui c’est que c’est l’application du droit qui fait défaut, par rapport à une plateforme et par rapport à des usages massifs.

Hervé Gardette : Vous êtes d’accord avec ça justement Léa Chamboncel, c’est-à-dire aussi considérer que peut-être que parmi les créateurs, parce que la famille des artistes disons n’est pas forcément entièrement homogène et unie sur cette question, mais que certains n’aient pas envie non plus que l’on puisse utiliser leurs œuvres sans leur autorisation et qu’ils attendent, eux, qu’il y ait ce contrôle peut-être un petit peu plus strict de la part de ces grandes plateformes ?

Léa Chamboncel : C’est possible effectivement, je n’ai pas d’exemple concret à l’esprit. En revanche, l’inverse est aussi une réalité. C’est-à-dire qu’il y a des auteurs qui ont cédé une partie de leurs droits aux sociétés de gestion, qui ont aujourd’hui envie de publier, de diffuser très largement leur œuvre. On a eu des exemples : on a une écrivaine qui nous a rejoints dans la campagne qui, elle, voulait diffuser à titre gratuit son livre, un livre féministe au Venezuela. Elle a dû faire des pieds et des mains avec sa maison d’édition pour avoir la possibilité, alors que c’est son travail, de pouvoir le diffuser gratuitement.
Internet c’est aussi ça. Ça permet de faire évoluer les mentalités, ça permet de faire évoluer les mœurs dans une société qui est assez fermée. C’est le plus beau rempart contre des dictatures. Par exemple dans les pays tels que le Venezuela qui est quand même très compliqué, grâce à Internet on arrive quand même à aller plus loin intellectuellement, à aller plus loin en termes de démocratie. Moi ce que pense fondamental, et c’est assez symptomatique du fonctionnement de notre démocratie aujourd’hui et c’est fort malheureux : le texte tel qu’il a été rédigé n’a pas été soumis, à mon sens, suffisamment à l’appréciation des auteurs et des créateurs. C’est-à-dire qu’on a le sentiment que face au législateur certains ont des accès plus simples que d’autres. Donc nous, aujourd’hui, et c’est tout l’objectif du mouvement, c’est de réhabiliter la voix des créateurs, de faire en sorte que eux et que j’espère, le système qui pourra être revu et peut-être adopté demain si jamais l’article 13 n’est pas formellement enterré dans le marbre, c’est de faire en sorte que demain un système, encore une fois un système du copyright, soit réfléchi avec toutes les parties prenantes et que les créateurs, qu’ils soient petits ou grands, puissent être à la table de la négociation.

Hervé Gardette : Séverine Dusollier j’ai l’impression, peut-être que vous allez me démentir, mais que là on est face, à travers ce débat qui n’est pas un débat finalement si neuf que ça, c’est-à-dire d’un côté il y a une certaine conception du droit d’auteur qui est importante, en particulier en France, face à une certaine conception de ce que devrait être Internet et qui a une difficulté, peut-être, à concilier ces deux façons de voir ?

Séverine Dusollier : Oui. Je pense qu’on peut revenir à ce qui a été dit au tout début de notre émission, c’est le fait que c'est quand même un acteur un peu particulier qui n’est pas complètement éditeur. Donc je voulais aussi revenir sur l’autre branche de l’option c’est-à-dire les accords. Je comprends très bien que les auteurs aient besoin de ce levier pour pouvoir négocier avec Google et avec d’autres opérateurs et obtenir des rémunérations. Toutefois, la difficulté que je vois dans cette option de conclure des accords, c’est qu’on va se retrouver avec des opérateurs qui vont devoir conclure des accords pour tous les pays européens et on risque de se retrouver, comme avec d’autres éditeurs plus classiques, face à une sélection par Google. Donc non seulement il y aura la sélection qui sera opérée par le filtre, mais aussi des sélections en disant « on a réussi à avoir des accords avec tel et tel grand titulaire de droits d’auteur et donc on obtient les autorisations pour ces titulaires-là de droits d’auteur ».

Hervé Gardette : En même temps, Google n’a pas l’air si opposé que ça non plus, finalement à cette directive. Si, a l'air, pardon, d’être assez opposé à cette directive, excusez-moi, je voulais dire exactement l’inverse, puisque la campagne Create.Refresh j’ai vu, c’est ce qu’on peut voir d’ailleurs sur le site, elle est financée par plusieurs organisations dont la CCIA, qui n’a tien à voir avec la CIA, Computer and Communications Industry Association, dont font partie notamment et Google et Facebook. C’est-à-dire qu’en fait, il y a quoi, il y a une forme de double jeu David El Sayegh ?

David El Sayegh : C’est la technique des cigarettiers. Quand les cigarettiers veulent faire valoir leurs intérêts qu’est-ce qu’ils font ? Ils font descendre les buralistes dans la rue et les buralistes sont certainement dans une situation économique difficile. C’est exactement la même chose.

Hervé Gardette : Donc Léa Chamboncel fait partie des buralistes ? C’est ça ?

David El Sayegh : Exactement.

Léa Chamboncel : C’est un peu simple quand même !

David El Sayegh : On défend ses intérêts par le biais d’ONG « innocentes » qui se prévalent de certaines libertés fondamentales.

Léa Chamboncel : Nous ne sommes pas vraiment innocents. On est quand même très conscients de ce qu’on fait avec notre combat.

David El Sayegh : S’il vous plaît, laissez-moi terminer, je ne vous ai pas interrompue.

Hervé Gardette : Brièvement parce qu’il nous reste moins d’une minute, que chacun ait le temps de quelques secondes.

David El Sayegh : S’il vous plaît ! Moi je crois que le débat n’est pas d’opposer liberté d’expression et liberté de création : il n’y a pas les « créaticides » d’un côté, les liberticides de l’autre ; il est de trouver un point d’équilibre entre deux normes qui se confrontent dans un domaine évolutif, le numérique.

Léa Chamboncel : Absolument.

David El Sayegh : Où il y a quand même un partage de la valeur qui doit se faire, et qui doit se faire au profit des créateurs.

Hervé Gardette : Est-ce que vous êtes d’accord avec ça Léa Chamboncel ?

Léa Chamboncel : Absolument. Par ailleurs c’est très intéressant que vous souleviez cet élément-là parce que, finalement, c’est un peu la problématique qui s’est posée avec l’émergence de l’économie collaborative. C’est-à-dire que le gouvernement ne savait pas, les politiques publiques, comment faire pour venir capter cette valeur qui est créée dans un contexte un peu différent de ce qu’on a l’habitude de voir. C’est-à-dire qu’on a essayé d’appliquer des règles qui ont été créées pour l’économie disons traditionnelle et formelle, à l’économie collaborative. C’est un peu cette question-là. C’est-à-dire qu’il faut qu’on revoie quelque chose et on peut le revoir ensemble. C’est notre appel en fait !

Hervé Gardette : Ce sera le terme de cette de cette discussion. Merci à tous les trois d’y avoir participé ; c’est un sujet vaste. Le débat, je ne dirais pas que le débat ne fait que commencer mais en tout cas il va se poursuivre dans l’enceinte du Parlement européen. Ce sera l’occasion de voir comment évolue notamment cette directive. Merci beaucoup à tous les trois : David El Sayegh, je le rappelle secrétaire général de la Sacem ; Séverine Dusollier vous êtes juriste et spécialiste de la question des droits d’auteur et Léa Chamboncel vous êtes créatrice ; on peut retrouver notamment votre série de podcasts « Place du Palais Bourbon » ; il suffit d’aller sur les moteurs de recherche pour vous repérer. Merci à toute l’équipe Du Grain.

Léa Chamboncel : Tant qu’il est encore disponible !

Hervé Gardette : Tant qu’il est encore disponible. Merci à Arnaud Laporte qui est là présent tous les soirs pour prendre le relais, n’est-ce pas Arnaud ?

Arnaud Laporte : On va parler de musique dans trois minutes dans La Dispute et demain dans Le club des idées avec Arlette.

Hervé Gardette : « Crise migratoire, crise politique », ce sera le sujet.

Du Libre pendant ses vacances - Décryptualité du 25 juin 2018 - Transcription

APRIL - jeu, 06/28/2018 - 10:53


Titre : Décryptualité du 25 juin 2018 - Du Libre pendant ses vacances
Intervenants : Luc - Magali - Nicolas Dandrimont
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : juin 2018
Durée : 14 min 50
Écouter ou télécharger le podcast
Revue de presse pour la semaine 25 de l'année 2018
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : adult-book-business-cactus-297755 PEXELS ; licence Creative Commons CC0
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Description

Comment occuper ses vacances ou les mettre à profit avec le Libre : carto, photos, militer contre l'article 13, lire, apprendre, regarder le ciel… Il y a un tas de choses à faire avec du libre pendant les vacances. Decryptualité en profite d'ailleurs pour faire sa relâche estivale.

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 25. Salut Magali.

Mag : Salut Nico.

Nico : Salut !

Luc : Alors ce n’est pas notre Nico habituel. On en a pris un autre.

Mag : Ah ben non ! On en a pris un plus jeune.

Luc : Voilà ! Un plus sympa.

Mag : Ce n’est pas gentil !

Nico : J’approuve.

[Rires]

Mag : Aucune objectivité.

Luc : Il nous manque en vrai donc on lui en veut.

Mag : Du coup on a invité Nicolas, mais Nicolas Dandrimont qu’on avait déjà reçu pour que tu nous parles de Sotfware Heritage.

Nico : Oui, ça fait un bout de temps.

Mag : Un bout de temps, mais tu es toujours président de Debian France ?

Nico : Aussi.

Mag : Et tu es un libriste convaincu.

Nico : Oui, il faut croire.

Mag : Il est tellement convaincu qu’il va nous aider pour la revue de presse. francetv info, « Amazon Echo, Google Home, HomePod d’Apple : vous faites quoi de mes données personnelles ? », par Robin Prudent et Vincent Matalon. Là on retourne sur les objets connectés. Ça parle de OK Google, de « Dis Siri », de Alexa, tous ces objets que je n’aime pas du tout, qui nous surveillent constamment. Mais attention ! Google ne revend pas nos données, il ne fait que nous envoyer de la publicité ciblée et, bien sûr, il conserve ça ad vitam aeternam. Je ne suis pas sûre que le RGPD [Règlement général sur la protection des données] soit bien respecté chez Google.

Nico : Je suis un peu curieux de savoir ce que vont donner les actions de groupe de La Quadrature sur ce sujet.

Mag : Le Monde.fr, « Comment des parlementaires veulent inscrire la neutralité du Net dans la Constitution ? », par Manon Rescan et Martin Untersinger.

Luc : Plutôt une bonne nouvelle. On a des députés qui veulent profiter d’une petite réforme de la Constitution pour ajouter des dispositions, directement dans la Constitution, sur le numérique et qui rêvent de la mise en place de la neutralité d’Internet. On sait que les États-Unis viennent, en gros, de la faire sauter. On a déjà quelques textes qui, en Europe, sont censés la garantir, mais c’est plutôt fragile. Ça parle également de droit d’accès à Internet, d’en faire un droit, et également solidifier tout ce qui est protection des données personnelles, dans la droite ligne du RGPD, donc le mettre directement dans la Constitution.

Nico : Je ne suis pas sincèrement convaincu par tout ça. Notamment la partie sur le droit d’accès à Internet. En fait ce sont des choses qui sont à priori déjà considérées par le Conseil constitutionnel, comme intégrer la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Donc je ne sais pas si cet ajout va être pertinent dans la Constitution.

Luc : La neutralité du Net ça ne peut pas faire de mal quand même !

Nico : Ouais. À voir dans les détails. Je pense que le diable est dans les détails là-dessus.

Mag : ZDNet France, « Les emplois Linux et open source sont plus demandés que jamais », par Steven J. Vaughan-Nichols. Donc oui, en fait, il y n’y a pas de chômage, quasiment pas de chômage ; il y a même une sorte de grosse pénurie puisqu’on a pas mal d’employeurs qui ne trouvent pas des informaticiens compétents sur Linux ou sur d’autres logiciels open source.

Nico : On voit que toutes les technos libres et open source sont vraiment la base de ce qui fait l'Internet aujourd’hui. C’est clair que si on a des compétences dans le Libre, aujourd’hui on a du travail ; il n’y a pas de doutes.

Luc : Donc en cette période de bac, réfléchissez-y pour la suite !

Mag : Ce qui est amusant, c’est que le salaire important n’est pas forcément la mesure incitative choisie par les employeurs : ils rajoutent des vacances, ils font des RTT supplémentaires. Enfin les informaticiens open source ne sont pas forcément…

Luc : Il y a quand même moyen de négocier des bons salaires, parce que sinon… Donc rassurez-vous, il y a des gros sous à faire.

Mag : Numerama, « Filtrage du net, taxe sur les liens : une bataille est perdue, mais pas la guerre », par Julien Lausson.

Luc : C’est la mauvaise nouvelle qui est la suite de ce dont on parlait la semaine dernière quand on vous a dit qu’il fallait se bouger les fesses pour essayer de bloquer l’adoption d’un texte sur la réforme du droit d’auteur qui a deux dispositions qui nous embêtent très largement. L’une est de dire que les liens Internet pourront devenir payants et qu’il y a une sorte de droit d’auteur dérivé là-dessus. Deuxième chose, qu’on puisse faire du filtrage automatique et à priori sur les contenus en considérant que, par défaut, ils sont illégaux et donc des choses qui ouvrent des faux positifs, de l’arbitraire et des choses comme ça.

Nico : Tout ça se passe au niveau du Parlement européen. Ce sont des choses qui aussi tuent dans l’œuf les petits acteurs de l’Internet, en tout cas sur la partie filtrage des contenus au préalable. Ce sont des technologies qui sont assez lourdes à mettre en place donc c’est très complexe pour des petits opérateurs de se lancer dans le jeu.

Luc : Donc ça a été voté, malheureusement, mais ça n’est que la première étape. Il va y en avoir cet été : plusieurs étapes viennent et donc on a encore des chances de bloquer ce truc-là.

Mag : Developpez.com, « L’exode « massif » de GitHub vers GitLab, qu’en est-il réellement 14 jours après ? », par Michael Guilloux.

Nico : GitHub qui est une des plus grosses plateformes de développement collaboratif sur des logiciels open source, qui a été rachetée par Microsoft. D’ailleurs ça a peu boosté l’utilisation de GitLab qui est un des gros concurrents aujourd’hui de GitHub. Donc là, cet article de Developpez.com essaie de regarder un peu concrètement avec des chiffres qu’est-ce que ça donne cette migration.

Luc : Quel est le bilan

Nico : Leur compte est assez peu précis mais, quand même, ça donne une idée. La migration c’est moins de 1 % des dépôts qui existent sur GitHub aujourd’hui. Je travaille pas mal sur la quantité de dépôts qu’il y a sur GitHub, GitHub c’est 90 millions de dépôts publics aujourd’hui ; GitLab, c’est de l’ordre de trois millions, un truc comme ça.

Luc : D’accord. Mais combien de dépôts publics actifs, parce que s’il y a des projets qui sont morts et qui n’ont pas bougé depuis deux ans, tu vois ! Il ne faut pas les compter.

Nico : Ouais. Il y a plus de projets actifs qu’on peut l’imaginer. Je n’ai pas de chiffres précis en tête, mais oui c’est plusieurs millions de projets actifs, vraiment. Quand Microsoft a finalisé le rachat de GitHub, il y a des chiffres qui sont sortis sur, notamment, le nombre de développeurs qui utilisent GitHub et c’est plusieurs dizaines de millions quoi ; c’est phénoménal comme outil et c’est assez effrayant de voir le développement aujourd’hui du logiciel libre centralisé sur une plateforme privatrice. GitLab c’est le cœur qui est logiciel libre, mais si on va sur gitlab.com, c’est pareil : il y a tout un tas de fonctionnalités qui sont propriétaires, qu’on ne peut pas héberger soi-même. Dans l’article, on nous explique quand même que 95 % des utilisations de GitLab sont sur des utilisations qui sont auto-hébergées. Ce sont des gens qui hébergent des instances GitLab chez eux plutôt que d’aller sur giltlab.com. Donc c’est plutôt encourageant.

Mag : Le Monde.fr, « Messageries, moteurs de recherche… comment se passer de Google, Facebook ou Twitter », par Yves Eudes.

Luc : C’est un article sur nos amis de Framasoft.

Mag : Encore !

Luc : Encore, et qui font des choses très bien. On va en reparler encore, je pense dans les mois qui viennent. Donc il parle de toutes les alternatives. Allez jeter un œil si vous ne connaissez toujours pas.

Mag : The Conversation, « Quand les chercheurs se libèrent des revues scientifiques au coût exorbitant », par Corinne Leyval.

Nico : On parle vraiment de questions de recherche ouverte. On a de plus en plus d’éditeurs scientifiques qui font payer, notamment des institutions publiques, des coûts exorbitants pour l’accès aux articles de recherche. Donc là, on nous parle un peu de chercheurs qui utilisent plutôt des données ouvertes sur la bibliographie pour, après, monter des plateformes de recherche à l’intérieur des articles scientifiques.

Luc : Et donc passer outre ce système.

Nico : Absolument.

Luc : Très bien. Ça va être, on ne l’a pas dit en introduction, notre dernier podcast de la saison, puisqu'on va prendre des vacances.

Mag : Oh !

Nico : Oh !

Luc : Vous pouvez le faire tous les deux ! Il n’y a pas de problème, je m’en vais ! Et on s’est dit que comme ça va être l’été on va faire un sujet « vacances ».

Mag : Ah ouais !

Nico : C’est bien les vacances.

Luc : Ça va être les vacances et qu’est-ce qu’on peut faire en lien avec le Libre pendant ces vacances ?

Mag : On peut peut-être aller à des événements genre Strasbourg, les Rencontres mondiales du logiciel libre1, qui ont lieu du 7 au 12 juillet, où il va y avoir plein de conférences, des ateliers, des journées spéciales et bien sûr un Village du Libre dans lequel vous pourrez nous rencontrer.

Nico : Un peu plus près temporellement, il y a le festival Pas Sage En Seine2 qui a lieu à la médiathèque de Choisy-le-Roi, Pas Sage En Seine, qui a lieu ce week-end de jeudi à dimanche, avec tout un tas de conférences intéressantes autour des questions de Libre.

Mag : Il y a des réunions OpenStreetMap, il y en un peu partout en France.

Luc : Où est-ce qu’on peut retrouver tous ces événements ?

Mag : Bien sûr ces événements on les retrouve dans l’Agenda du Libre3.

Luc : Magali dans les événements tu parlais de rencontres OpenStreetMap. Donc quand on part en vacances souvent on a besoin de cartographie, on a besoin de s’orienter.

Nico : Ça peut être pratique.

Luc : Ça peut être pratique ! Il y a une appli qu’on peut avoir sur son téléphone portable, qu’on peut avoir par différents moyens qui s’appelle OsmAnd4 [OSM Automated Navigation Directions], and comme « et » en anglais, OSM c’est OpenStreetMap5. c’est en gros le Wikipédia de la cartographie.

Mag : Pensez bien à télécharger la tuile qui correspond à l’endroit de vos vacances avant de partir de chez vous, quand vous avez votre wi-fi sinon c’est moins utile.

Luc : On peut le faire également en format tuile. L’application est un petit peu plus austère, il faut le dire, qu’un Google Maps, etc., mais le gros avantage c’est qu’on peut effectivement très simplement télécharger des cartos entières et on n’a plus besoin d’avoir un accès à Internet pour pouvoir faire son orientation. Et Nicolas qui part à Taïwan, par exemple, on se doute que ça va être compliqué pour toi d’avoir une carte et Internet mobile à Taïwan.

Nico : Oui, effectivement.

Luc : Et donc tu pourras, pendant que tu sécheras les conférences ou autres, ou que tu seras perdu avec ton typhon, retrouver ton chemin avec la carte que tu as téléchargée.

Nico : Je triche un peu ; j’en profite pour prendre de vraies vacances après sur place.

Luc : Ce qui est intéressant c’est que si on va le chercher dans le Playstore c’est payant. Si on installe F-Droid qui est un store de logiciels, comme le Play Store mais libre, il est gratuit. Du coup, si on a envie de faire un peu de carto et de participer, avec tous les événements OpenStreetMap on peut rencontrer des gens et un peu s’initier à ce truc-là, parce qu'on peut installer d’autres applis — il y en a plein — qui permettent notamment de faire des relevés et de contribuer à cette super carte. Ça peut être une façon de profiter de ses vacances également pour participer à la cartographie, voir si la carto est complète et puis aller proposer des améliorations, des choses comme ça.

Mag : Et puis si on ne veut pas sortir de chez soi ?

Luc : Oui. Si on reste à la maison, eh bien on peut bricoler ou réorganiser sa maison par exemple.

Mag : Ah ! Je te vois venir.

Luc : Il y a logiciel dont on n’a jamais parlé ici.

Mag : Sweet Home 3D6.

Luc : Tout à fait.

Mag : C’est génial ; quand on refait ses papiers peints ça te calcule ta surface en fait.

Luc : Ah ! C’est un logiciel qui est grand public. Il n’y a en pas beaucoup donc ça mérite d’être mentionné, qui permet de dessiner le plan de sa maison de façon très simple.

Mag : Meuble par meuble.

Luc : Et après on peut mettre des meubles ; il y a des bibliothèques de meubles et on peut les placer, ça fait des rendus 3D donc si on veut avoir une petite idée de ce que ça donne. Donc si on veut réorganiser son appartement, on n’a pas besoin de bouger tous les meubles dans tous les sens, on peut le faire, tracer le plan de sa maison.

Nico : Ou si on déménage ; ça arrive pas mal de déménager en été.

Luc : En été on fait ça, effectivement.

Mag : Tu peux même mettre un petit personnage pour voir si ton personnage passe entre tes meubles ; c’est très rigolo.

Luc : On peut également mettre à profit ses vacances pour militer contre la réforme du droit d’auteur puisqu’il y a une échéance en juillet, et on peut aller voir ce qui se passe du côté de La Quadrature7, de l’April8, etc., pour voir quelles sont les prochaines étapes et ce qu’on peut faire pour pousser dans le bon sens.

Nico : En plus ce n’est pas mal, parce que les députés européens sentent un peu le vent venir : il y a une échéance électorale bientôt, donc ça peut être pas mal pour leur mettre la pression.

Luc : Remettre un vieux PC en marche.

Nico : Du coup on fait quoi ? On met des pieds ?

Luc : Oui.

Nico : Ça marche !

Luc : Ou alors on lui met un système d’exploitation libre.

[Rires]

Mag : Avec une version légère.

Luc : Par exemple. Tu sais mes vieux PC maintenant ils font tourner des distributions grand public comme Ubuntu ou Mint sans problème. Donc c’est l’occasion, si c’est un vieux PC qu’on n’utilise plus, soit on sait faire et on regarde ce que ça donne ; soit on ne sait pas faire et ça peut être l’occasion de se former là-dessus, d’apprendre de nouvelles choses et puis de regarder comment ça marche.

Nico : Surtout qu’il y a pas mal de GULL [Groupes d'utilisateurs de logiciels libres] qui continuent à faire leurs rendez-vous mensuels pendant l’été.

Mag : On peut aussi acheter du matos neuf. Il y a du matériel libre qui existe maintenant que ce soit Purism, Librem 9,et Fairphone10. Fairphone on n’en parle pas souvent, mais ce ne serait pas mal.

Nico : Moi, Fairphone je ne connais pas. Par contre, je connais pas mal de gens qui travaillent chez Purism ; en fait, leur système est basé sur Debian : ils emploient pas mal de développeurs Debian.

Luc : C’est un téléphone. C’est une alternative au téléphone.

Nico : Ils ont une gamme d’ordinateurs portables. Ils ont aussi une gamme de téléphones qui est en développement et qui devrait sortir au début de l’année 2019, du coup.

Luc : On peut regarder aussi le ciel pendant la nuit.

Mag : Oui, avec Sky Map11, surtout les nuits des étoiles, puisque c’est 3, 4 5 août. Avec ce logiciel-là, que vous installez sur votre ordinateur ou sur votre téléphone, vous pouvez comprendre ce qui se passe dans le ciel.

Nico : C’est vraiment sympa Sky Map sur téléphone. En fait, ça utilise la position GPS et la boussole et vous pouvez le pointer au ciel ; ça vous montre les étoiles que vous êtes en train de voir.

Luc : Quand on est en vacances on prend des photos, souvent.

Mag : Ce qui est chiant quand tu reviens il faut les trier, ainsi de suite, il faut les recadrer.

Nico : Effacer les yeux rouges.

Luc : Oui. Il faut porter des lunettes de soleil tout le temps sinon. Il y a plein de logiciels pour gérer ses photos. Il y a Gimp12, le fameux Gimp pour les retoucher, les recadrer, etc., qui nécessite un petit peu d’apprentissage mais c’est l’occasion. Si on fait de la photo sérieusement il y a Darktable13 et Rawtherapee14 qui permettent de retravailler les fichiers RAW ; ceux qui connaissent comprendront. Mais on a également des services de partage de photos comme Framapic15.

Nico : Oui, ça permet de partager sans devoir faire tourner des CD ou ce genre de choses.

Luc : Et sans passer par des services propriétaires qui récupèrent tout ce qu’ils peuvent comme un fou.

Nico : Non plus, évidemment.

Mag : Moi, pendant les vacances je bouquine. Du coup, je voudrais conseiller à tous ceux qui lisent des livres numériques d’installer Calibre16. Parce que Calibre c’est un logiciel libre et ça enlève tous les DRM [digital rights management], tous les tatouages, et ça nettoie vraiment ses livres numériques qu’on peut du coup après partager autant qu’on veut.

Nico : On peut prêter ses livres numériques ; c’est quand même pas mal !

Mag : Ouais, c’est trop bien !

Luc : Et son on veut lire il y a des livres sous licence libre. Il y a pas mal de manuels d’informatique si on veut apprendre de nouveaux trucs.

Mag : Tous les FLOSS Manuels17, sur justement Inkscape, Gimp, Blender et compagnie. Il y a tous les Framabook18, mais vous allez encore dire que je vous saoule à vous parler de Framabook.

Luc : Il y a quelques romans dans le lot ; donc ce ne sont pas que des trucs sérieux.

Mag : Et puis c’est l’occasion de parler d’un tout petit éditeur qui s’appelle C & F Éditions19, qui est une maison d’édition qui est à Caen. Ils ne font pas des livres sur les logiciels libres, c’est plutôt les communs, mais ils en font vraiment pas mal et je conseille vraiment d’aller découvrir cette maison d’éditions

Nico : Si on a un peu la tête dans les livres ou dans l’écriture, on peut aussi commencer à contribuer à Wikipédia par exemple. Ça peut être une occasion.

Luc : Oui. Et avec ses photos on ne l’a pas mentionné.

Nico : Avec des photos, on peut également les mettre.

Luc : Que ce soit des articles, également des photos, on peut les mettre sur Commons, quand on va voir des monuments, des choses comme ça, et on peut enrichir le fonds. Il y a pas mal de photos sur beaucoup de sujets, mais il n’y a pas toujours de bonnes photos. Donc les gens qui sont branchés photo, même si vous n’êtes pas un super photographe, si vous faites une photo assez banale mais en bonne qualité d’un monument, eh bien ça peut valoir le coup et ça peut faire la différence.

Nico : À un moment où il fait beau, par exemple.

Luc : Par exemple. Et puis quand on est en vacances, il y a ces questions de pognon et quand on ne part pas tout seul, souvent on a des problèmes quand il fait faire ses comptes, il y a un logiciel.

Mag : Qui s’appelle I hate money20.

Luc : Je hais l’argent.

Mag : Je hais l’agent. J’adore ce logiciel, parce qu’en fait on part à plusieurs, on saisit quels sont les participants, on saisit quelles sont les dépenses, qui a payé, et après on sait exactement qui doit combien à qui.

Nico : C’est super pratique ; c’est un petit site web. On peut soit l’utiliser tel qu’il est hébergé chez la personne qui l’a développé, soit l’héberger soi-même et après, on peut y accéder par n’importe quel navigateur sur son téléphone, n’importe où et faire ça vite fait. C’est pratique.

Luc : Sur F-Droid, donc sur son téléphone, on peut également utiliser un logiciel qui s’appelle Car Report qui est un logiciel de suivi de dépenses sur sa voiture, comme ça si elle crève au milieu de la route quand on est sur le retour et tout ça.

Mag : Tu sais combien ça te coûte, c’est-à-dire cher !

Luc : Voilà. Donc, eh bien il y a plein d’autres choses qui seraient possibles, mais c’est un peu ce qu’on a retenu.

Mag : Ouais ! Tu as oublié les sportifs. Il y a un petit logiciel qui s’appelle Pedometer21.

Luc : Pour compter les pas.

Mag : Voilà !

Luc : D'accord. Donc il y a plein de choses qu’on peut faire. Allez-y, découvrez, amusez-vous et passez de bonnes vacances.

Nico : Bonnes vacances

Mag : Enjoy!

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